SIR MICHEL B A UDI ER
L'historien Legendre, qui a aussi écrit la vie du cardinal d’Amboise, a reproché mal à propos, selon nous, à Baudier d’avoir imprimé à la fin de son ouvrage un manuscrit qui lui avait été confié, à ce qu’il paraît, par un avocat du roi au présidial de Bourges. Ce manuscrit, rédigé par un des familiers du cardinal , contient sur ses derniers moments, sur un entretien qu’il aurait eu avant sa mort avec le roi et sur ses dispositions testamentaires, quelques détails qui ne manquent pas d’un certain intérêt, bien qu’ils ne soient pas tous d’une parfaite exactitude. Legendre met rudement sur le compte de l’historien lui-méme quelques exagérations dont celui-ci n’entendait pas accepter la responsabilité, et qui appartenaient tout entières à fauteur du manuscrit. Il y est rapporté, par exemple, qu’au convoi du cardinal, qui avait eu lieu à Lyon, il s’était trouvé onze mille prêtres et douze cents prélats. L’auteur du manuscrit ( et non Baudier) avait aussi évalué à onze millions le montant des legs portés au testament du cardinal, multipliant sans doute les sommes d’argent que celui-ci avait distribuées, comme il avait multiplié les prêtres et les prélats convoqués à ses obsèques. L’historien du cardinal d’Amboise a bien pu aussi rapporter d’après ce manuscrit, sans tomber dans une contradiction monstrueuse, le récit de la conversation dans laquelle le ministre de Louis XI 1
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lui parle de cinquante mille ducats que lui avaient payés chaque année les princes de l’Italie. Michel Baudier pouvait à la rigueur concilier ce qu’il avait dit précédemment de la probité, de l’intégrité , de la fidélité du cardinal d’Amboise, avec le fait mentionné à propos de cette conversation. Cette habitude, très-regrettable d’ailleurs, de recevoir des pensions des souverains étrangers fut longtemps générale, et n’impliquait, d’après les mœurs du temps, rien qui fût contraire aux devoirs et à la fidélité envers le roi et la patrie.
Si l’histoire du cardinal d’Amboise, composée par Legendre , un siècle après celle de Michel Baudier, dans un temps où la critique avait déjà fait de notables progrès, a plus d’ordre et de méthode, en revanche on y pourrait signaler, principalement dans la dernière partie, des défauts qu’on ne peut reprocher à Baudier, et, par exemple, la^ subtilité de rhéteur avec laquelle Legendre a cher' ché à surfaire la valeur et le mérite de son héros.
I)e même que, guidé par cet instinct de basse flatterie qui avait porté Scudéry à dénigrer l’auteur du Cid et de Cinna pour faire sa cour à l’auteur de Mirame , Sirmond s’était étudié à ravaler toutes les actions du ministre de Louis XII afin de rehausser le mérite du ministre de Louis XIII, de même Legendre, pour exalter le grand homme dont il raconte la vie, abaisse la gloire de ses ri-
SUR MICHEL BAUDIER.
vaux par des parallèles souvent plus ingénieux que solides , et , dans son style brillant et quelque peu déclamatoire , le place sans hésiter au-dessus de Richelieu, de Ximénès et de Mazarin.
Sirmond avait écrit un libelle ; Legendre a composé un panégyrique; Baudier seul a fait de l’histoire. Son ouvrage est le seul qui , restituant aux faits leur sincérité, signale avec sévérité, mais sans passion , les erreurs de l’illustre ministre et donne à ses éminentes vertus et aux grands services qu’il a rendus à la France un juste tribut d’admiration et d’enthousiasme.
Un autre monument, où un génie plus puissant a laissé son empreinte, a été élevé à la mémoire de Georges d’Amboise. Nous visitions, il y a peu de temps, le magnifique mausolée de marbre blanc et noir élevé en l’honneur du célèbre cardinal dans l’une des chapelles de la cathédrale de Rouen , et qui est un des chefs-d’œuvre les plus remarquables de l’architecture et de la sculpture du seizième siècle. Nous admirions la belle et vénérable figure du cardinal autour de laquelle ont été symbolisées les vertus dont son âme fut ornée , la foi , la charité, la prudence, la force, la justice, la tempérance, et en nous inclinant devant cette œuvre où l’artiste a perpétué dans le monument consacré à la mort le souvenir des actions d’une noble vie , nous cherchions à les rappeler à notre
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mémoire. Son zèle réel , quoique circonscrit dans de justes bornes, pour le maintien de la religion , son application aux affaires , sa munificence et son goût éclairé pour les arts, sa vigilance pour l'administration de la justice, le courage et l'activité qu’il sut déployer dans les expéditions militaires qu’il fit avec le roi , son habileté dans les négociations, et par-dessus tout l’inaltérable douceur de son caractère et sa bonté proverbiale : tant de grandes et nobles qualités nous pénétraient deVespect, et nous éprouvions quelque chose de cette tendre affection qu’il sut inspirer aux étrangers comme à ses proches, aux grands comme aux petits, à ses subordonnés comme à son maître.
