‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximénès, annotéeChapitre 3 sur 28 · SES DIFFERENTS OUVRAGES · texte numérisé non relu

SES DIFFERENTS OUVRAGES

La renommée , qui ne distribue pas toujours ses faveurs d'une manière impartiale, a consacré des noms beaucoup moins dignes de passer à la postérité que celui de Michel fiaudier.

La plupart des biographes lui ont à peine consacré quelques lignes , presque toujours empruntées au dictionnaire de Moréri , qui s'est borné à donner la liste de ses ouvrages. Le père Lelong , dans sa Bibliothèque des historiens de la France , Delandine, Feller, Michaud, ne se sont pas donné la peine de rectifier ou de compléter par de nouveaux détails les renseignements qu'ils trouvaient dans un premier travail, et ce n'est pas à l'érudition contemporaine qu'il faut demander sur notre auteur des documents qu'on est étonné de ne rencontrer ni dans la grande Encyclopédie métho-

dique, ni dans les compilations si précieuses des Nicéron , des Goujet, des Camuzat et des Lenglet- Dufresnoy.

Les productions de Michel Baudier méritaient certainement un meilleur sort Ecrivain infatigable, plein de savoir et d'érudition, historien sévère et incapable de sacrifier son indépendance aux calculs de l'ambition et de l'intérêt personnel, stratégiste, polyglotte, antiquaire et numismate distingué ^ , appliquant aux sujets les plus divers ses doctes investigations , il avait bien le droit d'espérer sa part de l'estime que la postérité accorda sans peine à d'autres auteurs de son temps.

La critique réussit rarement, nous le savons, à faire cassçr les arrêts qu'une longue prescription a revêtus d'un caractère définitif; mais elle doit cependant faire entendre la voix de l'équité, et essayer du moins de sauver de l'oubli certains ouvrages estimables, qu'elle va chercher sous la poussière des bibliothèques. Aussi, le modeste historiographe du siècle de Louis XIII, en venant

^ Gomme Joinville, Michel Baudier, avant dTétre historien, avait été soldat; il commanda longtemps une compagnie de cinquante hommes d'armes. Il connaissait à fond les langues latine , greffccpie , arabe, hébraïque, italienne et espagnole. — Sa coUection de médailles était Tune des plus remarquables de Tépoque. — Lié avec les artistes les plus éminents et surtout avec le célèbre sculpteur Jean de Boulogne, il tempérait par son goût prononcé pour les arts la gravité de ses études habituelles.

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aujourd'hui rompre un silence de deux siècles, n'a-t-il pas la prétention de revendiquer pour sa personne et ses ouvrages l'attention que la curiosité publique accorde à peine aux œuvres les plus éminentes. Il ne dépendrait pas de nous d'ailleurs de lui rendre quelque lustre ; mais nous avons la conscience d'accomplir un acte de justice et d'essayer une œuvre utile que nous voudrions voir se renouveler plus souvent en faveur des écrivains * du même ordre , en donnant un précis de ses volumineux ouvrages auxquels notre travail dispensera de recourir. Le temps manque à nos jeunes générations pour les longs et pénibles labeurs de l'étude ; il faut tout abréger pour ceux qui n'ont pas le loisir de tout lire.

Dans les titres de ses différents ouvrages , Michel Baudier est toujours qualifié : u Historiographe de France ou Historiographe de Sa Majesté, n

Cependant ces qualifications, qui sont tout à fait identiques, semblent lui avoir été contestées, au moins implicitement, par un de ses contemporains.

Charles Bernard, dans l'introduction de son Histoire de Louis XIII , imprimée en 1646 , après avoir rappelé qu'il avait remplacé Pierre Mathieu dans la charge d'historiographe de France, ajoute qu'il s'en démit , en 1636, en faveur de son neveu. (Il ne le nomme pas , mais nous savons que c'était

Charles Sorel , auteur de la Bibliothèque française). Il ne pouvait y avoir, assure-t-il, qu'un seul historiographe à la fois. En sorte qu'en se fondant sur un témoignage aussi précis^ on conclurait, à défaut de preuves contraires, que Michel Baudier n'avait pas droit à ce titre.

Mais il est facile de démontrer combien est inexacte l'assertion de Bernard.

Des documents authentiques et irrécusables reconnaissent positivement à Michel Baudier la * qualité d'historiographe de France et d'historiographe du Roi. Nous n'avons pas, il est vrai, de titres originaux à produire, et, s'il en a existé aux archives de la famille , les Omar de 1793 y ont mis bon ordre; mais dans les privilèges accordés aux différents éditeurs de ses livres, Michel Baudier est toujours qualifié par les ordonnances royales : tt Nostre cher et bien amé Michel Baudier, l'un )) des gentilshommes de nostre maison, nostre » conseiller et historiographe. » Les titres de tous ses ouvrages imprimés et ceux des manuscrits existant à la Bibliothèque royale portent en toutes lettres les mêmes qualifications; et ce n'est' pas sous Louis XIII qu'un auteur les eût usurpées impunément et les eût inscrites sans droit à la suite de son nom. Si Charles Bernard a été revêtu en même temps que Michel Baudier de la charge d'historiographe de France , c'est que jamais ,

quoi qu'en ait dit Bernard, cette charge n*a été restreinte à un seul titulaire.

Quant à Charles Sorel , il est à peu près certain qu'il n'a jamais été historiographe de France. N'en déplaise à Bernard , cette charge n'était pas de celles dont on pouvait se démettre à son gré en faveur d'un tiers. Moréri , dans la notice qu'il a consacrée à Sorel, ne lui donne pas cette qualité; il reproduit même les critiques du Journal des SçavafUs de 1655 , conçues dans des termes tels qu'on n'eût peut-être pas osé , en ces temps de hiérarchie et de respect, les adresser à un homme dont les talents eussent été publiquement reconnus par un brevet du roi.

La charge d'historiographe ne date que du règne de Charles IX. Les écrivains qui, avant cette époque, s'étaient occupés de rédiger les annales de France ou de raconter les faits .et gestes de nos rois ne peuvent être désignés sous ce titre. Alain Chartier , Nicole Gille ont eu celui de secrétaires du Roi; Jean Le Maire prit la qualité de secrétaire indiciaire; Paul-Emile, que Louis XII fit venir exprès de Vérone pour écrire l'histoire de sa vie, fut richement récompensé , mais ne fut pas revêtu du titre d'historiographe. C'est pour du Haillan que Charles IX créa cette fonction , à laquelle la Popelinière nous apprend , dans son Histoire nouvelle, que furent affectées une pension de douze

cents écus et des distinctions honorifiques. Mézerai, Pélisson, Racine, Boileaa ont été les historiographes de France do règne de Louis XIV; Voltaire , Duclos , Marmontel et Moreau furent revêtus de cette charge pendant le dix-huitième siècle.

Les fonctions d'historiographe n'étaient pas exemptes d'inconvénients pour un écrivain sincère ^ En parcourant les ouvrages de Michel Bau^ dier, on devine tout ce que cet homme, aussi consciencieux que modeste et savant, eut à souffrir d'amers déboires et de chagrins immérités. Il se plaint souvent de l'ingratitude des cours, de l'injustice du monde , de l'arrogance des grands seigneurs.

a Ceux qui ont bien connu la coui*, dit-iP, ne n l'ont point aimée , et laissant la mémoire de leur yy sentiment à la postérité , ils ont dit que la vertu » et la piété n'y faisaient point leur séjour, parce » que la fraude et la tromperie y occupent injuste- V ment leur place et y reçoivent les honneurs et » les hommages qui sont dus à leur mérite.

1 On sait que quelques traits de hardiesse ayant fait retrancher une partie de la pension de Mézerai, celui-ci avait mis à part, dans une cassette , les derniers appointements qu'il avait reçus , en y joignant ce billet : i Voici le dernier argent que j*ai reçu du roi ; il a cessé de » me payer, et moi de parler pour lui , tant en bien qu'en mal. * C'est à ce propos qu'on a dit que l'historien devrait être sans passion et surtout sans pension.

* Histoire du Sérail.

