ASSYRIE
Nous avons dit plus haut (p. 7), en signalant les basreliefs de Beni-Hassan, que les peuples d'Asie pouvaient rivaliser avec les Égyptiens pour tout ce qui touchait aux industries de luxe; mais jusqu'à présent nous n'avons malheureusement que des données très incomplètes à ce sujet. Il est évident néanmoins que l'Assyrie a possédé, dès les temps les plus reculés, des manufactures de verre qui ne paraissent cependant pas avoir eu l'importance de celles de l'Egypte. Les fouilles qui furent faites dans le bassin de l'Euphrate, notamment à Khorsabad , ont rais au jour un nombre assez considérable d'objets en pâte vitreuse tellement semblables à ceux qui ont été trouvés en Egypte, qu'on pourrait les croire de provenance thébaine si on n'en av.ait rencontré dans les ruines du palais Nemrod des spécimens qui témoignent d'une fabi'i<'ation locale. Tel est le célèbre ilacon ilii r.iilish Muscinii, dont la |iàtc, de couleui' vert d'eau, est légèrement transparente, et (pii montre sur une de ses faces un lion gi'avé, et sur l'antre une inscriptitui en caractères cun('il'oiiii('s pres(pie illisibles, mais dans hKpiellc tni a pu reconnaître cependant le nmii de Siaryoukin (le Sanjo)) de VKcriture sainte), ce grand iumpiérant (pti régna sur l'Assyrie de 721 ;\ 704 avant notre ère. Connue dans toutes les vei'reries de l'extrènie aniiipiiti'', les parois de ce flacon, i\\\\ a la forme d'une liouise, sont extrêmement épaisses, et deux appenilices carrés et pleins y Inruient des sortes d'oreillettes l'emplacaiit les anses. Avec les objets (pie nous avons signalés plus haut, ce verre est le plus ancien d»; tous ceux qui portent une date certaine. Ouand l'empire assyrien fut détruit, en "kW avant .!.-("... par ('.vins, et jiassa sous la do-
mination des Perses, un changement considérable s'opéra dans les relations commerciales et l'industrie de ces contrées ; la verrerie cependant semble y avoir toujours été en honneur, au moins si l'on en croit Aristophane, qui, dans ses Acharniens (v, 73), fait dire aux ambassadeurs envoyés en Perse pour conclure un traité d alliance : » Nous buvions dans des vases de verre et dans des coupes d'or. » Cette simple indication suffit, si peu importante qu'elle paraisse au premier abord, pour montrer qu'à cette époque les rois de Perse, dans leur somptueuse résidence d'Ecbatane, se servaient de vaisselle de verre, et qu'ils estimaient ce dernier à l'égal des métaux précieux.
Mais ce sont surtout les Phéniciens qui, dès les temps les plus reculés, ont partagé avec les Égyptiens le monopole de la fabrication des verres et des objets en pâte de verre colorée, et, d'après le témoignage des anciens historiens, c'est à eux que cette belle industrie a dû son plus grand développement. Nous avons cité (p. 3) le récit de Pline, qui leur attribue la découverte, due au hasard, de la fabrication du verre, et bien que, comme nous l'avons dit, on ne doive ajouter aucune foi à ce récit, il n'en est pas moins certain que la Phénicie a de tout temps été fort renommée pour ses verres, et que le sable du fleuve Belus était, plus que tout autre, l'echerché pour la fabrication du verre, ainsi que l'attestent plusieurs écrivains dont quelques-uns avaient visité le pays, ce qui ne les empêche pas cependant de croire et de rapporter tout ce que l'on racontait de merveilleux sur ce sujet. " Entre Ptolémaïs
18 LA VERRERU-:
