‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 28 sur 88 · SUR MICHEL R AUI) 1ER · texte numérisé non relu

SUR MICHEL R AUI) 1ER

« dépouiller des plus innocentes affections de » l’homme, qui sont d’aymer quelqu’un, lui parler » avec confidence, et en faire comme un autre « soy-mesme. » Il se complaît dans la grandeur de son ministre : « eslever un homme est un plaisir » qui charme l’âme , et la faict monter à la dignité » du Créateur; c’est l’ouvrage des plus sages et la » gloire des plus puissants Roys. » — « Mais le duc r> de (îloccstre, répond Marguerite, n’est pas ayde » du Roy; il est Roy, en cffect , dans l’authorité » qu’il a prinse et de la façon qu’il en use. Vos » peuples disent qu’ayant abandonné aux mains « d’autruy les rênes que Dieua mises aux vostres. .. » vous confessez publiquement vostre insuffisance » à les soustenir. »

Le Roi se laisse persuader ; la perte du ministre est décidée, et la Reine prend l’administration des affaires. Ce n’était pas assez; le Duc était à craindre encore par cela seul qu’il vivait et qu’il était libre; les accusations perfides, les calomnies ne manquent pas à ses ennemis; bientôt le Roi l’abandonne à leur haine ; il est arrêté et meurt subitement dans sa prison. Peut-être ici l’historien se montret-il trop facile à croire les bruits qui coururent sur la mort du duc de Glocester; il laisse tomber sur Henri et sur la Reine tout l’odieux d’un crime qui, en Angleterre, ne fut que soupçonné; on

pouvait attendre de lui plus de réserve au milieu

Il V

XOTICK

des traditions si diverses où les passions des partis altèrent trop souvent la vérité. Peut-être n’a-t-il eu entre les mains que les documents qui affirmaient le crime; peut-être aussi a-t-il ajouté foi plus volontiers à ce témoignage parce que cette triste fin du duc de Glocester achevait bien à ses yeux un des tableaux où éclate la mobilité capricieuse et cruelle de la fortune.

La lecture des auteurs anciens a empreint l’esprit de Michel Baudicr de superstitions qu’il mêle naïvement aux croyances de la foi chrétienne. A la manière dont il parle si souvent de la fortune et de la part qu’elle a aux affaires humaines, on croirait trouver en lui un disciple résigné du dogme décourageant de la fatalité; ainsi, de la destinée de Humphroy de Lancastre , il rapproche la destinée non moins malheureuse des princes qui plus tard ont porté comme lui le nom et le titre de (ilocester, et il ajoute : « comme » si la fortune cslevoit à cette dignité ceux qu’elle » vouloit perdre. » Mais ailleurs , et c’est là au fond sa conviction , il en appelle à la Providence, et ce sont les décrets de Dieu qu’il signale dans les grandes révolutions de ce monde. Faut-il expliquer les malheurs de Henri sixième , cet homme de bonne volonté, ami du bien et impuissant à l’accomplir? ses malheurs sont l’expiation du crime de son aïeul , usurpateur violent de la couronne

SIR MIC H KL H Ali DI K H.

d’Angleterre : « car Dieu punit le crime des pères » sur les enfants qui le soutiennent et le conti- » nuent. » Faut-il trouver la raison des souffrances de la pieuse Catherine d’Aragon? elle expie un meurtre que sa famille avait conseillé : « les ma- « lédictions vengeresses de Dieu sont versées sur » un mariage souillé du sang d’un prince inno- « cent '. «

Marguerite d’Anjou règne; elle donne à Henri un autre ministre , un ministre docile et dévoué, le duc de Sommerset. Mais de grands orages la menacent déjà; la guerre civile se prépare; un parti s’est élevé qui réclame le trône usurpé par les deux Rois dont Henri VI est l’héritier. La faveur et les excès du nouveau ministre, les impôts

qui dévorent la substance du peuple , la nécessité

des réformes dans l’Etat, sont les prétextes mis en avant; le but véritable est l’élévation de Richard, duc d’York, qui veut reconquérir le trône de ses aïeux en couvrant sa révolte « de ce vieux man- » teau du bien public. » Ainsi commence la guerre des deux roses.

