DIFFÉRENTES SORTES DE VERRE ANTIQUE
Les verreries antiques, à l'exception de celles que nous avons décrites plus haut, seraient donc presque exclusivement romaines, et celles mêmes (jui portent des inscriptions grecques montrent, dans leur ordonnance générale et dans leur ornementation, une influence romaine tellement prononcée, que nous ne croyons pas devoir hésiter à les ramener toutes à la même origine ou au même principe de fabrication, et à les étudier dans leur ensemble, quelle que soit du reste la contrée où on les a rencontrées.
Nous signalerons en premier lieu les verres d'usage domestique ou funéraire, en pâte incolore, transparente, sans aucune inscription et sans aucune décoration. La plupart de ces verres, de formes extrêmement variées, ont été trouvés dans des tombeaux, où ils étaient généralement destinés à recevoir, soit des huiles parfumées, soit des liquides, soit même des débris d'os provenant d'incinérations. Dans ce dernier cas, ils affectent la forme d'urnes hémisphériques ou semi-ovoïdes, parfois d'assez grandes dimensions.
Ceux que l'on trouve en plus grand nombre sont des petites tioles très allongées, de formes assez variées, mais toujours terminées par un col cylindri(pie ; on les désigne le plus communément sous le nom de lacrymatoires (fig. 13). bien qu'il paraisse à peu près certain aujourd'hui que ces soi'tes de fioles étaient destinées à contenir des huiles ou des parfums plutôt que les larmes, vraies ou fausses, que l'on répandait sur le cercueil des morts.
A côté de ces verres incolores, qui presque toujours étaient fabriqués au moyen du soufflage, et qui ne sont remarquables le plus souvent ipn' par la pureté de leur profil.
LA VliRHERlE
il en existe toute une autre séi'ie également incolores, quelquefois aussi en pâte colorée, mais toujours transparente, obtenus au moyen du moulage et affectant une variété considérable de foi'mes. Le musée du Louvre, ainsi
F'iii 13. — Fioles en verre, dites iacrymatoires. (Musée do SAint -Germain. )
qu'un grand nombre d'autres musées et de collections particulières, en possède beaucoup qui reproduisent des fruits ([Miiiics. dalles, raisins, elc), d(^s oiseaux (colombes, cygnes, oies, canards, etc.), des co(iuilles, des poissons, et même quelquefois des masques bumains.
Dans tous ces verres, les traces des suliucs du moulage sont tellement appar(Mitrs, (pTaucun doute ne peut exister relativement au procé'di' employé pour leur fabrication'; il en est de m("mr iU'<, vi'rres décorés d'ornements en relief.
' il i'xi<ti' cf|ifiiil:iiil ihiris li> inusi''i's, |iiii-linilit'irmi'iil au I.huvi-i-, une ai^sez L'iaiiili' (nianlilr d'oiseaux L'rossièi'cun'iit liL'Uii'- il i{iil nul riT' taliii'|ui''s au iiinvi II ilu soufflage.
A VKHHKRIi; Il AN:
ANTKjl ill-
qui se raccordent avec plus ou moins de netteté (lio. 14). Dans quelques verres à boire ou gobelets cylindriques, assez rares du reste, le pourtour est décoré d'une frise circulaire représentant le plus souvent des guerriers combattant, ou des couronnes de feuilles de laurier accompagnées
Fig. 14, — Petite amphore antique on verre moulé
1 Brilisli Muséum. I
d'inscriptions montrant qu'ils ét;uent olferts aux vainqueurs dans les banquets qui suivaient les jeux ou les courses.
Nous avons eu pendant longtemps entre les mains un de ces verres (tig, 15) appartenant à un arcliéologue qui l'avait trouvé dans des fouilles faites aux environs de Constantine '; on y lit en beaux caractères grecs rinscri[»tioii suivante :
AABE THN NEIKHN
(Prt'ud? If prix de la vicloife.)
On en connaît plusieurs autres portant des insci-iptions analogues ou exprimant, ainsi que cela a lieu sur les pote-
' Ce verre est devenu fiisuile Ui propriété de M. Charvel : nous ne savons où il est passé lors de lavtnlo de son importante collection de verreries antiques.
ries, des souhaits ou des invitations à boire : Viens prendre les fuîmes du vainqueur! — Réjouis-toi et sois de belle humeur! — Bois, et puisses-tu vivre longtemps! — Sois gai, car c'est pour boire que tu es venu! etc. etc.