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Tii Un jour, le roi Alphonse d*Aragon revenant » de Sicile , plusieurs grands oiseaux voletaient et i> cherchaient leur proie autour de la Réale. Ceux » qui étaient sur cette galère prenaient plaisir à » les voir suivre , et pour les attirer davantage leur i> jetaient en mer des lopins de chair et de pain. r> Mais les oiseaux , les ayant pris , s'envolaient et » ne revenaient plus. Alphonse les montrant du » doigt aux grands qui étaient autour de sa pery* sonne : Ainsi sont, dit-il, quelques-uns de D mes courtisans , lesquels me font mille protesn tations de service et de fidélité dans la pour- » suite des bienfaits qu'ils attendent de moi ; » mais après quils les ont reçus, leur foi s'aby» sente, leur affection s'éteint et leur fidélité s'é- » vanouit »

Ailleurs ' , après avoir exposé que les grands seigneurs chinois se servent de carrosses qui vont à la voile sur terre aussi bien que les navires sur mer, il ajoute : a C'est un exemple que 'le vent » pousse , conduit et maîtrise tout à la cour ; et si , » à la Chine , les coches des plus qualifiés vont à la » voile 9 ailleurs, les esprits des courtisans vont au » vent. Car si le monde n'est que vanité, la cour, » qui en est la quintessence, vend, donne, suit et 5' adore le vent »

' Histoire de la Cour du Roi de la Chine,

Nous pourrions recueillir ainsi un grand nombre de traits disséminés dans les ouvrages de Michel Baudier, et qui paraissent inspirés par les mécomptes personnels qu'il avait éprouvés et aux-quels il devait la connaissance de Fesprit des cours dont il se plaît à stigmatiser les vices et à dévoiler les travers; mais ni les injustices, ni les faveurs dont il a été Fobjet pendant sa longue et laborieuse carrière n'ont pu le faire dévier de sa rigide impartialité d'historien. Il connaissait les devoirs de sa profession , et les accomplissait avec autant de courage que de désintéressement.

a Quiconque , dit41 , s'emploie tout à fait pour )) le public peut se ruiner à la fin \ Mais l'homme » n'est pas né seulement pour lui-même , et la barw bare ingratitude du temps ne peut servir de pré- » texte qu'à la fainéantise. Qui veut travailler doit « passer par-dessus ces obstacles ; car celui-là est )> indigne de la vie qui ne l'emploie pas bien. Et » puis se consumer pour le bien public , c'est re- " lïaître glorieusement de sa cendre comme un î> nouveau phénix. ??

L'écrivain qui manifestait ces sentiments hono-

^ Baudier était lui-même un exemple de la justesse de cette observation. A force d'échanger ses arpents de terre contre des livres , des manuscrits , des antiquités et des médailles , sa gentilhommière était restée presque sans dépendances, et, lorsqu'il mourut, le pigeonnier féodal était à peu près en ruines.

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rables avait en lui-même de quoi se consoler noblement des rigueurs de la fortune.

Aussi, ce qu'on doit louer sans restriction dans notre historien, c'est le caractère profondément moral et religieux de ses ouvrages. Il comprend que l'histoire est la leçon des rois. « Les grands » rois, dit-il ' , sont comme les grandes sources » auxquelles viennent s'abreuver les peuples. La » flatterie a souvent mêlé de corruption ces royales )) sources, et la vérité les conserve en leur pureté. » Mais d'où les monarques peuvent-ils plus sûre- » ment recevoir la vérité que de l'histoire? L'his- » toire ! à laquelle on a donné les noms de témoi'n ry des temps , de lumière de la vérité , de vie de la » mémoire , de maîtresse de la vie , de messagère )) de l'antiquité I »

S'il laisse éclater son admiration pour les créations du génie, pour les vertus éminentes, pour les belles et généreuses actions, il ne manque jamais de flétrir, en termes énergiques, le vice et l'immoralité. Il cherche dans l'étude de l'histoire quelque chose de plus que le récit de faits intéressants et curieux. Il compare l'homme qui se consumerait dans une si vaine occupation à celui qui s'amuserait à recueillir des coquilles sur le rivage de la mer, tandis qu'il y sèmerait et laisserait

* Inventaire de f histoire générale des Turcs,

TT

42 ^ notice;

perdre de précieuses perles qu'il aurait entre lés mains, et qu'emporteraient le flux et le reflux des ondes, a Je veux dire , ajoute-t-il , que la perte du » temps, qui est ce que nous avons de plus pré- » cieux au monde , est irréparable. Les honneurs » se ternissent, ils reprennent et même augmen- » tent leur premier éclat ; la fortune nous ôte et » nous redonne les biens; la santé nous quitte et » elle revient à nous; mais le temps une fois perdu » ne se retrouve jamais. Le moyen donc de le bien » et utilement employer à la lecture des histoires » est de remarquer que les choses humaines sont )> changeantes et emportées par le cours de leur » naturelle inconstance , tandis que celles de Dieu yy sont fermes et stables; et que , pour éviter d'être )' enveloppé dans ce mouvement dangereux, qui yy ruine ceux qui s'attachent trop à son cercle, il )) faut mépriser celles-là et suivre celles-ci ; c'est » à quoi peut inviter la considération de la feryy meté , de la stabilité de Dieu et celle de la vanité » des hommes *. »

Dans ses ouvrages éclate un ardent patriotisme, une haute intelligence du rôle que la Providence semble avoir destiné à la France , témoin le passage suivant : « Chère patrie , mère des royaumes , » compagne de l'empire, héritage vaste et précieux

' Pré/ace de l'histoire générale de la religion des Turcs.

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D des plus grands rois de la terire; chère France, » tous ceux qui ont parlé de vous , inspirés de la » vérité , ont préféré votre gloire à celle des mo- » narchies qui vous environnent, et ont autant » élevé vos louanges par-dessus les leurs que la » hauteur des plus grands pins surpasse la bas- » sesse des petits arbrisseaux ; ce qu'ils ont fait , » certes, avec grande raison, car si Ton vous » regarde comme du corps de FEurope , vous en » êtes le bras droit par la valeur de vos enfants , » vous en êtes l'œil éclairant par les lumières de n leur esprit , vous en êtes le cœur par leur gé- )> nérosité et leur courtoisie. Vos régioits , arro% » sées de fleuves célèbres , ne sont pas moins en r> leur fertilité les nourrices de leurs voisins , » qn elles sont par leurs naturelles beautés les jary> dins et les délices du monde. Que si l'on vous y> considère comme une partie de la chrétienté , » vous êtes la fille aînée de l'Église , la protectrice » des pontifes, la terreur des infidèles, l'exemple » de la piété, n

Enfin , un dernier trait bien digne de recommander la mémoire de cet estimable historien , c'est le respect profond et filial qu'il manifeste en toute occasion pour la religion de son pays. Il ne manque jamais de protester de son obéissance aux dogmes et aux décisions de l'Eglise ; il désavoue d'avance tout ce qui dans ses écrits pourrait lui

être échappé de coatraire à la foi, et il soumet ses œuvres à la censure de TEglise, a laquelle ne » peut que saintement juger, dit-il , étant conduite ii par l'Esprit trois fois saint de Dieu , son chef '• »

Baudier n'écrit ni moins purement, ni moins élégamment que la plupart de ses contemporains. La prose française, avant d'être débarrassée de son exubérance , de ses périodes lourdes et traînantes , des latinismes dont l'avaient surchargée les écrivains de la seconde renaissance, devait passer encore par plusieurs phases; et bien que le poète que l'on avait surnommé le tyran des mots et des syllabes ^ se fût vanté d'avoir dégascormé la cour, le mélange des dialectes provinciaux ne permettait pas encore à la langue d'acquérir l'élégance et la pureté que lui donnèrent plus tard les écrivains du siècle de Louis XIV ^

Baudier ne possède pas non plus cette clarté d'exposition et d'élocution qui suppose un plan lumineux et méthodique, un choix judicieux, un style simple, digne et précis. Ces qualités ne peuvent

^ Histoire du cardinal d'Amboise.

