‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 56 sur 88 · OA II DIX AL V1MKXKS · texte numérisé non relu

OA II DIX AL V1MKXKS

» estes tousjours picqué de Capitaine! » Le duc respondit : « C’est pour servir le Hoy notre seigneur et y» Vostre Majesté. » Après celuy-cy, passa Garcia de la Vega, seigneur de Cuerva, qui avoit esté ambassadeur de Ferdinand à Rome et avoit eu grande pari en ses faveurs. Ferdinand, qui scavoit au dernier point la dissimulation qu’on appelle l’art de régner, l’embrassa, et sentant qu’il estoit armé sous sa roupille ce qui paroissoit aussi par la grosse taille que les armes luy faisoicnt, il luy dit : «Garcia, vous » n’estiés pas si gros ces jours passés ; vous estes « engraissé en peu de temps! » Ces embrassades et ces courtoisies estoient de sensibles reproches à Pâme de ces ingrats; et Ferdinand eut alors l’expérience que si la bonne fortune de la cour a peu de vrays amis, la mauvaise en a bien moins.

D’aussi loing que Philippe veid Ferdinand, il voulut mettre pied à terre ; mais Ferdinand piqua sa mule et le pria de ne descendre pas. Philippe, qui avoit le chapeau au poing , luy demanda la main pour la baiser; alors Ferdinand l’embrassa. II n’y avoit point sur tout ce chemin-là aucune maison propre pour la conférence de ces deux Roys , tant l’Espagne est abondante en chasteaux et en belles maisons champestres; ils furent contraints d’aller dans un lierai itage 9 pour s’entretenir. Quand ils y furent entrés,

1 Kspèce de casaque.

u Appelé Sanahria.

Ximénès les suivit; de mesme fil le favori de Philippe, Don Jean Manuel. Ximénès le voyant entrer, luy dit : « Seigneur Don Jean, Leurs Majes- » tés se veulent entretenir, faisons leur place; je » veux estre le portier et garder à cette fois la « porte. » Manuel sortit avec quelque desplaisir; Ximénès rentra et ferma la porte, puis s’alla asseoir avec les Roys.

L’entretien de ces deux princes consiste tout aux conseils que le Roy Ferdinand donna à Philippe son gendre, qui furent en ce sens : « Le faix de la cou- » ronne est si pesant, mon fils, qu’un bon Roy ne le » peut soustenir sans ayde, et le gouvernement des « peuples demande des soins et des travaux si con- « tinuels, qu’un prince a besoin d’estre soulagé par » des hommes fidelles et capables des affaires pu- » bliques ; mais en cecy le malheur des Roys est re- » marquable qu’ils en trouvent peu qui travaillent » plus pour l’Estat que pour eux, et qui soient plus » touchés de l’honneur de leur niaistre que de leur » intérest particulier. Prenez garde, mon fils, de ne » rien accorder aux hommes que vous honorés de » vostre bienveillance et que le vulgaire appelle fa- » voris, qui soit au préjudice des peuples sur qui » Dieu vous a donné l’authorité souveraine et dont « vous devez bien user et luy en rendre compte un » jour dans la rigueur de ses jugemens; et vous sou- » venés que, non sans sujet, on appelle tels hommes

l)U CA II DIX AL XIMKVKS.

» sangsues de la Cour et pendans d’oreille du Prince, y> ingrats à qui leur fait du bien : l’avarice insatiable, » la lasche flaterie et la mescognoissancc dont ils » sont entachés, leur ont fait donner ces noms. Vous » voyant jeune et non encores expérimenté au gou- » vernement d’un royaume , j’avois fait dessein de » vous ayder moy-mesme ; mais puisque les Grands » de Castille vous ont persuadé le contraire , je me » retire pour régir les Estats qui sont sous les cou- » ronnes que Dieu m’a données. Mais ce ne sera pas » sans supplier sa majesté divine de vous donner la « grâce et les forces nécessaires aux grands Roys. « Tandis que je seray esloigné de vous, je vous laisse » un autre père qui ne vous sera pas moins utile que » moy-mesme si j’y estois en personne : c’est mon- « sieur l’archevêque de Tolède, qui est icy présent. » Les lesmoignages que j’ay de sa fidélité et de sa » grande expérience me font vous asseurer qu’un Roy » ne peut faire naufrage dans le gouvernement d’un » Estai tandis qu’il en tiendra le timon *. Croyés ses » sages conseils et reeueillés les mesmes fruicts de » sa conduite qui ont donné à mon nom et à celuy » de la Reyne Isabelle la réputation et la gloire « d’avoir heureusement gouverné l’Espagne, et aux « peuples qui l’habitent la félicité dont ils jouyssent. «

1 L'Archevêque dp Tolède était sujet du roi de Castille et faisait partie des Conseillers de la Couronne : c’est en cette qualité que Ximénès devint ministre du Roi Philippe.

