CA R DIX AL XIMKXKS
Cardinal , comme du corps qui agissoit dans les affaires publiques.
Le premier qui par les armes attaqua le repos public en Espagne fut Pierre Portoearrero , frère du duc d’Ascalon, dont les successeurs sont maintenant les marquis de Villencufve. Cet homme puissant parmi les Portugais qui sont au delà le fleuve Guadiana sollicita les peuples d’Arene, au delà de ce fleuve, de prendre les armes et mit le tumulte et la confusion dans cette province-là. Son dessein estoit d’occuper par la force la Grande Maistrisc de Sainct Jaques , à quoy ayant prétendu et longtemps attendu le grand Gonzalve, la mort avoil fini ses prétentions, ses espérances, sa vie et ses desplaisirs. Portoearrero en avoit depuis obtenu des bulles du Pape pour succéder au Roy Ferdinand, s’il luy survivoit. D’un autre costé, le prince Charles, qui estoit en Flandre, avoit eu des bulles du Pape pour les trois grandes Commanderies d’Espagne. Le Cardinal, aux premières nouvelles des armes de Portoearrero, envoya droit à luy sans marchander des troupes de gens de guerre sous la conduite de Villefanno. Elles redonnèrent le calme à la province et forcèrent ce foible mutin d’estre plus sage à l’advenir; car l’unique remède aux troubles excitez par un particulier sont les forces publiques.
Ce premier nuage dissipé, le Cardinal mène la Cour et le Conseil à Madrid, où il disoil que la liberté
de la Régence seroit plus absolue contre les Grands d'Espagne. Là, il arriva un courrier de Charles portant ses lettres à la Reyne Germaine, au Conseil, aux Grands, par lesquelles il leur promettoit de venir en Espagne l’esté prochain. Cependant il ordonnoit à tous ceux qui luy dévoient obéissance de la rendre toute entière au Cardinal ‘. Il eserivit aussi secrettement au Doyen Adrian de sonder les opinions d’un chascun sur le nouveau tiltre de Roy d’Espagne qu’il avoit prins depuis la mort de Ferdinand , son aycul. Adrian en parla au Cardinal et au Conseil ; tous trouvant eslrange celle nouveauté luy respond iront que par la mort de Ferdinand, Charles n’avoit rien acquis en Espagne ; que la Reyne sa mère y vivoil en unique héritière de ces Royaumes-là; et, escrivant à Charles, ils luy remonslrèrcnt que celte qualité de Roy pourroit troubler l’Eslat et fournir de prétexte aux séditieux de prendre les armes, et dire qu’il n’étoil pas
1 En apprenant la nouvelle «le la mort de son aïeul , Charles , dans son affliction , avait dit hautement s qu'il venait de perdre le
* meilleur père et le meilleur maître qui eût jamais été, au moment i où il allait reeueillir les fruits de son affection, et où il avait le plus ? besoin «le ses conseils ; que si quel<|tic chose pouvait le consoler de ' cette perte irréparable, c’était le choix que Ferdinand avait fait de ' la personne de Ximénès pour gouverner à sa place ; «ju’il avait ■> beaucoup entendu parler de la sagesse et de la probité de ce grand
* homme, mais «pie ce «pii le rendait à ses yeux plus grand encore •* «pie sa réputation même, c’était l’estime «pie son aïeul «\ son lit «le ? mort lui avait témoignée. »
(I*. Martyr. — Saxüüval, H ht. île C/iarles-Quiut.)
I)U CARDINAL XIMÉNÈS
juste do souffrir l’usurpation do la royauté par un autre, tandis que la Reyne légitime estoit en vie. Charles leur respondit qu’il avoit prins la qualité de Roy par les prières du Pape et de l’Empereur, qu’il ne luy seroit pas séant de la quitter , qu’au contraire cela nuiroil à son authorité. Il escrivit au Cardinal d’employer son crédit, non-seulement afin que le nom de Roy luy demeurast, mais aussi afin qu’il fut proclamé Roy par toute l’Espagne.