2 Malherbe.

3 On sait que depuis quelques années Fimportance et la réalité même de ce progrès ont été mises en question. On s'est demandé , et l'on se demande encore si notre langue n'a pas perdu du côté de la naïveté et de l'énergie ce qu'elle a gagné en netteté correcte et froide , et si, à tout prendre, le français àv Rabelais et de Montaigne ne valait pas bien celui de Boileau.

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être , dans un historien , que le produit d*uné de ces rares époques de ]*esprit humain , en dehors desquelles tout est, selon l'expression de Balzac, a dans Fim perfection de ce qui commence ou dans )' la décadence de ce qui finit. »

Compilateur laborieux , écrivain très*versé dans la connaissance de l'histoire ancienne et moderne, Baudier aime à en reproduire la substance dans des citations qui ne sont pas toujours amenées à propos. Il rapproche des événements qui nont entre eux que de bien faibles analogies ; il s'élève parfois au ton lyrique pour retomber dans le prosaïsme naïf; il emploie des comparaisons forcées ou inexactes; il entremêle ses récits de réflexions justes , mais dont le bon sens aurait besoin d'être relevé par un tour plus ingénieux ou soutenu par une pensée plus profonde ; son style, qui s'embarrasse dans des digressions , est le plus souvent lourd et diffus. Il ignore que l'art de bien dire n'a pas de plus grand ennemi que le besoin de tout dire.

Mais, malgré ces défauts, qui sont ceux de son siècle, on le suit avec intérêt dans ses diverses compositions. On s'étonne, en le lisant, de l'étendue et de la variété de ses connaissances, et on peut retirer de ses ouvrages une instruction réelle. Baudier, en les écrivant, a constamment cherché à être utile et s'est appliqué , comme il le dît lai-

même \ a à ne pas se rendre coulpable de prendre » ce qu il lui serait impossible de restituer : le y^ temps de qui le lirait. y>

Ses œuvres le font apprécier mieux que ne pourraient le faire les particularités que les biographes recueillent avec tant de complaisance. La vie des hommes voués au culte des lettres est surtout dans l'histoire de leurs pensées; pour bien les connaître, nulle biographie ne vaut l'étude de leurs livres.

Dans l'analyse qui va suivre des divers ouvrages de Michel Baudier, nous ne nous sommes pas astreint à l'ordre chronologique ; nous avons seulement pris la précaution de les grouper selon l'analogie des sujets qui y sont traités.

Histoire des guerres de Flandre, depuis 1559 jusqu en Tannée 1609.

(Tradnitdo ritalien de FraneeKo Lanario. — Paris, in-4«. 1618).

Cette traduction et divers autres ouvrages de Michel Baudier révèlent des études sérieuses de stratégie et un goût prononcé pour tout ce qui se rattache à l'art de la guerre. Il traite ces matières en homme spécial , et décrit avec une minutieuse

1 Histoire de Rotnieu.

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exactitude les combats » les campements, les manœuvres et les évolutions militaires.

Baudier a fait suivre la traduction de l'auteur italien d*une histoire succincte de la Flandre , qui n'est pas dénuée de mérite. On pourrait même y signaler une rapidité de style et une vivacité d'expressions qui malheureusement sont remplacées dans les compositions ultérieures par une diction plus lourde et plus traînante.

Quant à la traduction elle-même , elle puise son intérêt dans l'histoire des guerres qui y sont racontées, et principalement dans ce qui a rapport à l'illustre marquis de Spinola. Le récit de ces guerres de Flandre et de Hollande , qui durèrent plus d'un demi-siècle, était, pour les comtemporains de Henri IV et de Louis XIII, d'une grande importance. Toutes les forces de Philippe II , absorbées dans les combats de géants que lui livraient les Pays-Bas, cessèrent de peser sur la France. Les princes de l'illustre maison de Nassau» en défendant glorieusement l'indépendance de leur nation , recevaient le choc de la puissance espagnole qui , forcée de tenir tête à de si valeureux ennemis , ne pouvait profiter des sanglantes dissensions qui paralysaient alors l'énergie de notre malheureuse patrie.

La ville d'Ostende, livrée en 1604 à Spinola et dont Baudier déplore la terrible catastrophe , était

assiégée depuis trente-trois ans. Tous les progrès que Fart militaire avait faits pour l'attaque et la défense des villes avaient tour à tour été mis en œuvre par les assiégeants et les assiégés. La population de cette cité héroïque avait presque entièrement péri dans les combats ou par la misère. Mais les Espagnols confessaient eux-mêmes qu ils avaient perdu cinquante mille hommes à ce siège.

Quand, après avoir pris Ostende, si vaillamment défendue , Spinola écrivait à la cour pour signaler les difficultés qu il allait rencontrer au siège de firéda , il recevait de Philippe III cette laconique réponse : « Marquis, prends Brédcu — ?' Moi, le roi. )> Et firéda était pris. C'était, comme on le voit, pour nous servir d'une expression célèbre : Décréter la victoire !

Quelque intéressant que soit l'ouvrage de Lanario , nous regrettons que Baudier n'ait pas jugé à propos de traduire de préférence un autre livre , écrit aussi en langue italienne, et qui lui aurait fourni des renseignements bien plus précieux sur les campagnes de Flandre et le génie militaire de Spinola. Nous voulons parler de l'ouvrage de Pompeo Giustiniano, intitulé Dette gtierre di Fiandria, libri VI, posti in luce da Giuseppe Gambarinù An ver sa, 1609.

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Histoire du Maréchal de Toiras^ ensemble une bonne partie du règne de Louis XIII, avec la généalogie des Toiras, et des figures.

(Paris, 1644. in-folio; et 1666. 2 vol. in.l2.)

Jean de Caylar de Saint-Bonnet , Seigneur de Toiras, était né à Saint- Jean-de-Gardenenque, dans les Cévennes, le 1" mars 1585. La généalogie de sa famille , donnée par Michel Baudier, a été reproduite dans le cinquième volume de VArmoricU général de d'Hozier. Comme le connétable de Luynes , il dut sa faveur près de Louis XIII à son adresse à prendre des oiseaux , et jusqu'à l'âge de trente-cinq ans il sembla ne pas devoir être appelé à de plus nobles occupations. Mais bientôt l'amour de la gloire s'empare de lui; il obtient le commandement d'une compagnie des gardes, et, après plusieurs actions d'éclat, il est élevé au grade de maréchal de camp. Sa défense de l'île de Ré contre les Anglais commandés par Buckingham , et surtout celle de Casai contre les forces de l'Autriche et de l'Espagne , réunies sous les ordres de Spinola, dont il se montrait déjà le digne rival , le placent au premier rang des généraux d'une époque féconde en grands capitaines.

Dans Casai , Toiras fit plus de soixante sorties

et finit par forcer l'enneini à une trêve bientôt suivie d'un traité de paix. Spinola, témoin de l'intrépide constance et des prodiges de valeur de ses adversaires, ne demandait, pour conquérir l'Europe entière, que cinquante mille hommes comme ceux que commandait Toiras.

Baudicr se complaît à détailler toutes les particularités de cette glorieuse campagne , à montrer par quelle énergie de résolution et quelle variété infinie de stratagèmes et de ressources Toiras triompha des obstacles de toute nature qu'il avait rencontrés. Le défaut d'argent, la trahison de ses alliés, la maladie grave dont il était lui-même atteint , rien ne le décourage. Il verse dans la caisse épuisée le prix de sa vaisselle vendue , il engage toute sa fortune pour créer une monnaie pbsidionale, et maintient la discipline dans l'armée par sa fermeté mêlée d'adresse.

Richelieu, jaloux de sa gloire et blessé de l'indépendance de son caractère, lui accorde à regret et seulement par nécessité le commandement général de l'armée française au delà des Alpes avec le titre d'ambassadeur. Il signa en cette qualité le traité de Chérasco qui mit fin à la guerre d'Italie, et celui par lequel Pignerol fut cédé à la France.

