CHAPITRE SEPTIEME
Traité de paix entre Ferdinand et les Rois de Tunis et de Tlemcen. — Guerre contre la Navarre et la France. — Libéralités du Cardinal. — Il s*oppose à une levée d'argent ordonnée par le Pape et destinée à la construction de Saint-Pierre de Rome. — Maladie , testament et mort du Roi Ferdinand. — Ximénès est nommé Régent du royaume d'Espagne.
Peu de temps après, les affaires d'Espagne en Afrique prindrent un meilleur train ; les Roys de Tremesen et de Thunis envoyèrent leurs ambassadeurs avec présens à Ferdinand pour traicter la paix , qui fust conclue, et par les articles le commerce fust libre entre les Maures et les Espagnols d'Oran. Le Cardinal reçeut un singulier plaisir de cet accord : comme il estoit le premier autheur de la guerre d'Afrique, aussi avoit-il une joie indicible de voir croistre les fruicts de ses travaux en ce pays-là \
^ Le Roi de Fez , non content de blâmer les Rois de Tlemcen et de Tunis d'avoir consenti à payer un tribut à l'Espagne , eut la hardiesse d'écrire à Ferdinand a qu'il n'avait qu'à poursuivre son entre- 1 prise; que lui l'attendait au delà des États qui devenaient ses tris butaires; qu'il allait lui faire aplanir tous les chemins jusqu'à Fez, « pour avoir le plaisir de le combattre en pleine campagne. » La guerre qui s'éleva sur le continent empêcha Ferdinand de répondre à ce défi. (GoMEZ.)
Les Rois de Tlemcem et de Tunis firent offrir à Ferdinand , par les
Les affaires de l'Europe prenoient un chemin tout contraire. Le Pape Jules second y augmenta le Irouble ; il fist ligue avec Ferdinand et avec les Véniliens contre les François, et luy, qui devoit tenir lieu de père j travailla à mettre en armes les chrestiens ses enfans les uns contre les au 1res. Ferdinand, pour se préparer à cette ligue et en prendre les conseils et les résolutions nécessaires , appelle le Cardinal à Burgos , où il estoit alors. Le Cardinal y vint ; on luy avoit marqué pour son logement la maison du comte de Salines, où s'estoit logé le prince Ferdinand, frère de Charles ^ qui fust nommé le Quint ; le Roy son ayeul luy manda d'en desloger. Mais le Cardinal ne voulut jamais accepter ce logis ; et lorsque le Roy luy en faisoit force et le vouloit absolument, il s'en excusa, disant que dans cette maison estoit demeurante la comtesse de Salines avec ses demoiselles, et que son institut luy deffendoit de loger avec les femmes, ce qu'il avoit tousjours religieusement observé dans la Cour et dans ses voyages.
Le lendemain , le Cardinal se promenoit aux jardins du palais avec le prince Ferdinand ; le Roy les veid de safenestre, et de là, appellant ce jeune prince, hiy dit tout haut ces paroles : uMon fils, vous estes
ambassadeurs chargés de conclure la paix, dix clicvaux couverts de housses couleur de feu et brodées d*or et d'argent , dix faucons dressés, de riches tapis, de magnifiques fourrures , et un lion apprivoisé d'une taille et d'une beauté extraordinaires. (P. Martvr.) 1 Charles portait alors le litre de duc de liUxembourg.
» en fort bonne compagnie; si vous me croyez, vous » n'en partirez jamais! n sçachant bien qu'il estoit avec un homme qui sçavoit rendre les princes tels qu'ils doivent estre, sages, religieux et généreux. Des jardins, le Cardinal ramena le jeune Ferdinand dans le palais où il print congé de luy, pour se retirer en son logis. Ce prince l'y vonloit accompagner, le Roy, qui survint sur ce compliment , le luy conseillant encores ; mais le Cardinal luy rendit grâces de tant d'honneur et obtint permission de s'en aller senl.
Les résolutions qu'on print en cette assemblée à Burgos par l'advis du Cardinal furent que le Roy ne hasteroit point cette guerre ; qu'on prendroit plustost toute autre voye que celle des armes , pour tascher de porter les affaires à une bonne paix.