Le Cardinal y travailla avec soin , convoqua une assemblée de personnes notables du royaume, composée de Prélats, de Grands d’Espagne et de Conseillers d’Estat, où il en fit faire l’ouverture et proposer l’affaire par Laurens Galinde, Conseiller d’Estat, son confident, homme de doctrine et fort éloquent, qui remonslra aux assislans le pitoyable estât de la Reyne Jeanne, aliénée de son esprit et incapable de commander 1 , leur fit voir la nécessité d’avoir un Prince qui remplist au moins de nom ce qu’elle ne pouvoit occuper de faict; que l’authorité estoit l’âme du royaume, et qu’elle ne se trouvant point en la personne de Jeanne, il la falloit chercher en celle de Charles; qu’il n’estoit point nouveau en Espagne que les Infants portassent le nom de Roy du vivant
1 L'incapacité de Jeanne était notoire. La Heine Isabelle avait ellemême avoué et reconnu dans son testament cette incapacité, en disant que Jeanne ne pouvant pas gouverner, elle nommait Ferdinand gouverneur des Espagne» jusqu'à la majorité do Charles. ( (ion kz )
HISTOIH K
de leurs pères cl mères : il en fit voir les exemples aux règnes des Roys Gots , et depuis eux aux autres qui leur ont succédé. A la fin de son discours, tirant de son sein les lettres de ce Prince qui ne demandoit point advis, ains commandoit , il conclue! qu’il falloit plustost congratuler à ce Prince le nom de Roy, qu’il avoit prins, que de le luy refuser.
Les Conseillers d’Eslat et tous les Evêques furent de son advis; les Grands d’Espagne prinrenl l’opinion contraire. Henry, Al mirante, et Frédéric d’AIbe jurèrent en présence de l’assemblée qu’ils ne souffriroient jamais une telle usurpation. Alors le Cardinal se tournant vers eux leur dit d’un visage et d’une voix sévère : « le Roy Charles n’a pas besoin de vos « suffrages pour la qualité qu’il prend; aussi ne vous « ai -je pas assemblez pour les vous demander.
« Comme j’ay tousjours esté porté à vostre bien , de « mesme je l’ay fait pour vous faire mériter la bien- « veillance de nostre Prince. Mais puisque vous » croyez que l’on vous doit ce qui vous a esté offert » de courtoisie, je vous ferai cognoistre que vous » n’estes pas si nécessaires en celte affaire que vous » l’avez creu. » Et, sortant du Conseil, il fit appeller le Gouverneur de Madrid et luy commanda de faire proclamer à son de trompe par tous les carrefours ' de la ville Charles d’Autriche Roy de Castille. Cela fut faict le même jour avec solemnilé. Tolède suivit l’exemple de Madrid , et fit avec réjouissance la
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mesme proclamation sans que les Grands qui csloient sortis des villes osassent rien entreprendre. Tel fut le fruict de la sévérité du Cardinal Car, où l’homine d’Estat void que le discours et la persuasion sont foibles, il doit apporter la sévérité et la force, ministres de son authorité.
Le royaume d’Arragon n’imita point l’exemple de celuy de Castille.
Alphonse d’Arragon, Evcsque de Sarragosse, le gouvernoit alors par le testament du Roy Ferdinand. Les Arragonois, merveilleusement jaloux des loix de de l’Estat, refusèrent le nom de Roy à Charles, tandis que la Reyne sa mère vivoit. Et afin que ce refus fut avec violence , Pierre Giron , fils aisné du comte d’Urenne, print les armes, attaqua le duché de Médina Sidonia, prenant son prétexte sur le droict qu’il
1 Le lendemain le Cardinal - Régent , envoyant aux habitants de Valladolid, de Grenade, et de toutes les autres villes de la Castille, l'ordre de faire la même proclamation , leur écrivait : s que le Prince, » pour des raisons très-convenables , dont il avait fait part nu conseil
* d’Etat avait cru devoir, en prenant possession du Royaume, prendre » le titre de Roi du vivant même de la Reine Mère ; qu’il s’y trouvait en- » gagé par les sollicitations du Pape et celles de l’Kmpereur, son aïeul ;
* qu’il n'avait du reste en vue que le bien public et le soulagement de » sa mère inGrme; qu’ils eussent donc à le reconnaître pour Roi et ù » faire des réjouissances publiques, après avoir invoqué le Saint-Esprit » et imploré le secours de saint Jacques, protecteur de l’Espagne;
* qu’à l’avenir on mît son nom au commencement de tous les actes » publics, après toutefois celui de la Reine, à qui il fallait rendre les » premiers honneurs. » Ces ordres furent ponctuellement exécutés partout. (Gomkz.)
y prélendoit, et assiégea la place de Luzere l , située sur le bord de la mer. Le Cardinal envoya contre luy une armée légère sous la conduite d’Antoine Fonsèque, et avec ce chef un Intendant de la justice pour punir les rebelles par la hache et le licol. Fonsèque alla droict à Luzere, fit lever le siège et mit les séditieux en fuite 2 , d’où ils revindrenl quelque temps après et augmentèrent les troubles que Mendosse duc de l’Infantado, faisoit de son costé.