Marguerite était capable de tenir le gouvernail ferme au milieu des orages et des tourmentes, « car » la nature avoit assemblé en elle avec les grâces » de son sexe toutes les vertus des hommes, et en

1 Folio 143, Histoire de Wolsey.

ti<;

NOTICE

« avoit csloigné les deifauts. » Mais si clic était plus qu’une femme, son mari, « prince débonnaire » au delà de la politique ou la masle conduite des » Roys» était moins qu’un homme. « Le Roy, qui « estoil d’une excellente bonté, se faisoit force

» quand il en falloit venir aux armes Il n’ay-

'> moit point la guerre, non pas mestnc celle qûi » estoit nécessaire. « Il pardonna au duc d’York les excès des brigands soudoyés par lui , et se contenta d’exiger un serment par lequel le Duc promettait de ne jamais reprendre les armes contre

l’Etat Mais pendant que le Roi se confiait à sa propre indulgence et que le duc de Sommerset se croyait triomphant, Richard ne songeait qu’à se venger. Il lève une nouvelle armée, publie un nouveau manifeste et remporte la victoire de Saint- Albans ; & le duc de Sommerset meurt les armes « à la main pour son Roy, pour sa patrie, fin » glorieuse pour un favori. «

Le duc d’York devient à son tour maître de l’Etat; il affecte de n’avoir pris les armes que par dévouement pour Henri lui-même; il va jusqu’à féliciter le Roi de sa défaite : « Aujourd’hui , Sire, « lui dit-il, la mort du duc de Sommerset est la t* vie de vos peuples, le salut de votre Estât et la

« liberté de votre sceptre Vous devez cette

» tant signalée victoire à Dieu qui vous l’a donnée » du costé où vous-mesme ne la vouliez point

SLR MICHEL BAl'DIER.

» avoir. » El l’historien ajoute : « Le zélé rell’or- » matcur d’Estat ne laissa à Henry que le nom » de Hoy et print pour luy toute l’authorité » royal le. »

Le due d’York 11e jouit pas longtemps du Fruit de sa victoire, qu’il avait partagé avec ses deux alliés, le comte de Salisbury et le comte de Warwick : l’élévation de ses créatures aux plus hautes dignités irrite et soulève les Grands. C’est la Reine qui se charge de désabuser le faible Henri et de lui inspirer quelque énergie; mais alors elle ne parle plus seulement en femme ambitieuse cl d’humeur dominante; elle est devenue mère et elle voit dans le duc d’York l’ennemi secret qui menace l’héritage de son fils ; elle s’efforce d’écarter tout danger de cette tète si chère. «. Cet enfant » royal, dit tristement l’historien, vint au monde « pour prendre part aux misères de sa maison » et augmenter celles de sa mère, qui lui sur- » vescut ’. »

Richard est disgracié, il quitte la Cour et 11e tarde pas à reprendre les armes. « L’Angleterre « se prépare à de nouveaux troubles , et elle porte » ses mains à sa propre ruine, ouvrant aux es Ira 11- « gers les portes de ses estais pour y entrer en » armes, et y faire les désolations que la guerre

1 Folio 17. — 11 est inutile de faire remarquer la délicatesse du sentiment exprimé par les derniers mots de relie phrase.

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» apporte avec elle. « Mais rien n’etfrayait plus Henri que la nécessité d’agir et de défendre sa couronne ; il s’humilie encore une fois devant Richard et obtient une réconciliation peu durable. « L’union des volontés des hommes de la cour est » autant fragile que l’objet est muable et chan- » géant. « Un accident fit accuser la Reine d’avoir voulu se débarrasser par un crime du comte de Warwick ; ses ennemis publièrent qu’elle était ennemie des Grands du royaume et qu’elle voulait ruiner les plus puissantes maisons. La guerre se ralluma.

La bataille de Lichefield, dont l’historien exagère l’importance, et qui ne fut qu’un engagement particulier auquel n’assistèrent ni le Roi ni le Duc, est présentée comme le commencement des signalées calamités de Marguerite d’Anjou. « Le Roi » vit la rébellion triompher de son armée et la » lleyne Marguerite esprouva la continuation de » ses désastres dont la suite fera les plus si- » gnalées calamités qui osassent jamais affliger » Princesse portant le sceptre et la couronne « royal le. «

Cependant on ne doutait plus à la Cour des desseins du duc d’York « qui alloient à la couronne.

