SUR MICHEL R A U DI ER
perstitions du moyen âge, fait tomber dans d’étranges erreurs le contemporain d’Urbain Grandier, de Marie de Médicis et de la maréchale d’Ancre. Mais il compense par la bonne foi et la sincérité ce qui lui manque du coté de la critique et du goût; et, en faisant toutes réserves pour quelques-uns des écarts de son imagination, on doit reconnaître l’exactitude de ses récits et l’importance des documents historiques dont son ouvrage abonde. Ces éloges, bien entendu, ne peuvent avoir qu’une valeur relative. L’histoire, les mœurs et la religion des Turcs ottomans, grâce aux descriptions données depuis par des voyageurs tels que les Tournefort et les Tavernier, aux observations des Andréossi , des Châteaubriand et des Lamartine , et surtout à l’admirable histoire de l’empire ottoman par de Hammer, sont aujourd’hui aussi connues qu’elles étaient cachées aux contemporains de Michel Baudier.
Histoire de la Cour du Roy de la Chine.
(Tari*, 1026, in-4°; 1668, ia- 12; et 1669, petit in-18.)
Les réflexions qui précèdent peuvent s’appliquer au livre de Michel Baudier sur cet empire chinois, dont les annales remontent à plus de 2,500 ans
NOTICE
avant l’ère chrétienne, et sur lequel tant de publications importantes ont paru depuis le dix-septième siècle, sans que la curiosité qu’inspire tout ce qui a rapport à cette singulière contrée ait pu être entièrement satisfaite.
Inconnus aux Grecs , désignés probablement par les Romains sous le nom de Sères, les Chi-
voyageur Marco-Polo. Tout ce qu’il en avait rapporté était tellement merveilleux, . que l’Europe mit au rang des fables des détails d’autant plus incroyables alors qu’ils attestaient un degré de civilisation qu’elle ne devait atteindre elle-même que six siècles après. Les Portugais s’étaient présentés en Chine vers 1517, les Anglais à la fin de 1000; les Hollandais en 1602, et Michel Baudier avait été témoin des efforts faits par Henri IV pour y fonder un comptoir. Tout récemment des marchands de Rouen étaient parvenus à s’y établir, vers l’année 1615. La reine Marie de Médicis avait envoyé, l’année suivante, un jésuite flamand avec des présents pour le chef du célesle empire; et c’était précisément de la bouche de cet envoyé que Michel Baudier tenait la plupart des particularités qu’il a consignées dans son ouvrage.
On ne pouvait avoir des renseignements plus nouveaux sur ce pays encore si mal connu. Baudier atteste qu’il se trouvait au Louvre lorsque le
SLR MICHEL BAUDIER.
missionnaire flamand raconta au Roi les merveilles de la ville de Pékin , où il avait laissé la riche tapisserie envoyée par la reine de France au souverain de l’empire chinois.
L’ouvrage de Michel Baudier n’est pas un livre d’histoire. La haute antiquité des annales de la Chine, soigneusement conservées par les lettrés et communiquées plus tard à nos savants missionnaires, était alors loin d’étre soupçonnée. Baudier ignorait ce que l’Europe devait apprendre un demi-
siècle après lui par les Lettres Edifiantes , les relations de Du Halde, de Fourmont, de Parennin, de Kircher, et, à plus forte raison, tout ce que le monde savant doit aux rapports de Legentil , d’Anson , de Sonnerai , de Macartney et d’Ellis. Il se renferme à peu près dans la cour du roi de la Chine, ainsi que l’indique le titre de son livre; il fait connaître sa vie retirée , l’étiquette qui préside à son existence publique et privée , les mœurs et les occupations des femmes, sans oublier leurs petits pieds, qui sont beaucoup moins, quoi qu’il en dise, un type de beauté qu’un signe d’esclavage.
Rarement visités par les peuples de l’Europe, les Chinois n’avaient pas encore manifesté la défiance et la haine des étrangers qui ont succédé au bout d’un siècle à l’empressement avec lequel ils avaient accueilli les premiers voyageurs. Leur avidité et leur mauvaise foi commerciale n’avaient pas at-
NOTICE
tendu sans doute les fourberies des marchands portugais et hollandais pour se donner libre carrière , mais leur réputation sur ce point n’était pas encore faite.
Ce qui frappa surtout Baudier, et ce qu’il cherche à faire connaître dans son ouvrage , c’est le développement de prospérité matérielle, la sagesse pratique, la richesse industrielle et commerciale, la forte et puissante organisation morale qui distinguaient le céleste empire, et dont les philosophes du dix-huitième siècle se sont si souvent prévalus pour attaquer par comparaison les abus et les ridicules de leur époque, à peu près comme Tacite avait exagéré les vertus des Germains pour faire ressortir mieux la corruption romaine. Quelques lois fondamentales sont signalées par Michel Baudier comme contribuant puissamment à la stabilité de l’empire chinois ; telles sont : la succession au trône réservée uniquement à la ligne masculine; la défense de quitter le pays sans une permission expresse du souverain; la distribution des emplois et des fonctions publiques aux plus capables et aux plus dignes; la noblesse accordée à la vertu; la nécessité pour les enfants de suivre la profession de leurs pères; enfin, l’obligation du travail pour tous.
Baudier n’est pas moins frappé de la considération dont les lettrés sont l’objet. Chez les Chinois