CHAPITRE CINQUIÈME
Lt flotte met à la ¥oile. — Elle aborde à Men-al-Kibir. — Prise d'Oran. — Pierre de Navarre méconnatt Taotorité da Cardinal et Footrage. — Ingratitude do Roi Ferdinand. — Vianelli. — Pierre de Navarre. — Don Arias. — Réputation militaire du Cardinal.
L'armée partit du port de Cartbagèoe le quinziesme de may, avec quatre-vingts navires, dix galères, et grand nombre d'autres moindres vaisseaux. Elle estoit composée de dix mille hommes de pied et de quatre mille chevaux '. La nuict du jour de l'Ascension, elle aborda l'Afrique seurement et heureusement.
A la descente, le Cardinal estoit vestu de long de l'habit de son ordre, ayant devant soy une croix d'argent portée par un cordelier de la taille presque d'un géant ^, monté sur une jument blanche, l'espée au costé, ceinte par-dessus sa robbe; les autres reli-
^ A ce nominre, Eugène de Roblès ajoute huit cents volontaires qui avaient demandé à suivre le Cardinal.
2 Cette croix était remarquable non>senlement parce qu'elle indiquait la dignité archiépiscopale de la première Eglise d'Espagne, mais encore parce qu'elle avait été plantée sur TAIlhambra, lors de la prise de Grenade.
Le Cordelier qoi la portait se nommait frère Femand.
(Mabiawa.)
i5V HISTOIRE
gieux qui nccompagnoîeni le Cardinal esloient vestos de leurs habits longs et armei de mesme : avec cette suite il se relira à la forteresse de Uers-al-Cabir pour se reposer. Ed mesme temps on loj Tint dire que Pierre de Navarre, ajant fait descendre rinCunterie, laissoit la cavalerie dans les vaisseanx, parce, disoit-il, qnVlle estoit inutile dans cette cosie bordée de collines et de rocbers. Le Cardinal sortit de la forteresse, descendit au port, et fit mettre à terre toute la cavalerie : ce qui fut d^uis le salut de Farmée; car« en divers combats contre les lianres, la cavalerie soustînt Tinfanterie et empescba qn^elle ne fut deffùcle. L'armée fut rangée en quatre bataillon:^ Le Cardinal commanda que cfaa$cun repeot pour mieux conibatlre« et « parce que c'esloit un veodredj et que la pro\ision des vivres consislott en pain» lard et chair sallee« il les dispenisa de Fabstinence du jour, et leur permit d^en manger. Après avoir repeo, il les exhorta à cooilviltre niliomment pour le service de IKeu et de leur Koj.
Cela estant £ut « les principanx des troupes le vindrent supplier de se retirer dii^ b torteresse à canse de la toîiJesse de $on i::?e : on Vj cooduisiL D se retira dias une chjpelle di^rte de Saînt-lGdiel, oà là. par ses prières à Diea ^ il ciMabatUMt rmitre les
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Maures, ne pouvant combattre de ses mains en l'âge de soixante et dix ans.
