SUR MICHEL BAI' DI KH
une fortune toute royale , l’enivrement de son orgueil, l’excès de son ambition et de son faste, puis la disgrâce subite de ce ministre naguère si puissant, les passions de son maître en lutte avec les siennes, tout un royaume et l’Europe même conspirant pour le renverser, sa cbute, ses misères et sa mort, il y avait là encore un enseignement profond pour le spectateur et une grande inspiration pour l’historien.
Michel Baudier, contemporain du Cardinal Richelieu et peut-être du Cardinal Mazarin, pouvait être porté naturellement et sans arrière-pensée à rechercher la vie et les actes des hommes célèbres
de l’Eglise devenus Ministres d’Etat. I/abbé Suger, le Cardinal d’Amboise, le Cardinal Ximéncs avaient déjà fourni d’heureux sujets à ses travaux. Ce que l’on sait des causes qui le déterminèrent à écrire l’histoire du Cardinal d’Amboise a pu faire penser que le livre inédit sur le Cardinal Wolsey avait une origine analogue. Mous croyons cette conjecture hasardée; Michel Baudier, qui aimait avant tout la vérité, a bien pu, par un mouvement généreux , s’irriter des flatteries que le sieur des .Montagnes adressait au Cardinal de Richelieu en rabaissant la mémoire du ministre de Louis XII; mais il n’est guère probable qu’il ail songé à faire une guerre personnelle au ministre de Louis XIII. Il était assez courageux et assez désintéressé pour
NOTICE
entreprendre celle guerre hardiment et à visage découvert s’il avait cru servir ainsi son Roi et son pays ; mais il était aussi trop loyal pour méconnaître le génie de Richelieu et sa supériorité sur le Cardinal Wolsey , tout en regrettant peut-être au fond du cœur que le Ministre fut plus puissant que le Roi. Il serait donc malséant de chercher dans le titre de ce livre et dans plusieurs passages des intentions que Fauteur lui-même n’a pas voulu y mettre
Michel Baudier n’aime pas les Ministres d’Etat dont l’autorité devient excessive , qu’ils soient ou ne soient pas cardinaux; il a une idée si haute de la royauté qu’il regrette de voir un Roi abandonner aux mains d’un sujet celte magistrature sacrée qui vient de Dieu : le souverain qui gouverne par lui-même, qui tient de ses mains les rênes de
1 line note curieuse du manuscrit que nous étudions vient ïi l'appui
de notre opinion. En marge du discours adressé par Marguerite
d’Anjou à Henri VI contre le Duc de Glocester, l'auteur avait écrit
ces mots : * 11 faut oster ces hwangues de la Retjnv ; elles ont »
•* desplu à Son Eminence. » L’iiistoriograplic du roi Louis XIII communiquait donc ses livres au Cardinal-Ministre, qui peut-être lut la vie «le Wolsey. Nous croirions difficilement que Baudier eêt cherché à plaisir des allusions blessantes ; il n'y avait pas songé , et le ministre lut trop susceptible.
A la suite de cette note on trouve encore ces mots «l une autre encre , mais de la même main : * Mort despuis, i La mort du Cardinal sauva les harangues, cl ce fait curieux nous donne à peu près la date du manuscrit.
SLR MI Cil KL RAIDI K R.
ni
l'Etat , lui paraît seul sage et seul puissant. Nous avons déjà cité les harangues qu’il prête à Marguerite contre la puissance du Duc de Glocester. «Les Favoris, ajoute-t-il ailleurs, sont toujours » haïs ou parce qu’on les envie , ou parce qu’ils » Font du mal au peuple, du sang duquel ils cimen- » tent quelquefois leur grandeur et la basassent « de sa ruine. « Cependant, il avoue que, bons ou méchants., les ministres sont toujours exposés « aux traicts qu’on tire contre l’authorité » des Roys.... . Certes, les principaux ministres « des Roys sont toujours la hutte de l’envie de la » cour et bien souvent de la haine des peuples : « quand ils sont bons, ils sont martyrs de l’Estat » et les sainctes victimes du bien public; quand « ils sont méchants, ils ont ce qu’ils méritent. » On peut regretter que Michel Baudicr ait apprécié les actes de Thomas YVolsey sous l’influence de préventions puisées dans les documents mis à sa disposition; il paraît poursuivre partout la confirmation de la thèse annoncée par son titre : « Histoire où se voycnt les troubles d’un » royaume et de la maison royalle quand un » ministre d’Estat abuse de son crédit et de l’au- •» thorité de son maisfre. » Tout ce que Fait, tout ce que dit YVolsey est interprété dans ce sens; et quand, par hasard, l’auteur semble rendre justice à la conduite, à la prévoyance, à l’habileté du
NOTICE
ministre , toujours quelque restriction vient détruire reflet de cette indulgence d’un moment. Mais c’est que l’historien accueille à son insu trop favorablement les bruits, et les accusations que répandaient contre le favori tout-puissant et plus tard contre le ministre disgracié l’envie des uns , la haine des autres , l’ingratitude de tous; c’est là ce qui, malgré lui, altère son impartialité. L’autorité principale sur laquelle il s’appuie est celle d’un manuscrit laissé sur la vie et sur la maison du Cardinal par un de ses familiers, manuscrit qui lui avait été communiqué par M. de Poigny, Ambassadeur de France en Angleterre '. Aux citations assez nombreuses qu’il en donne on devine sans peine que cet huissier de la maison de Wolsey ( Gcntleman-U’sher ) a souvent écrit sous l’inspiration de la basse jalousie que les serviteurs portent à leur maître , quand leur maître s’est élevé d’une naissance obscure à une éclatante fortune. Michel Baudier se félicite naïvement d’avoir trouvé dans l’intimité même du Cardinal cette source de vérité historique; mais, si pour lui Dieu même a fait sortir ainsi la vérité u des lieux où, selon les apparences humaines, les « honteuses flatteries des amis lasches qui adorent » le crédit et idolâtrent la fortune sembloient la
1 Le mi'mp ambassadeur avait envoyé à Michel Baudier un portrait de \V olsey, qui «levait être mis en tête de l'édition. (Folio 90.)