Toiras avait bien gagné le bâton de maréchal; l'inquiète jalousie du cardinal lui refusa longtemps cette dignité si bien méritée; l'enthousiasme de

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l'armée d'Italie pour son chef la lui arrache enfin. Mais, irrité des liaisons que Toiras entretenait avec quelques-uns de ses ennemis, Richelieu cherche à le faire rentrer en France, et ne trouve pas de meilleur moyen que de le faire nommer Chevalier du Saint-Esprit, en l'invitant à venir à la cour recevoir le collier de l'Ordre. Le maréchal s'obstine à rester sur ie théâtre de ses exploits , et Richelieu , levant enfin le masque, se déclare ouvertement son ennemi, le dépouille de ses gouvernements et de ses pensions , et le réduit à la misère.

Les puissances de l'Europe s'efibrcent alors à l'envi de l'attirer à leur service : mais Toiras refuse, peu jaloux de se venger à la manière du connétable de Bourbon, u J'aime mieux, disait-il, être mal- 3> heureux qu'infidèle. » Son épée ne pouvait être tirée que pour le service de la France. Une circonstance favorable se présenta. La guerre s'étant rallumée et le duc de Savoie ayant uni ses intérêts à ceux de la France, Toiras se mit avec l'agrément de Louis XIII à la tête de l'armée piémontaise. Mais au début de la campagne, il fut atteint d'un coup de feu sous les murs de Fontanelle , au moment où il visitait la brèche, et perdit glorieusement la vie le 14 juin 1636. Sa mort fut un sujet de deuil pour ses soldats qui, accoutumés à vaincre sous les ordres d'un si habile capitaine, « trempèrent, dit )) Baudier, leurs mouchoirs dans le sang de sa

î5 plaie , persuadés que tant qu'ils le porteraient sur » eux ils seraient invincibles. »

Le récit des campagnes du maréchal de Toiras ne remplit pas, à beaucoup près, le volume infolio publié par son fécond historien. La plus grande partie du règne de Louis XIII s'y trouve racontée, et Michel Baudier y a consigné un grand nombre de faits précieux qu'il était bien placé pour recueillir, et qui de son ouvrage sont passés dans les relations composées après lui. L'auteur de la volumineuse et très-indigeste histoire de Louis XIII , Levassor, lui a fait sans scrupule de notables emprunts; et cet exemple a eu depuis une foule d'imitateurs.

Le Soldat piémontais revenant du camp de Turin et racontant

la campagne d'Italie de 1640.

(Paris, 1641. in-8o)

Une complication d'événements extraordinaires avait signalé celte période de la guerre soutenue par Richelieu contre l'Espagne, et qui devait aboutir à la paix des Pyrénées , signée en 1661 par son habile successeur.

Le prince Thomas de Savoie avait pénétré en Piémont à la tête d'une armée espagnole. Turin

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lui ouvre ses portes, mais les Français conservent la citadelle. Le comte d'Harcourt avait remplacé le maréchal de Créqui dans le commandement de l'armée française. Après avoir délivré Casai, il court assiéger dans Turin Thomas et les Espagnols, qui, de leur côté, tiennent les Français assiégés dans la citadelle , et il se trouve bientôt après assiégé lui-même dans son camp par Leganez , gouverneur du Milanais. Celui-ci , avec douze mille hommes, lui coupe les routes de France et veut le réduire par la famine. Mais après de nombreux combats, les Français l'emportent, Leganez est repoussé, Thomas capitule, la citadelle est délivrée , et la Savoie se trouve ainsi dans l'entière dépendance de la France.

A l'époque oùfiaudier composait son ouvrage, cette même campagne de 1640 , célébrée par tous les historiens du temps, était l'objet d'une douzaine de relations en italien ou en français, dont aucune n'est supérieure à la sienne.

Les militaires ont souvent étudié les savantes combinaisons de celte campagne, et c'est un des exploits du règne de Louis XIII dont le cardinal de Richelieu parle avec le plus d'enthousiasme dans ses Mémoires \ C'est aussi une des parties

^ Ce passage des Mémoires est imprimé dans le troisième volume de Y Histoire de Louis XIII, par le P. Griffct, jésuite.

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les plus soignées de l'histoire de l'Italie par Botta.

Baudier a fait preuve dans son Soldat piémontais de connaissances spéciales très-étendues en stratégie et en tactique. Les détails techniques qui y abondent ont été très -appréciés par les hommes de guerre de son temps ; ils rehaussent l'intérêt du récit , et en font un ouvrage que les militaires peuvent encore consulter avec fruit.

Des sujets d'une nature différente, et qui avaient nécessité de la part de Michel Baudier des recherches peu familières à ses contemporains , ont été abordés par lui dans trois grands ouvrages dont nous allons nous occuper, et dont nous reproduisons d'abord ici les titres :

i° Inventaire de tHistoire généraile des Tarez , où sont descriptes les guerres des Turcz, leurs conquestes, séditions et choses remarquables, tant aux affaires qu'ils ont en contre les Chrestiens, comme Grecz , Hongres , Polonois , Bulgares , Moldaves , TransylTains , Valaques, Sclarons, Vénitiens, Espagnols, Chevaliers de Rhodes et de Malte; que contre les infidèles, comme Tartares, Perses, ■égyptiens, Arabes et autres, depuis Fan 1300 jusques en Tannée 1617;

Tiré de Chalcondile, Athénien; Paul Jove, Léon Glavius, Lonicerus et aultres ;

Avec la mort et belles actions de plusieurs Chevaliers de Malte et aultres gentilshommes et seigneurs François.

( Taris. 1617. iu-l». }

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2^ Histoire générale de la Religion des Turcs ^ avec la naissance, la vie et la mort de leur prophète Mahomet, et les actions des quatre premiers caliphes qui l'ont suivy ; celles du prince Mahuvias, et les ravages des Sarrasins eu Europe , aux trois premiers siècles de leur loy ;

Ensemble le Tableau de toute la Chresticnté à la veniic de Mahomet ;

Plus le livre et la théologie de Mahomet, traduit de TArabc. (Parii, 1625, grand 10-4^ et 1G32. 2 vol. in.l2. )

3» Histoire générale du Serrail et de la Cour du Grand Seigneur^ empereur des Turcs j où se void Timagc de la grandeur otthomane, etc.

(Parii, 1624 et 1626. ia-i».)

( Réimprime dans le deuxième volume de l'histoire de Démétrius Calchondjfle, traduite du grec par Vigénère, continuée par Arthus Thomas , et ensuite par Mczerai. Paris , 1662. 2 vol. in-folio.)

En s'attâchant à faire connaître à la France rhistoire , la religion , les mœurs et le gouvernement des maîtres de Constantinople , Michel Baudier écrivait sous l'influence de l'admiration mêlée de terreur qu'avaient inspirée en Europe les conquêtes des successeurs de Mahomet. C'était pour la chrétienté tout entière un sujet d'étonnement, d'eflroi et de honte que de voir la Thrace, la Grèce, F Asie-Mineure, la Colchide, l'Arménie, la Mésopotamie, la Syrie, contrées si célèbres dans les souvenirs classiques, occupées par des barbares dont la renommée exagérait encore l'indomptable valeur et la cruauté farouche. Ces peuples, de race

scy thiccHtartare , longtemps campés au pied de l'Altaï, dans les steppes de la haute Asie, avaient quitté au dixième siècle les frontières de là Perse et de la Chine pour venir prendre leur part de l'empire grec tombé en lambeaux. Divisés en plusieurs principautés , ils avaient formé au douzième siècle l'empire des Seldjoucides. Le souvenir de Bajazet et de ses cent mille Turcs tués par Farmée de Tamerlan, à la bataille d'Ancyre (1402), avait été effacé par l'éclat des rapides succès qui illustrèrent les autres sultans. Retardés dans leur marche envahissante par les exploits de Scanderberg, l'Alexandre de l'Epire, et de Jean Huniade, le sauveur de la Hongrie , ils avaient préludé par la bataille de Varna (1444) aux victoires qui firent tomber enfin les murs de Constantinople sous les coups de Mahomet IL Depuis ce moment , il n'était pas une seule contrée de l'Europe qui n'eut parfois tremblé de voir apparaître ces dangereux conquérants.

Mais c'étaient surtout les événements récents dont l'Europe et l'Asie avaient été le théâtre qui avaient inspiré à fiaudier, comme aux autres historiens, ces sentiments dont sont empreints les écrits qui ont raconté les exploits de cette nation belliqueuse.