Ces infidelles, qui avoient veu venir l'armée, s'estoient préparez à la combattre ; et, pour le faire avec advantage, ils avoient occupé une colline par où elle devoit monter nécessairement pour attaquer Oran. Pierre de Navarre, voyant ce poste prins, estoit en doute de ce qu'il devoit faire ; il alla trouver le Cardinal et luy en demanda son ad vis. Le Cardinal, après l'avoir ouy, luy respondit ces brièves paroles : a Com- » battez. Dieu sera vostre chef! n Avec cette responce, il s'en retourna et fit attaquer la colline où d'abord il ne fit autre chose que de perdre des hommes et des plus vaillans. Les Maures en tuèrent assez bon nombre, coupèrent les testes à la pluspart et les traînèrent en triomphe par les rues d'Oran , où les femmes et les enfans, qui ne combattent le plus souvent que contre les morts, dansoient et chantoient après en signe de joye. Luys Contreras, Capitaine, fut de ceux que les Maures tuèrent; il estoit borgne,
votre héritage à des bariiares qui vous méconnaissent Assistei-Dous, puisque nous ne mettons notre confiance qa*en vous , et qne nous n'adorons que vous. Quoique nous n'ayons qu'une pensée : propager votre foi et faire honorer votre saint nom, nous ne pouvons rien si vous ne nous prêtez la force de votre bras tout-puissant Que peut la faiblesse humaine sans votre secours? Faites savoir à ceux qui vous baissent qne vous êtes avec nous , et ils seront confondus. Envoyez votre secours d'en haut; brisez et dispersez vos ennemis, afin qu'ils sachent que vous seul êtes notre Dieu , et que vous combattez avec nous ! t
el comme on trainoit sa teste dans Oran , quelques vieilles femmes qui se disoient devineresses, dont il y a grand nombre parmy les Maures, ayant envisagé la face de cette teste qui avoit été borgne, s'escrièrcnt : u Mauvais augure I nostre ville est proche de sa )7 ruine. » Le peuple, insolent et insensé en telles rencontres , ne resta pas de la traîner par les rues , disant que c'estoit la teste de TAlfaqui des chrestiens; ils vouloient dire du Cardinal, qu'ils sça voient estre Général de l'armée. Us la traînèrent mesme jusques à la prison des chrestiens qui furent faicts esclaves lorsque Diego Fernandez print la forteresse de Mersal-Cabir.
Cependant le combat continuoit à la colline, d'où enfin les Espagnols chassèrent les Maures ; et , les ayans enfermez au milieu d'eux par quelques troupes à qui Navarre avoit faict gaigner le devant, lorsqu'ils prenoient la fuite vers la ville, ils les passèrent presque tous au fil de l'espée. De là les chrestiens vont jusques au pied du mur ; Sosa , capitaine de la compagnie du Cardinal, y monta le premier, y planta l'enseigne de son maistre ' et cria victoire. A son exemple, les autres en firent de mesme. Quelques soldats estans descendus dans la ville en ouvrirent les portes, par où l'armée entra et passa au fil de l'espée tout ce qu'elle rencontra. Les mosquées furent remplies de
^ Sur cet étendard on voyait d*nn côté un crucifix et de l'autre lei armes de Cisnéros. (Zurita.)
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carnage y plusieurs Maures s'y estoient retirez ; les rues, pavées de corps morts, ruisseloient de sang humain; les vainqueurs tuoient tout sans pitié d'âge ni de sexe ^ Un exemple pourtant força leur cruauté à faire place à la compassion : c'estoit mi petit enfant de laict, lequel estant emmi la rue auprès de sa mère morte , se jouoit à la mamelle et taschoit avec ses doigts et avec sa bouche d'en prendre le bout pour teter. La pitié fit là ferme , et l'innocence arresta la fureur ; le soldat qui poursuivoit la tuerie cessa d'espendre le sang, et s'arresta à contempler quelle est la créature dans sa misère, quand elle ne la cognoit point , car ce nouveau orphelin rioit à sa mère massacrée. Deux jours après, cet enfant fut vendu parmi les esclaves , heureux de ne cognoistre point la servitude , et achepté par George Baracald , secrétaire du Cardinal, qui le fit porter en Espagne, où n'ayant jamais connu sa calamité, fut sans douleur de la perte de sa patrie et du massacre de ses parens ; car c'est due espèce de félicité aux misérables quand ils le sont dans le berceau.
Les Espagnols ainsi maistres de la ville d'Oran , Navarre en donna ad vis au Cardinal ^, qui passa la
^ Quatre mille Maures furent massacrés, huit mille fureot faits prisonniers. Le butin fut évalué à cinq cent mille écus d'or. Tous les soldats s'enrichirent; et Eugène de Roblès rapporte qu'un officier eut pour sa part à lui seul dix mille ducats.
^ Ce fut Villaroel que Navarre chargea de porter au Cardinal la nouvelle de la victoire. (J. Prias.)
nuict sans dormir, et remploya à chanter des hymnes et des louanges à Dieu pour actions de grades d'une victoire si importante.
