LES EMAUX DES PEINTRES
La ck'signation d'émaux peints, généralement adoptée aujourd"hui en opposition avec celle d'émaux incrustés, s'applique à deux classes d'émaux exécutés par des procédés ditïérents : la première, qui comprend les émaux que nous avons étudiés dans le chapitre précédent, ceux dont, la décoration est obtenue à l'aide d'une peinture en émail; la seconde, qui renferme cette série si nombreuse d'œuvres de toute sorte ornées de peintures sur émail. Dans la première, le métier tient une place assez importante : l'artiste doit avant tout être émailleur dans le sens absolu du mot; dans la seconde, le métier d'émailleur n'est rien, tous les peintres peuvent faire de la peinture sur émail. Ce genre de peinture, en effet, s'exécute à l'aide de couleurs composées d'oxydes métalliques mêlés dans une proportion déterminée à des fondants d'une nature spéciale, sur un excipient recouvert d'un émail déjà cuit, et par
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conséquent solide, sur lequel on peint absolument comme sur une plaque de porcelaine ou d'ivoire; il n'est même pas nécessaire que l'artiste fasse cuire lui-même ses œuvres, ni qu'il en surveille la cuisson ; aussitôt qu'il est un peu familiarisé avec l'emploi, assez facile du reste, des couleurs, il peut être certain du rt'sultat (pi'i! doit obtenir, et n'a pas à craindre les accidents (jui se produisent si souvent avec les procédés de l'émaillerie limousine.
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l'ig. lus. — Plaque peinte sur émail , .\vi« siècle. (Coll. de M. eu. Stein.
Pendant longtemps on a attribué la découverte de ce mode de peinture sur émail à un baliile orfèvre de Blois, Jean ïoutin, qui l'aurait trouvé vers lG3'i : il n'en est rien. Nous avons dit plus haut comment, au milieu du xvie siècle, Léonard Limosin peignait les têtes et les mains de ses portraits au moyen de hachures ou d'un pointillé en bistre rou\ sur fond d'émail blanc passé au fou : mais il ne faisait (pi'appliquer là un procédé dont un s'i'lait déjà servi avant lui, et qui ne devait pas être très usité, si on en juge par la rareté et le p(^ii d'importance des spécimens qui sont parvenus jusipià nous. Entre autres exemples, nous citerons une iietitc phupio i-ectangulaiic représentant le Triomphe d'un ijucrricr {Ih^. 108), peint sur un fond d'émail
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opaque au moyen d'un simple trait de bistre brun foncé, cernant dans certains endroits une légère glaçure bleue ou violette posée sur les costumes. Outre cette plaque, qui parait être de travail italien, nous reproduisons une enseigne de chapeau' datant des premières années du xvie siècle, et qui porte une inscription française (fig. 109).
Quoi qu'il en soit, Jean ïoutin eut au moins l'heureuse idée de faire revivre ce procédé en l'appliquant d'une facuii
Fig. 100. — Enseigne de chapeau.
Peinture sur émail, xvi" siècle.
Coll. de M. Cb. Slein. )
nouvelle, et la rliance d'arriver à une époque où les émaux de Limoges étaient tomliés dans un discrédit complet. Il commença par décorer ainsi sur émail les menus objets d'orfèvrerie, bijoux et boîtiers de montres, qu'il fabriquait; puis, avec l'aide de son fils, Henri Toutin -, et d'un peintre
' On appelait enseignes les médailles, emblèmes ou images de dévotion que l'on portait d'une façon apparente, et particulièrement sur le chapeau, soit comme signes de reconnaissance, soit le plus souvent comme parure ou comme marque de distinction.
- Le Trésor impérial de Vienne possède de cet artiste un médaillon en émail signé H. To[u]tin, représentant Louis XIV et .\nne d'Autriche; Hébert, dans son Dictionnaire pittoresque et historique, cile de lui « une copie de la More et la fille de Darius aux pieds d'Alexandre le Grand, d'après le Brun ,
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de pastel, Isaac Gribelin, qu'il s'était associés, se mit à peindre des portraits qui lui valurent promptement une certaine renommée. Il eut bientôt des élèves et des imitateurs, entre autres Dubié, (pii vint à Paris, où son talent lui fit obtenir un logement au Louvre ; Morlière, d'Orléans; Robert Vauquer, de Blois, mort en IHTO, dont on connaît quelques émaux signés Vauquer pin.^, et Pierre Chartier, de Blois également, qui se distingua particulièrement dans la peinture de fleurs.
