CHAPITRE SIXIEME
Le Cardinal exige du Roi Ferdinand le remboursement des somme.s qu'il avait avancées pour subvenir aux frais de l'expédition d'Afrique.
— Contestations qui naissent de cette demande. — Le Cardinal obtient justice. — Louis-Guillaume dispute l'église d'Oran à Ximénès.
— François Ruys. — Ximénès s'occupe des intérêts de sa famille.
— Défaite des Espagnols à l'île de Gelves. — Armement destiné à venger cet échec. — Le pape Jules II implore le secours de Ferdinand contre le Roi de France. — Dévouement de Ximénès à la cause du souverain pontife.
Aux premiers desseins de la guerre d'Afrique y le Cardinal avoit fourni au Roy Ferdinand l'argent pour les frais de cette guerre , à condition qu'il en seroit remboursé, ou qu'au cas qu'Oran fust prise le Roy la céderoit aux Archevesques de Tolède, s'il n'aymoit mieux payer l'argent fourni. Le voyage d'Afrique estant fait généreusement et les Espagnols estans maistres d'Oran, le Cardinal redemanda les sommes qu'il avoit advancées. Cela donna sujet à ses ennemis d'attaquer de nouveau et sa réputation et sa probité. Les Grands d'Espagne qui avoient voulu semer le trouble dans l'Estat après la mort d'Isabelle et oster à Ferdinand l'administration de la Castille, virent leurs desseins avortez par les conseils du Cardinal, et eux-mesmes réduicts dans leurs maisons avec aussi
peu d'authorité que les moindres bourgeois de Madrid; ils voyent maintenant une occasion pour se venger du Cardinal, le mettre hors de la cour et oster après plus facilement l'administration à Ferdinand ; ils la prennent comme elle se présente y et remonstrent à Ferdinand : a Que Tavarice du Cardinal estoit y^ insatiable de redemander les advances qu'il avoit yy faites en cette guerre, après les grands gains qu'il )> avoit eus dans Oran par les plus riches parties du » butin, qu'à cet effect il avoit faict réserver; que » les grands guerriers qui avoient respandu leur » sang dans les combats , ne revenoient point de la w guerre avec plus de félicité que d'estre chargez de n gloire et de butin ; encore , les plus généreux se yy contentoient de la gloire et mesprisoient le butin >' qu'ils laissoient aux soldats ; que le Cardinal qui » n'avoit rendu autre combat que de dire son bré- )) viaire dans la chapelle de Sainct-Michel à la forten resse de Mers-al-Cabir, tandis que les autres rece- » voient des playes et respandoient leur sang, ne se r> contentoit point d'avoir eu la gloire de cette guerre » et le butin d'Oran , qu'encores il vouloit«espuiser » les coffres du Roy sous le prétexte de quelque » prest. » Enfin, ils soutiennent que Ferdinand n'estoit point obligé au payement que le Cardinal demandoit.
Le Roy, qui ne désiroit point espuiser son thrésor (quel prince l'a jamais désiré?), creut les discours des
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Grands : les monarques croient facilement ce qu'ils désirent. Les officiers du Roy disoient presque les mesmes raisons. Le Cardinal, qui ne s'estonna jamais des traverses ny des troubles de la cour, se défend généreusement, allègue les services qu'il avoit rendus en cette guerre ; a qu'outre l'argent fourni » pour lever l'armée, il l'avoit conduite sur les lieux, Ti y avoit establi l'ordre , empesché les pilleries que » les Capitaines font aux monstres, dont souvent est y> arrivée la perte de plusieurs armées (quand le sol- » dat n'est pas payé , il périt par la nécessité ou se » desbande); que sans luy, Pierre de Navarre auroit » laissé la cavalerie inutile dans les vaisseaux ; que n le mesme n'auroit point entreprins le combat s'il » ne le luy eust conseillé , voire commandé ; quant )) au butin d'Oran, qu'il n'en avoit prins autre chose » que quelques volumes en langue arabique pour la » bibliothèque d'Alcala où il les avoit fait mettre ; » qu'encores cette légère portion du butin n'estoit » point pour luy seul, mais pour toute l'Espagne )) pour qui il avoit fondé le collège et la bibliothèque ; » qu'il supplioit le Roy de luy faire rendre les frais » de cette guerre , ou , selon sa promesse , céder la » ville d'ôran à l'église de Tolède. r>
Quelques Conseillers d'Estat trouvoienl celte dernière condition fort juste et fort utile au Roy, car elle deschargeoit son espargne de grandes sommes de deniers, à quoy se montoit l'entretenement de la gar-
