‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 11 sur 88 · SL R MICHEL RAIDI ER · texte numérisé non relu

SL R MICHEL RAIDI ER

quelle pâlissait celle des monarques les plus puissants de l’Europe. Après une défense héroïque , ils étaient tombés ces illustres Chevaliers de Rhodes, contre lesquels Soliman avait réuni toutes les forces de son empire. Venise luttait avec ses mille vaisseaux, Charles-Quint avec sa triple puissance de roi d’Espagne, d’empereur d’Allemagne et de souverain des Indes; Gènes avait opposé au sultan conquérant et législateur son intrépide André Doria, la chrétienté, ses Chevaliers de Malte et leur grand maître La Valette. Rien n’avait pu arrêter l’accroissement de la puissance ottomane, contre laquelle rois, papes, empereurs avaient si souvent fait appel à de nouvelles croisades. Ce n’était qu’après la bataille de Lépante (1571), qui a immortalisé le nom de Don Juan d’Autriche, que l’Europe avait commencé à reprendre courage et à regarder en face cet empire musulman , fièrement assis au sein des plus belles régions du monde.

Tels sont les grands événements qu’a retracés l’historiographe de Louis XIII dans son Inventaire de i histoire générale des Turcs , ouvrage d’une grande importance et dont nous ne pouvons donner une meilleure idée qu’en en reproduisant un fragment très- remarquable , où l’auteur résume les dix-sept livres dont se compose son travail :

«Le lecteur a pu voir, dans l’espace de trois

NOTICE

» cent dix-scpt ans, ce grand empire turc , super- » bernent composé des quatre grandes monarchies » du monde, à savoir : de l’Assyrienne, la Pcr- « sienne, la Grecque et la Romaine. Car ils pos- » sèdent Babylone et toute la Chaldée et le pays » des Modes; nous les avons vus triompher dans « Tauris, capitale de Perse; la Grèce porte le » joug de leur domination; Constantinople, jadis « la nouvelle Rome, parle transport du siège im- » périal, leur sert maintenant de trône; et tant » de provinces et royaumes, autrefois de la dé- » pendance de l’empire romain, relèvent de leur

» puissance. Ils sont maîtres du royaume d’Egypte, w de celui de Cypre; les îles de Rhodes, de Méte- » lin, Négrepont , Chio et plusieurs autres les rc- » connaissent; l’empire de Trébisonde est à eux, » le royaume de Colchos, à présent la Mingrélie, » leur paye tribut; ceux de. Tunis et Alger, en » Afrique, leur obéissent; la Dalmatie , les Illy- » riens, les Triballiens, les pays de Transylvanie, » Valaquie et Moldavie, leur font hommage, et » nous les voyons commander dans les princi- » pales villes du royaume de Hongrie.

» Mais toute cette puissance ottomane n’est ar- » rivée à cette monstrueuse grandeur, où maintc- » nant elle s’est rendue effrayante, que par la dis- » corde , désunion et mauvaise intelligence entre » les princes chrétiens. Nous l’avons vu dans

SUR MICHEL BAUDIER

» le cours de celle histoire tant en la Crèce, à » Constantinople, qu’aux autres parties de l’Eu- » rope, où ces princes s'entre-battants les uns les » autres, ont fourni l’occasion aux Turcs de les » dépouiller des principales pièces de leur mo- » narchie. Aussi ils mesurent la durée de leur » empire à celle de la discorde entre les princes » de la croyance du nom de Jésus (disent-ils), et » avouent véritablement que cette désunion est la » seule cause de leur grandeur. C’est ce qui leur » a fait croire que parmi les chrétiens il y avait » un mauvais ange, ennemi de la paix, qu’ils ap- » pellent l’esprit-fort , lequel allumant aux âmes » des grands un feu de vengeance et d’ambition , » éloigne leurs affections du bien de leur croyance » pour les tenir en perpétuelle discorde. »

Le second ouvrage de Baudier est consacré à l’exposition des principaux dogmes religieux que les Turcs, ainsi que les autres peuples soumis au culte de Mahomet, avaient reçus du fondateur de l’Islamisme. La question religieuse offrait un intérêt bien puissant aux savants du seizième et du dix-septième siècle. L’histoire de Mahomet et de ses quatre premiers successeurs les frappait surtout par la rapidité merveilleuse avec laquelle s’étaient propagées les doctrines consignées dans l’Alcoran que traduisait Baudier.