Le lendemain, il monta sur les galères et alla par mer à Oran , pour esviter la colline qui est du costé de la terre. Là, on le receut en triomphe ; la pluspart de Tarmée luy alla au-devant, et le saluant à cris de joye, le proclama dompteur des barbares K Les clefs de la ville luy furent présentées ; il les envoya à son collège d'Alcala, avec quelques estendars et quelques armes des Turcs. Tout le butin fut porté à ses pieds : Navarre Tavoit fait soigneusement serrer , comme le Cardinal luy avoit ordonné. Une partie fut destinée pour ayder aux frais de Farmée; quelques pièces rares et de prix furent envoyées au Roy Ferdinand ; le reste fut distribué aux capitaines et aux soldats, chacun selon sa valeur et son mérite. De tout ce butin lé Cardinal print pour soy ce qui est aux âmes généreuses plus doux en telles actions , le plaisir de le donner aux autres.
Après cela, le Cardinal fit purger la ville et porter
^ Les soldats escortaient Ximénès en criant : c C'est vous , c'est vous 9 qui avez vaincu ces barbares ! i tandis que le Cardinal ne cessait de répéter ces paroles de David : « Ce nest pas à nous, Seigneur, ce « n'est pas à nous , c'est à votre saint nom qu'il en faut donner la » gloire. 1 II se rendit directement à la forteresse, dont le gouverneur ne voulait se rendre qu'à lui seul ; il reçut de ses mains les clefs de la place et celles des cachots souterrains. Dans ces cachots gémissaient trois cents prisonniers chrétiens, qu'il voulut mettre lui-même en liberté. (Gomez.)
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dehors tout ce qu'il y avoit d'infection des corps morts ; et en mémoire de la prinse , il y fonda un hospital , et ordonna dans l'église qu'il y fit bastir un service annuel et perpétuel le quinziesme jour de niay, auquel on prierait Dieu pour luy, donnant pour cela trente mille escus du sien.
Alvarez Gomez, qui a le plus escrit des actions du Cardinal qu'aucun autre qui soit venu en mes mains , remarque qu'il avoit intelligence dans Oran avant que partir d'Espagne, avec Acmat Acanixe, qui éstoit le premier homme de la ville, et avec Catorre, juifs '. Ceux-ci persuadèrent au peuple de ne laisser point entrer le secours que le Roy de Tremesen leur avoit envoyé pour soutenir le siège , « parce qu'avec ce î> secours, disoient-ils, ilprendroit luy-mesme vostre » ville ; V et lorsque les Espagnols furent dedans , ces deux hommes firent perdre les clefs d'une porte par où le peuple se pouvoit sauver et esviter le massacre. Les maisons de ces deux hommes furent exemptes du pillage et leurs personnes de violence ; ils passèrent depuis en Espagne , où ils ont toujours
' Alonso Martos et Martin Argoto, Capitaines espagnols, qui avaient été faits prisonniers par les Maures lors de la prise de Mers-aUKibir, furent confiés à la garde d'un des principaux de la ville, nommé Hamet Acanix, qu ils finirent par gagner. C'est ce Hamet Acanix qui , dit-on , pendant que Navarre délibérait s'il livrerait le combat après le débarquement , avait fait parvenir au Cardinal un avis secret , pour le prévenir qu un secours important envoyé par le roi de Tlemcem pouvait arriver aux Maures d'un moment à l'autre.
(Prias, de Bello Oran.)
vescu avec pension du Roy jusques à la fin de leur vie. Néantmoins, le mesme Gomez et la pluspart des historiens espagnols ne laissent point d'eserire que l'arrivée de l'armée, le siège et la prinse de la ville furent miraculeux, qu'une croix leur apparut à la descente en terre , que le soleil s'arresta plus de quatre heures pour esclairer le combat et qu'il prolongea le jour d'autant de temps.
Ceux de Tremesen rendirent la prinse d'Oran funeste aux chrestiens et aux juifs qui trafiquoient dans leur ville, car en ayant eu les nouvelles, ils les mirent tous à mort.