Celuy-cy gardant en soi-mesme le souvenir de l’offense que le Cardinal luy avoit faicte, disoit-il, de rompre le mariage de sa niepce avec son nepveu, déclam oit contre luy et de parollc et d’escrit. Il publioit par ses manifestes que la Noblesse d’Espagne esloit opprimée par le Cardinal qu’il appelloit moine défroqué, et disoit que les Grands d’Espagne avoienl lousjours defTendu la couronne, et partant qu’il esloit bien plus raisonnable que le Cardinal obéist aux
1 Sun-Lucar.
- Pedro Giron, après avoir sollicité et obtenu snjjrâcc de Ximcnès, n’en resta pas moins son ennemi. Il mit tous ses soins à trouver l’occasion de l’attaquer encore. Etant venu ù Madrid, où il passa quelques jours dans l'espoir que le Récent le ferait appeler au palais , ou lui intimerait l’ordre de s'éloigner, il fut piqué de ne pouvoir attirer l’attention de Ximénès. Pour le forcer à s’occuper de lui, il lui fit dire qu'il était arriré à Madrid pour y ruir seulement ses amis et s‘en retourner. Le Cardinal, qui n’avait que du mépris pour lui, se contenta de répondre : il est le bienvenu, et, s'il s'en retourne , je lui souhaite un bon voyage. Ce dédain poussa Pedro Giron à susciter de nouveaux ennemis au Récent, qui, heureusement pour l'Espagne, sut briser toutes les haines armées contre lui et contre l'Ktat. (Goukz. I
DU CA RDI \ AL XIMKXKS.
Grands, comme aux protecteurs de l' Estât , que non pas les Grands à un homme comme luy, qui n’avoit rien de relevé que les qualité/, que la fortune aveugle de la Cour luy avoit données, et ne sçavoit autre chose que les sévérités et les bigearreries que les moines apprennent dans le cloistre quand ils se persécutent les uns les autres.
Le Cardinal, qui esloit excellemment judicieux, mesprisoit telles rodomontades ; il sçavoit que la colère qui n’a point de forces est un vent qui passe sans nuire à personne; que les Grands d’Espagne, par la vanité et le luxe de leur condition, despendoient jusques au dernier maravidis de leur revenu; de sorte qu’il ne leur restoit autre chose que les cris et la voix , foible soustien de leur fougue : ce qui n’estoit pas ainsi de luy qui pouvoit du revenu de ses bénéfices défrayer une armée. Ainsi , les laissant debatre à la perche , leur donna loisir de recognoistre leur faute, leur foiblesse, son authorité et sa puissance, et de revenir à eux pour se ranger d’eux mesmes «à leur devoir : ce qu’ils firent presque tous et entre autres le Duc de l’Infantado, lequel, après tant de saillies, escrivit au Cardinal les tesmoignages de son affection et de son obeyssance 1 : car
1 Si pour dissoudre celle ligue menaçante le Cardinal dédaigna d’employer la force des armes, il eut cependant recours à la menace. 11 donna même en cette occasion une preuve de fermeté que l'histoire nous a transmise comme un trait caractéristique, lin jour les mécontents osèrent venir lui demander de quel droit il prétendait les gou-
DU CARDINAL XI MENES
nasseni pleine authorité sur le Conseil, sur les sièges de justice, sur les gouverneurs des villes et sur les receveurs et thrésoriers des finances, donnant pour instruction à Diego de dire que ce n’estoit point assez que le nouveau Roy le luy eust accordé par ses lettres missives et en eust escrit au Sénat : ce qu’il faisoit pour oster tout prétexte aux Grands d’esmouvoir les peuples contre luy en leur faisant entendre que ses actions n’estoient point approuvées du Prince. Car, comme il eust mis trente mille hommes sur pieds de la milice des bourgs et des villes, à qui il ne donnoit autre solde que les immunitez , ces mesmes Grands d’Espagne publièrent qu’il alloit par ses violences à la subversion de l’Estat ; qu’il armoit les peuples contre eux afin de les deslruire et ruiner aussi les peuples; que son ambition desréglée le portoit à faire le Capitaine, quoyqu’il n’eust jamais porté ny manié d’autres armes que le bréviaire et le froc. De sorte que lorsque le Cardinal eust envoyé Tapie de Ségovie à Valladolid pour y faire la mcsme levée de gens de milice, les habitans soulevés par Henry, Almirante, et quelques autres, coururent aux armes, emprisonnèrent Tapie, fortifièrent leur ville, roulèrent les canons sur les rempars et crièrent par les rues : « c’est contre Ximénès, le tyran du peuple. » Les bourgs voisins de Valladolid se portèrent à la mcsme fureur, laquelle passant outre, comme un feu qui gaigne pais dans l’cslendue d’une espaisse fo-
11IST0I RK
rest, attira dans la mesme révolte les villes de Burgos, de Léon et beaucoup d’autres.