et Tyr, dit Strabon', la côte n'est qu'une suite de dunes formées surtout dliyalilis ou sable vitrifiable. Sur les lieux mêmes, ce sable, parait-il, ne peut pas fondre; mais, transporté à Sidon, il devient aisément fusible. Quelques auteurs présentent la cliose autrement et se contentent de dire que les Sidoniens possèdent aussi et recueillent sur leur territoire du sable hyalilis propre à la fusion. D'autres enfin prétendent que tout sable, quel qu'il soit, est fusible de sa nature. » Flavius Josèphe va plus loin encore : « A une distance de deux stades de la ville de Ptolémaïs, coule une très petite rivière appelée Bela?us. Là se trouvent le tombeau de Memnon, et à proximité un endroit digne de notre admiration. C'est ime fosse circulaire mesurant cent coudées et remplie de sable vitrifiable. Beaucoup de navires y abordent pour prendre des cargaisons, et à peine la fosse est -elle vide, qu'elle se remplit de nouveau, car les vents y apportent , comme s'ils le faisaient exprès , le sable du debors qui ne sert à rien et qui, une fois jeté dans la fosse, se change aussitôt en verre. Mais ce qui me parait plus étonnant encore, ("est que le même verre, dès qu'il déborde, redevient du sable ordinaire. Telle est la nature de cet endroit*. » Tacite (Hlstori.v, lib. V, 7) est plus circonspect, fout en restant aussi affirmatif : » 11 y a un autre tleuve, U' Hélus, qui tombe dans la mer de Judée; c'est à son embouchure que l'on ramasse en (piantité les sables qui, mêlés au nifre et soumis an l'en. (Idniiciil le vciie, O rivage a très peu d'étendue, et on le fouille sans lépuiser. »
Sidon, la plus puissante, la plus industrieuse ' et piubable-
' Sthabon, Géographie, lib. XVI, c. ii, '25. (Tiail. Ain. 'l'ardK'u. |
' Flavius Josèpiif., tiuerrc judaïqiir, \\h. Il, 10, •>.
■' Stuahon [loc. cil., 24) ilil : .< FVuir rr i{in ,-l il.'s SUIoninis, l"lii<luiiv dilouh le;; Ifiiips nous les reprcsciile luniiui' un [nuplc iiidustrioux, un peuple li'artisles (llonière déjà leur dduiie ce mhui),.. »
ment la plus ancienne ville de la Phénicie, était, sans doute à cause du voisinage de ce fameux fleuve, renommée dans l'antiquité pour ses manufactures de verre. Pline (lib. Y, 17) l'appelle « la fabricants du verre [Sidon artlfex vitri) », et, si nous devons l'en croire, c'est aux habiles artisans de cette ville que serait due l'invention des miroirs de verre : « Jadis Sidon était célèbre par ses verreries ; on y avait même inventé des miroirs de verre'. » Lucien, voulant décrire la beauté d'une femme, dit avec emphase : «... Et le reste du corps brille, comme on dit, avec plus d'éclpt que l'électre ou que le verre de Sidon ^ »
Tyr, « la fille de Sidon, « ainsi que l'appelle l'Écriture sainte, n'était pas moins célèbre par ses manufactures de verre. Hérodote, et après lui Théophraste, en parlent avec les plus grands éloges.
En réalité cependant on ne sait rien de bien positif sur les anciens verres phéniciens, et dans les fouilles qui ont été faites à différentes reprises, on n'en a trouvé aucuns auxquels on puisse avec certitude attribuer une* provenance déterminée ou une époque de fabrication reculée.
Mais ce que l'on ne peut nier, c'est que les hardis navigateurs phéniciens n'aient colporté, partout où ils ont pénétré dans l'ancien monde, des verreries, ou mieux des verroteries, et surtout les perles en pâte de verre de diverses couleurs, que les peuples barbares, alors comme aujourd'hui, recherchaient avec tant d'empressement. C'est par eux évidemment qu'ont été importées dans la Gaule, et au delà même des colonnes d'Hercule, jusque dans la Grande-Bretagne, les perles et les petits objets en pâte de verre coloré qui ont été trouvés en nombre relativement assez considérable sous les dolmens de la Lozère, sous
' Siquùlem eliam spécula excogitaverat . (Lib. X.X.WI, 66. | - Lucien, Amor.. c, 26, u.