L'Espagne, de l'autre costé de la mer, en célébroit la joye ; le Cardinal en avoit envoyé l'advis au Roy par Fernand de Vera, fils de Diego, maistre de l'artillerie en cette guerre , qui avoit demandé ce voyage pour son fils. Mais comme Fernand estoit jeune et peu soucieux, il ne fit pas grande diligence; le sommeil et le jeu luy retenoient les meilleures parties du temps. Cela donna sujet à un soldat, désireux de profiter en ce voyage , de le suivre secret tement en chemin ; et comme il cognoissoit la mollesse de ses mœurs, à la première journée en terre, il luy desroba les lettres au Roy, passa outre , fit diligence et arriva à la cour avant que Fernand fut à mi-chemin, où il receut du Roy les dons qui se font aux courriers de nouvelles si heureuses. L'exemple de la négligence de Vera confirma le Cardinal en la résolution qu'il
avoit faicte, lorsque l'Œthiopien le déçeut à Grenade, de n'envoyer jamais courrier pour affaire importante qui ne fut homme de jugement et de mérite ; car un homme qui a ces qualitez, par l'adresse de son esprit advance , aux lieux où Ton l'envoyé , et la gloire du prince et la réputation du ministre.
Si le Cardinal eust des traverses au commencement de cette guerre, il n'en eust pas moins à la fin ; car si la 'fortune tasche d'empescher les actions de la vertu , l'envie s'efforce d'en obscurcir la gloire quand elles sont faictes. Pierre de Navarre avoit esté par le Cardinal eslevé à la charge de lieutenant de l'armée, et ce qu'il y acquit d'aulhorité et d'honneur il le tenoit de sa main ; mais peu recognoissant de ces bienfaicts, il les employa contre sa personne. Un soldat avoit tué un domestique de la maison du Cardinal, qui commanda que la justice en fut faicte. Navarre non-seulement l'empescha, mais d'advantage soustint le criminel et s'emportant jusques-là, parla à son généralissime et bienfaicteur avec une telle arrogance : (( S'il y a du désordre et de l'insolence parmy )) les soldats, vous seul en estes la cause ; ils n'ont » jamais à la guerre recogneu deux maistres. Si ^' j'estois seul dans le commandement , je me promets w de subjuguer toute l'Afrique en peu de mois. Re- " tournez, si bon vous semble, en Espagne faire vostre ?' charge de Prélat, et sachez que doresnavant vous " ne serez plus considérable icy que comme personne
» privée ) ces armes sont les armes du Roy et non les n vostres. Je sçay bien que le Roy vous a donné le » pouvoir de généralissime, mais c'estoit pour le n siège d'Oran ; vostre pouvoir est fini avec ce mesme » siège. Je ferai par toute Farmée proclamer à son » de trompe le nom du Roy sans le vostre : » ce quUI fit le mesme jour. A cette boutade d^un ingrat et audacieux le Cardinal ne respondit aucune parole ; car alléguer des raisons à la rage , c'est l'irriter. Moins encores s'estonna-t-il de cette insolente proclamation qui destruisoit son authorité et anéantissoit sa charge. Mais, quelques jours après, il fist appeler Navarre, et, avec la générosité et la gravité qui luy estoient naturelles, luy donna Tordre et luy commanda ce qu'il devoit faire. Celuy-cy obéit, et s'estant recogneu, luy fit des excuses et se réconcilia avec luy; le Cardinal l'embrassa, le loua publiquement et dit qu'il méritoit dignement le nom de Capitaine. Mais quand il fut arrivé en Espagne , il descrivit ses humeurs et ses saillies au Roy Ferdinand , luy conseilla de ne luy donner point le gouvernement d'Oran ni aucune authorité aux affaires d'Afrique ; que sa nature farouche n'estoit nullement propre à tel employ ; bien luy pouvoit-il donner le commandement de l'armée; qu'il l'avoit recogneu homme vaillant et d'entreprinse.