Mais cet advis fust bientost changé. Le Cardinal seeut que le Roy de France avoit fait ligue secrette avec le Roy de Navarre ; alors il porta les affaires à la guerre, la conseilla à son maistre et le pressa à diligenter la levée d'une armée \ Il descouvrit le se-
^ Malgré le soin qu'on avait pris pour tenir secrète l'alliance de Jules II et de Ferdinand, le Roi de France, convaincu que l'armement qu'on feignait toujours de faire contre l'Afrique devait lui être opposé, s'écria un jour au milieu de ses courtisans : « Je sais le Maure et le Sarrasin contre qui l'on arme en Espagne! » (Zurita.)
Louis XII savait à cette époque (1511) la juste valeur des promesses et des paroles de Ferdinand. En 1504, le Roi de France s'étant aperçu que le Roi d'Espagne cherchait à le tromper comme il l'avait déjà fait, adressa de vifs reproches aux ambassadeurs espagnols et leur ordonna de sortir de son royaume , ne leur laissant que quelques joni*s
cret de cette ligue par un tel moyen : le Roy de Navarre aymoit avec passion une dame de la Cour, dont les beautez avoient charmé sa raison; cet amour estoit venu à la jouissance par les privilèges de la couronne, à laquelle peu de femmes sçavent donner refus. Un secrétaire d'Estat, des plus confidents de ce prince, prend part dans cette afiaire comme si elle eust esté d'Estat, void la dame, luy tesmoigne sa passion et la prie du soulagement. Elle qui avoit autant besoing de la plume de cet homme comme des libéralitez du Roy, luy accorde sa demande; mais comme ils estoient ensemble , le Roy les surprend et poignarde le secrétaire : car les Roys ne souffrent point de compagnons non plus en leurs amours qu'en leurs sceptres. Cet homme d'Estat avoit dans sa bource le traicté de la ligue de ces deux Roys. Un prestre de Pampelune qui fut sans doute promptement appelle pour confesser le secrétaire mourant, après avoir nettoyé sa conscience, fouilla dans sa bource et y trouva entre autres choses ce traicté secret; il le bailla ou le vendit aux ambassadeurs d'Espagne résidant à la cour de Navarre. Ceux-cy
pour exécuter ses ordres. Les deux ambassadeurs , s'imagioant que leur maître serait très -irrité quand ils lui apprendraient qne Louis Taccusait d'imposture et de Favoir trompé deux fois , redirent en tremblant à Ferdinand ce qu'ils avaient entendu de la boucbe du Roi. Leur étonnement fut grand quand ils entendirent Ferdinand s'écrier : c Deux fois? Il en a menti, l'ivrogne, car je l'ai trompé plus de dix! f (Anqurtil.)
l'envoyèrent au Cardinal ; il leut : a que le Roy de )' Navarre refuseroit passage dans son pays à Ferdi- » nand allant secourir le Pape Jules second; de plus, )> qu'il entreroit dans l'Espagne avec une armée » toutes les fois que le Roy le voudroit ; et, ce faisant, » que le Roy restitueroit le patrimoine de Foix que r> possédoit le duc de Nemours , père de Germaine yy pour lors Reyne d'Espagne ; qu'il luy rendroit en- » core tout ce que les Roys de France avoient occupé )' de la maison d'Albret , et luy donneroit une pen- » sion annuelle selon la dignité de Roy; d'avantage, » qu'il procureroit ou par négociation ou par armes 5> que le Roy d'Espagne luy resiituast ce qu'il déte- » noit autour de Burgos du bien de la Reyne Catheyi rine sa femme. » Ces conditions leues, le Cardinal fist lever une armée et porta les affaires à tel poinct qu'elles causèrent la guerre de Navarre, disoient les Espagnols ; mais ce fust plustost la violence de Jules second et l'ambition de Ferdinand qui allumèrent cette guerre assez mémorable dans les histoires pour le sang humain qu'on y respandit ' ;
^ Le bruit 8*était répandu que Jean d'Albret et le brave La Palisse avaient enfermé le duc d'Albe et son armée dans les défilés; cette nouvelle donna de grandes inquiétudes à Ferdinand. Le Cardinal pour le distraire lui envoya Santillo , homme plaisant et diseur de bons mots. Ce railleur spirituel, à qui le Cardinal avait sans doute tracé son rôle, vint saluer le Roi, et s'empressa de lui demander son congé pour aller, disait-il , dégager le duc d'Albe et battre les Français. Comme sa demande étonnait Ferdinand, il ajouta qu'il était assez brave et qu'il aimait assez son prince et sa patrie pour exécuter ce projet. Le Roi
car la guerre est le cimetière sanglant des hommes. L'année mil cinq cens et treize qui suivit les troubles de Navarre, osta du monde Jules second, afin qu'il ne le ruinast davantage, et apporta à Ferdinand une maladie qui l'en tira bientost après ' : elle luy causoit des tristesses extraordinaires ; pour l'en soulager par quelque allégresse , toute la cour se mit en resjouissance ; les dames , par le bal et la danse , les cavaliers, par les joustes et les tournois. Alphonse Mendosse, mari de la niepce du Cardinal, fusf de la partie, et, pour paroistre, fist une despense de sept mille escus, grande pour ce temps-là. Elle devoit estre payée de la bource du Cardinal , qui avoit accoustumé de rejetter les despences qui regardoient plutost la vanité que le solide ; néantmoins, il fist payer
lui répliqua en souriant ; i si tu m'aimais, Santiflo, et si tu étais vaillant comme tu le dis , tu ne serais pas ici à ne rien iaire , tandis que tant de braves gens exposent leur vie pour mon service ! i Les Seigneurs de la Cour comprirent facilement ce reproche indirect, et partirent tous le lendemain pour le siège de Pampelune. (Gomkz.)