nison d'Oran; les autres avoient des sentimens plus généreux; ils disoient « que la crainte de la despence » ne devoit point ravir à la couronne d'Espagne une )' place si importante ; que le Cardinal offrant d'en- » tretenir et de conserver Oran aux despens de son V revenu y procédoit en Roy , et le Roy , la refusant )) pour espargner, abaissoit la gloire de sa condition » royale et agissoit en personne privée ; que Thon- » neur estant le vray patrimoine des Roys , l'argent )) et la despence dévoient servir à le conserver et à » l'accroistre; d'advantage qu'en Espagne, par les )) loix de l'Estat, aucun particulier ne pouvoit tenir )? des places fortes sur les limites du royaume ; qu'on )> avoit jadis osté Agrede aux Comtes de Montacuto , » parce qu'elle estoit sur les confins d'Arragon, et aux » Archevesques de Tolède la ville de Baza sur le bord » de la mer, vis-à-vis de l'Afrique; que l'histoire » d'Espagne apprenoit en pareille afiaire que la foy >' des prestres n'avoit pas été meilleure que celle » des hommes d'autre condition : Oppo, Arche vesque » de Tolède, avoit aydé le comte Julian, gouverneur » de Grenade, à introduire les Maures en Espa- » gne, lesquels, par l'espace de plusieurs siècles, y )) avoient espandu le sang humain, souillé les autels, » renversé les temples et introduict en divers en- )' droits les abominations de Mahomet. »
Le Cardinal oyoit ces divers advis avec patience , il les voyoit tendre tous à sa ruine ; mais il avoit de-
vant ses yeux Texemple de Gonzalve, le grand Capitaine, qui, après avoir conquis à l'Espagne le royaume de Naples , avoit eu pour récompense l'exil dans sa patrie , où il estoit sans charge , sans employ , sans aucune recognoissance, roulant son chapelet dans ses mains à Valladolid , ou quelquefois à la Cour où il n'estoit plus considérable. Car les hommes, pour si grande que soit leur vertu, sont souvent entre les mains de la fortune ou en celle des Roys ce que sont les jettons entre les mains d'un banquier, où celuy-là mesme qui aura faict le nombre de mille , n'est après compté que pour un.
La raison et la justice l'emportèrent pourtant; elles estoient du costé du Cardinal. Le Roy luy fit payer les sommes qu'il avoit advancées \ Sa vertu,
^ Ce remboursement fat précédé de mille tracas injurieux suscites à Ximénès. On envoya chei lui , rapporte Gomez , un Commissaire Royal pour visiter ses meubles et inventorier tout ce qu'il avait pu s'approprier du butin d'Oran. Les mêmes recherches furent faites chez quelques particuliers qui avaient accompagné le Cardinal. On fit représenter tous les esclaves que les soldats avaient amenés et mettre en monceau les pièces de soieries, les marchandises et tout ce qu'ils avaient rapporté d'Afrique , si modique qu'en fût la valeur, pour en fiûre un nouveau partage et en retenir le cinquième au profit du Roi. On exigea même du Cardinal la production de ses registres de comptes et la justification de ses dépenses. Ximénès supporta avec une noble et inébranlable fermeté ces odieuses investigations; l'injustice qu'on faisait à de pauvres artisans qui avaient plus perdu par l'interruption de leur travail qu'ils n'avaient gagné par les profits de la guerre souleva seule son indignation. Il consola ces pauvres gens et les dédommagea libéralement. (Gowkz.)
qui avoit auparavant deffendu son authorité contre l'envie et la médisance, la conserva encores et triompha de toutes les deux : dont le Cardinal remercia le Roy qui revint de la première opinion que les Grands d'Espagne, ses ennemis, luy avoient fait concevoir '.
De cette prinse d'Oran nasquit encores une autre espine dans l'esprit du Cardinal. Parmi les conditions que le Roy luy avoit accordées avant qu'il commençeast cette guerre, celle-cy y estoit entre autres : u que l'Eglise d'Oran dépendroit de celle de Tolède y> en qualité d'Abbaye , qui seroit à la nomination des n Archevesques de Tolède et non des Roys d'Espa- » gne. » Néantmoins, un cordelier appelé Luys Guillaume en obtint les bulles du Pape en tiltre d'Evesché, et se fist appeler Evesque. Comme il en voulust prendre la possession, le Cardinal l'en empescha. Cet homme , qui estoit sorti du cloistre pour paroistre dans le monde par la mithre et le revenu d'Evesque, en forma un procez au conseil du Roy, cria dans la Cour, se
1 Pendant que ces difficultés attendaient une solution, Ferdinand, espérant sans doute que Ximénès ferait quelques sacrifices pour obtenir le remboursement qu'il réclamait, le sollicita plusieurs fois de céder son archevêché à D. Alonso d'Aragon , son fils , et de passer à rarchevêché de Sarragosse. Mais le Cardinal déclara hautement au Roi t qu'il ne changerait point d'épouse ; qu'il reprendrait sans regret s son ancienne pauvreté de religieux et irait se replonger dans son I obscure retraite , plutôt que de laisser la jouissance de ses revenus > à d'autres qu'à son église et à ses pauvres , à qui seuls ils apparte- 1 naient. « (Frrn. de Pulgar.)