NOTICE

Quant à son troisième ouvrage , ii révélait à la France une foule de particularités propres à exciter vivement la curiosité publique. Après avoir fait pénétrer ses lecteurs au sein de cette vaste cité de Constantinople dont il donnait un plan détaillé (précieux à comparer avec celui de la ville telle qu’elle est aujourd’hui), il entrait dans les détails les plus circonstanciés sur la vie intérieure des sultans. Les cérémonies de leur couronnement, leurs riches vêtements, leurs exercices quotidiens, leurs repas étaient minutieusement décrits. Baudier ouvrait les mosquées où le croissant avait détrôné la croix, les immenses bazars où l’Asie étalait ses pompes et ses merveilles, et enfin les palais mystérieux que remplissait de ses fureurs et de scs débauches la polygamie orientale. Les autres historiens avaient raconté les événements, compté les dynasties, signalé les révolutions et les catastrophes par lesquelles l’empire ottoman reproduisait les horreurs du Bas-Empire; l’écrivain français, mieux informé et plus hardi, soulevait une partie du voile qui jusqu’alors avait dérobé aux regards l’existence privée des farouches ennemis de la religion chrétienne. Les amours qu’abritent les murs du sérail, les jalouses fureurs des captives, la tyrannie des eunuques blancs ou noirs, les privilèges des fières sultanes, les rixes sanglantes, les complots et les brigues secrètes étaient

SUR MICHEL BAUDIER.

l’objet de descriptions et de récits qui n’approchent pas, il faut en convenir, de la grâce piquante et de la légèreté moqueuse des Lettres Persanes, mais qui ne sont certainement pas dénuées d’intérêt. La réception des ambassadeurs, la magnificence des présents que font ou reçoivent les sultans, les revenus de l’empire, les fonctions dévolues aux principaux officiers ou ministres, leurs prérogatives et leurs titres sont exposés avec un soin qui atteste l’étendue des recherches faites par Michel Baudier.

En présence de la justice expéditive du cardinal de Richelieu et de la rigueur avec laquelle le Roi, dont l’impérieux ministre avait fait son premier sujet, secondait son zèle impitoyable, Raudier pouvait admirer la justice du divan turc et la rapidité bien plus grande encore avec laquelle se traitaient, à Constantinople, les affaires particulières ou publiques. Néanmoins, ce pouvoir absolu, qui trouvait son correctif dans les sanglantes révolutions dont il était sans cesse menacé, ce despotisme tempéré par le régicide, selon l’expression d’une écrivain moderne, inspire à l’historien français de sages réflexions sur cette grandeur qui a tout à craindre de la part de ceux qu’elle fait trembler.

Il a horreur de ces passions brutales dont il fait connaître les épouvantables résultats; et, après

NOTICE

avoir offert à un public beaucoup moins blasé que le nôtre des détails dont la cynique liberté des écrivains du dix-huitième siècle a transmis le goût à quelques-uns de nos feuilletonistes contemporains, il termine son ouvrage par la description . des lugubres cérémonies qui accompagnent la mort, les funérailles et la sépulture du Grand Seigneur.

Les ouvrages dont nous venons de parler n’ont pas été mentionnés par Fabricius dans sa revue des livres ayant pour objet l’bistoirc des religions opposées au christianisme. Ils ne figurent pas non plus dans le Gallia Orienlalis de Colomiès , et cependant ils ont été d’un grand secours aux écrivains qui, après Baudier, ont traité le même sujet, et qui, selon l’usage, se sont bien gardés d’avouer l’étendue des obligations qu’ils avaient à leur devancier.

Ce n’est pas que notre auteur soit toujours bien informé , et qu’il puise avec un discernement bien judicieux aux sources qu’il a consultées. Son siècle n’était pas celui de la critique historique, et sa crédulité a accueilli sans hésiter un grand nombre de faits et d’explications qui nous font aujourd’hui sourire. La foi à la divination, aux songes, aux sortilèges, à la puissance des philtres, à l’astrologie judiciaire, dernier vestige des su-

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