' Se voyant dans un âge avancé et d'ailleurs usé par les débauches de sa jeunesse, désireux cependant de laisser après lui un héritier de son nom et de sa courowie, Ferdinand (Pierre Martyr, Gomex et Zurita attestent ce kit) demanda des secours à la médecine. Des médecins lui indiquèrent on remède qui le ferait njennir pour un temps, et lui procurerait sans doute la postérité qu'il souhaitait si ardemment La Reine elle-même prépara le hreuvage et le présenta à son mari , qui le prit et se trouva mal aussitôt après. Soit que ce remède fût trop violent pour ce coq» aOaibli, soit qu'on eAt mal exécuté rordonnance de$ médecins , Ferdinand ne fit ph» que languir et tomba dans une melamtUie fatale dans laquelle sa TÎe s\*lei«{uil.
celle-là avec joye, disant à ceux qui luy en parlèrent, que ces tournois estoient la médecine de la santé du Roy qu'il acheptoit à trop bon marché, puisque son nepveu n'avoit despendu que cela, donnant volontiers son bien ou pour le salut du prince, ou pour le soulagement du peuple.
Ce fust en ce mesme temps qu'il pourveut à la nécessité publique dont TEspagne est souvent pressée par le manquement de bled ; il fist faire à ses despens des greniers publics dans Tolède , dans Alcala et dans Torrelagune, et les fit remplir de bleds, dont la despence se monta à de grandes sommes d'argent. Le Sénat de Tolède, pour recognoistre un tel bienfaict, en consacra la mémoire par une inscription gravée au milieu du palais, et le peuple en conserva le souvenir par une table de marbre où cette libéralité estoit escrite dans le grand marché de la ville , qui dure encore aujourd'huy \ Le cinquième d'octobre, toutes les années, on en presche la recognoissance en une
1 A Alcala de Hénarès, on grava sur le frontispice de THôtel de Ville cette inscription :
quk la pluib inonde
nos campagnes,
que la chaleur les brule,
la récolte est toujours
bonne ici,
par la munificence et la charité
de notre bon pasteur.
(Fern. de Pulgar )
harangue qu'on faict des vertus et du mérite de ce grand homme.
Peu de temps après cela, il iist bastir à Torrelagune un superbe monastère avec une église, où les louanges de Celuy qui Favoit eslevé à sa fortune fussent continuellement célébrées. Il orna cette église de vases , de vestements sacrez et de tout ce qui sert au culte et à la religion. Outre cela, il fit conduire de loing une fontaine d'eau vive pour la commodité de cette saincte maison et du public ; pour la faire couler jusques-là, il fit fendre le rocher, caver des montagnes pour faire place aux aqueducs fort amples et voûtez , avec une despence royalle que les Espagnols escrivent se monter à un million d'or. Ce lieu là tesmoigne encore aujourd'huy et la générosité de ce Cardinal et son affection au public ; car les grands édifices disent sans flatterie à la postérité la grandeur de ceux qui les ont fait £sdre.
