SUR MICHEL RAIDI HR
elle avait fait preuve depuis le commencement de cette odieuse intrigue ne se démentit pas un seul instant : « lorsque les Evesques d’Angleterre luy » remonstrèrent , par le commandement du Roy, ” que la dispense du Pape Jules n’avoit point esté « suffisante pour rendre son mariage légitime, elle « leur respondit courageusement : « pourquoi l’ap- » prou viés- vous donc? alors la justice et la raison » conduisoient vos esprits , maintenant la flatterie, » la crainte et l’avarice les dominent. » En écoutant le discours banal de Campeggio , qui l’engageait à renoncer d’elle-méme aux grandeurs et à se retirer dans un cloître, elle laissa échapper quelques paroles amères contre Wolsey, à qui elles furent aussitôt rapportées. Mais les plaintes de La Reine, au lieu de l’émouvoir, ne firent que l’irriter et le rendre plus acharné contre elle. « Le Cardinal s’emporta orgueilleusement et jura » de lui estre contraire en tout, sans considé- » rer que le Ministre d’Estat qui abuse de son « pouvoir contre les personnes roy ailes est in- » digne de son authorité et oblige le ciel à sa » ruine '. «
Michel Raudier raconte longuement ces péri-
1 Celle remarque de i'aulcur a pu contribuer à faire croire qu’en écrivant certains passages de son livre il songeait à Richelieu, ennemi personnel de la mère et du frère de Louis XIII, et peut-être aussi de la Reine Anne d'Autriche.
XOTICK
péties ; il ('minière la résistance désespérée et les tortures de la malheureuse Reine ; il initie le lecteur à tous les détails de la procédure inique suivie contre elle ; il le fait assister à la scène émouvante où le Roi proteste hypocritement : a que la poursuite qu’il faisoit en cette affaire » n’estoit point un effet d’aucune haine qu’il eust » contre la Reine, dont il loua hautement les ver- « tus, mais seulement pour asseurer sa conscience, » l’esclairer et la deslivrer du scrupule qui le tra- » vailloit touschant la validité de son mariage, « et où la Reine, après avoir récusé des juges qui lui étaient suspects à plus d’un titre , se traîne aux pieds du Roi et lui demande comme une grâce de se soumettre à la juridiction directe du Saint- Siège.
Mais la cause de Catherine d’Aragon était depuis longtemps perdue dans le cœur du Roi ; il ne vivait plus que pour Anne de Boivlen , et les lettres qu’il lui écrivait , lettres citées textuellement par notre auteur, d’après les copies qu’il en avait prises lui -meme à la bibliothèque du Vatican , ne laissent pas de doute sur l’issue du procès. Catherine n’était déjà plus Reine, et la favorite étendait la main sur la couronne.
Ce n’était pas ce qu’avait voulu Wolsey ; en renversant Catherine, il n’avait pas songé à préparer l’élévation d’Anne de Rowlen. Il redoutait
SLR MICHEL BALÜIER.
pour son crédit l’influence de la favorite sur l’esprit du Roi ; peut-être même avait-il contre elle des motifs de répulsion moins personnels et plus désintéressés : Anne était hérétique, et Wolsey, véritable chef de l’Eglise d’Angleterre , pouvait craindre aussi des dangers pour la religion catholique. Campeggio et lui tremblèrent sans doute à l’idée de voir l’hérésie s’asseoir avec la maîtresse du Roi sur le trône d’Angleterre; ils voulurent reculer, mais il n’était plus temps. Les lenteurs apportées à la conclusion du procès tournent contre le Cardinal; la lutte s’engage, lutte inégale où le ministre naguère tout-puissant devait fatalement périr. L’historien considère Anne de Bowlcn comme l’instrument choisi par Dieu pour servir à la punition de W olsey. En racontant les circonstances à la suite desquelles Anne a été renvoyée de la Cour de France, il voit dans chaque fait la révélation des décrets cachés de la Providence, et il n’accorde qu’une importance secondaire aux intrigues des ennemis de W olsey qui cherchent à le renverser et des parents d’Anne de Bowlen qui veulent édifier leur fortune sur les débris de la grandeur du Cardinal.