L’ouvrage dont nous allons donner l’analyse est non pas le plus important et le mieux écrit de ceux sortis de la plume de Michel Baudier, mais certainement un des plus curieux et des plus intéressants pour l’histoire littéraire. Il a pour titre :
Histoire de l'incomparable administration de Rotnicu , |jrumJ ministre d’Etat de Raymond Bérunjjier , comte de Provence, lorsque celte province eluit eu souveraineté.
( Paru , I G3ô . in- 1 8. )
SlIR MIC il KL B A UDI ER.
Ce Romieu n’est autre que le célèbre Romée de Villeneuve, qui fut ministre du comte de Provence, Raymond Béranger V, et dont les historiens de Provence ont raconté les actions. Mais l’ouvrage de Baudier est une sorte de roman historique dont il avait trouvé l’idée d’ahord dans quelques vers du Dante, qui a l’ait tant d’allusions à l’histoire du midi de la France, et aussi dans les traditions Locales auxquelles les vers du poète de Florence avaient peut-être donné lieu.
Nostradamus, dans sa chronique de Provence; Pithou, dans son histoire de la ville d’Aix; Ruffi et Bouche, dans leurs histoires de Provence, avaient rapporté la légende dont la vie de Romée de Villeneuve avait été surchargée, et Baudier l’a acceptée sans discussion, comme une donnée dont il pouvait se servir en toute confiance.
Voici le précis de celte histoire de Romieu.
Lorsque la France était partagée en plusieurs
Ftats indépendants, la Provence tomba, par mariage, dans la maison des comtes de Barcelone, devenus peu de temps après rois d’Aragon. Tantôt le royaume d’Aragon et le comté de Provence furent dans la même main, tantôt le royaume fut le partage de l’aîné et le comté celui d’un cadet. Le dernier des comtes de cette maison fut Raymond Béranger V, qui, vers l’an 1210, s’étant soustrait à la tutelle de Pierre d’Aragon, son oncle.
qui le retenait en Espagne , était venu en Provence prendre possession de ses Etats. Ayant fait rentrer dans le devoir quelques-uns de ses principaux vassaux et quelques villes considérables du pays, qui avaient profité de son absence pour s’émanciper, il put rendre enfin un peu de calme à la Provence, et sa cour devint bientôt aussi agréable que brillante.
C’était l’époque où florissait dans le midi cette poésie des troubadours si harmonieuse et si galante , dont Baudier ne parle pas avec une bien grande admiration, et sur laquelle les beaux travaux de M. Raynouard, des continuateurs de la France littéraire et de M. Mary Lafon ont depuis un demisiècle attiré l’attention des savants de l’Europe.
Les poêles de Provence étaient presque tous de grands seigneurs, et leurs productions étaient lues ou chantées dans les fêtes splendides que donnaient les cours de Béziers, d’Arles , de Toulouse et de Narbonne. Les aventures galantes par lesquelles la plus grande partie de ces troubadours avaient signalé leurs noms donnent à cette époque un intérêt dont les romanciers n’ont pas manqué de tirer parti. Raymond Béranger était troubadour lui-même, plutôt par mode que par génie, disent les historiens. Il avait épousé Béatrix de Savoie , dont il eut quatre filles, Marguerite, Eléonore, Sance et Béatrix.
SUR MICHEL B Al) DI ER.
Jusqu’ici Baudier n’est pas sorti du domaine de l’histoire; voici maintenant où le roman commence :
Un soir que le comte revenait de la chasse , il rencontra un pèlerin qui , avec sa cape et son bourdon, marchait d’un air content et dégagé. Le comte, de fort bonne humeur lui-même dans ce moment, accoste le pèlerin. Il est étonné de la manière libre et spirituelle avec laquelle celui-ci répond à ses questions, comme un homme qu’un long commerce aurait accoutumé à vivre avec les grands.