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Après cetleenlreveue, les deux Roys se séparèrent 1 : Philippe alla disnerà Bimo, Ferdinand à Remesal et Ximénès à Requête, trois hameaux à demi-lieue de cet hermitage. Mais Philippe fut le mieux partage des deux Roys en cette journée; F entretien de Ferdinand luy fut un festin royal avant le disner; car les sages advis sur la conduite d’un royaume sont les véritables aliments de l’esprit du Prince.

Les affaires de la Castille furent alors conduites selon la passion du grand thrésorier Don Jean Manuel, favory de Philippe, et le revenu du royaume, qui est le sang du peuple, estoit dissipé par luymesme; ce dont Ximénès concevoil de mortels desplaisirs. Un jour, Bertrand de Salto, l’un des thrésoriers du Roy, qui avoit auparavant Iraiclé d’affaires avec Ximénès, vint à luy, par respect et par habitude, luy faire entendre que le Roy, par le conseil de don Jean Manuel , avoit affermé pour dix aus à certain prix le revenu des soyes de Grenade, et le mesme Salto en avoit les baux en main prest à les deslivrer. Ximénès les leut, et y remarquant le notable intérest qu’on y faisoit souffrir au Roy , les deschira et en donna les pièces à un page de sa chambre qui estoit derrière luy : elles sont gardées encores

1 Sans que Ferdinand eût osé demander à son gendre de voir sa fdlc , et sans que celui-ci le lui eût offert. On peut juger par 1j\ du degré de sincérité de leur réconciliation ; ils se prodiguèrent cependant mille témoignages d'uinitié devant les courtisans. (Zurita.)

1)1 CARDINAL XIMKNKS.

aujourd'hui dans les archives d’Alcala pour marque de la courageuse liberté de ce ministre ; puis se tournant vers le thrésorier, luy dit : «Salto, si vous « n’estiés de mes amis , le Roy vous feroit trencher « la teste : osez-vous bien faire des expéditions si v préjudiciables à l’Estat? » Il s’en alla au Palais, advertit Philippe de ce désordre , et l’obligea de confesser qu’on l’avoit surpris *. Ce prince commençoit à gouster l’excellence des conseils de Ximénès et prenoit une ferme résolution de mieux vivre à l’advenir avec Ferdinand; mais une grande maladie le surprenant alors, luy lit achever sa vie et ses inquiétudes *.

Ferdinand estoit desjà parti pour aller au royaume de Naples, son nouveau conquest. Les Grands d’Es-

1 Dans moins d’une année de règne, Philippe le Beau avait tellement dissipé ses finances , qu’elles étaient insuffisantes môme pour fournir au train de sa maison. Louis Marlian, de Milan, son médecin et son conseiller, qui depuis fut Kvôque de Tuy, lui avait oui dire :

• Malheureux que je suis ! Quand je n’étais que Comte de Flandre , » j’avais de quoi vivre avec splendeur et je pouvais largement donner ; » maintenant que je suis devenu le plus grand Roi du monde , je n’ai » plus de quoi vivre! » (Pikrrk Martyr.)

2 Kugène de Roblès raconte ainsi la mort de ce prince : A la suite d’une fôte donnée par D. Manuel, nommé gouverneur de Burgos, le Roi, au sortir de table, monta plusieurs chevaux, joua assez longtemps à la paume , et tout échauffé qu’il était but une aiguière d’eau fraîche. La nuit, la fièvre et une forte douleur de côté se déclarèrent , et le troisième jour on reconnut qu’il était en danger. Le docteur Yanguas voulait le saigner, mais les médecins flamands s’y étant opposés, Philippe expira le 25 septembre 1506, à l’ôge de 28 ans.