Le monde entier retentissait de la gloire acquise par Soliman II le Magnifique, devant la-

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quelle pâlissait celle des monarques les plus puissants de l'Europe. Après une défense héroïque , ils étaient tombés ces illustres Chevaliers de Rhodes , contre lesquels Soliman avait réuni toutes les forces de son empire. Venise luttait avec ses mille vaisseaux, Charles-Quint avec sa triple puissance de roi d^Espagne , d'empereur d'Allemagne et de souverain des Indes; Gênes avait opposé au sultan conquérant et législateur son intrépide André Doria , la chrétienté , ses Chevaliers de Malte et leur grand maître La Valette. Rien n'avait pu arrêter l'accroissement de la puissance ottomane, contre laquelle rois, papes, empereurs avaient si souvent fait appel à de nouvelles croisades. Ce n'était qu'après la bataille de Lépante (1571), qui a immortalisé le nom de Don Juan d'Autriche, que l'Europe avait commencé à reprendre courage et à regarder en face cet empire musulman , fièrement assis au sein des plus belles régions du monde.

Tels sont les grands événements qu'a retracés l'historiographe de Louis XIII dans son Inventaire de Vhistoire générale des Turcs, ouvrage d'une grande importance et dont nous ne pouvons donner une meilleure idée qu'en en reproduisant un fragment très -remarquable, où l'auteur résume les dix-sept livres dont se compose son travail :

tt Le lecteur a pu voir , dans l'espace de trois

» cent dix-sept ans, ce grand empire turc , super- » bernent composé des quatre grandes monarchies » du monde , à savoir : de l'Assyrienne , la Per- » sienne, la Grecque et la Romaine. Car ils pos- )) sèdent Babylone et toute la Chaldéc et le pays î> des Mèdes; nous les avons vus triompher dans w Tauris, capitale de Perse; la Grèce porte le )' joug de leur domination; Constantinople , jadis » la nouvelle Rome, parle transport du siège im- » périal, leur sert maintenant de trône; et tant » de provinces et royaumes , autrefois de la dé- » pendance de Fempire romain, relèvent de leur » puissance. Ils sont maîtres du royaume d'Egypte, w de celui de Cypre; les îles de Rhodes, de Méte- « lin, Négrepont, Chio et plusieurs autres les re- » connaissent; l'empire de Trébisonde est à eux, » le royaume de Colchos , à présent la Mingrélie , w leur paye tribut; ceux de Tunis et Alger, en w Afrique, leur obéissent; la Dalmatie, les 111 yw riens, les Triballiens, les pays de Transylvanie, » Valaquie et Moldavie, leur font hommage, et » nous les voyons commander dans les princiîî pales villes du royaume de Hongrie.

» Mais toute cette puissance ottomane n'est ar- 5> rivée à cette monstrueuse grandeur, où mainteîî nant elle s'est rendue eflrayante , que par la dis- » corde , désunion et mauvaise intelligence entre î) les princes chrétiens. Nous l'avons vu dans

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» le cours de celte histoire tant en la Grèce, à » Constantinople , qu'aux autres parties de l'Eu- » rope, où ces princes s'entre-battants les uns les » autres, ont fourni l'occasion aux Turcs de les » dépouiller des principales pièces de leur mo- » narchie. Aussi ils mesurent la durée de leur » empire à celle de la discorde entre les princes » de la croyance du nom de Jésus (disent-ils), et )) avouent véritablement que cette désunion est la w seule cause de leur grandeur. C'est ce qui leur » a fait croire que parmi les chrétiens il y avait )> un mauvais ange, ennemi de la paix, qu'ils ap- >) pellent l'esprit-fort , lequel allumant aux âmes yi des grands un feu de vengeance et d'ambition , » éloigne leurs affections du bien de leur croyance » pour les tenir en perpétuelle discorde. »

Le second ouvrage de Baudier est consacré à l'exposition des principaux dogmes religieux que les Turcs, ainsi que les autres peuples soumis au culte de Mahomet, avaient reçus du fondateur de l'Islamisme. La question religieuse offrait un intérêt bien puissant aux savants du seizième et du dix-septième siècle. L'histoire de Mahomet et de ses quatre premiers successeurs les frappait surtout par la rapidité merveilleuse avec laquelle s'étaient propagées les doctrines consignées dans l'Alcoran que traduisait Baudier.

Quant à son troisième ouvrage , il révélait à la France une foule de particularités propres à exciter vivement la curiosité publique. Après avoir fait pénétrer ses lecteurs au sein de cette vaste cité de Constantinople dont il donnait un plan détaillé (précieux à comparer avec celui de la ville telle quelle est aujourd'hui), il entrait dans les détails les plus circonstanciés sur la vie intérieure des sultans. Les cérémonies de leur couronnement, leurs riches vêtements, leurs exercices quotidiens, leurs repas étaient minutieusement décrits. Baudier ouvrait les mosquées où le croissant avait détrôné la croix, les immenses bazars où l'Asie étalait ses pompes et ses merveilles, et enfin les palais mystérieux que remplissait de ses fureurs et de ses débauches la polygamie orientale. Les autres historiens avaient raconté les événements, compté les dynasties, signalé les révolutions et les catastrophes par lesquelles l'empire ottoman reproduisait les horreurs du Bas-Empire ; l'écrivain français, mieux informé et plus hardi, soulevait une partie du voile qui jusqu'alors avait dérobé aux regards l'existence privée des farouches ennemis de la religion chrétienne. Les amours qu'abritent les murs du sérail, les jalouses fureurs des captives, la tyrannie des eunuques blancs ou noirs, les privilèges des fières sultanes, les rixes sanglantes, les complots et les brigues secrètes étaient

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l'objet de descriptions et de récits qui n'approchent pas, il faut en convenir, de la grâce piquante et de la légèreté moqueuse des Lettres Persanes, mais qui ne sont certainement pas dénuées d'intérêt. La réception des ambassadeurs, la magnificence des présents que font ou reçoivent les sultans, les revenus de l'empire, les fonctions dévolues aux principaux officiers ou ministres, leurs prérogatives et leurs titres sont exposés avec un soin qui atteste l'étendue des recherches faites par Michel Baudier.

En présence de la justice expéditive du cardinal de Richelieu et de la rigueur avec laquelle le Roi, dont l'impérieux ministre avait fait son premier sujet, secondait son zèle impitoyable, Baudier pouvait admirer la justice du divan turc et la rapidité bien plus grande encore avec laquelle se traitaient, à Constantinople, les affaires particulières ou publiques. Néanmoins, ce pouvoir absolu, qui trouvait son correctif dans les sanglantes révolutions dont il était sans cesse menacé , ce despotisme tempéré par le régicide, selon l'expression d'une écrivain moderne, inspire à l'historien français de sages réflexions sur cette grandeur qui a tout à craindre de la part de ceux qu'elle fait trembler.

Il a horreur de ces passions brutales dont il fait connaître les épouvantables résultats; et, après

avoir offert à un public beaucoup moins blasé que le nôtre des détails dont la cynique liberté des écrivains du dix-huitième siècle a transmis le goût à quelques-uns de nos feuilletonistes contemporains , il termine son ouvrage par la description des lugubres cérémonies qui accompagnent la mort, les funérailles et la sépulture du Grand Seigneur.

Les ouvrages dont nous venons de parler n'ont pas été mentionnés par Fabricius dans sa revue des livres ayant pour objet l'histoire des religions opposées au christianisme. Ils ne figurent pas non plus dans le Gallia OrienidUs de Colomiès , et cependant ils ont été d'un grand secours aux écrivains qui, après Baudier, ont traité le même sujet , et qui , selon l'usage , se sont bien gardés d'avouer l'étendue des obligations qu'ils avaient à leur devancier.