Or, pendant cela, le Cardinal avoit commandé aux gardes du port d'Afrique de lui apporter toutes les
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lettres qui viendroient d'Espagne àquiconque qu'elles s'adressassent. Il arrive un paquet pour Navarre, on l'apporte au Cardinal ; il l'ouvre et void que le Roy escrivant à celuy-là luy commandoit que si la présence du Cardinal estoit nécessaire en Afrique, il l'y retint tant qu'il pourroit et le dissuadast de re* passer la mer. Le Cardinal, qui estoit fort mélancolique, tempérament naturel à tous les grands esprits , et partant soupçonneux , se va imaginer que le Roy avoit escrit cela pour sa ruine, et que le jugeant, à cause de son âge, trop foible pour les travaux de la guerre , il croyoit qu'il s'y consumeroit et qu'il y mourroit bientost '. Cela luy fit hasCer son retour. Sur la fin du mois de may ^,
< La lettre de Ferdinand à IVavarre était bien de nature à soulever Tindignation du Cardinal. Qu*on en juge par ce passage, cite par Zurita : t Empêchez , écrivait le Roi au Commandant de Tannée 1 d'Afrique, empêchez le bonhomme de repasser sitôt en Espagne. 11 « faut user et sa personne et son argent autant qu'on pourra. Amu- « sez-le, si vous pouvez, dans Oran, et songez à quelque nouvelle « entreprise. >
2 Le 23 mai 1509. — Il rentra triomphant en Espagne. Le peuple de toutes les villes courait à sa rencontre et saluait son passage par des cris de victoire et d*admiration. Deux des principaux docteurs de l'université d'Alcala allèrent en députation au-devant de lui. Hernand de Balbao, l'un d'eux, lui ayant dit : « La pâleur de votre visage, « Monseigneur, marque bien les fatigues que vous avez eues, et après « la conquête que Votre Seigneurie vient de faire , elle a raison de s venir se reposer à l'ombre de ses lauriers , > le Cardinal lui répliqua aussitôt : c Vous ne connaissez pas, Hernand, la vigueur et le t courage que Dieu m'a donnes ; si la Providence eût permis que > j'eusse eu une armée Gdèle , tout sec et tout pâle que vous me voyez ,
il remonta sur mer et arriva à Carthagène '
La première action qu'il fit estant arrivé en Espagne, fut d'exécuter luy-mesme un article de son testament, par lequel il ordonnoit que si la guerre d'Afrique avoit apporté quelque dommage aux villages du diocèse de Tolède, à cause du grand nombre de paysans qu'il avoit emmenés en la mesme guerre, il vouloit que ce dommage fût réparé de son bien ; luy-mesme le fit aux lieux qu'il jugea estre nécessaire : car l'homme sage ne doit pas laisser après sa mort le bien qu'il peut faire durant sa vie.
L'arrivée du Cardinal à la cour fut la continuation de ses bons conseils pour l'advancement de l'Estat. Il proposa au Roy Ferdinand de changer le séjour des Chevaliers de Santiago du monastère de Volsan en Espagne , en la ville d'Oran en Afrique , et que là, pour mériter les commanderies, ils serviroient vingt ans sans en partir; qu'après ce temps-là ils arriveroient aux commanderies par ordre d'ancienneté et de service, a Cela, disoit-il, fortifiera votre milice en » Afrique, et par un grand nombre de gentilshom- )7 mes, qui sont d'ordinaire plus vaillants que les
t j'aurais été, dans la conjoncture présente, planter la croix de J.-C. I dans les principales villes d'Afrique. • (Pierrb Martyr.)
' Il ne voulut point passer à Valladolid , où se trouvait la cour, de peur, disait-il, d*être accablé de ces civilités frivoles qui plaisent aux gens oisifs , mais qui sont à charge à ceux qui n'ont point de temps à perdre , ou qui par leur âge et par leur profession doivent être sérieux et graves. (Gobiez.)
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)) autres soldats, la rendra redoutable. » Le Roy, qui craignoit de perdre le pouvoir de donner telles commanderies à qui bon luy sembleroit, ne suivit point ce conseil , qui luy eust esté utile.
L'année suivante , au commencement de janvier, l'armée que le Cardinal avoit menée en Afrique y continua ses progrez ; Pierre de Navarre print la ville de Bugie , et sur la fin de juillet en suivant , celle de Tripoli. Mais cet homme, retombant au vice d'ingratitude contre le Cardinal , deschira avec Vianelli , qui suivoit sa passion, le nom et la réputation de celuy qui les avoit avancez aux premières charges de la guerre. Mais comme les grands hommes prospèrent par leur générosité , aussi les ingrats périssent par leur ingratitude : Vianelli, ayant maltraicté un enseigne en Afrique, fust par luy livré aux Maures, qui le poignardèrent comme il dormoit; Pierre de Navarre ayant, quelque temps après, changé de parti par les changements de fortune et prins celuy des François, fust aux guerres d'Italie fait prisonnier par les Espagnols où les desplaisirs et les misères de sa prison le portèrent à tel désespoir, disent les Espagnols, qu'il entreprint sur sa vie, et la finissant par ses mains creut finir ses misères. Telle et si calamiteuse fust la fin de ces deux hommes signalez envieux et ennemis de la gloire du Cardinal leur bienfacteur.