ceux de Locmariaquer ' et dans tant d'autres localités, de même que ce sont eux qui ont porté en Grèce et dans l'Italie méridionale les cylindres décorés de masques grimaçants, les bouteilles à parfums et les petits vases en pâte assez grossière où le jaune domine. Tous ces verres étaientils de fabrication phénicienne, ou venaient-ils d'Egypte, comme on pourrait le croire par suite de l'analogie frappante qui existe entre eux et ceux dont l'âge et la provenance ne font aucun doute, et qui sont évidemment de fabrication égyptienne '? On no peut rien affirmer à cet égard; ce qui, en tout cas, semble paifaitement admissible, c'est que ce sont les verriers de Sidon et de Tyr qui, les premiers, sont parvenus à iïibrifpior les verres en pâte translucide, si recherchés dans l'antiquité et auxquels on attachait un prix tellement élevé, que le législateur, dans le Talimid', juge « contraire aux bonnes mœurs que les riches se servent pour boire de verres blancs, tandis (jue les pauvres doivent se contenter de verres de couleur. » Mais l'invention des verres translucides, qui marque un progrès si apprécié des anciens, ne nous semble pas devoir remonter bien loin dans le passé, et jusqu'à l'époque où cette découverte a eu lieu , les verres colorés étaient tenus en très grande e,stime; on trouve, en effet, dans les tombeaux beaucoup de bijoux dont les riches montures d'or n'enchâssent (pie de simples pâtes
' Sous les dolinens de la Lozère on a iviicdiitiv di's grains de colliei' vu paie bleue; une perle analogue, côlelùe, cl de couleur noire avec des veines d'a/.ur, a élé trouvée dans les couches supérieures du grand dolmen de Locmariaquer, que la tradition populaire appelle Montagne de la Fée [Cf. René Galles, Dolmen découverl sousxm tumvlus à Locmariaquer. \anncs, 1863, p. \j, pi. vi-13), et la présence des perles de verre a été constatée presque jiartoul dans les sépultures de l'Age de bronzr.
' Traité des petites fêtes, secl. 3-5. — Le Talmiid i-ii\u\\Vi'\u\ Us lois lr:\diliomielles des Juifs par opposition au.\ lois données par Moïse, mi mieux l'interprélalioii que les rabbins ont faite des lois mosaïques en ce qui touche l.i (liiiliiiie. Il |ii)li''inique el les eé|-i'mnilies.
de verre coloré, faites et taillées de façon à imiter les pierres précieuses que l'on tirait alors exclusivement de l'Orient , les onyx, les agates, les sardoines, la chalcédoine, le porphyre, etc., et c'est probablement à cette recherche de l'imitation des pierres dures qu'est due la découverte du verre translucide avec lequel les verriers auraient cherché à contrefaire le cristal de roche. L'émeraude surtout était si fréquemment et si parfaitement imitée, à en juger par les spécimens renfermés dans les vitrines de nos musées, que beaucoup d'auteiu^s pensent que la « colonne* d'émeraude » qu'Hérodote (lib. II, 44) dit avoir vue dans le temple d'Hercule à Tyr, et « qui brillait la nuit », était tout simplement un cylindre creux en verre vert translucide dans lequel on introduisait une lumière. Le savant minéralogiste Guyton de Morveau a reconnu que le célèbre Sacro- Catino de la cathédrale de Gênes, rapporté d'Italie en I80G par nos armées Aictorieuses. et donné par Napoléon à la Bibliothèque impériale , — qui l'a rendu depuis à la ville de Gènes, — était en verre, alors que pendant sept siècles on l'avait cru taillé dans un bloc d'émeraude. Ce vase, — ou plus exactement cette coupe hexagone, — trouvé en 1 10'2 par les croisés dans la mosquée de Césarée de Palestine, et qui joue un rôle si important dans les romans et les chansons de gestes du moyen âge sous le nom de Saint-Gmaî, aurait, suivant une tradition très accréditée en Italie, servi à Jésus-Christ pour célébrer avec ses apôtres sa dernière pàque; échu en partage à la petite armée de Gènes, il avait été rapporté et déposé en grande pompe à la cathédrale, d'où il n'était sorti que pour aller à Paris, avec les œuvres d'art et les objets précieux enlevés par Napoléon à l'Italie soumise à ses armes.