Michel Baudier décrit minutieusement les incidents de « cette guerre d’un puissant amour contre « une puissante fortune. » Anne était déjà l’ennemie personnelle de Wolsey avant d’avoir plu au
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Roi; l’ardente passion qu’elle inspire à Henri VIII et qu’elle exploite avec adresse , lui promet bientôt le plaisir de la vengeance et fait luire à ses yeux l’espcrance du trône. L’auteur dépeint l’amour aveugle et insensé de Henri en le comparant à la passion du Roi Edouard IV pour lady Grey, qui remplit l’un des épisodes de l’histoire de Marguerite d’Anjou. Le Roi laisse peu à peu attaquer et miner le crédit de son ministre. Depuis que ses affections nouvelles ont éclaté devant la Cour, que lui-môme ne les dissimule plus, que la favorite a déjà les honneurs de la royauté, un parti puissant s’est formé autour d’elle. Le Duc de Suffolk, qui en est le chef avoué , ose rappeler au Conseil , en présence de YVolsey, ce vieux dicton anglais : « Que « jamais Cardinal ri avait porté bonne chance à l'An - » gleterre. » Bien que cette insulte s’adresse au Cardinal Campeggio, elle rejaillit sur le Cardinal d’York, qui la relève et écrase Sulfolk de son mépris.
La puissance du ministre était déjà ébranlée, lorsque ses ennemis l’accusèrent d’être d’accord avec le légat italien et de retarder lui-môme, par ses menées secrètes, la décision du divorce. L’impatient Henri n’était que trop disposé à écouter ces soupçons et à céder aux prières et aux larmes de sa maîtresse ; il apprend tout à coup que YVolsey avait écrit au Pape pour l’engager à évoquer l’ai-
SUR MICHEL BAUDIER.
faire en Cour de Rome. Le Pape vcnail en effet de retirer les pouvoirs qu’il avait donnés aux deux Cardinaux et de rappeler Campeggio , qui , trop heureux d’échapper aux violences du Roi , se préparait à s’embarquer. Quant à Wolsey, « ce chan- « gement trop tardif, qui ne peut changer le mal « qu’il avoit faict à la maison royalle , changea sa « fortune et rendit ses prospérités des remarqua- « blés misères. »
A dater de ce moment , Henri ne sait plus ou n’ose plus protéger son ministre, dont la favorite poursuit avec acharnement la ruine. Anne, le duc de Sutfolk et le parti qu’ils dirigent n’ont pas trop cependant de leurs efforts réunis pour saper la puissance de Wolsey et détruire son influence sur l’esprit du Roi. Henri est habitué à ses conseils et l’aime toujours; malgré ses griefs contre lui , il l’accueille et le traite encore avec une bienveillante affection, et ce n’est qu’en isolant le Roi du ministre qu’Anne parvient à lui arracher sa disgrâce. Mais on sent combien Henri le regrette : à chaque coup de la fortune qui frappe le Cardinal correspond toujours une gracieuseté du Roi , qui semble constamment vouloir l’encourager et lui rendre confiance.