Le Cardinal jugea que les remèdes de la force aigriraient le mal; qu’il valloit mieux remettre ces mutins dans leur devoir par la voye de la douceur. 11 escrivit donc à ceux de VaUadolid 1 , qui avoient commencé le désordre, « que son intention n’avoit pas esté d’en- « fraindre leurs privilèges ; que s’ils en avoient aucuns » qui les exemptassent de la milice, ils les fissent voir » au conseil du Boy, où il les protégerait de son pos- « sihle. » La raison et la douceur irritent quelques fois les peuples et les rendent insolens : ceux de Valladolid respondirent au Cardinal avec arrogance « qu’ils « n’a voient que faire de luy ny du Conseil pour la Con- » servation de leurs privilèges qu’ils sçauroient bien » maintenir par les armes contre sa manifeste lyran- » nie. «Ce langage venoit sans doute des Grands par la bouche du peuple ; aussi envoyèrent-ils en Flandre une célèbre ambassade contre le Cardinal pour faire voir à Charles le péril auquel cet homme mettoit l’Estat d’Espagne.
Le Cardinal , qui estoit prudent et courageux , qualitcz qui ont fait réussir toutes ses entreprinses , envoya aussi en Flandre; et, par la négociation de don Diego Lopez, homme de sens et diligent, prévint Charles et luy fil voir que les révoltes d’Espagne
1 Les révoltés do Burins, do Leon et de Médina dcl Gnmpo, reçurent do semblables lettres du Cardinal. ( Sandoval.)
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estaient des effects de l’envie et de la malice des Grands. Outre cela, il ordonna au inesme Diego de presser la confirmation qu’il demandoit, et qu’il déclarast que, si on ne la luy envoyoit, il quitteroit la conduite des affaires et s’en iroit dans Tolède jouir du repos qui ne se trouve point à la Cour.
Cette milice fut quelque temps interrompue pour bannir les séditions d’Espagne ; mais comme elle avoit esté sagement instituée par le Cardinal et estoit fort nécessaire au royaume, Philippe second, prince judicieux, la restablit longtemps après le déceds de Ximénès, en l’année mil cinq cens soixante et cinq; car aguerrir les peuples, c’est fortifier l’Estat. De là, on void que les prudens conseils du ministre qui va au bien public durent, et que le temps, père de la vérité, dissipant les mensonges de ses envieux, leur donne ce glorieux advantage qu’ils servent, inesme après sa mort, de loy pour la bonne conduite.
Les affaires de la marine ne demandoient pas moins les soins du Cardinal que les autres de l’Espagne. La mort de Ferdinand, la maladie de la Reyne Jeanne et l’absence et la minorité de Charles avoicnl donné sujet au désordre de les ruiner. Le Cardinal les restablit à Séville, remit le nombre des vaisseaux de guerre qu’il falloit pour la garde de la cosle et pour les courses contre les pyrates, les arma d’hommes et de canons, les munit de poudres, de boulets et de vivres.
Diego Colomb, Admirai, fils de ce grand Christophle Colomb qui a remply le nouveau monde de la réputation d’Espagne et l’Espagne des thrésors du nouveau monde, s’adressa alors au Cardinal, comme au Régent du royaume , le suppliant de faire passer sa compassion et sa justice dans les isles de l’Océan qui dépendent d’Espagne, où l’on commcttoit des cruautcz inhumaines; que les Espagnols impitoyables y Iraietoienl mal les insulaires , et pis que des mulets ou des asnes, s’en servant à porter la somme et à des travaux intolérables 1 ; que ces pauvres insulaires estoient hommes et portoient sur le front l’image de Dieu aussi bien que les Espagnols; que s’ils estoient grossiers et plus rudes qu’eux, ils estoient aussi meilleurs. Le Cardinal y envoya des juges de qui il cognoissoit la probité et la suffisance % pour vuider les différends que l’avarice et la fureur avoient semez dans les isles; et, quant au soulagement des misérables insulaires que les Espagnols tuoient tous les jours au travail de faire le sucre, il fit une despesche à Charles pour en ordonner à sa volonté.
1 La plupart des historiens espagnols. Alvarez Gomez entre autres, racontent avec d’horribles détails les mauvais traitements et les cruautés que les conquérants espagnols faisaient subir à ces malheureux insulaires.
2 Cette mission fut confiée A Louis de Figucroa , A Alphonse de Saint-Jean et A Bernardin Manzaredo , tous trois religieux de l'Ordre de Saint-Jérôme , et recommandables par leur piété et leur habileté dans les affaires. Il leur adjoignit un habile jurisconsulte nommé Alphonse Suaz. (Comkz)