SUR MICHEL R AUD IER
frères, tous ses parents, tous ses serviteurs prenaient leur part des dépouilles du parti vaincu , et le nouveau Roi « espandoit les rayons de sa « fortune sur les personnes de ceux qui luy avoient » aydé à l’acquérir. »
Marguerite, toujours supérieure à sa fortune,
n’était pas restée longtemps en Ecosse; elle avait traversé la mer avec son fils pour aller chercher des secours en France près du duc d’Anjou, son père, et déjà elle revenait avec une armée recrutée en France, en Flandre et en
Ecosse, impatiente de tenter encore le sort des combats. Mais la bataille d’Exham lui est aussi funeste que celle de Tou-ton; ceux de ses partisans qui ne succombent pas en combattant périssent sous la hache du bourreau; ses auxiliaires français sont chassés par YVarwick, « car quel « secours humain eût pu résister au destin du Roy » Henry et aux décrets de la Providence divine? » Le Roi et la Reine sont encore une fois fugitifs et proscrits; Henri se sauve dans une place d’Ecosse; Marguerite, qui ne s’est pas séparée de son fils , a seul espoir de sa maison et d’une meilleure » fortune , » ne trouve de refuge que dans une forêt. Là, seule et sans défense, elle marche péniblement, épuisée de fatigue; tout à coup une bande de brigands fond sur elle et la dépouille de ses bagues, de ses joyaux, des derniers restes de
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lout ce qu’elle avait possédé au monde; elle n’échappe à l’assassinat qu’à la faveur d’une dispute sanglante qui s’élève entre les voleurs pour le partage de leur butin. Par un effort admirable de courage, elle reprend sa fuite incertaine à travers les bois, « portant entre ses bras le Prince de Galles, « son fds, que la lassitude d’un long chemin avoit » rendu inhabile à marcher. Ainsi chargée de ce « fardeau et de ses désastres, elle va où le destin * la mène '. » Tout à coup un nouveau brigand vient à elle l’épée haute; l’excès de ses malheurs élève son âme à une énergie surhumaine; ou plutôt l’amour maternel lui donne une inspiration sublime : « elle présente à cet homme, avec un » ton de voix et une majesté que la misère ne lui » avoit point ostée, le Prince de Gales, son fds, « et lui dict : Tiens , mon ami, sauve le fils du Roy. « Ce nom de Roy trouva de la révérence dans « l’Ame d’un brigand, et cette Rcyne plus de seu-
» reté qu’elle n’en eust eu dans Londres Cet
» homme print entre ses bras le jeune prince de » Gales et le porta à la suite de la Reyne jusques » sur le bord de la mer, où cette Princesse s’em- » harqua. «
Même sur le sol de France, Marguerite n’est pas
1 Folio 38. — Ce tableau émouvant est remarquable par la force et la concision du style. l<a dernière phrase surtout semble traduite de Tacite.
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encore à l’abri de ses ennemis; une troupe d’Anglais sortit de Calais pour la poursuivre, et elle eût été prise sans le secours des cavaliers que le Duc de Bourgogne envoya généreusement pour la protéger. Arrivée enfin près du comte de Bar, son frère, elle y apprit bientôt que son mari avait été fait prisonnier dans une tentative imprudente et que le Roi Edouard avait proscrit les derniers partisans de la Rose rouge.
Malgré tant de revers elle ne désespérait pas , son cœur était plus fort que l’acharnement de la fortune; elle demandait partout des secours; elle sollicitait, elle pressait le Roi de France, Louis XI, et tous les Princes : « assez enclins d’eux-mêmes « à faire obstacle à l’agrandissement de leurs voi- » sins. » Edouard IV d’ailleurs se chargeait par ses fautes de lui rendre quelque confiance : en épou-
sant Elisabeth , fille du comte de Rivière et veuve de Jean de Gray, simple chevalier, en comblant de faveur tous les parents de la nouvelle Reine , il mécontentait ses anciens alliés, principalement le comte de Warwick, à qui il devait la couronne. Warwick, qui était venu en France négocier pour le nouveau Roi un mariage plus digne , s’offensa de l’affront qui lui avait été fait , et se retira de la Cour. Dans ses châteaux il pouvait conspirer à loisir, selon l’usage des puissants vassaux d’Angleterre et de France, qui à celte époque se re-
NOTICE
gardaient encore comme des souverains indépendants cl usaient de leur droit de guerre contre tous et même contre le Roi. Il entraîna dans sa vengeance ses frères le Marquis de Montaigu et l’Archevêque d’York, et le frère même du Roi, le Duc de Clarence '. Dans les mœurs du temps, les partis politiques étaient surtout recrutés par les intérêts et les passions. Warwick, l’auteur de tous les maux de la maison de Laneastre, devient tout à coup le partisan dévoué de Henri VI et prend les armes contre la maison d’York.