La plupart des verres dont nous venons de parler, surtout
Fig. 15. — Verre à inscription gravée en relief, trouvé dans la province de ConstaïUine.
ceux qui sont en verre incolore transparent, sont aujourd'hui revt!'tus d'une sorte d'irisation ou de patine ijui leur donne parfois une apparence et des reflets ni('talli(pies(ng. 1(1), parfois un chatoiement opalist' ou nacré. » Il est diflicile, dit 1\1. Fru:'hn<'r dans sa Description de la collection Charvel , de rien voir de plus merveilleux (pie celle patine, cette enveloppe fine, délicate, aux mille couleurs, ces paillettes d'or incrustées, cotte feuille d'arjient qui se détache tout d'une» pièce; cette écorce métallique ictlélaiit les feux de l'opale, imitant l'arc-en-cicl, et les lâches bleues, vertes, poui'|)rées d'une aile de papillon. La paline est poui' les amateurs une ipialité des verifs aMrK|iies, et une des mieux appréciées.
Je la prendrais plus volontiers pour un défaut. En contact avec l'humidité et les agents corrosifs de la terre, la pâte vitreuse se décompose, et tout ce poudroiement de couleur n'est que le résultat de la dévitrification, c'est-à-dire une lèpre, une maladie incurable. Elle varie selon la nature du sol, selon les ingrédients de la pâte et la dose des principes
ntique à irisations d'apparence iiiétalluin (Coll. EJ. (ï. )
colorants; aussi n'est-elle jamais de longue durée. Elle s'écaille à vue d'œil, quelque soin que l'on en prenne'. »
Beaucoup de ces verres transparents incolores portent des signatures, ou plutôt des cachets de fabricants. Les plus anciennes parmi ces signatures sont celles des verriers de Sidon, qui mettaient leurs noms tantôt en caractères grecs,
' « Presque tous les objets eu verre dont la rabriealioii reuioiite à une époque reculée ont subi de la part du temps e'. de riiuniidité une altération très marquée...; il en est de même des carreau.x de vitre de fabrication plus moderne qui existent aux fenêtres des étables, des écuries, c'est-à-dire des locaux qui sont exposés à la fois à une humidité persistante et à une température assez élevée. Les écailles irisées qu'on en détache facilement par le plus léger frottement sont formées par un mélange de silice et de silicates terreux : le silicate alcalin a disparu. Ce dédoublement est analogue à celui qu'a subi le feldspath (silicate de potasse et dalumine) lors de sa transformation en kaolin. » (l'ELiGOT, le Verre, p. b'2.)
3'i l.A VERHHHIK
tantôt en lettres romaines (et souvent même en earaetères bilingues, c'est-à-dire tout à la fois i^rees et i-oniains), sur les pouciers ' des verres qui sortaient de leurs fours. Le plus connu de ces fabricants de Sidon, celui dont on letrouve le plus fréquemment la signature, est im verrier nommé Artas. M. Frœhner {loc. cit.) mentionne également les marques à^Aristoyi , d'Eirénaius , de Nikon, etc., qui faisaient parfois suivre leur nom de celui de leur ville (E':pr,vy.ro; è-rjtViTïv S'.Soivio;), et qui quelquefois aussi raccompagnaient de la mention : Que l'acheteur s'en souvienne! Souvent ils se contentaient du vei'be : a fait (s-oist, é-oî/.cî).
Les verriers romains mettent leur nom presipie toujours en abrégé, avec un /'(initiale de fecit), et décorent parfois le culot de leurs vases d'un médaillon ou d'un objet quelconque tiguré en relief: une feuille, une étoile, des cercles, etc.
M. Frœlmer attribue au.\ verreries gallo-romaines les noni]»i-eux flacons à fond carré que l'on trouve assez com- UMUiéiiient, et où (piatre lettres renqilissent les coins du culot (MACN .CMIIR .GFllI., etc.). Suivant Topinion .le ce savant archéologue, ces lettres, (|ui ont donn.'' lieu à iiirn des inlerpr.'Iations fausses et souvent ridicules, ne sont (|iie les initiales {|(^ (pialie noms [iropres disposées laiilTil (rime i'aron, iaiiii'it (TuMe antre.
< Ml icnconliT friMpienniicni aussi îles Moles qui smilileiil avoir conli'iin des bannies on des onguents, e| qui [lorient des noms et des carlicls ipii' Ton cioil iMre ceux de médecins ou d'otailistes.
