‹ Histoire de la verrerie et de l'émaillerieChapitre 9 sur 58 · J.A VERRERIE AU MOYEN AGE EN ORIENT ET EN OCCIDENT · texte numérisé non relu

J.A VERRERIE AU MOYEN AGE EN ORIENT ET EN OCCIDENT

A défaut de documents historiques précis, nous avons pu étudier au moins dans son ensemble, et grâce aux découvertes de témoins irrécusables faites dans les tombeaux, l'état de la verrerie dans Fantiquité; il n'en est pas de même malheureusement pour toute cette longue suite de siècles qui commence au moment où, en l'an 330, Constantin, abandonnant Rome et la vieille société pour donner plus de développement au christianisme, transportait le siège de son gouvernement à Byzance, qu'il avait fondée, jusqu'à cette époque où les artistes et les artisans, se retrempant dans les sources fécondes, mais trop longtemps oubliées, de l'antiquité, inauguraient ce grand mouvement, si puissant dans son expansion, désigné sous le nom de Renaissance.

Et cependant, bien que, de toutes les industries de luxe, la verrerie semble avoir été une de celles qui aient le moins souffert dans cette immense conflagration où disparut l'ancien monde, celle où il y ait. pour ainsi dire, le moins d'efforts à faire pour renouer la chaîne du renouveau à

celle des temps passés, il est bien difficile, au moins dans l'état actuel de la science, de reconstituer son histoire pendant les premiers siècles du moyen âge.

Nous savons bien qu'il devait y avoir des fabriques de verre à Constantinople, et qu'une des portes de cette ville portait le nom de porte de la Verrerie '; nous savons également que le Code Théodosien exemptait de tout impôt personnel les artisans qui fabriquaient les vases de verre — viTRARU, vasa vitrea confiantes-; — mais rien ne subsiste des verreries qui furent fabriquées à cette époque , dont l'histoire, au moins pour ce qui concerne les industries de luxe, est encore remplie d'une si grande obscurité.

Nous ne connaissons pas davantage les vases de verre qui furent envoyés, avec des coupes d'agate, par l'empereur romain Lécapène, en 926, à Hugues, roi d'Italie l

Peut-être faut-il ranger parmi les verreries de cette époque le vase que possède le trésor de Saint -Marc, à Venise, et sur lequel sont gravés en relief des sujets de chasse où l'on voit des chevaux et des bêtes féroces. Quelques archéologues ont vu dans ce verre un spécimen contemporain de ceux que nous avons décrits dans les chapitres précédents, et en font remonter la fabrication au nie siècle; d'autres, au contraire, lui assignent une époque i)ostérieure. Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur ce verre, que nous ne connaissons que d'après les reproductions assez défectueuses qui en ont été faites; en tout cas, c'est là un exemplaire isolé, et qui ne peut apporter aucune preuve positive, puisque l'on ne connaît pas sa provenance.

' Du Canc.e, Conslantinopolis chrisliania , lib. 1, § xiv, n" 7.

' De corporibus nrlificum libellus, 24, dans le recinil iiililiili» : Notitin utraque dignilatum cum Orienlis tum Occidenlis. Lugclini, 10118; iii-f". p. 197 (verso).

'■' Constantin PonpiiYRor.ENÈTE, De Ccfcmoniis aulœ B>jsanlina'. Loipsick, 17ol; iii-l". p. 111.

Nous passerons donc sous silence les quelques autres textes, antérieurs au xne siècle, qui mentionnent des verreries; il n'existe pas, en efïet, de monuments auxquels on puisse assigner d'une façon certaine une date aussi reculée ', et nous serions réduits forcément à n'émettre que des hypothèses ne s'appuyant sur rien de précis, et qui n'offriraient aucun intérêt.