Mais le plus célèbre, celui qui brilla par-dessus tous les autres dans ce nouveau genre de peinture, fut Jean Petitot, né à Genève le 12 janvier 1007, fils de Paul Petitot, « maître sculpteur et menuisier. » A cette époque, Genève était particulièrement renommée pour son émaillcrie de boites de montres, de nécessaires, de cassolettes, de tabatières, etc., d'une exécution merveilleuse au point de vue du métier, mais d'une pauvreté remarquable sous le rapport du dessin et du style. Ce fut dans ce genre de travail que Petitot se distingua d'abord-. « Sa profession de metteur en œuvre, dit Mariette ^ dans un temps où l'on étoit fort dans le goût d'enrichir les bijoux d'ornemens peints en émail, l'avoit mis à portée de peindre avec beaucoup de propreté des fleurs, des rinceaux d'ornemens et tout ce qui convenoit à ce geiUT
sur un tableau d'émail de six i)Ouccs do loue;, où les (Caractères cl les belles expressions sont parfaitement rendus ».
' TouTiN et Vauquer ont laissé quelques planches gravées, mallieureusenient fort rares, portant le litre d'Ornemcns pour cinailleurs ; nous en connaissons, du premier, quatre planches, et du second, sept, donnant des modèles de dessus de boîtes, sujets religieux, frises avec sujets d'enfants, bouquets de fleurs, etc.
- Suivant certains auteurs il aurait ai)pris le métier d'émailleur chez Pierre RouniER, avec lequel il serait ensuite allé en Angleterre, et dont le fils.Iacques, auquel il donna à son tour des leçons, devait être jilus tard son associé et son beau-frère.
' Mariette, Abcccdnrio, édition Pu. i>e CiiENEvitREs et i>k Montaiglon , I. IV, p. 117.
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de travail dans lequel il s'étoit rendu fort habile. » (Test alors que, à l'exemple de plusieurs de ses compagnons, émaillcurs de mérite, qui ne trouvaient pas dans les productions banales demandées à lïndustrie de Genève de quoi satisfaire leurs aspirations artistiques, Petitot quitta la Suisse pour aller chercher fortune ailleurs ; on croit qu'il voyagea en Italie, et qu'il vint eiisuite en France, où il aurait travaillé chez Toutin; mais la chose n'est pas prouvée; ce qui est certain, c'est qu'il n'était pas très âgé quand il se rendit à Londres, où le joaillier de la cour lui donna innnédiatement des travaux dont il voulut s'attribuer tout le mérite, et qu'il présenta au roi Charles Icr comme étant son œuvre. « Le roy, dit ^lariette, qui avoit un grand goût pour les beaux- arts, ayant vu de ses ouvrages émaillés, pensa qu'on pourroit employer ce genre de peinture à quelque chose de plus considérable que des ornemens. Il demanda donc à son jouaillier d'essayer de peindre un portrait dans cette manière de peindre, et celui-ci s'y étant engagé, il en fit la proposition à Petitot. qui hazarda de le faire. Le roy parut fort content du portrait qu'on luy présenta; il le fit voir à Van-Dyck. qui estoit pour lors à sa cour, et ce peintre connut qu'un poiUToit faire (pielque chose de merveilleux dans ce nouveau genre de peinture, si l'ouvrier vouloit se laisser conduire. Il offrit de lui donner luy-mème des enseignemens sur les différentes natures de teintes propres à exprimer de la chair, qui étoit en quoy Petitot, faute de connoissance, avait péché dans son premier essai. Le roy en parla à son jouaillier, qui fut alors obligé d'avouer que l'ouvrage étoit d'un autre que de luy. Il nomma Petitot ; le roy voulut le voir, et luy ordonna de travailler, sous les ordres de Van-Dyck, à un portrait de sa personne, (pii fut, dit-on, une des plus belles choses qu'il fit de sa vie. Ce portrait, qui avoit paru si admirable, fut
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suivi de beaucoup d'autres, car il n'y eut guère de personne de considération qui ne voulust avoir le sien peint en émail par Petitot. Jl continua donc; de travailler avec réputation pendant le reste du temps cpTil demeura à Londres, c'està-dire jusqu'à la mort tragique de Charles I''''. »
Outre les conseils qu'il reçut de Van-Dyck, Petitot trouva dans un de ses compatriotes, Turquet de Mayerne, médecin du roi et habile chimiste, un précieux auxiliaire, qui l'aida dans ses recherches, et lui fournit les couleurs qui devaient compléter sa palette, et lui permettre de donnei' à ses portraits ces colorations harmonieuses dont il semiile avoir emporté le secret.
Pendant longtemps Petitot, logé à Whitehall , travailla exclusivement pour Charles Ici'; il conserva toujours pour le malheureux monarque une alîection et un dévouement qui ne se démentirent jamais, et dont il donna si pidjliquement des preuves, f|ue, si l'on eu croit Mariette, on n'osa pas lui demander de [X'indre un boitier de montre en émail dont le parlement voulait faire présent au général Fairfax, et sur lequel devait être représentée la victoire que ce général avait remportée, en 1645, à Naseby, sur le parti du roi. Ce travail fut confié à Jacques Bordier, peintre en émail, né à Genève en IGK), qui était vomi retrouver Petitot à Londres, et ipii n'avait pas les mêmes raisons que son compatriote pour refusi'r de peindre cet émail, ddiit il (it, pai'ait-il, un chef-d'œuvre'.