A côté de ces verres tianspaieiils on incoioies ipie nous venons de passer en leviii'. el qui niontrent une industrie très avancée, mais qui n'a i ieii cependant de bien remarquable, il en exisie (raiilres. en pclil nombre il esl vrai.
' On ii|i|ii>lli- i[iii>i lii iKiilic siiiirriiMirc cl iinl.Ticillv de l';iiisc, ci'llf sur hM|l|i'llr -r |,M-i' r.'xhvMlilr ,|i| |„,||,T i|ii;.imI on iirnl rnlijrl <'n iniiin.
, Ct\-î,V/i-'^'
iJranJe aiguière île Venise eu cannes de Uttticinio.
Monture en vermeil exécutée à Augsbourg.
( Musée national de Munich, )
LA VERRERIE DANS L'ANTIQUITÉ 3;i
qui dénotent chez ceux qui les ont fabriqués un art tellement perfectionné et une habileté si grande, que nos verreries européennes , malgré les progrès qu'elles doivent à la science moderne, n'ont pu arriver encore à les imiter que très imparfaitement. Tels sont tout particulièrement les verres connus sous le nom de verres doublés, ou mieux verres à deux couches, c'est-à-dire composés de deux couches assez épaisses de couleurs différentes, dont la supérieure était gravée à la manière des camées, de façon à produire des figures et des ornements se détachant £t se modelant en relief sur une surface unie plus foncée ou plus claire. C'est le procédé que Pline indique dans le passage que nous avons cité plus haut — anjenli modo cœlaUrr, — et que Quintilien désigne sous le nom de scxdptura vitri. De tous les verres ainsi travaillés qui sont parvenus jusqu'à nous, le plus justement célèbre est celui que possède le British Muséum, et qui est connu aujourd'hui sous le nom de vase de Portland.
Ce merveilleux vase fut trouvé, vers la fin du xvi^' siècle, sur une colline située à trois milles de Rome environ, le Monte del Grano, dans un sarcophage de marbre (jue Ton crut pendant bien longtemps être celui d'Alexandre Sévère, et qui est aujourd'hui au musée Capitolin. Il resta dans la bibliothèque du palais des princes Barberini, à Rome (d'où sa première désignation de vase Barberini), jus(ju'au moment où il fut acliet('', dans la dernière moitié du siècle dernier, par Phimilton, qui le céda à la duchesse de Portland moyennant une somme considérable'. Après la mort de la duchesse, le duc de Portland le prêta au musée bii-
' Lo célèbre potier Josiali Wedgwootl voulut, dit -ou, sVn rendre également acquéreur; mais, devant le désir exprimé parla ducliesse, il consentit à lui en laisser la possession, à la condition toutefois qu'elle lui permit de li> copirr en terre. Il l'xisic plusieurs de ces copies de Wedirwood.
tannique, où il est resté jas(|u'à ce jour. En 1845, un pauvre fou nommé Lloyd, qui visitait le musée, brisa ce vase d'un coup de canne; mais on put le réparer avec une si grande habileté, qu'il est à peu près impossible de retrouver les traces des nombreuses fractures occasionnées par cet acte de vandalisme inconscient- Sur chacune des faces de ce remarquable verre, qui a la forme d'une amphore surbaissée à deux anses, se détachent en relief blanc, sur un fond bleu uni, des sujets qui n'ont pu encore être explitpiés d'une façon satisfaisante. Millingen, dans ses Monuments inédits, et beaucoup d'archéologues après lui, ont cru y voir le mariage de Thétis et de Pelée; d'autres y ont retrouvé, mais sans pouvoir donner des preuves bien convaincantes à l'appui de leur assertion, des sujets se rapportant à la légende de Médée et de Jasun. Sous le pied se trouve, également en relief blanc, un buste représentant Ganymède, ou plutôt, à en juger par le pin qui accompagne la figure, Attys, le beau berger aimé de Cybèle, ce qui pourrail faire rattacher les sujets (jui décorent ce vase à un mythe dionysiaque.
Cette belle amphore, ainsi du reste que la phqiart des verres de ce genre (|ui sont airivés jusipi'à nous, porte comme une réminiscence de l'aii grec ; il est probable qu'il [irovient d'iuie fabriipie située dans une des rares villes où s'étaient conservées les liiidilions de col arl si |mii' el d'un style si élevé cpie les Hellènes avaient iiii|toilr |iartoiil où s'était établie leur dominalion.