A dater du xiK siècle, la lumière commence à se faire, et s'il est encore à peu près impossible de déterminer les caractères distinctifs des verres qui remontent à cette époque, nous avons du moins des preuves de la situiiiion florissante où se trouvait alors l'art de la verrerie dans les provinces orientales. Nous citerons, entre autres, quelques passages de la relation du voyage de Benjamin de Tudèle-, qui visita, vers le milieu du xiie siècle , la plus grande partie du monde connu. C'est ainsi qu'à Antioche il constate que plusieurs de ses coreligionnaires « fabriquent le verre »; il cite même les noms des » principaux d'entre eux, Rabi Mordekhai, Rabi Maiim. Rabi Ishmaël », ce qui permet de

' On s'accorde cependant à considérer comme verre byzantin une coupe conservée à Varsovie, dans l'église dédiée à saint Adalbert, et qui, d'après la tradition, aurait servi de calice à ce saint, mort en 997. C'est un verre de couleurs variées, très épais, sur lequel sont gravés en relief et assez grossièrement des aigles et des lions d'un style archa'ique un peu raide.

* Benjamin, fils d'un rabbin nommé Jonas, était né et vivait à Tudèle. petite ville du royaume de Navarre. « Était-il marchand, architecte ou médecin? dit M. Ed. Cii.\rton dans les Voyageurs anciens et modernes; se proposa-t-il, en voyageant, d'acquérir des richesses ou des connaissances scientifiques? En l'absence de renseignements précis sur cette question, assez peu importante du reste, on a fait bien des commentaires qui n'ont conduit à rien de certain. Si l'on s'en tient à l'impression qui résulte d'une lecture attentive de la relation de son voyage, on sera porté à croire que son but était uniquement de connaître le nombre des Juifs dispersés dans les différentes régions du monde et de s'informer de leur état moral et religieux. » Nous ajouterons que l'on trouve dans cette relation bien des documents intéressants que l'on chercherait vainement autre part . et qui présentent tous les caractères de la vérité.

supposer rpills jouissaient, comme artistes verriers, d'une certaine réputation. En parlant de Tyr (Tyr-la-Nouvelle), il dit : « Là sont aussi les ouvriers qui font ces verres de Tyr. si renommés par toute la terre... ■> Et enfin, en décrivant une des synagogues de Damas, il mentionne avec admiration « une muraille de verre construite par art magique >k " Il y a dans cette muraille, dit-il, autant de trous qu'il y a de jours dans l'année solaire; le soleil, descendant par douze degrés, selon le nombre des heures du jour, entre chaque jour dans l'un de ces trous, et par là chacun peut connaître à ces trous quelle heure il est. »

Ces simples citations suffisent pour montrer combien l'art de la verrerie avait conservé d'importance à l'époque où Benjamin de Tudèle entreprit son voyage en Orient, puisque, dans la relation qu'il en a laissée, ce n'est que par exception, et seulement pour ce qui lui semble tout à fait digne d'une remarque spéciale, qu'il s'occupe des choses étrangères à l'état actuel du peuple juif et de sa religion. Nous avons vu plus haut que les verreries de Tyr étaient déjà célèbres dans l'antiquité; quant à Damas, dont les produits lui semblaient être le résultat « d'un art magique », il est à présumer que des verriers de Sidon, la pauvre cité déchue de son ancienne splendeur, étaient venus s'y établir à l'époque où Dioclétien y créa la manufacture d'armes qui devait la rendre célèbre pendant une si longue suite de siècles. Quoi qu'il en soit, les verreries de Damas étaient tellement estimées, bien longtemps encore après Benjamin de Tudèle, que pendant toute la périoiie du moyen âge les verres dorés et émaillés ont été désignés, (piolle qu'en soit la provenance, sous le nom de rcrres de Damas. Dans \' Inventaire des joyaux de Louis de France, duc d'Anjou', dressé vers

' Driixiomc (ils ric Jean le Bnn roi de France, ni' en \:VAO et mort en 1384; il fut roi rie Napleis, de Sicile et de Jérusalem.