Pierre Arias j vaillant capitaine qui avoit, en la
mesme guerre d'Afrique , fait de belles actions ^ , est louable pour avoir tousjours tesraoigné au Cardinal, qui l'avoit employé, la recognoissance qu'il luy devoit ; cela le rendit recommandable dans la cour où il obtint la charge de Général de Farmée navale aux Indes occidentales, contre les sauvages cannibales qui mangent les hommes. Là, il se rendit remarquable par la familiarité qu'il eust avec la mort. Il fust atteint d'une maladie incurable qui le minoit sensiblement; comme il se veid hors d'espoir de guérir , il fit creuser sa sépulture dans une église où il alloit tous les jours ouïr la messe : après l'avoir ouye, il descendoit dans son tombeau, s'estendoit de son long, faisant de son vivant luy-mesme ses funérailles. Gomme il estoit dans cette posture , le prestre venoit l'aspergez à la main sur cette fosse , lui jettoit de l'eau bénite et chantoit sur luy un libéra, sans qu'il en eust besoin. Gela faict, il résuscitoit avant la mort, sortoit de sa tombe, et reprenoit le chemin de son logis. Sa femme et ses amis, doutans que cette action ne fust plustost de mélancolie que de vertu, taschoient de l'en destourner, quand il leur fist cette response : a Je le fais " pour m'accoustumer peu à peu à une habitation où
^ Ce Pierre Arias, surnommé le Jottieur, monta un des premiers sur les remparts de Bougie, lors de la prise de celte ville en 1511; son drapeau y flotta le premier : et lorsque les Maures essayèrent de reprendre cette ville , Arias , chargé de la défense de l'un des forts , y soutint, avec six soldats qui lui restaient, un assaut de plus de trois heures. (Gomez.)
n je dois estre longtemps ; y* quoyque aux morts il ne faille pas d'accoustumance : mais telle estoit la méditation de la mort de ce brave capitaine Arias, laquelle n'ayant jamais faict à la guerre oii il la voyoit souvent y il la pratiquoit dans la paix avec toutes ses parties et ses circonstances; car l'homme pense mieux à sa fin dans le repos et le calme de l'esprit que dans le trouble des affaires ou des passions qui l'occupent.
L'envie qui attaqua le Cardinal au commencement et au progrez de la guerre d'Afrique , n'empescha point qu'avec la gloire d'y avoir planté la croix et porté les bornes de l'Espagne au delà de la mer , il n'acquît la réputation d'estre Capitaine digne de commander aux armées , généreux en ses entreprinses , prudent en sa conduite, hardy à l'exécution. L'ordre, qui est l'âme de la guerre aussi bien que des autres choses du monde, a esté sagement establi et soigneusement gardé tandis qu'il a commandé ; en telle sorte que les vieux soldats espagnols ont , longtemps après sa mort, rendu ce tesmoignage de sa conduite à la guerre : que jamais les capitaines et les soldats n'ont esté en plus grande estime et honneur, ny les monstres mieux payées que de son temps. Ce n'est point sans admiration qu'un homme nourri dans un cloistre, qui n'avoit jamais fait profession des armes , occupé jusques en Tâge de soixante et dix ans aux fonctions ecclésiastiques^ se soit rendu en un moment capable
de commander à une armée. Le mesme s'esUil rencontré dans les siècles qui l'ont devancé, que tel qui est parti de sa république sans estre soldat , avant que d'achever son voyage, est devenu capitaine en chemin. Certes, les ministres d'Estat qui sont douez d'une noble vivacité d'esprit et d'un solide jugement, apprennent facilement dans l'exercice le mestier de capitaine. Le Cardinal y réussit si promptement et si heureusement que s'il eust vescu dans les grandes républiques qui ont triomphé des meilleures parties du monde , elles eussent adjousté à son nom de Ximenés le surnom d'Africain.