Mais le ton hautain repris par les rivaux de Wolsey, l’abandon où il avait été laissé après l’entrevue de Grafton , l’insulte faite au cardinal Campeggio
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dont on fouilla les bagages, lui avaient sans doute annoncé sa chute prochaine; et lorsque les ducs de Sulfolk et de Norfolk vinrent à Londres lui reprendre les sceaux au nom du Roi, il les reçut sans étonnement et sans colère ; sa fierté ne l’abandonna pas un instant , et intimida encore ceux qui l’insultaient; coupable ou non, il garda toute la dignité de l’innocence. On lui reprochait ses immenses richesses; il en fit faire le recensement et les remit noblement au Roi : « ayant acquis de grands » biens, dit-il, par la seule libéralité du Roy, il » les rendoit volontiers à celluy qui les lui avoit « donnés. »
En lisant cette histoire, et malgré les préventions de l’historien, on ne peut s’empêcher d’éprouver quelque sympathie pour les derniers jours de la puissance et de la vie d’un homme qui n’avait pas toujours mal usé de sa prospérité. Si ses ennemis obtiennent contre lui un acte de mise en accusation, du moins ils ne peuvent prouver aucun des crimes qu’ils lui imputent; et, lorsque courbé sous le poids de son malheur, presque réduit à la misère, abandonné de la plupart de ses familiers, il se remel à la merci et miséricorde du Roi , ce n’est pas par lâcheté, c’est qu’il cherche le dernier refuge qui lui est ouvert, sachant bien qu’il est condamné d’avance : «je pourrai, « dit-il , fléchir le Roi à miséricorde, n’y ayant
SUR MICHEL BiUJDIER
« personne qui sache mieux que lui l’injustice » qu’on me faict. »
Sans doute , le courage dut faillir plus d’une fois au Cardinal; il tombait de si haut que la douleur de la chute devait être plus forte que lui. Sa santé et sa fermeté s’étaient épuisées au milieu des chagrins et surtout des alternatives d’espoir et d’angoisses auxquelles il avait été livré. Le Iloi , après l’avoir fait soigner par ses propres médecins, après avoir exigé qu’Anne de Bowlen elle-même lui envoyât des présents, l’avait relégué dans une retraite obscure. Wolsey aurait bien voulu y mourir ; les sermons des Chartreux , parmi lesquels il avait séjourné quelque temps, l’avaient guéri de tout orgueil , et l’avaient averti de ne plus songer à la terre. Mais une autre fin lui était réservée : on ne voulait pas lui laisser la consolation d’une mort paisible; ses ennemis, timides jusqu’alors, s’acharnaient après lui depuis qu’il était tombé.
L’instruction de son procès était terminée; les accusations étaient arrivées de tous cotés au parlement. L’historien, désormais plus indulgent, ne cache plus l’injustice et les violences de ses persécuteurs : « l’envie, dit-il, la vengeance, la haine « et la vérité portèrent ces accusations peslc- » mesle. » Au moment où le Cardinal retournait à
son archevêché d’York , il lut arrêté par le comte
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de Northumberland , en vertu d’une commission du Roi. L’opinion publique commençait à lui être plus favorable et à l’absoudre parce qu’il (Hait persécuté : le prisonnier fut bien accueilli par les villes et les campagnes qu’il traversa; on ne se souvenait plus de son orgueil , et on n’avait pas oublié ses bienfaits, sa générosité, sa justice impartiale envers les pauvres.
Il ne put résister à cette dernière épreuve et ne vécut pas jusqu’au jour du jugement. Ses derniers moments à la Tour de Londres furent consacrés à sa justification; sans se plaindre du Roi , il laissa entendre que les passions de Henri avaient eu autant de part que ses conseils à l’affaire du divorce, « Si j’avois servi Dieu, dit-il, aussi fidè- » lement que j’ay servi le Roy, il ne m’auroit « pas abandonné en ma vieillesse; mais c’est la » juste récompense que je mérite d’avoir plus pensé » à ses plaisirs qu’à ma conscience.... C’est un « prince qui a un grand cœur, mais quand il dé- » sire quelque chose pour ses plaisirs, il perdroit » plus tost la moitié de son royaume que la man- » quer. Car je vous asseure que souvent j’ay de- » meuré trois heures à genoux devant lui , mais je « ne l’ay jamais peu dissuader. »
Sa dernière préoccupation fut d’empécher l’invasion de l’hérésie en Angleterre , et les paroles qu’il chargea les assistants de reporter au Roi, si