LA VERRERIE W MOYEN AGE gt,

13G4', 011 trouve, sous les luiméros 151 et 152, les mentions suivantes : " 151. Premièrement deus flascons de voirre. ouvrez d'azur, à plusieurs diverses choses de l'ouvrage de Damas... 152. Un autre flascon de voirre, ouvré dazur de l'ouvrage de Damas, dont la garnison est de semblable façon... 'I Dans {'Inventaire dressé en 1380, de son frère Charles V, roi de France, on trouve également de nombreuses mentions de verres semblables : « Un long pot de voirre ou aiguière, de la façon de Damas, le biberon garni d'argent... — Trois pots de voirre rouge à la façon de Damas. — Ung petit voirre, ouvré par dehors à vmages, à la façon de Damas. — Une lampe de voirre, ouvrée en façon de Damas, sans aucune garnison d'argent. — Un très petit hanap de voirre, en la façon de Damas. — Un bacin plat de voirre , peinct à la façon de Damas , et une bordure d'argent esmaillée de France et de Bourgogne, etc. etc. »

Les verreries d'Alexandrie, que nous avons vues si florissantes dans ranti(piité. n'avaient pas cessé de produire des verres très estimés, au moins si nous en croyons Pierre Damien -, qui, dans la vie de saint Odilon, le célèbre abbé de Cluny, mort en 1048, raconte que l'empereur Henri II (saint Henri, mort le 13 juillet 1024) envoya à Odilon, pour lequel il avait une profonde vénération, un vase entièrement de verre, très précieux et fabriqué à Alexandrie, qu'on lui avait apporté à sa table : Aliquando imperator Heinricus dum apposita mensa discumberet , vas illi holovitreum valde pretiosum, et Alexandrini operis arts compositum... est allatum... Aux xive et xve siècles, Alexandrie fabriquait en-

' Publié par M. de L.\borde, en tète de la 2'" partie de sa Notice sur les émaux du Louvre (p. 28).

- Cardinal et évêque d'Ostie, mort à P'aenza le 23 février 1073. Cf. Vita sancli Odilonis , abbalis Cliiniacensis el confessoris ordinis sancli Bcnodicli, dans le tome II de se? œuvres publiées à Rome en 1606, p. 218.

core des verreries extrêmement remarquables, entre autres ces magnifiques lampes émaillées qui ornaient autrefois les mosquées arabes, et dont la plupart, parmi celles qui ont pu résister à l'action du temps et à Findifférence des hommes, ont été détournées de leur destination primitive, et font aujourd'hui la gloire et la richesse des collections particulières et des musées.

Il y avait évidemment beaucoup d'autres centres de fabrication ; mais les textes sont muets à leur égard, et sous ce rapport nous serions réduits à n'émettre que des suppositions, sans pouvoir apporter des preuves à l'appui. Il est môme difficile de déterminer les caractères distinctifs et les provenances des différentes sortes de verreries orientales qui, aujourd'hui comme au xiv siècle, sont encore désignées le plus souvent sous le nom de verres de Damas , ou, d'une façon plus générale, sous celui de verres arabes.

Tous ces verres, le plus habituellement d'une feinte légèrement jaune ou verdâtre, et un peu bouillonnes, sont toujours décorés plus ou moins richement d"émaux en épaisseur et rehaussés de dorures. Les formes varient beaucoup ; le plus souvent ce sont de grands verres ou gobelets obconiques, parfois très évasés à l'orifice, des bouteilles à long col, ou encore des lampes de mosquées, semblables généralement à celle que reproduit notre gravure (fig. 23), et munies sur l'épaulement de petits appendices en relief destinés à laisser passer les anneaux des chaînes de suspension.