Mais comme il les avoit fait construire du sien pour l'utilité publique , aussi ne vouloit-il point que les magnificences d'autruy fussent à charge aux Espagnols. Alors le Pape Léon dixiesme, successeur de Jules second, avoit fait dessein de bastir à Rome le temple de Sainct Pierre selon la dignité du premier temple de la Chrestienté; mais parce que la despence se montoil à de grandes sonmies d'argent, il envoya dos bulles en Espagne pour en exiger des Espagnols. Le Roy Fenlinand y oonsontant, le Cardinal, homme
DU CARDINAL XIMENES. 29i
sévère, et porté au soulagement du peuple, loua le dessein du Pape , mais n'approuva point l'exaction d'argent par les bulles, en empescha l'exécution de toutes ses forces, et escrivit avec une généreuse liberté ses sentimens à Rome.
Ferdinand approchoit la fin de son règne et de sa vie par la maladie dont nous avons parlé ; il en avoit reçeu une rude attaque dans la ville de Burgos , ce qui l'en fist partir, attribuant aux qualitez de l'air la cause qu'il en avoit en Iny-mesme : il vint à Arande, où estant, il y appella le Cardinal. Celuy-cy se mit en chemin, et, comme il approchoit du lieu, le Roy monta en litière et luy alla au-devant non sans l'estonnement de toute la cour ; car à peine Ferdinand pouvoit se soustenir à cause de sa maladie, laquelle croissant tous les jours, le mit enfin au lict de mort. Le Cardinal eust bien désiré de se trouver au dernier moment du règne de son maistre ; mais jugeant que le gouvernement d'Espagne luy pourroit estre donné, il n'osa y estre présent, de crainte qu'on n'attribuast à son ambition plustost qu'au jugement du Roy et aux advis de ses Conseillers la conduite qu'on luy auroit laissée. Cela fust cause qu'il se retira dans Alcala de Hennarès, attendant que Dieu fist de ce Prince selon le décret de sa volonté.
Cependant, Ferdinand se sentoit mourir et ne le pouvoit croire ; sa raison cstoit dcçcuc par les pré-
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diclions d'une femme dévote qu'on appeloit la Béate d*Avila. Elle luy avoit dit que sa vie seroit plus longue nonobstant les violences de sa maladie. Cela luy Gst rejettcr Matreuse, Cordelier, son confesseur, qui estoit venu à luy pour disposer sa conscience à partir de ce monde et aller devant Geluy qui juge les Roys sans avoir esgard à leurs couronnes. Il disoit que cet homme le venoit voir, non par zèle de piété, mais par ambition et pour se faire accorder quelque don. Le prince Charles , son petit-fils , l'envoya visiter en sa maladie par Adrian, Doyen d'Utrek *. Cet homme ne pou voit avoir audience de luy ; et, quand les secrétaires d'Ëstat le supplioient de l'ouyr et luy eu faisoient instance, il la refusoit et leur respondoit en sa langue : « aque vietie es por veniura a ver se me » fimerio '. » U le veid enfin et reçeut les complimens de Charles. Certes, tel despari des Grands se faict avec de grandes difficultés qu'ils souffirent, et il n'y a point de place en ce monde plus malaisée à désemparer que celle du throsne I mais la mort qui est de nécessité est aussi inexorable ; elle ne respecte point les sceptres.
Les médecins et les principaux Conseillers d'Eslat adverlirent Ferdinand qu'il estoit arrivé à la dernière
^ Soos prétexte de proposer le iiHana«|e de FArrludac avec Renée dt^ Kniure, fiUe de Looîs \U. ^Ziriti.) Adrien d'itrecht était Doyen de Louvaîn.
^ 11 vient Yoir si par hasard je ne serab pas mort
Dl! GARDIIVAL XIMEMËS. 293
heure de sa vie ; que le temps de penser aux affaires de sa conscience et à celles de son royaume n'estoit pas plus long qu'il falloit : cela le fit résoudre de recevoir son confesseur et croire que la Béate d'Avila u'avoit point eu ses advis du ciel. Pour les affaires de son royaume, il dit qu'il y avoit mis ordre par le testament secret qu'il venoit de faire à Burgos , par lequel il laissoit à Ferdinand, son petit-fils, frère de Charles, le gouvernement des Espagnes, et luy lé-* guoit en propre les Grandes-Maistrises des trois principaux Ordres d'Espagne, de Saint-Jaques, de Calatrava et d'/Ucantara. Ses Conseillers luy remonstrèrent le tort qu'il faisoit à la couronne d'en destacher ces trois pièces que luy-mesme avoit jugé y devoir estre jointes, pour les donner à un prince qui ^ourroit s'en servir quand il voudroit contre le Roy mesme ;. que le meilleur et le plus seur héritage qu'il pourroit laisser à Ferdinand estoit la bienveillance de son frère ; quant au gouvernement d'Espagne, qu'il estoit encores dangereux de le laisser à Ferdinand , prince fort jeune et susceptible de mauvaises impressions que les Grands luy pourroient donner à la subversion de l'Estat. Ces remonstrances luy firent changer d'advis : il institua donc Charles gouverneur durant la vie de la Reyne sa mère , seule héritière de ce royaume-là.