« La Reync, qui, par les lumières de son esprit , « fut la première à les descouvrir, pressa le Roy » de penser au remède Le Roy eut bien voulu

SUR MICHEL BAUDIER.

î» appaiscr encore ce trouble par un traicté... Mais » si fallut-il en venir à la force , lever une armée » et faire voir que les armes sont l’appuy de » l’authorité des Roys. » Le duc d’York de son côté dévoile audacieusement ses projets et proclame ses droits à la couronne : « La guerre que » nous entreprenons, dit-il à ses amis, a la jus- » lice de mes prétentions pour appuy et pour but « une couronne. Vous participerés aux grandeurs » quelle produict , si vous prenés part au travail « de l’acquérir... » Ses espérances et celles de son armée n’ont pas le succès attendu ; abandonné sur le champ de bataille par ceux qu’il a trompés, il est vaincu à son tour et contraint de se sauver en Irlande.

Mais si le duc d’York était en fuite, son parti était encore redoutable. Le comte de Waruick se maintient parla force au gouvernement de Calais, « cette place de telle importance que Philippe de « Commines l’appelle le plus grand thrésor d’An- « gleterre et la plus belle capitainerie du monde ou « du moins de la chrcstienté. » Ce fut dans Calais que se prépara une nouvelle révolte. Les rebelles comptaient beaucoup sur la facilité de prendre Londres, « capitale du royaume, dont les portes sont » toujours ouvertes aux plus forts, » et sur l’imprévoyance de Henri «qui esloit plus adonné aux * exercices de piété qu’à ceux de la guerre. « La

MOTICK

Reine seule « voyoil venir l’orage et se préparoit à « le dissiper. « Mais la bataille de Northainpton change encore une fois sa fortune ; elle voit périr ses plus fidèles serviteurs et son mari tombe aux mains du duc d’York. Le vainqueur, devant le Parlement étonné, mais docile, réclame la couronne en s’appuyant sur les droits de ses aïeux et sur les droits nouveaux que lui donne la victoire.

Frappée par l’adversité, la Reine ne s’abandonne pas elle-même ; « résolue de venger l’injure « faite à son fils et de délivrer son mari prison- » nier, elle ne manquoit ni de courage dans les « adversités, ni de conseil sur le parti qu’il falloit n prendre. » Elle lève une armée, et les deux partis sont encore une fois en présence. L’action acquiert ici une solennité imposante et l’intérêt de la situation est fortement rendu par l’historien : d’un côté paraît l’impétuosité dédaigneuse de Richard, qui court à sa perte; de l’autre, la fermeté courageuse de Marguerite, qui combat sans orgueil pour son mari , son fils et son droit.

« On ne dira point dans le monde, s’écrie Ri- « chard, que le duc d’Yorc, qui a si souvent coma battu en France sans autres deffenses ni rctrana chements que ses propres armes , soit enfermé « dans son camp par une femme sans sortir audevant d’elle pour la combattre.... Si je n’avois

SIR MICHEL BAUDIKR. 121

» desja csprouvé combien vous estes valeureux , « mes compagnons, j’employerois d’advantagc de « temps à vous exhorter à bien faire 1 , mais puis- » que vous estes ceux-là mesmes qui venez de » tailler en pièces une armée et prendre un Roi « prisonnier, je ne doute point que vous ne vain- « quiez une femme que vous voyez devant vous » commander ceslaschesqui lui obéissent comme « indignes d’avoir un meilleur chef. «

Marguerite n’a point cette outrecuidance; elle garde la dignité qui convient à son sexe et elle révèle' toute la fermeté de son caractère : « Que si « aujourd’huy , dit-elle à ses soldats , vous avez une « femme pour vostre général et combattez sous » son authorité, l’advantage que vous en recevrez » sera grand.... Le monde donnera plustét l’hon- « neur de la victoire à vostre valeur qu’à ma con-

» duite J’espère pourtant vous faire voir en

« cette journée qu’entre les chefs des deux armées » il n’y a autre différence que du sexe. Je lis desjà » dans vos courages la résolution que vous avez » faicte de vaincre ou de mourir, et qu’on ne pourra » jamais vous reprocher qu’en une occasion si im- « portante vous ayez moins faict qu’une femme « qui vous commande. «