Beaucoup, parmi ces verres, ont ('té à la suite des croisades rapportés en Europe, où ils excitèrent l'admiration générale, autant par la nouveauté que par la perfection de leur décoration; leur rareté les faisait regarder comme des objets d'une valeur considérable, et on les enrichissait, en Allemagne surtout, de montui-es en or et en argent doré d'un travail délicat : tels sont les gnbelets dii ha)iaps en

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verre qui fout partie de la Galerie-Verte [Grûne Gewœlbe), à Dresde; le verre orué d'arabesques en émail rouge conservé dans le musée de l'Université, à Breslau, et qui aurait appartenu à sainte Elisabeth de Hongrie, morte en 1231 : celui qui appartient aujourd'hui à la bibliothèque de la ville de Chartres, et qui pendant longtemps a été improprement désigné sous le nom de verre de Charlemagne , et quelques autres qui faisaient partie autrefois des trésors des églises ou des couvents, auxquels ils avaient été donnés par quelque pieux et reconnaissant chevalier, ou par des souverains qui eux-mêmes les avaient reçus en cadeaux, à la suite de quelque ambassade envoyée en Europe par le sultan.

Mais les plus remarqualjles parmi les verres arabes, tant au point de vue de la perfection que de la richesse des émaux qui les décorent, sont certainement ceux qui, ainsi que nous Favons dit, étaient suspendus en guise de lampes dans les mosquées. Il y a relativement peu de temps qu'elles sont connues, et que des spécimens, fort rares du reste, ont été importés en Europe, où elles ont été comme la révélation d'un art ignoré ou seulement entrevu jusqu'alors. Nos musées n'en ont que des exemplaires incomplets ou de second ordre; mais quelques collectionneurs privilégiés, et surtout le musée arabe du Caire, en possèdent des échantillons qui montrent dans toute leur splendeur l'habileté et la richesse d'invention décorative des habiles verriers d'Alexandrie et de Damas.

L'ornementation de ces verres se compose généralement de médaillons et surtout d'inscriptions en grands caractères, mêlées à des rinceaux gracieusement enroulés, dessinés en émaux de différentes couleurs, sur fond d'or ou réservés en or sur fond d'émail. Malgré l'éclat et la franchise de ton de certains émaux, — surtout dans les verres

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qui, si OU les compare avec ceux dout ou couuait à peu près la provenance, ont dû être fabriqués à Damas, — il rt'gne dans tous une harmonie générale qui eu fait des œuvres d'art du plus haut mérite.

Parmi les lampes arabes que nous connaissons, une des

FiiT. 23. — I..nnipp de niosqiK^o en verre émaillé et doré ; fabrication aralie. (L'nllecliiiii .k- M. Siiilzer. i

plus belles est ceitaineineiit celle (pi(^ représente notre gi'avure (fig. 23), et qui appai'lient à hi liche collection de M. Spitzer ; elle est pai-ficuliéiemcnt ii'niar(piable par sa dimension exceptidiini'llc et |i;ir la licaiili'' des caractères (pii la décorent : sur loiil \v pourtour extérieur règne une inscription conqjosée île grands caractères en émail lileu cernés d'oi-, et coupée ()ar trois nu'daillons circulaires à encadrements de liiiccaux lineuieut dessinés ;ni trait, et dont le centre porte aussi une inscription; le coi|is luT'uic de la

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kuiipe, depuis répaulement jusqu'à rareté, est eouveit également de grands caractères en réserve d'or sur fond émaillé en bleu, d'un aspect discret très décoratif; la partie inférieure est ornée de rosaces en émail où le blanc et le bleu dominent.

Cette belle lampe, qui peut être considérée comme un des spécimens les plus parfaits de la verrerie orientale, et probablement comme type de la fabrication d'Alexandrie, est remarquable par Tharmonie générale de sa décoration plus encore que par la perfection de son exécution ou sa grande importance au point de vue arcbéologique ; l'or (|ui la couvre en partie a pris, probablement sous l'influence du temps et peut-être aussi du milieu dans lequel elle a dû rester suspendue pendant plusieurs siècles, une sorte de patine bronzée qui s'est répandue sur tout l'ensemble de la pièce, et sur laquelle la lumière se joue en chatoiements métalliques d'un éclat un peu assouidi , que viennent réveiller les points plus brillants des six appendices en relief auxquels s'attachaient autrefois les chaînes de suspension.