Marguerite suivait avec anxiété cette succession rapide d’événements, gardant toujours au fond de l’âme l’espérance d’un retour de fortune. La victoire des gens de Warwick à Northampton , la victoire de Warwick lui-même à Bambéric la consolent, bien que le Comte soit un de ses plus cruels ennemis. Edouard tout à l’heure si fier sur le trêne et dont la puissance semblait inébranlable, tombe à son tour aux mains d’ennemis vainqueurs et connaît les maux qu’il avait fait souffrir à son rival. Cette captivité semble à Marguerite, qui l’apprend en France, une vengeance du ciel. Dans ces événements elle aperçoit de loin un brillant horizon de bonheur rendu , elle voit s’ou-
1 Folios 41 à 47. — L’auteur s’étend longuement sur ces événements de l’histoire d’Angleterre. Le discours de Warwick à scs frères est très-curieux et conforme à toutes les lois de la rhétorique.
sut MICHEL H A LI)1 Elt.
vrir la prison de son mari, elle voit se relever le trône où elle s’est assise, le trône où elle voudrait faire asseoir son fils. Déjà elle croit rentrer dans son royaume et triompher avec ce fils bien-aimé!
« Mais les espérances des hommes, qui ne sont » pas soutenues des secrets jugements de Dieu, « sont semblables aux esclairs de la nuicl qui pas- » sent avec la trompeuse jouissance d’une brusque » lumière. « — Un Roi prisonnier est de périlleuse garde; le prestige de la couronne qu’il a portée et qu’il peut reconquérir éblouit les yeux et tente la loi des hommes : Edouard IV corrompt ses gardes et s’échappe. Faut-il s’étonner ici du singulier reproche que Michel Baudier fait au comte de Warwick « de s’estre amusé à faire garder Edouard? » L’historien s’est habitué au récit des exécutions et des représailles atroces qui souillent les deux partis; et il ne voit qu’une faute et une contradiction dans la conduite peut-être habile de Warwick, qui se méfiait trop des gens de Lancastre pour les débarrasser d’Edouard. La délivrance de ce Prince et son retour à Londres changeaient en désastre la victoire de ses ennemi > , mais il craignait encore assez le comte de Warwick pour souhaiter de le ramener à lui ; il l’essaya sans succès ; l’entrevue de Westminster ne servit qu’à les rendre l’un et l’autre plus irréconciliables. La guerre fut reprise
encore , et une nouvelle victoire d’Edouard força
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le Comte et son gendre, le duc de Clarence, à se retirer sur le continent.
Le comte de Warwick fugitif avait compté sur le dévouement des gens de Calais; mais le bruit de sa disgrâce était arrivé avant lui dans la ville; les seigneurs anglais, qui ne l'aimaient pas ou qui voulaient faire leur cour à Edouard , l’auraient massacré sans la ruse d’un capitaine gascon, le sire de Vaucler, à qui il avait donné autrefois le commandement de la place : Vaucler ne le laissa pas débarquer et fit tirer le canon contre lui. La duchesse de Clarence , sa fille, accoucha sur le navire qui portait les derniers débris de sa fortune et ses derniers amis. Heureusement, la rivalité du Roi de France et du Duc de Bourgogne lui offrit une chance de salut. Le Duc de Bourgogne était l’allié d’Edouard IV ; Louis XI donna un asile à l’illustre exilé, dont la renommée guerrière s’était répandue dans toute l’Europe. Les projets que révélait cette hospitalité étaient faciles à prévoir; Louis XI allait se servir de Warwick pour secourir la Reine Marguerite, et de tous deux contre l’Angleterre.
Le rapprochement entre l’ancien allié d’Edouard IV et la femme de Henri VI est préparé et accompli par le Roi de France à l’entrevue d’Amboise. Marguerite unit son fils le Prince de Galles à la seconde fille du comte de Warwick, et