Mais pendant l'absence de Charles, il falloit un administrateur qui gouvernast les affaires publiques
avec prudence, probité et générosité. Laurens Gàlinde Caravajal , l'un des Conseillers , luy proposa le Cardinal comme celuy qui avoit toutes ces qualités-là avec éminence. Ferdinand , tournant la teste de l'autre costé, luy respondit : une cognoissez-vous point » l'esprit sévère de Ximénès, nullement propre à 9 traicter avec les honunes? » rejettant celuy-là dont il avoit admiré la conduite et honnoré la personne , allant au-devant de luy toutes les fois qu'il le venoit servir : telle estoit l'inconstance de ce grand Roy. Mais ce desdain de Ferdinand pour le Cardinal n'estoit point sans quelque sujet bien que léger. Il eust besoin d'une notable somme d'argent, il la demanda en prest au Cardinal, qui la luy refusa, disant hardiment que l'argent de ses rentes ecclésiastiques n'estoit ny à luy ny à Sa Majesté, et qu'il appartenoit aux pauvres de l'Archevesché de Tolède, la nécessité desquels s'opposoit à cet emprunt Néantmoins, le mérite du Cardinal prévalut dans l'esprit de Ferdinand sur le souvenir de ce refus; après avoir un peu pensé, il se ravisa et dit : a véritablement, si on pou- 9 voit former un homme exprès avec les vertus pro- » près pour la conduite de mes Estats, on n'en scauroit » faire un plus capable que le Cardinal , si on poui> voit adoucir dans son esprit cette trop grande se- 9 vérité. Il se resouviendra, dit-il encores, des bienn faicts de la Reyne Isabelle et des miens, comme il ^ s'en est tousjours monstre recognoissant. d Alors il
le déclara Administrateur Général des Espagnes, et peu de temps après rendit Pesprit '.
Ce changement de testament mit en alarme les gouverneurs du jeune Ferdinand. Ils le portèrent à prendre la conduite du royaume, firent expédier des patentes en son nom par lesquelles il appelloit auprès de soy les Conseillers d'Estat pour adviser à la conduicte de TEspagne. Un d'entr'eux à qui on présenta les lettres, respondit : « nous irons vers le Prince luy » rendre nos devoirs, mais nous ne cognoissons point » d'autre Roy que César I » alléguant ainsi la Saincte Ecriture; ce qui fust depuis prophétique, car Charles fust Empereur.
Le Cardinal cependant entra au gouvernement d'Espagne , où il fust si absolu , qu'ayant desjà la pourpre de l'Eglise, il ne luy manquoit que celle de la monarchie et le nom de Roy. Sa domination, dont la prudence, la probité, la magnanimité furent compagnes inséparables , dura l'espace de deux années. Pendant son cours, il soustint courageusement et appaisa sagement les troubles d'Espagne, réprima l'audace des Grands, et tira de leurs mains violentes les biens des moindres hommes qu'ils avoient injuste-
^ Le 23 janvier 1516, vers les deux heures après minuit; il était âgé de soixante-deux ans et en avait régné quarante-deux. Les peuples regardèrent sa mort comme le conunencement de leurs malheurs, les Grands conmie le terme de leur servitude. Les Aragonais le pleurèrent et virent avec regret la race de leurs Rois éteinte en sa personne, puisqu'il ne laissait point de fils légitime. (Zurita.)
ment ravis. De sorfe que l'Espagne recognut alors, et le confesse encores aujourd'huy, qu'elle n'a jamais joui d'un si grand repos que sous la conduite du Cardinal. Car le Ministre d'Estat qui gouverne avec prudence et générosité, s'acquérant à soy-mesme la gloire, donne au peuple le repos et la félicité.