C'est pi"obablement à cette éporpie que Petitot forma avec l^ordier une association que la mort seule devait rompre, et dans laquelle chacun avait sa |)art de travail : Bordier peignait les fonds, les draperies, les vêtements, les accessoires; Petitot exécutait les ligures et les carnations, et revenait sur
' (ir. Wali'Oi.e, Anccctotcs nf pninliiii).
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l'ensemble du travail \H)ur lui donner une harmonie générale.
En 1G49, après la mort tragique de son protecteur, Petitot, accompagné de Bordier, se rendit en France, où sa réputation l'avait précédé; il y retrouva les succès qu'il avait eus en Angleterre. « Louis XIV et la reyne sa mère, dit Marietfe, avoient une vraye considération pour luy; il est vray qu'il poussa la peinture en émail au plus haut point de perfection où elle pouvoit atteindre. » Le roi le gratifia bientôt d'une pension, et il obtint au Louvre un logement qui lut assiégé par tout ce que Paris comptait de princes et de grands seigneurs, qui venaient demander leurs portraits à l'habile artiste, dont la vogue dura près d'un demi-siècle encore.
Au mois de novembre lO.jl, Petitot, âgé de quarante-cinq ans, épousa la fiUo d'un contrôleur des finances de Blois, Marguerite Cuper, dont il eut dix-sept enfants, neuf fils et huit filles; peu de temps après, Jacques Bordier épousait la sœur de Marguerite, et les deux associés, devenus beauxfrères, virent se resserrer les liens d'amitié qui les unissaient.
Lors de la révocation de l'édit de Nantes, en 1G85, Petitot. protestant sincère, refusa de renoncer à sa religion, malgré les efforts que Bossuet tenta auprès de lui à ce sujet ; quoique âgé de soixante-dix-huit ans, il fut enfermé au Fort-l'Évéque, d'où il ne sortit qu'après une abjuration simulée. Il retourna alors dans son pays natal, et se retira à Vevey, où il mourut en 1G91. Bordier, son beau-frère, était mort en 1084.
Pendant sa longue carrière, Petitot a peint un nombre considérable d'émaux qui n'ont pas tous la môme valeur artistique, mais (jui tous néanmoins sont des œuvres absolument remarquables, surtout ceux qu'il a exécutés
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d'après les tableaux de Van-Dyck. Philippe de Champaigne', Le Brun, Mignard et Nanteuil. Au début, il donnait à ses portraits des fonds de ciel ou de paysages d'une exécution trrs finie, mais un peu dure, auxrpiels il renonra bientôt, d'après les conseils de Van-Dyck, qui ne cessa de l'aider de ses lumières , et auquel il dut certainement la plus grande partie de son talent. Beaucoup de ses émaux malheureusement ont été détruits, les uns par des gens avides et maladroits qui préféraient à la peinture de Petitot la placpie d'or sur laquelle elle était exécutée, les autres parce que, suivant la mode du temps, ils avaient été montés en bracelets, en tabatières, en bijoux de toute sorte, et qu'ils n'ont pu résister au frottement, à l'usage et aux accidents. Il a peint aussi un grand nombre de portraits de Louis XIV, que Pitan, et après lui Pierre le Tessier de Montarsy, joailliers de la cour, montaient dans de riches boites à portraits, et qui étaient destinés aux cadeaux diplomaliiiues -.
Le Louvre possède une collection assez remarquable des émaux de Petitot^: mais c'est en Angleterre surtout que sont conservées aujourd'hui ses plus belles œuvres; on en compte deux cent cinquante au château de Windsor, et la collection Jones, léguée au musée de South Kensington, en possède à elle seule soixante-douze. A l'exposition de ISGô. à Londres, on en avait réuni cent cinijuante-huit, parmi lesquelles figuraient les plus beaux portraits du maître,
' iMitre autres ceux de liiclielieu el de iMazurin.
■■' « M. le Maresclial, de sa part, donna à don Christoval une enseigne de diamants avec le portrait du roy en mignature, fait par Petiteau sur de l'émail, en 1659. » — Journal du voyage d'Espagne, par Bertaui.t.
3 La plupart de ces émaux proviennent du cabinet de M. d'Ennery, un des plus célèbres curieux du siècle dernier, « si connu, dit Mariette, par sa fameuse collection de médailles, la plus complette et la mieux choisie qu'il y ail peut-être au monde. » Cf. Catalogue du cabinet de feu M. d'Ennery, ccuycr, par les sieurs Hemv et Mii.iotti (vente le il décembre 1780), et Dictionnaire pittoresque ri Itislariiinc (rili.uERT.