A côté de cette lampe, d'un caractère archa'ique un peu sévère et d'une sobriété de lignes et de décoration qui convenait bien à un lieu de recueillement et de prière, il existe dans la même collection ' des verreries couvertes également d'inscriptions arabes, aux émaux plus éclatants et plus riches de tons variés, aux ors plus brillants, au décor plus

' En présence de re.xlrème rareté de ces remarquables verres, dont nos musées ne possèdent aucun spécimen ou seulement des échantillons d'un ordre tout à fait inférieur, nous sommes forcé de prendre nos exemples dans la collection de M. Spitzer, la plus riche et la plus complète en verreries arabes de celles qui existent actuellement en Europe; nous ajouterons, du reste, que les nombreuses collections de M. Spitzer sont ouvertes aux artistes, aux érudits et aux amateurs sérieux avec une libéralité qui fait le plus grand honneur à leur heureux possesseur.

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fantaisiste, et que nous croyons appartenir aux fabriques de Damas.

Une des pièces capitales de cette intéressante série est un immense hanap ou gobelet, où les émaux jaunes et rouges dominent ; sur tout le pourtour, au centre, règne une inscription en grands caractères koufiques, qui se détachent sur une frise circulaire de riches rinceaux polychromes terminés par des têtes de monstres; à la partie inférieure, dans des médaillons ovales à encadrement formé par un fdet d'émail en relief sur fond denté d'or, et séparés par des animaux fantastiques à deux tètes et aux ailes éployées, on voit un lion héraldique peint en émail rouge. Le même lion se retrouve sur une magnifique bouteille en verre bleu à long col, ornée d'inscriptions en émail blanc très pur sur un fond vermiculé d"or. Ces deux jiièces sont. Tune par sa dimension exceptionnelle, l'autre par la coloration bleue du verre, des pièces uniques, et dont on ne trouve d'analogues dans aucun musée ni dans aucune collection ; mais la i)erfection de leur décoration et la richesse de leurs émaux et de leur dorure les rendent encore plus remarquables que leur insigne rareté, et on peut les mettre au premier rang parmi les plus beaux produits de l'industrie du verre à toutes les époques.

Si l'on étudie avec attention le style des ornements qui décorent ces verres, surtout dans les fleurons dessinés au trait, on y retrouve une analogie tellement frappante avec certains détails de la damasquinerie des armes fabriquées en Syrie au xni'" et au xive siècle, et avec celui de quelques objets en cuivre ou en bronze de la même époque et de la même piovenance, que, même sans nous arrêter aux ressendjlances de fabrication et aux procédés d'émaiiiage. il nous paraît hors de doute que ce sont là les véritables types des verres de Damas. La forme des bouteilles, et surtout

LA VERRERIK AU MOYEN" AGE Go

les lions héraldiques, peiiveiil t'aiie croire qu'elles ont été fabriquées pour la Pei'se, dont les relations commerciales avec les villes de l'Asie occidentale étaient considérables au moyen âge; mais elles ne sont certainement pas de fabrication persane, ainsi que l'ont avancé certains archéologues. En etYet, Chardin, qui visita la Perse en 1072, et qui donne de si précieux renseignements sur Findustî'ie et le commerce de ce pays au \\m siècle, affirme, en parlant des verres de Schiraz et d'Ispahan, qu'il trouve de qualité très inférieure, « pailleux, pleins de vessies et de bulles, >) que la fabrication de la verrei'ie y était complètement inconnue avant la fin du xvi'' siècle. « Au i^este, dit-il, l'art de faire le verre a été [loi'té en Perse il n'y a pas quatrevingts ans. l/n Italien nécessiteux et avare l'enseigna à Chiraz pour cincpianle écus. Si je n'avois été bien informé de la chose, j'aurois cru ({u'ils dévoient aux Portugais la coimoissance d'un art si nolile et si utile'. »

La présence du lion héraldique a laissé également supposer que ces verres auraient été fabriqués à Venise, soit en imitation des verres arabes, si rechercliés au moyen âge, soit pour être expédiés en Orient : le liim serait alors une sorte de marque de fabrique, un cachet de provenance.