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plaignit du Cardinal et tesmoigna de la violence comme d'un Evesché perdu pour luy , qu'il disoit à tout le monde Ximénès lui ravir injustement par la force de sa grande authorité. Le Cardinal, pour faire taire ce moyne audacieux , sans front , et qui ne craignoit rien à dire, creut que ce seroit prudence de luy proposer un honneste accommodement. Il luy fit entendre le droict que l'Eglise de Tolède s'estoit acquis sur celle d'Oran, lequel il estoit obligé de maintenir , et consacrer à la dignité d'Archevesque le souvenir de cette victoire d'Afrique ; que ce n'estoit nullement le désir d'en tirer le revenu, ny de le joindre à la croix de l'Archevesché ; et dès lors le luy ofiTrit tout entier avec tiltre d'abbé d'Oran et siège dans le chœur de la grande église de Tolède comme chanoine, avec dignité et mesme revenu, outre celuy d'Oran. Le Cordelier, qui vouloit estre Evesque, refusa ce parti , et creut que le Roy Ferdinand soustiendroit sa cause, et luy feroit avoir arrest à son advantage, ainsi que les ennemis du Cardinal, qui parloient pour luy, le luy faisoient espérer; mais ce prince venant à mourir, le Cardinal gouverna seul l'Espagne, mesprisa cet homme qui ne fut autre chose que moine, comme il avoit esté, et peut estre mauvais moine.
Alors, François Ruys , Evesque de Ciudad-Roderigos, qui avoit, dans les charges de la religion de Sainct - François , esté compagnon du Cardinal, et
depuis Tavoit suivi dans sa fortune et avoît négocié pour luy des affaires importantes dans la Cour, comme nous avons dit cy-devant, n'estoit pas content de son Evesché; sa crosse luy sembloit trop petite et son revenu trop court selon ses désirs ; il pressoit le Cardinal de luy faire avoir TE vesché d'Avila qui vacquoit pour lors. Le Cardinal luy respondit : a si vous me » croyez, vous estimerez plus le repos que la dignité r> et la rente. Vous vivez doucement dans la condiy> tion où vous estes, je vous conseille de vous y te- 19 nir et n^aller point chercher ailleurs des inquiéta- " des; car combien de soins et de troubles sont " cachez sous les belles apparences des grandes » charges! Vous l'avez peu cognoistre par mes affaires r> depuis le long temps que nous sommes ensemble. y> Néantmoins, pour contenter les désirs de ce personnage qui estoit savant et vertueux, il le fit Evesque d'Avila, quoyqu'il eust de la répugnance à porter ses amis aux charges qui blessoient le repos de l'esprit et mettoient la conscience en péril , et east de l'aversion à tirer des monastères les hommes qui s'estoient consacrez à Dieu dans la tranquillité des sainctes solitudes, pour les produire aux grandes dignitez ecclésiastiques; car tirer du cloistre un bon religieux qui ayme sa profession, c'est mettre un poisson hors de l'eau qui est son élément et sa vie.
Après que le Cardinal eust employé tant de soins
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et tant de veilles en la paix et en la guerre pour l'Estat d'Espagne, pressé de Page qui s'escoule comme le courant d'un fleuve rapide et mène l'homme plustost à sa fin qu'il ne pense, il donne ses pensées à l'advancement de sa maison , marie un de ses frères avec un honneste advantage dans une des nobles familles d'Espagne , où la vertu , qui est mère de la noblesse , esloit autant recommandable que le sang en estoit illustre; mais à condition qu'il ne viendroit point à la Cour, où la vanité et le luxe régnent, quoyqu'ils ne soient que de vils esclaves, et dans leur domination introduisent la corruption des mœurs. Il luy ordonna pour séjour le lieu de sa naissance pour y vivre noblement dans une tranquillité vertueuse. Quelques années après , il maria Jeanne Cisncros , sa niepce , à Pierre Gonzalès Mendosse, nepveu de Diego Mendosse duc de Tlnfantado, dont le nom et la famille, parmi celles d'Espagne , tiennent des premiers rangs ;. il luy donna pour dot le marquisat du Val -Sicilien. Ce mariage se fit au bas âge de l'un et de l'autre ', ce qui servit
i Jeanne de Gîsnéros était alors Agée de onze ans. Les amis du Cardinal loi avaient déjà proposé pour sa nièce les aînés des premières familles da Royaume ; mais il leur avait répondu que ces gens-là étaient ordinairement glorieux, prodigues de richesses qu'ils n'avaient pas eu la peine d'acquérir ;. quHls demandaient beaucoup de bien de leurs femmes, et qu'ils les méprisaient si elles ne leur en avaient point apporté en mariage ; que pour lui il appartenait à une famille pauvre ; qu'il n'était pas d'humeur à dissiper les biens de l'Eglise, et qu'il cherchait pour sa nièce un- cadet de bonne maison qui pût faire servir