La Reine gagne la bataille de Wakefield ; le

1 Folio 30. — L’historien imite ici heureusement l’exordc (In discours de Catilina à ses complices dans Sailustc.

duc d’York périt; sa tête, ornée d’une couronne dérisoire, est exposée aux murailles d’York avec celles du comte de Kutland , son fils, et du comte de Salisbury : a pour exemple que l’ambition, bien » que juste , n’est pas toujours heureuse , et qui- » conque va au throsne par cette voye suit un che- » min glissant bordé de précipices. » Marguerite victorieuse achève son œuvre par la défaite du comte de Warwick, fils du comte de Salisbury et troisième chef du parti d’York. Le comte de Warwick n’avait pas combattu à Wakefield; elle le rencontre près de Saint-Albans; « elle l’attaque, le bat, dcffaict » ses troupes, et deslivre le Roy son mari; dont on » peut remarquer que si cette femme, qui estoit « naturellement vaillante et avoit une excellente » conduite, eust toujours commandé les armées « du Roy, les succès en eussent esté plus heureux, « et Henry eust souffert moins de pertes. Mais la « Providence divine, par des secrets jugements en « avoit ordonné autrement , et avoit permis que « cette maison royalle fût le séjour des plus signa- » lées misères d’un Prince. «

Cependant le parti d’York n’était pas découragé. Le comte de Warwick, malgré son échec, disposait encore des mêmes forces et gardait toute son audace; la mort du duc d’York avait assouvi la vengeance de ses ennemis, mais ne leur donnait aucun avantage; son fils aîné, Kdouard , comte

SUR MICHEL B AUDI K R. m

de la Marche, lui survivait, aussi ambitieux que lui , éprouvé déjà dans la guerre civile, et impatient de venger son père et son frère. Les deux chefs du parti vaincu se concertèrent aussitôt pour de nouvelles tentatives : « ils tindrenl » conseil, résolus de ne céder point à la inau- « vaise fortune , ains de suivre les premières » traces du duc d’Yorc et d’aller à la couronne au » travers de leurs désastres et de la mort des » leurs. » Sans plus attendre, ils marchent sur Londres, dont les habitants étaient plus favorables à leur parti qu’à celui de Lancastre : à leur approche, le Roi Henri prend la fuite et se retire dans la ville d’York. Edouard est accueilli avec enthousiasme par les bourgeois de Londres, qui ne peuvent se lasser d’admirer ses brillantes qualités : «il estoit un des beaux Princes de son siècle, » vaillant, libéral, courtois et d’une excellente « bonté. » On accourt vers lui de toutes parts, chacun lui ouvre sa bourse, il a bientôt une puissante armée et se trouve en état de recommencer la lutte.

Une nouvelle bataille , livrée près du village de Towton , renverse les espérances de Marguerite. Henri VI n’y paraît que pour montrer encore sa déplorable faiblesse , s’opposant au combat par une dévotion inopportune et un respect trop scrupuleux du jour des Palmes, « ne se souvenant

NOTICE

v point qu’il n’est jamais Teste pour un Roy quand » il laut travailler à la defTense de sa couronne. »

Ses gens en viennent aux mains avec ceux d’Edouard avant d’avoir pris position et ne peuvent qu’honorer leur défaite par leur vaillance et leur dévouement sur le champ de bataille, « ce brief » espace de terre où estoit enclose la fortune de « l’Angleterre. » L’historien, témoin toujours ému des faits qu’il rapporte, compte plus de vingt mille morts des deux partis; et à cette vue il ne peut s’etnpescher de déplorer ces guerres d’ambition « où le nombre des victimes passe les hécav tombes. »

Le nouveau duc d’York devient par sa victoire maître du royaume. Henri et Marguerite échappent avec peine à la poursuite des cavaliers ennemis; après deux jours et deux nuits de fuite précipitée, ils passent la frontière et vont implorer un asile en Ecosse. Les conseillers du jeune souverain d’Ecosse vendent l’hospitalité au Roi proscrit, et profitent de sa misère pour lui arracher la cession de Berwik, seule place qui lui restât dans toute l’Angleterre.

Cependant le vainqueur de Towton triomphait à Londres ; plus heureux que son père , il se faisait proclamer Roi par le Parlement sous le nom d’Edouard IV et recevait la couronne dans l’église de Westminster (27 juin li(»l). Ses deux

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