Bien que ce soit évidemment par l'Orient, et sinon d'Egypte ou de Syrie, au moins par les Grecs de Coustantinople, que l'art de la verrerie est arrivé à Venise, il est difficile d'admettre qu'au commencement du xive siècle, époque à laquelle on peut faire remonter la fabrication des belles pièces que nous avons citées, l'industrie des verriers de Murano ait atteint ce haut degré de perfection. Les plus anciens veri'es émaillcs que l'un i)uisse avec certitude aftri-

' l'oyages de M. le chevalier Ch.^rdin en Perse et aulres lieuj- , t. I\', p. -257.

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buer à Venise ne datent liuèi-e que du milieu du xv' siècle, et quoiqu'ils dénotent, surtout au point de vue de la fabrication, un art assez avancé, les émaux sont loin d'avoir l'éclat et la pureté des émaux de l'Orient ; ils sont loin surtout d"ètre employés avec autant de science et d'habileté ; l'or, par contre, y est plus solide et d'une qualité beaucoup plus belle.

La plus grande incertitude, du reste, règne encore sur les débuts de la fabrication du verre à Venise et sur l'époque oîi elle y fut importée. Il est évident que les Vénitiens, qui, dès le vnr siècle, faisaient un commerce considérable avec l'Orient, durent connaître de bonne heure l'art de la verrerie; mais il n'existe aucun document antérieur à la fin du xuic siècle qui indique qu'ils l'aient iirati(jué, quoique certains auteurs', entraînés peut-être par une partialité excessive pour leur ville natale , aient affirmé que l'industrie du verre y fut contemporaine de la ftuulation de la ville, c'est-à-dire du y siècle.

Un des historiens de Charlemagne, cité par M. Eug. Piot (Cabinet de l'amateur), raconte que, pendant un séjour (jue l'empereur fit à Pavie en 774, les \'énitiens apportèrent une si grande quantité de marchandises en tout genre, que les Francs de la suite du monaniue en furent émerveillés; mais rien n'indique que ces marchandises fussent de fabrication vénitienne; il est à présumer, au contraire, qu'elles venaient d'Orient, et cela prouverait combien avait été rapide la prospérité di' riininl)le colonie fondée dans les lagunes pour fuir Attila et la sauvage férociti' des Ifuiis.

(JUdi i|iril en soit, la l'abi-icatinM ne du! acujii(''i'ii' une im-

* Cf. Carlo Antonio M.vniN, Sloria civile e polilica ilel commcrcio de' Vcniziani. Venise, 1788-1808 (t. I, lib. II, p. 213, t-l t. V, lib. II, p. 258), et FiLiAsi, Sagç)io dcl antico commercio c suite arli tie' Vcnisiani (t. VI,

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portance réelle qir après la prise de Constantinople, en 1204. Venise, qui avait contribué pour une assez large part à cette expédition, chercha, avec l'esprit commercial qui l'animait, à tirer le plus grand parti possible de la victoire, et à attirer à elle, autant qu'elle le put, les habiles artisans de la cité vaincue. C'est à dater de cette époque seulement que l'on trouve une suite de documents et d'actes qui prouvent quel grand prix le gouvernement attachait à la prospérité de cette belle industrie du verre, que, suivant l'expression de Carlo Marin {loc. cit.), il « considérait comme la prunelle de ses yeux », et qui devait, en efTet, être pendant plusieurs siècles une source de richesses pour la république.