Parmi les [iliis beaux verres de celle série, nous devons meidionner égalemeni luie pelile anq>hoi'e trouvée à l'onq)éi, en IS,'i7, dans un t(»mbeaM. Ce chai'Uiant vase (fig. 17). aujourd'liiii an nms('e de Naples, est couvert de rinceaux forim's par des ceps de vigne cliar;^('s de feuilles et de grajtpes de raisin délicatemeidciselés en p:ite blanche sur l'ontl bleu,
LA vi:r!Ri:RiF n\Ns l-antioiité 3-
et se croisant au-dessus d"uu masque déjeune homme Itarhu placé à la partie inférieure. Sur les côtés se trouvent représentées deux scènes cliainpi'tres dans chacune desquelles
Fig. 17. — .\niphore en verre à deux couches trouvée à Poni[iei. (Musée de Naples. )
figui-ent (juatre entants nus : dans l'une, des entants placés sur des cippes cueillent des raisins; dans l'autre, deux enfants sont occupés au pressoir, [tendant que deux autres, placés également sur des cippes, jouent de la flûte de Pan (syrinx) et de la flûte double (tibise). A la base règne une petite frise circulaire de chèvres et de brebis (?) couchées ou paissant sous des arbres.
33 l.A VF. lilSKUll-:
A côté de ces deux mat!;nifi(]ues spécimens d"iin art perdu |H'U(lant une longue suite de siècles, et que notit' industiie moderne peut à peine égaler, il en existe plusieurs autres de moindre importance, ainsi que quelques fragments qui ont fait partie d'œuvres également remarquables. Nous citerons aussi plusieurs petits objets en pâtes de couleurs
Fig. 18. — Médaillon en verre à de (Ancicnuo collection Charvet,
varices, entre autres des plaques ovales (fig. 18) destinées évidemment à imiter k's camées ou pierres dures que les anciens enchâssaient dans de riches montures d"or, comme le l'ont nos modernes orfèvres pour les bijoux qui servent à la toilette des dames.
Il est une autre sorte de verres plus rares encore, et ipii di'uolcut de la iiart des habiles artisans ipii les (tut t'abri- (|ués une adresse de main et une patience peu communes, en même temps ipie la connaissauci^ ap|)rot"ondie des ressources sans iKiiiibre (pie peiil présenlei' Fai'i de la verrei'ie. Nous voulons |iai'ler des verivs ipie les aicliéologiies désignent sous le nom de verres soudr^, et ipii sont proiiaiile-
i.\ vI'Rri:rie dans l'axtk.uiti; 39
im-iit criix ([Ile les autoiu's latins appelaient dlatrela' (travailli's à jniiii, liicn que ce mot puisse également être appliqué à des vases en matières dures naturelles.
Les quelques verres ou fragments de verres connus dans cette série sont presque tous de même forme, et se com-
Fi.£r. 19. — \'erre à enveloppe réticulée el à inscription en relief. (Trouvé à Strasbourg en 15:25. 1
[lûsent dunu petite coupe ovoïde enveloppée d'un réseau à mailles délicatement découpées et ciselées à jour; ce réseau est éloigné de quelques millimètres de la coupe, à laquelle il n'est retenu que par quelques points de soudure placés aux entrecroisements des mailles. Le spécimen le plus complet et le plus remanjualilr de ces verres rarissimes était la coupe du musée de la bibliothèque de Strasbourg (fig. 10); malheureusement elle a été détruite avec beaucoup d'autres richesses archéologiques dans l'incendie qui suivit le bombardement de 1S7(1, et il ne nous en reste
Quantum diatreln valent!
/in I. A NE RUE RIE
aujoiuiriiui que la (iL^iuv qui en a éti'' doiuiée |)ar Selnveighauson, le savant arcliéohigue alsacien, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France '.
Trouvé en 1825 dans un cercueil en forme d'auge déterré par hasard, par un jardinier cultivateur, tout au[)rès des glacis de Strasbourg, ce verre si intéressant et si curieux avait été brisé en partie par la maladroite curiosité de son premier propriétaire, et il y manquait une partie de l'inscription. Dans ce qui restait cependant on pouvait reconnaitre encore avec certitude le nom de Maximien Hercule [Marcxis Aurelius Valerius Maximianus Herculiiis), que Dioclétien avait associé à l'empire, et qui mourut assassiné l'an 310 de notre ère. Cet empereur, qui avait souvent séjourné dans les Gaules, et dont les médailles ont été fréijuemment trouvées aux environs de Strasbourg, avait vraisemblablement re(^u cette coupe en présent, et l'avait ensuite donnée à un ami, avec lequel elle fut enterrée comme un objet précieux. On peut donc avec toute certitude placer la fabrication de ces verres au commencement du ivc siècle de l'ère chrétienne.