pagne s’assemblèrent dans la chambre de Ximénès ' pour consulter sur le gouvernement de la Castille, où diverses opinions furent proposées avec ardeur. Le Connestable , l’Admiral et le duc d’Albe estoient d’advis qu’on envoyast en diligence vers le Roy Ferdinand qui estoit en mer, le supplier de revenir en Espagne en prendre le gouvernement. Le comte de Bénévent, le marquis de Villena, le duc de l’Infanlade et le duc de Najar contredisoient cet advis avec tant de passion qu’ils en vindrent aux grosses paroles avec ceux qui le proposojent. Ximénès, qui jusques alors s’estoit tou pour mieux recognoistre les intentions des uns et des autres , parla pour détourner le péril que ce divorce pouvoit apporter dans l’Estat, et, pour mieux amuser la passion de ces quatre derniers et destourner leur dessein de brouiller, leur dict : « Messieurs, il y a plus de quarante ans que le « Roy Ferdinand gouverne ces royaumes ; il est temps « maintenant qu’il régisse les siens, puisque Dieu a » donné à la Castille des hommes qui lasçauront bien » gouverner et en rendre bon compte. » Alors l’assemblée d’un commun consentement, csleut gouver-

1 A ce conseil assistèrent : le Connétable, l'Arnirantc, le comte de Bénévent, le marquis de Villena, le duc de lTnfantado, les ducs d’Albe et de X’ajare, le comte de Fuensalida, le marquis de Dénia, avec D. Jean Manuel et Antoine Fonseca, les deux Grands-Trésoriers de Castille. Plusieurs autres personnages de la noblesse , que les historiens ne nomment pas, y prirent aussi place. Lu délibération dura depuis midi jusqu'à minuit (Marmna.)

neurs de l’Estat, gardiens de la Reyne, et tuteurs du prince Charles, qui despuis fut Charles- Quint, Ximénès, le Connestable de Castille et le duc de Najar, comme un triumvirat. Ximénès en adverlit Ferdinand , et, croyant qu’il fut encore à Barcelone sur son parlement, le supplia de revenir en Castille. Le courrier trouva le Roy à l’isle d’Isbice ‘, lequel ayant desjà donné à l’Italie l’advis de son voyage, creut qu’il le devoit achever; mais plustost la passion qu’il avoit d’oster Gonzalve de Naples, qui estoit le sujet de son voyage, ne luy permettoit pas de rebrousser chemin ; il escrivit à Ximénès de gouverner cependant l’Espagne avec la mesme fidélité et la mesme probité qu’il avoit tousjours recogneues en luy.

Ximénès print seul le timon du pouvoir , et nonobstant les résolutions de l’assemblée que nous avons dite, fut par le Conseil Royal esleu seul gardien de l’Estat, de la Reyne et de l’Infant Charles. Aussi, il se mit en ordre de gouverneur du royaume. 11 arma et mit sur pieds des régiments d’infanterie et de cavalerie pour la garde des Princes et pour la sienne. Les Grands d’Espagne, estonnez de voir un homme nourri dans le cloistre recourir aux armes et à la force pour authoriser sa conduite , l’en blasmèrent et accusèrent son esprit de légèreté ; mais luy qui sçavoit combien il estoit important de donner

1 Iviça.

de la crainle aux factieux et d’avoir la force en main pour arresler leurs nouveautez, les laissa dire et continua son dessein.

La Reyne Jeanne estoit troublée d’esprit, accident qui luy estoit arrivé par les travaux de ses couches, ou plustost, disoit-on , par les sortilèges et le poison que luy avoit fait donner une dame flamande, maistresse de Philippe, son mary *. Ce deffaut la faisoit aller errante par la campagne ; elle quitta Burgos et s’en alla toute enceinte qu’elle estoit au bourg de Benfetriale, où elle enfanta Catherine, princesse posthume, qui fut après mariée au Roy de Portugal. Pendant cet accouchement, les citoyens de Médine avoient prins les armes, et s’estant mi-partis en deux factions, avoient porté la ville sur le bord de sa perte. La province de Grenade estoit aussi en armes, et les

1 C'est en 1503 que Jeanne donna les premières marques de folie. Philippe, son mari, était en Flandre; tourmentée par la jalousie, elle voulut aller le rejoindre pour l'arracher aux séductions des dames flamandes. Raisons, prières, rien ne pouvait la détourner de ce dessein ; on fut obligé pour la retenir de faire lever le pont-levis du château. Un matin, elle parvint à se soustraire à la garde des personnes qui l’entouraient , et sortit à pied et en déshabillé sans savoir où elle allait. C'est en vain que sa dame d’honneur par ses prières et ses larmes, et son confesseur par ses avis, essayèrent de la faire rentrer au château; refusant de manger et de s'habiller, elle passa un jour et une nuit tristement appuyée sur une bàrrière. Elle obtint enfin d’aller en Flandre : là, elle s’aperçut que son mari, amoureux d’une des filles qu’elle avait amenées d’Espagne, était surtout touché de la beauté de ses cheveux; elle la fit raser sur-le-champ. Depuis, sa raison s’altéra complètement. (Gomkz. — Pikrre Martyr.)