Le comte lui demande qui il est: «Monsei- « gneur, lui répond-il, je vous supplie très-hum- » blement de m’excuser : je reviens de la Terre- « Sainte, et j’y ai fait vœu de ne jamais dire qui 55 je suis. 55 Cette réponse satisfit le comte accoutumé aux vœux bizarres qui se faisaient en ce temps-là. «Je vois bien ce que c’est, 55 dit-il au pèlerin (ou plutôt au Romieu, car c’est le nom que l’on donnait alors en Provence d’abord à ceux qui faisaient le voyage de Rome, et plus tard, par extension , à ceux qui allaient faire en tout autre lieu leur pèlerinage), «vous êtes un homme de 55 qualité qui êtes tombé dans quelque grande 5» faute, et l’on vous a donné pour pénitence d’er- 5> rer parle monde sous ce misérable équipage, » sans oser déclarer qui vous êtes. Je vous avoue
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» que je trouve cette mortification assez bien imav ginée. »
Le Romieu essaie en vain de détromper le comte de Provence, qui, de gré ou de force, l’emmène à sa cour. Là, il rencontre Beroalde, cadet de i’illiistrc maison de Baux, Roniface de Castellane, Raoul de Gatin , le comte de Vintimille, le chevalier de Porcellet, le chevalier de Pujet et les troubadours Rambaud d’Orange, Pierre d’Uzès, Perdigon et Pierre de Chàteauneuf. Assez mal accueilli d’abord par les grands seigneurs, en sa double qualité d’étranger et d’homme de mérite, le Romieu ne tarde pas, grâce à l’affection du comte, à exercer dans sa maison une grande influence. Il est élevé aux plus hautes dignités et devient chef du conseil, intendant des finances et premier ministre. Sous la cape du pèlerin s’était caché un homme de génie dont la cour de Provence admire, quoique non sans envie , la bonne mine , les talents et l’activité.
Ap rès avoir fait signer la paix entre le comte de Provence et celui de Toulouse, soumis la ville d’Arles, conclu un traité avec Gènes, rétabli les finances, vidé les différendsentre le comte et les gentilshommes du pays, il appelle à la cour de son maître tous les hommes distingués , qui pourront l’embellir et lui donner un éclat qu’aucun des Etats voisins ne saurait égaler. Son ascendant
SUR AI IC II K Ii RAIDI ER.
sur l’esprit de la comtesse de Provence n’est pas moins grand que celui qu’il exerce sur son auguste époux, et c’est lui qui marie leurs quatre filles avec trois rois et un empereur.
Mais un pauvre pèlerin pouvait-il arriver à une si brillante faveur sans exciter contre lui les inimitiés et la jalousie?
La fin de l’histoire de Romieu, telle que la raconte Michel Baudier, 11e rappelle que trop bien l’aventure de ce berger devenu ministre, héros d’une des plus charmantes fables de notre bon La Fontaine. Ce berger avait été accusé, comme Romieu, d’avoir volé son maître, et caché dans un coffre , fermé de dix serrures , le résultat de ses dilapidations.
Lui-même ouvrit le coffre et laissa bien surpris Tous les marhineurs d’impostures.
Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
L'habit d’un g&rdeur de pourceaux,
Petit chapeau , jupon , punnetière, houlette,
Et je pense aussi sa musette :
< Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais * jV’attiràtes sur vous l’envie et le mensonge,
» Je vous reprends : sortons de ces riches palais ,
» Comme l’on sortirait d'un songe ! »
Romieu sortit aussi de la cour du comte de Provence, reprenant sa cape et son bourdon, après avoir confondu les calomniateurs et prouvé qu’il avait apporté dans ses fonctions autant de dés-
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intéressement que de zèle j)our le service du prince.
C’est ainsi, dit Michel Baudier dans son récit, moins touchant que les beaux vers de La Fontaine, que le Romieu prit congé du comte à qui il dit : « Pauvre je suis venu , pauvre je m’en re- « tourne. « Il partit, et ni les prières, ni les commandements du comte de Provence ne purent le retenir. En vain Béranger lui écrivit lettres sur lettres pour l’engager à revenir; il continua sa route, et, depuis, personne n’a su ce qu’il était devenu.
On ne peut méconnaître ce qu’il y a d’heureux et de vraiment intéressant dans le cadre choisi par Baudier. C’est un sujet dont les traditions de l’Orient avaient certainement donné l’idée, et dans lequel on retrouve sans peine le type d’un grand nombre de récits,. soit en vers, soit en prose, qui ont été composés non-seulement en France, mais dans beaucoup d’autres pays avant et depuis Baudier.
L’histoire de Romieu avait partagé le sort de tous les écrits de Michel Baudier, lorsque Fonteneîle eut la fantaisie de la reprendre et de la rajeunir en lui prêtant le charme de son style ingénieux et facile. Il publia une partie de ce travail , qui n’a jamais été terminé , dans le Mercure de Janvier 1751.