Dès l'année 1224, vingt-neuf individus, qualifiés dans les textes de friolari, — pour phiolari, ou fioleri, — sont cités comme ayant contrevenu aux ordonnances qui régissaient Fars friolaria^, ce qui prouve que dès cette époque l'industrie du verre avait assez prospéré pour former une corporation importante; en 1268, suivant le chroniqueur Martino da Canale, lors de l'élection du doge Lorenzo Tiepolo, les fioleri lui présentèrent des aiguières {guastade), des flacons à odeurs (oricanni), et beaucoup d'autres objets de toute beauté. Ils fabriquaient même des poids et des mesures en verre dont il est fait mention dans un décret du Grand Conseil, daté de l'année 1279.

Une loi de 1275 prohibait, sous peine de confiscation, l'exportation du verre brut, des matières premières et même du verre cassé -. Cette sollicitude inquiète du Conseil se manifeste encore davantage dans le décret du 8 novembre 1291. qui ordonne la démolition immédiate des fours situés

' Alex. Nesbitt, Glass, p. 67.

- « ... Quod de cetero vitruni , sablomim, seu alla de quibus vitreum fieri debeat non possint porlari extra terram; ncc de eis possit Ceri sigillum sine licentia data a Duce et Gonsilio Mnjori sub pœna perdendi ca quseportantur. »

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dans la ville, et enjoint aux verriers de s'étalilir dans l'ile de Murano, où plusieurs fabriques existaient depuis 1255 '. (Jn donnait pour prétexte la crainte des incendies que cette industrie pouvait occasionner; mais la véritable raison était surtout le désir de cacher aux étrangers les secrets d'une fabrication qui devenait de jour en jour plus inqiortante. Il est vrai que Tannée suivante, le 11 août 1202, le ( Irand Conseil, se montrant moins sévère, autorisait au Rialto {Rivo-Alto) l'établissement des fabriques de verroteries, — rerixelli ou vetricelli. — éloignées de quinze pas de toute habitation; mais cette tolérance provenait principalement du grand intérêt que le gouvei'nement avait à favorisei\ par tous les moyens possibles, le développement d'une industrie dont les produits, exportés en Afrique et en Asie, où on les recherchait avec avidité, donnait une extension considérable à sa marine, et aidait ainsi à la prospérité commerciale et à la puissance de la ré|)ubliipie.

Bientôt les verriers vénitiens furent entraînés presque exclusivement vers cette branche de fabrication, et voici, d'après le savant M. Labarle-, quelle en fut la cause : » Vei's 1250, le commerce avait attiré à Constantinople le Vénitien Matteo Polo et son frère Niccolo, père du célèbri' Marco Polo. En 125(1, tous diMix se rendirent près du khan des Tartares, qui occupait les rives ilu Volga. La guerre les

' « MCC.XCI die ocluvo iiii\i'iiili|-i.- iii Majiiri L:oii?iliu... Cii[th\ fuit pars, qiloil t'ornaC(?s de vilro in quiljus laljurantur labureiia vitiia debeanl doslrui, ita i|iiiid de ccetPro esso non debeat aliqua in civitate, vcl cpiscopalu Rivo .Mti, sed e.\lra civilad'iii et cpiscopalum in districU) Ymotiaruni posait fieri , siciil placuenl illis ipii l'acri-c vuliiciinl rt boL' lii'i'i dclual , ita quûd iiuii labuiviil, ab hodii' iu anliM , in pu'iia liluariiiii rmluiii , l'tc, ■• — I, ilr ilr Murano est une des plus L'iandr- |i irmi ir- ilo ili> la.L'inirs ilnjit le clinjal était r.'puté si saiubi'e, que les empereurs inniains \ eu\o\aieut les içladialeui's pour recouvrer la saiilé et y prendre de nnuvclles l'on-es. 1:111e possède une petite ville épiscopale qui, au xvo siècle, coiiqitait douze églises.

- J. I.AHARTE, Ifisl. (li-s (ifls iiiilusd'ich , t. III, p. 3"',l.

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