Dl CARDINAL XI M EX K S.

gens de guerre qui gardoieut la cosle de la nier n’estant pas payez de leurs monstres, de gardiens estoient devenus ennemis assaillants. Ximénès , par sa prudence, appaisa les uns, contenta les autres, et donna le calme partout; mais luy-mesme fut dans les inquiétudes. La Reyne estant relevée de ses couches, non pas de la perte de son esprit, le traînoit à sa suite par la campagne avec de grandes incommodité/ qu’elle luy faisoit souffrir, en un âge qui avoit plus besoin de repos que des fatigues de la cour. Cette princesse ne vouloit plus loger qu’emmi les champs dans des méteries avec toute la cour. Ximénès luy remonstroil l’incommodité que ce luy estoil à ellemesme, et le désordre dans lequel elle jettoit la cour faute de Iogemens. Elle luy respondoit qu’une vefve ne devoit point entrer aux villes, mais seulement vivre par les champs. I)'une méterie elle passoit à une autre ou dans quelque meschant hameau, faisant encores porter avec elle le corps embaumé du Roy Philippe, son mary, pour jouir de luy sans luymesme, ne l’ayant peu posséder de son vivant ; et, en quelque lieu qu’elle arrivât, le faisoit porter à l’église de la paroisse, où des gardes veilloient continuellement autour du cercueil afin qu’aucune femme n’en approchât, estant jalouse jusques à ce point là d’un corps privé de vie, et autant incapable de donner alors cette passion qu’il l’avoit esté de son vivant, quand il possédoit ces naturelles beautés et estoil

doué d’une bonté si excellente qui le faisoient aymer des hommes et désirer des dames. Cette princesse affolée de l’amour d’un mort le traîna tousjours avec elle par la campagne jusques au retour d’Italie du Roy Ferdinand, son père, qui le luy fit enlever de nuict et le fit enterrer à cachettes. Les fréquens voyages de cette Reyne ne se faisoient que de nuict aux flambeaux , d’où arrivoient plusieurs ineonvéniens, comme des maladies à ceux de la suite, des pertes de bagages et des cheutes des gens de cheval. Ximénès se jelta à ses pieds et la supplia à genoux de vouloir au moins aller de jour, puisqu’elle estoit résolue de rendre la cour champestrc; elle demeura constante en sa folie, et luy respondit qu’une femme ayant perdu son mary, qui estoit son soleil, devoit fuir la lumière du soleil du monde et n’aller que de nuict '. Certes, comme l’art d’un sage pilote est

1 Après lu mort de son mari, la malheureuse Jeanne n’existait plus que par sa douleur. A presque toutes les questions qui lui étaient adressées, elle répondait : » Je ne puis plus que prier Dieu pour l’âme de mon mari. »

Voici en quels termes, Cornez, Zurita et Pierre Martyr parlent de la douleur et de la folie de l’infortunée Reine :

a A la ville comme dans l’intérieur de son palais, vêtue d’une large robe de drap noir, la tête presque entièrement voilée d’un grand bonnet noir, les mains cachées sous les manches de sa robe, enveloppée de la tête aux pieds d’un long voile noir, elle passait les jours et les nuits sans se plaindre et sans verser uuc larme. * (Gomkz.)

« Le jour de la Toussaint , elle se rendit à la Chartreuse de Mirafiorcs , et après avoir ouï vêpres et le sermon , ayant fait tirer du cer-

souvent inutile parmi la tempeste et la fureur des vents et des vagues , aussi la prudence et la conduite d’un ministre d’Estat travaillent en vain sur l’esprit des souverains qui sont incapables de bon conseil.

Durant les extravagances de la Reyne Jeanne, Ferdinand revint d’Italie avec Germaine de Foix, sa nouvelle épouse, et faisant chemin par mer, passa à Savonne pour voir le Roy Louys douziesme, oncle de sa femme. 11 avoit pendant son séjour d’Italie obtenu du pape Jules second un chapeau de cardinal pour Ximénès, avec tiltre de cardinal d’Espagne, qualité que Pierre cardinal Friasio, sous Henry troisiesme, et depuis Pierre Gonzalve cardinal Mendosse, sous le mesme Ferdinand, avoient desjà portée. Pour plus grande démonstration de bienveillance , Ferdinand fit porter ce chapeau avec soy : c’estoit l’année mil cinq cens et sept, depuis laquelle, dans la suite de cette histoire, nous appellerons Ximénès du nom de cardinal.