Ce n'est pas que notre auteur soit toujours bien informé , et qu'il puise avec un discernement bien judicieux aux sources qu'il a consultées. Son siècle n'était pas celui de la critique historique, et sa crédulité a accueilli sans hésiter un grand nombre de faits et d'explications qui nous font aujourd'hui sourire. La foi à la divination, aux songes, aux sortilèges, à la puissance des philtres, à l'astrologie judiciaire , dernier vestige des su-

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perstitions du moyen âge , fait tomber dans d'étranges erreurs le contemporain d'Urbain Grandier, de Marie de Médicis et de la maréchale d'Ancre. Mais il compense par la bonne foi et la sincérité ce qui lui manque du côté de la critique et du goût; et, en faisant toutes réserves pour quelques-uns des écarts de son imagination, on doit reconnaître l'exactitude de ses récits et l'importance des documents historiques dont son ouvrage abonde. Ces éloges , bien entendu , ne peuvent avoir qu'une valeur relative. L'histoire, les mœurs et la religion des Turcs ottomans, grâce aux descriptions données depuis par des voyageurs tels que les Tournefort et les Tavernier, aux qbservations des Andréossi, des Chateaubriand et des Lamartine , et surtout à l'admirable histoire de l'empire ottoman par de Hammer, sont aujourd'hui aussi connues qu'elles étaient cachées aux contemporains de Michel Baudier.

Histoire de la Cour du Roy de la Chine.

(Parig. 1626, in-4o; 1668. in-12; et 1669, p«iit in-18.)

Les réflexions qui précèdent peuvent s'appliquer au livre de Michel Baudier sur cet empire chinois, dont les annales remontent à plus de 2,500 ans

avant l'ère chrétienne, et sur lequel tant de publications importantes ont paru depuis le dix-septième siècle, sans que la curiosité qu'inspire tout ce qui a rapport à cette singulière contrée ait pu être entièrement satisfaite.

Inconnus aux Grecs, désignés probablement par les Romains sous le nom de Sères, les Chinois n'ont été visités qu'au treizième siècle par le voyageur Marco-Polo. Tout ce qu'il en avait rapporté était tellement merveilleux, que l'Europe mit au rang des fables des détails d'autant plus incroyables alors qu'ils attestaient un degré de civilisation qu'elle ne devait atteindre elle-même que six siècles après. Les Portugais s'étaient présentés en Chine vers 1517, les Anglais à la fin de 1600; les Hollandais en 1602, et Michel Baudier avait été témoin des efforts faits par Henri IV pour y fonder un comptoir. Tout récemment des marchands de Rouen étaient parvenus à s'y établir , vers l'année 1615. La reine Marie de Médicis avait envoyé, l'année suivante, un jésuite flamand avec des présents pour le chef du céleste empire ; et c'était précisément de la bouche de cet envoyé que Michel Baudier tenait la plupart des particularités qu'il a consignées dans son ouvrage.

On ne pouvait avoir des renseignements plus nouveaux sur ce pays encore si mal connu. Baudier atteste qu'il se trouvait au Louvre lorsque le

missionnaire flamand raconta au Roi les merveilles de la ville de Pékin , où il avait laissé la riche tapisserie envoyée par la reine de France au souverain de l'empire chinois.

L'ouvrage de Michel Baudier n'est pas un livre d'histoire. La haute antiquité des annales de la Chine, soigneusement conservées par les lettrés et communiquées plus tard à nos savants missionnaires , était alors loin d'être soupçonnée. Baudier ignorait ce que l'Europe devait apprendre un demisiècle après lui par les Lettres Édifiantes , les relations de Du Halde , . de Fourmont , de Parennin , de Kircher, et, à plus forte raison, tout ce que le monde savant doit aux rapports de Legentil , d'Anson , de Sonnerat , de M acartney et d'Ellis. Il se renferme à peu près dans la cour du roi de la Chine, ainsi que l'indique le titre de son livre ; il fait connaître sa vie retirée , l'étiquette qui préside à son existence publique et privée , les mœurs et les occupations des femmes, sans oublier leurs petits pieds, qui sont beaucoup moins, quoi qu'il en dise, un type de beauté qu'un signe d'esclavage.

Rarement visités par les peuples de l'Europe , les Chinois n'avaient pas encore manifesté la défiance et la haine des étrangers qui ont succédé au bout d'un siècle à l'empressement avec lequel ijs avaient accueilli les premiers voyageurs. Leur avidité et leur mauvaise foi commerciale n'avaient pas at-

tenda sans doute les fourberies des marchands portugais et hollandais pour se donner libre carrière , mais leur réputation sur ce point n'était pas encore faite.

Ce qui frappa surtout Baudier, et ce qu'il cherche à faire connaître dans son ouvrage , c'est le développement de prospérité matérielle, la sagesse pratique , la richesse industrielle et commerciale, la forte et puissante organisation morale qui distinguaient le céleste empire, et dont les philosophes du dix-huitième siècle se sont si souvent prévalus pour attaquer par comparaison les abus et les ridicules de leur époque, à peu près comme Tacite avait exagéré les vertus des Germains pour faire ressortir mieux la corruption romaine. Quelques lois fondamentales sont signalées par Michel Baudier comme contribuant puissamment à la stabilité de l'empire chinois; telles sont : la succession au trône réservée uniquement à la ligne masculine ; la défense de quitter le pays sans une permission expresse du souverain ; la distribution des emplois et des fonctions publiques aux plus capables et aux plus dignes ; la noblesse accordée à la vertu ; la nécessité pour les enfants de suivre la profession de leurs pères ; enfin , l'obligation du travail pour tous.

Baudier n'est pas moins frappé de la considération dont les lettrés sont l'objet Chez les Chinois

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tout est régi d'après des lois scientifiques ; à chaque fonction doit correspondre un degré déterminé de savoir. Ainsi ( et plût au ciel qu'il en fût de même chez des nations qui se croient plus sages et plus éclairées I ) , l'art de gouverner est subordonné à des principes invariables et acquis par de longues et pénibles études : nul n'oserait prétendre à la tâche si difficile d'administrer les Etats et de régir les hommes, sans avoir prouvé, par des examens publics et sérieux , son savoir et sa capacité spéciale.

A ces considérations générales , Baudier ajoute des détails, insignifiants pour nous aujourd'hui, précieux alors , sur les officiers du roi , l'administration de la justice, l'agriculture, etc. Il s'en faut de beaucoup que la statistique qu'il donne , d'après les entretiens qu'il a eus avec le missionnaire flamand , soit fondée sur des observations exactes. Il serait tout à fait inutile de relever ses erreurs sur la population, que, d'après les calculs de la Société Asiatique, nous pouvons évaluer à 350,000,000 d'habitants, et sur les revenus de l'empire , si étrangement exagérés , même après lui , et qui ne dépassent pas 800,000,000 de francs, la moitié seulement, hélas! du budget actuel de la France!

Cette fameuse langue chinoise que Baudier et un grand nombre d'historiens avaient considérée comme trop difficile pour que la vie d'un homme

suffît à la connaître , nous savons maintenant, par les travaux de Guignes, de Williams Jones, de Klaproth, d'Abel Rémusat, de Stanislas JuUien, que trois années suffisent pour l'apprendre. Plus heureux que les hommes du dix-septième siècle , nous avons pu être initiés à la connaissance de la littérature des Chinois, si riche en poëmes descriptifs et narratifs, en drames, en romans, et surtout en livres de morale et de philosophie.