Une auti'e très belle coupe de ce genre parfaitement conservée, mais beaucoup moins importante au point de vue archéologique, est déposée au musée Trivulce, à Milan. Le réseau qui l'enveloppe est en pâte bleue, et les lettres de l'inscription conviviale qu'elle porte à la partie supérieure, BENE YIVAS M VETIS AXNIS, — SOUt Cil bagUeltCS
de pâte verte. Elle fut tr(iuv('e en 172.") dans la province de Novarre, et pendant bien I(»iigt(Mn[is elle avait i't(' désignée, (lu ne sait |M)ur(iU(ii. sous le nom de coujje de Néron.
On connait égaleuK'iit quelc[ues fragments de coupes analogues, portant des insrripti(ms conviviales en caruclèrcs grecs, enlie autres ceux ipii oiit été' trouvés à Cologne en
' N.MIVfllr <rrir, toilir VI. 18/l2.
1 \ \ F.niiKIUK nAN> 1/\\T|nl|T|- 4^
1815; mais tuut dciiute que c'était là un ail tout à fait i)articulier et d'une fabrication exceptionnelle.
Nous devons mentionner aussi parmi les plus belles et les plus étonnantes productions de la veri-erie antique le petit vase de forme semi-ovoïde qui est aujourd'hui au British Muséum (fig. 20), et qui est entièrement couvert d'une en-
\ kt ià ^ H I j)
Fig. 20. — Verre antique a bossages en relief, recouvert d'une enveloppe d'argent. (British Muséum.)
veloppe d'argent percée de huit rangées de trous régulièrement es[)acés et sertissant des sortes de perles ou de soufflures ovales en verre du plus beau bleu. A l'exposition universelle de 1878, dans la section italienne, il existait de ce magnillque verre une copie extrêmement exacte, faite à Murano. et que n'eussent pas désavouée les habiles verriers de l'antiquité.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, on ne sait rien de certain sur les endroits où étaient fabriqués ces beaux verres, qui peuvent être regardés comme la manifestation
V2 l.\ VFJ!I!F,H1H
la plus jiluiaito tie riiidustiic des anciens. Les localités où on les a trouvés ne donnent aucune indication à ce sujet, |)uisque les verres de cette nature y étaient à l'état d'écliantillons isolés, et que la supériorité de leur fabrication ne permet pas de les considérer comme les produits d'une industrie nomade, ainsi que l'était alors celle de la poterie.
Certains passages de quelques auteurs latins permettent cependant de les attribuer aux verreries d'Alexandrie, cette cité privilégiée que les Ptolémées avaient su rendre la plus opulente et la plus splendide du monde connu, comme elle en était la plus industrieuse et la plus commerçante.
C'est évidemment à ces verres travaillés avec tant de soin, de patience et d'habileté que Martial fait allusion (lib. XIV, 115) (piand il dit, à propos des calices vitrei :
Aspicis iiij^'enium Nili; quilîus adilere pliira Dum cuiiil, ati, quntie.s |ieiiliilit aurltir o|his!
(Voyez le génie égy|ilien : a force tle vcjuloir eiiihellir .sua leuvro, (|iie de lois rouvi-ier l'a-t-il perdue !)
Dans une lettre que l'empereur Ihubùen écrivait d'Akwandrie au consul Servius, lettre qui a été consei'véc'dans les livres de Pblégon, son all'rancbi ', ikhis trouvons également [)lusieurs passages (pii prouvent combien l'art de la verrerie était tenu en honneur dans cette ville, dont il fait un si grand éloge (civitas opidenta, divcs, fircunda, in ifiu) ncwo vivat otiosKs). Il Les uns, dit-il, soufflent le verre, les autres l'abriipient le papier {Alii vilrum con/lmif, ab aliis charta conficitur). » Plus loin il lui aimonre l'envoi de cou|ies (pii lui (Mit ét(' données jiai' nii pr(Mi(' : Haliccs tibi dllassorUcs
' Cf. Vopisc.is, l'ita Satnrniiii . i|iui> \ llisloirc aiigush' | llislori.r Augusl.r licriplores].