Avec cette dignité, Ximénès eust celle d lnquisi-

rueil le corps de son inari qui n’avait plus figure d’homme, elle le contempla et le toucha sans répandre une larme. » (Zirita.)

* Pendant qu’elle parcourait l’Espagne , suivant un char attelé de quatre chevaux, sur lequel elle avait fait placer le corps du Roi son mari, comme elle allait de Torquemadu à Hornillos, ayant aperçu une abbaye, elle eût envie d’y loger et fit arrêter le convoi ; mais en apprenant que c’était un monastère de filles, elle donna le signal du départ et continua son pèlerinage, tant elle était dominée par la jalousie. »

(Pikrrk Martyr.)

tcurgénéral de Castille; car desjà l’inquisition estoit en grande authorité en Espagne, introduite par Ferdinand et Isabelle, l’année mil quatre cent septante sept, à cause du meslange des Maures avec les Chrestiens et de la superstition de ceux-là si avant enracinée dans le royaume. La rigueur de cette justice ecclésiastique donna de la terreur aux mauvais chrestiens; elle ne les rendit pas meilleurs, mais plus fins et plus hypocrites. Le cardinal Mendosse avoil avant luy le mesme office, et Thomas Torquemata, supérieur du couvent de Sainct-Dominique , à Ségovie, fut le premier qui le posséda.

Ces nouveaux honneurs ne changèrent point les mœurs de Ximénès; l’amour des lettres et l’advancement de la vertu tindrent tousjours la mesme place dans son esprit; il acheva son collège d’Alcala ', le régla sous la forme des bonnes loix , le peupla de professeurs sçavans qui dévoient estre tirés de Paris , de Salamanque, de Valladolid, de Bologne et non d’ailleurs, l’enrichit de grands revenus *, le meubla

1 L'ouverture s’en fit pur une procession solennelle à laquelle assista le Cardinal ; il ordonna qu’on lu renouvelât tous les ans * pour prier * Dieu qu’il bénit scs bonnes intentions, et pour lui offrir les fruits » qui reviendraient de la bonne éducation de la jeunesse. * ( Gômez. )

2 ÎVon-seulement il enrichit le collège d’Alcala de revenus importants, mais il assura même l’avenir des professeurs; il obtint du pape Léon X que l’cglisc collégiale de Saint-Just et du Saint-Pasteur serait annexée à l’Université et que les dix-sept canonicats de celte église appartiendraient à d’anciens professeurs. • J’ai donné à ces bonnes

DU CARDINAL XIMKXKS.

d’une riche bibliothèque, et le rendit si parfait, que François I", Roy de France, passant par là lorsque le sort de la guerre lui fit esprouver que la bonne fortune n’est pas tousjours compagne de la valeur, et voyant cet admirable collège, dit que le cardinal Ximénès avoit achevé à lui seul un dessein digne d’un Roy, tandis que son Université de Paris estoit l’ouvrage de plusieurs Roys '. Charles-Quint, Roy d’Espagne et Empereur, estant un jour dans Alcala et dans l’église du collège pour y ouïr la messe, quitta le tapis et le carreau qu’on luy avoit préparés auprès du grand autel, et alla prendre place au chœur dans les sièges ordinaires où estoient les prestres du collège, la pluspart professeurs publics et tous sçavans hommes, disant qu’il ne vouloit pas perdre la gloire d’avoir esté assis ce jour-là parmi des hommes de grande doctrine, et parmi eux faire nombre dans le chœur. Tels sont les fruicts des travaux que les grands ministres employent pour la vertu et pour le bien public : les siècles à venir révèrent leur nom,

» gens , disait-il , de quoi dîner assez largement , mais il est juste , » afin qu’ils n'aient aucune inquiétude, de leur fournir aussi de quoi » souper. » (Gomkz.)

1 Ximénès avait fait construire dans son college une infirmerie trèsvaste et très-aérée , afin qu’il n'y eût jamais plusieurs malades dans une même chambre. Cette précaution sanitaire lui paraissait si essentielle que, les architectes ayant construit les salles de ce bâtiment trop étroites, il lui donna une autre destination et en fit éle\er nn second dans une exposition et dans des conditions meilleures. (Gombz.J

234 HISTOIRE DU CARDINAL XIMÊNÈS

les plus grands Roys du monde en admirent la gloire, et s’estiment honorez d’estre quelquefois au nombre de ceux qui possèdent les offices de lettres qu’ils ont fondez ; car la vertu est tousjours recognoissante et libérale envers ceux qui augmentent son règne.

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