Quant au progrès de leur agriculture , à la beauté et à la solidité de leurs constructions , et surtout aux merveilles de leur industrie , développée depuis bien des siècles sans doute, mais aussi depuis longtemps station naire , tout ce qu'en apprend Baudier devait exciter au plus haut degré l'admiration de ses lecteurs, et leur faire élever bien haut le génie inventif de ce peuple. Personne n'ignore avec quelle délicatesse les Chinois travaillent ou préparent le verre, l'ivoire, la nacre, la porcelaine , la soie , et , au temps de Baudier, ils étaient à peu près sans rivaux dans ces diverses branches d'industrie. Mais il ne faudrait pas cependant se méprendre sur la portée de leur aptitude scientifique. Leurs observations d'astronomie, contemporaines de celles des pasteurs de la Chaldée , sont renfermées dans un cercle assez étroit, et, quoi que prétende Michel Baudier, leur calendrier n'a jamais été bien supérieur à celui de

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Mathieu Laensberg. On sait que plus tard les missionnaires catholiques ont dû Tinfluence et la faveur dont ils ont joui longtemps aux connaissances de quelques-uns d'entre eux en mathématiques et en astronomie, et que plusieurs , devenus membres du tribunal supérieur des mathématiques, furent élevés aux plus hauts grades du mandarinat. Pour bien apprécier l'étendue des connaissances des Chinois en physique au commencement du siècle dernier, on peut consulter la lettre si curieuse où le père Parennin raconte ses conférences avec plusieurs docteurs, et leur stupéfaction en le voyant au moyen du nitre glacer de l'eau bouillante au-dessus d'un brasier ardent. Ils connaissaient la poudre à canon avant l'ère chrétienne, soit; mais que penser de l'usage encore subsistant parmi eux en vertu duquel chaque soldat est obligé de préparer lui-même la poudre dont il doit se servir I Et leur dernière guerre avec les Anglais, au sujet de l'opium, n'a-t-elle pas trahi de la façon la plus humiliante l'infériorité militaire de ce peuple , qui croyait effaroucher les équipages anglais avec des figures hideuses de dragons, peintes sur des bannières*?

^ A propos des usages singuliers que Baudier fait connaître , et de ce qui concerne en particulier la médecine, nous dirons qu'il ne £ût pas mention d'une pratique signalée par d'autres historiens de la Chine, et que l'on pourrait proposer à des nations qui se

L'ouvrage de Baudier se termine par des remarques sur la religion des Chinois , sur leur penchant à la superstition , sur un grand nombre de pratiques et de croyances ridicules ou barbares. Son exactitude sur tous ces points ne pouvait être bien grande : les détails lui manquaient; et Ton conçoit qu'il lui était assez difficile d'être suffisamment éclairé par le jésuite flamand qui , dans une statue surmontée de trois têtes qu'il a vue à Pékin , n'hésite pas à reconnaître une image de la Sainte Trinité , et soutient gravement que douze statues qu'il avait trouvées dans un temple ne pouvaient être que les portraits des douze apôtres !

Nous arrivons à trois ouvrages de Michel Baudier, bien supérieurs à ceux que nous venons de faire connaître , et pour leur importance historique et pour le mérite de l'exécution. Nous voulons parler de ses Histoires du cardinal de Ximénès , de l'abbé Suger et du cardinal dAmboise. Ce que nous

disent plos avancées. Les Européens, pleins de confiance dans le savoir et le zèle des disciples dHippocrate , toujours si révérés , malgré Molière, ont coutume de payer à leurs médecins les soins et les visites quils reçoivent d'eux lorsqu'ils sont malades. En Chine, on paye à son médecin une redevance pendant tout le temps qu'on jouit d'une bonne santé. Devient-on malade , aussitôt tout payement est suspendu jusqu'à ce que la santé soit revenue. L'avantage ici n'cst-il pas du côté des Cliiuuis?

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avons dit plus haut de la première aura justifié, nous Tespérous du moins , la préférence que nous lui avons donnée en la réimprimant ici. Nous allons faire passer le résumé des deux autres sous les yeux du lecteur.

Histoire de tadministration de Fabbé Suger.

(Paris. 1645. ia.4«. )

Pour retracer l'histoire du ministre de Louisle-Jeune, Michel Baudier pouvait consulter ses lettres, ses ouvrages, et en particulier la vie de Louis-le-Gros , écrite parle célèbre abbé de Saint- Denis ; saint Bernard, Pierre de Cluny, Pierre de Blois , dans leur volumineuse correspondance , lui fournissaient d autres matériaux dont il aurait pu tirer parti. Il s'est contenté de suivre Guillaume , moine de Saint-Denis, qui, après avoir été secrétaire de Suger, a fait en latin le récit de sa vie , que Jean Baudouin venait tout récemment de traduire en français '•

Le douzième siècle compte peu d'hommes aussi

^ Cet ouvrage du moine Guillaume est imprimé dans YHistoire des Ministres d'État, par Charles d'Auteuil , auteur lui-même d*un éloge de Suger; et dans Félibien, Preuves de l'histoire de l'Abbaye de Saint-Denis , Paris , 1706.

distingués que le ministre dont Baadier a fait connaître Tadministration. Après saint Bernard, dont Garât, dans son éloge même de Suger, couronné par l'Académie française , reconnaît avec raison la supériorité , Fabbé de Saint-Denis mérite sans aucun doute d*étre placé au premier rang. La fortune, en le prenant par la main pour l'élever aux grandeurs , était venue en aide aux heureuses qualités dont l'avait doué la nature. Né en Artois * vers Tannée 1081, Suger, envoyé fort jeune à Tabbaye de Saint-Denis, y rencontra un écolier qui le prit en vive affection et partagea ses études et ses jeux. Ce condisciple n'était autre que le fils du roi de France Philippe I*', destiné à régner sous le nom de Louis VI. Le jeune Suger excite bientôt par la vivacité de son intelligence et son ardeur pour le travail l'admiration des moines de Saint-Denis. Embrassant dès lors avec zèle les intérêts de son ordre, il déploie un courage et une vigueur qu'on était loin de soupçonner en lui. Les Anglais attaquaient sans cesse la terre de Berneval, située en Normandie et faisant partie des vastes possessions de l'abbaye ; Suger demande à y être envoyé : il arme les vassaux , les mène ré-

^ Les historiens ne s'accordent pas snr le lieu de sa naissance. Dom Liron , dans ses Singularités historiques , t. H , mentionne on ouvrage ayant pour titre : La Gloire de l'Artois^ où il est prouvé que Suger ^ abbé' de Saint-Denis, est né dans l'Artois,

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solûment contre les Anglais, et force ceux-ci à respecter les terres que depuis longtemps ils dévastaient dans leurs continuelles excursions. Une autre occasion s'offre bientôt au belliqueux tonsuré. La terre de Toury, située sur le chemin d'Ëtampes à Orléans et faisant aussi partie des domaines de Saint-Denis, était menacée par Hugues, seigneur du Puiset, qui, suivant les habitudes féodales , cherchait à s'agrandir aux dépens de ses voisins lorsqu'il se croyait le plus fort. Suger accourt, lève une petite armée qu'il commande en personne, et, non content de résister vaillamment aux attaques du seigneur du Puiset, il prend l'offensive, se met à sa poursuite, va le chercher jusque dans son donjon , qu'il détruit par le fer et le feu, et le réduit à l'impuissance.

Cette vigueur militaire était tout aussi propre à faire valoir, en ces temps de chevalerie, le nom de Suger que les talents et les vertus qui le distin* guaient. Après la mort du vénérable Yves, abbé de Saint-Denis, arrivée en 1122, il fut appelé d'une commune voix à lui succéder dans le poste éminent que cette mort laissait vacant. A une époque où les rois, mal affermis encore sur le trône, se soutenaient souvent par le crédit et avec l'appui des hommes d'Eglise , le chef de la première abbaye de France, de celle qui conservait en dépôt roriflammc, ('tait appelé tout naturelle-

71 XOTICE

■lent â jooer m K»le importaDt dans les alEûres im royamne.