LA VERRERIF. DANS LANTIoriTÉ /,.{
versicolores transmisi, quos mihi sacerdos tempU obfulit. Il est assez difficile de dire d'une façon exacte ce qu'Hadrien entendait par les mots calices alhissontes versicolores; suivant plusieurs commentateurs, entre autres Saumaise, il faut lire : calices allassontes , id est versicolores , c'est-à-dire à plusieurs couleurs; mais il est impossible de savoir si ces verres étaient en" pâte colorée dans la masse, et pour ainsi dire jaspés, comme Tétaient les anciens verres égyptiens, ce qui est peu admissible, ou si ce n'étaient pas plutôt les verres à coucbes superposées et gravées dont nous avons parlé plus haut. (Juant à Topinion de certains achéologues, qui veulent voir dans les calices allassontes (du grec y.u.y.nio'i) , OU versicolores , des verres chatoyants ou à reflets nacrés et irisés, elle ne supporte guère l'examen. Ainsi que nous l'avons vu, l'irisation des verres antiques, que l'on trouve en si grand nondire dans nos musées et dans les CDllections, est produite par une décomposition de la pâte vitreuse sous Tinfluence du temps et de l'humidité, et ne peut être le résultat d'une fabiication vt)uhie.
Nous avons cherché, dans les pages précédentes, à indiquer les principales productions de l'industrie du verre dans l'antiipiité ; mais il est encore beaucoup d'autres formes sous lesquelles elle se présente à nous, et les fouilles prati(juées dans ces dernières années ont mis au jour des spécimens qui prouvent que ce bel art avait peu de secrets pour ceux qui le pratiquaient.
C'est ainsi que l'on a trouvé aux enviions de Constantine une coupe ou large gobelet cylindrii[iie à l>ase courbe, en pâte d"nii beau rougf^ opaque pnlie à la roue, à parois
44 LA VERHFiRIE
milices, de l;i nature des veiTos que Pline désigne sous le nom iVhématins', (|ui rnitpelle leur couleur rouge-sang. Ce ctuneux verre, aujourd'hui au Louvre-, doit son opacité à l'étain qui entre dans sa composition ; la Société archéologiijue de Montpellier possède une petite urne, d'ime rare élégance de forme, en beau verre grenat transparent, trouvée, avec un grand nombre d'objets antiques des plus curieux, à Hautemur (Hérault), et qui a été désignée à tort comme verre hématin; elle ne présente pas, en efTet, ce caractère d'opacité — non translucens , — mentionné par Pline, qu'offre si complètement la coupe du Louvre.
On a trouvé également, dans l'ancienne Étrurie, quelques spécimens de coupes ou de plateaux en verre composés de cannes ou baguettes juxtaposées, monti'ant les couleurs et les dessins les plus variés. C'est le procédé employé plus tard, et aujourd'hui encore, à Venise, et qui donnent les verres connus sous le nom de fioriti ou de millefiori. Les verriers égyptiens connaissaient ce procédé et fabriquaient ainsi des lames carrées représentant sur les deux faces, soit un oiseau, soit une fleur, des feuilles, une rosace, etc., du plus
' « On fabrique aussi à l'aide d'une sorte de matière colorante un verre rriu'^v trint dans la masse et non transparent appelé verre hématin (Fil cl tincturx génère lolum rubens vilrtirn alque non translucens hamalinon appollalum). » — Pline, 1. XX.XVl, c. lxvi.
* C'est par notre entremise que ce verre est entré, en 1874, au musée du Louvre. Il nous avait été apporté de Conslantine avec quelques petits fragments d'une autre coupe identiquement semblable, dont nous avons remis alors une partie à M. Salvétat, 1(^ savant cliimislc de la luaniifarlure de Sèvres, qui les avait analysés, et, à son ynuid rlciniiriurnl , y iivail rciiiiiri|uè I:i présence de l'élain : il avait préparé un triivail à i-v sujet, niais la mnrl la surpris avant qu'il ail pu le publier et poursuivre les recherches qu'il se proposait de faire sur la romposilinn d'autres pâles de verres antiques. Suivant l'opinion émise alors par M. Salvétat, ce verre, dont il n'existe pas d'analogue, croyons-nous, peut être considéré comme le produit le plus curieux peut-être de l'inilustrie verrière chez les anciens. Aujourd'hui on ne pourrait fabriquer une pièce de celte sorte sans de longs tâtonnements et sans des essais multipliés.
charmant effet et du dessin le plus délicat. « Pour obtenir ces tablettes, dit M. Frœhner {loc. cit., p. 54), on disposait les fils de verre dans l'ordre indiqué par le dessinateur, puis, après les avoir soudés en faisceaux, on les étirait jusqu'à les réduire au quart, au dixième, au centième de leui' grosseur i»i-iniitive. De cette manière, le sujet représenté, tout en devenant microscopique, conservait ses couleurs et ses proportions. L'épaisseur de ces lames n'est jamais très forte, et cependant les lapidaires de Rome et de Naples trouvent encore moyen de les scier en plusieurs tranches pour en multiplier les spécimens. " Ces petites plaques étaient sans doute employées comme objets de parure, ou servaient à décorer les meubles, les coffrets, etc.
Les verriers de l'antiquité paraissent avoir connu aussi l'art de graver et de tailler le verre, de même qu'ils connaissaient également la manière de le décorer au moyen de peintures en émail; mais les rares spécimens de ces sortes de verres qui sont arrivés jusqu'à nous appartiennent à une époque de décadence, et, à part l'intérêt (ju'ils présentent au point de vue archéologique, ne méritent d'être mentionnés que comme les premières applications isolées de procédés qui devaient prendre plus tard un immense développement. Parmi les verres de la dernière série, un des plus curieux' est la coupe du musée du Louvre, trouvée à Nîmes en 1858, et sur laquelle est représenté, en couleurs assez etïacées pour qu'il soit à peu près impossible d'en reconnaître la nature, le combat des Pygmées contre les grues '.
Il est encore une sorte de verres que Pline désigne sous le nom de pterotes (ailés), et sur lesquels les archéologues ne sont pas d'accord : les uns ont cru y voir des verres d'une légèreté extrême; d'autres ont pensé que ce pouvaient
' Cf. à ce sujet 1111 article Je M. IIkron di; Villefosse dans la rtevuc archéoloriique . 1874.
.'lO LA VEHIU'HIK
ôtre des conpe^^ nuxquelles on avait ajouté de cha([iie côté des anses d'ini travail d('licat, dans le genre de celles (jiii ont été fabriquées à Venise au xvie siècle, et simulant les ailes d'un oiseau. En réalité, on ne connaît aucun verre auquel on puisse apiili(|uer cette dénomination, et surtout aucun spécimen qui justilie le prix élevé de 6,000 sesterces (environ 1,250 fr.) qui, du temps de Néron, aurait été payé pour deux petites coupes de ce genre.
Il est bon du reste de se mettre en garde contre les narrations des auteurs anciens, et de ne pas prendre au pied de la lettre tout ce iprils racontent au sujet du verre. C'est ainsi que Pétrone, et après lui Pline, Dion Cassius et d'autres écrivains ont raconté que, du temps de Tibère, on avait trouvé le moyen de rendre le verre non seulement incassable, mais encore malléable. « ... 11 y eut pourtant, du temps de Tibère, dit Pétrone, un ouvrier qui fabriqua une fiole de verre, laquelle no se cassait point. 11 fut admis à en faire liomniage à rcmpereur ; après (pioi, Tayaut re[irise de ses mains, il la lança sur le pavé. Le prince, elfrayé comme on ne peut l'être, l'ouvrier ramasse sa fiole : elle était bossuée tout comme un vase d'airain. Cet lionune alors tire un petit marteau de sa ceinture, et, tran(piillement et foit joliment, remet la fiole en état. Cela fait, il pensait <l(''jà tenir Jiqiiler par les jiicds — ptilabul se cirjii))i Jori.'^ lowrc, — surldul (]uand reni|)i'rrur lui demanda : « Oiielipie autre " que loi a-t-il le secret de celte composilidu? Pèse bien ta " réponse. " Sur la négative. César lui lit Iranclier la li'le; car enliu si ce secret élail Cdiuiu, (Mi ne l'erail pas |i|iis de cas lie for (pie (le la Imne '. »
Pline, (pii parle " de celle mixture qui ihinnail nu verre niall(''alile ». ne dil pas ipie raulenr de la (K'^enuxerle eut la
' Sfl/l/riCnfl , llMll. NlSAMT, 1,1.