Avfsî^ sans aucun antre titre oËBcîel que criai tibbè de Sainl-Denîs, So^er se rit inresti de tCiVle la confiance de Louis O , son ancien conifsMgDon d'études.

liais ce qui mit le comble à la rênêration qn il inspirait dr jà , c^est le zAe tovt apckstolîqne qa*il dr^^:*ja p:*or la réforme de son ordre. Enrichis par la muniScence des rois et les dons des fidèles, les xDoînes de Saint-Denis « an grand scandale des cbefe les p!tt$ respectés de FE^^lîse et an grand détriment de la reî:.^îon, se limient, comme ceox des acLtres aî-Kiyes, à Ions les dcl:-c*rdements qnVntralnent la richesse, !e Ine et la puissance. En vain la roix êjoqnente de saint Bernard sVtait éle- Têe coDtre les abns dont Fintêrienr des monastères était le tbt itre: en Tain 3 araît pris Finitiatire des réformes radicales: nn très-wîit nombre d'abbayes :s^ mon trafent di5post>es à retiMimer à la TÎe pieuse , sin'^ple, retirée et firoî^ale qne k-nr prescriraient les rèi:!es établies par leurs saints londatenr& Suger osi introduire la réforme à Saint-Denis « et il n'ent pas trv>p de toule sa fermeté et de toot son crédit po«r mener a bonne tn ct*îîe enlrv^^prise* Ce fat là nn ^rand s«jot de jo:e poar les bv^n^raes qui araient à Cxxtir le maintien de la fv^î eî le trionipbe de la di5c:jJîne chrt lionne, et juial Seroard ne fîit pas

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le dernier à féliciter Suger de son zèle et de son courage. N'était-ce pas , en effet , pour tout son siècle un exemple édifiant que celui que donnait l'illustre abbé, administrant les affaires du royaume, commandant à de nombreux monastères , assez riche de ses revenus pour lever des armées , et cependant conservant près de l'église de Saint-Denis, qu'il faisait reconstruire avec une magnificence toute royale , une petite cellule dans laquelle il s'enfermait pour jeAner et prier, comme s'il eût voulu se faire pardonner par Dieu , à force d'humilité et de piété , sa puissance et sa grandeur!

Après la mort de Louis VI, Suger conduisit son jeune fils Louis VII en Aquitaine , où son mariage avec la trop célèbre Ëléonore ajoutait tout à coup au royaume autant de provinces que lui en avait laissé son père.

En 1146, Louis VII , tourmenté par les remords que lui causait l'horrible trépas de quinze cents sujets du comte de Champagne , brûlés sous ses yeux dans l'église de Vitry, fit vœu de partir pour l'Orient Suger essaya en vain de modérer, au nom de la politique et des vrais intérêts de la France, une ardeur contre laquelle vinrent se briser tous ses efforts. La croisadjB fut préchée à Vézelay par le grand apôtre du douzième siècle , saint Bernard, obéissant plutôt, dit-on, aux or-

dres da pape Eagène III qo'à ses propres sentiments.

Elle n'eut , comme on le sait , une heureuse issue ni pour le royaume , ni pour le roi lui-même , obligé de répudier à son retour l'héritière d'Aquitaine, qui porta en dot aux rois d'Angleterre les riches domaines dont la possession les rendit pendant si longtemps redoutables à la France. *

Pendant l'absence du roi , Suger fut chargé de l'administration du royaume : sa modération , qui n'excluait point la fermeté , son économie , sa prudence, son adresse avaient maintenu dans l'État l'ordre, la paix et l'abondance. C'était, disait-on partout, le Salomon de son siècle. Le roi d'Ecosse, David, lui témoignait sa respectueuse admiration; l'évêque de Salisbury faisait pour le visiter le voyage de France , ne voulant pas mourir, disait-il, sans avoir vu le grand ministre, et Louis-le-Jeune , à son retour de la fatale croisade, l'honorait du beau nom de Père de la patrie.

Si le chapitre des contradictions humaines n'était pas suflisamment connu , l'on pourrait s'étonner de voir le sage ministre de Louis VII employer les dernières années de sa vie à faire les préparatifs d'une expédition pour la Palestine, et consacrer ses immenses richesses à lever dans ce but une armée formidable.

Le trésor royal avait été ruiné par le voyage

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d'outre-mer ; Suger mettait le sien à la disposition de son maître : et lui , qai avait jadis condamné la croisade préchée par saint Bernard , devait partir pour conduire comme général l'expédition qu'il avait préparée comme prélat !

Sa mort, survenue en 1151 , ne lui permit pas d'exécuter ces projets.

Cette vie si bien remplie est racontée assez froidement par Baudier. Mais son récit, quoique surchargé, comme tous ses écrits, de réflexions et de détails » n'en est pas moins digne d'estime. Son ouvrage est préférable à celui que fit paraître plus tard le savant mais passionné dom Gervaise ^ La vie de Suger, composée par celui-ci , est précédée de quatre dissertations , assez intéressantes, du reste , sur l'époque de la fondation de l'abbaye de Saint-Denis, sur l'année de la mort de Suger, sur ses ouvrages et sur l'hérésie des investitures. Dom Gervaise n'est pas favorable au ministre de Louis-le-Jeune , et l'accuse avec une âpreté qui a toutes les apparences des préventions engendrées par l'esprit de corporation. Attaque par dom Vincent Thuillier, en 1724, dom Gervaise répondit par une apologie qui ne prouva que son entêtement. Quoi qu'il en soit, remarquons en passant que ni dans l'ouvrage de

^ Histoire de Suger, par D. François -Armand Gervaise, ancien abbé de la Trappe. — Paris, Barrois, 1791. 3 vol. in-12 (dernière édition).

dom Gervâise, ni dans celui de Thuillier, ni dans le Journal des savants de novembre et décembre 1721 et janvier 1722, ni dans les Mémoires de Trévoux, ni dans le Journal de Leipsick du même mois, ni dans le volume de \ Histoire littéraire de la France, où les diverses histoires de Suger sont mentionnées ou analysées, il n'est question de l'ouvrage de Michel Baudier, qui avait devancé les auteurs de ces écrits , et qu'ils auraient dû citer, ne fut-ce que par reconnaissance.

Histoire de r Administration du cardinal d'Amboise^ grand ministre d' Estât en France , oii se lisent les effets de la prudence et de la sagesse politique;

Ensemble les félicitez de la France sous un bon gouvernement.

(Paris, 1634. in-4» )

Cet ouvrage, cité dans la Bibliothèque du père Lelong et dans la revue des historiens Français, par Legendre , est à peu près le seul qui ait échappé à cette espèce de conspiration du silence qui a frappé les compositions historiques de Michel Baudier.

On doit reconnaître que l'histoire du cardinal d'Amboise avait droit à une distinction particulière , ne fût-ce qu'à cause du motif honorable qui a inspiré Baudier en l'écrivant.

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Voici ce que dit à ce sujet Moréri (édition de 1759) dans la notice qu'il a consacrée à notre auteur :

« L'origine de cet ouvrage mérite une re- )' marque. Jean Sirmond, de l'Académie fran- « çaise, ayant entrepris d'élever la gloire du car- )) dinal de Richelieu au-dessus de tout ce qui l'avait ') précédé , s'attaqua d'abord au grand cardinal » d'Amboise, qu'il ne manqua point d'abaisser par » des comparaisons dont tout l'avantage était pour » le ministre présent. Il déguisa néanmoins son » nom à la tête de son ouvrage, comme s'il eût )> appréhendé le ressentiment de tous les bons » Français, qui n'auraient pas vu déprécier volon- » tiers un nom si cher et si honorable à la nation, » Il prit le nom de sieur des Montagnes, et publia r> son livre en 1631, à Paris, in-S**, sous le titre » de Vie du cardinal d'Amboise , ministre d'Etat sous » Louis XII j ensuite de laquelle sont traités quelques yy points sur les affaires du temps. Baudier, dont le » caractère n'était point la flatterie, entreprit donc n de défendre la mémoire d'un des meilleurs mi- >) nistres qu'ait eus la France contre les imputa- » tions et les déguisements d'un écrivain merce- » naire. Dès le titre de son ouvrage , il fit entendre, » par la division de son dessein , que le prétendu )) des Montagnes avait pris le change en rapportant -n toute la grandeur d'un ministre à l'habileté de sa

)) politique. Cet ouvrage fut estimé à sa naissance w et fit mépriser celui de Sirmond. «

Le livre de Michel fiaudier est en effet conçu dans un grand esprit de justice et d*impartialité. Il n'y faut chercher sans doute ni une appréciation éclairée des actes du ministre de Louis XII, ni une grande intelligence philosophique de l'époque , ni un ordre méthodique dans le compte rendu de cette administration célèbre. Mais il raconte avec beaucoup de droiture et de bonne foi. « J'advoue, dit-il dans son avant-propos, que je « n'ai point apporté d'autre ornement à cette his- 5> toire que la vérité. » Il s'efforce d'être complet, et n'épargne ni travaux ni recherches pour se procurer les nombreux documents qu'il met sous les yeux du lecteur. On peut donc à juste titre s'étonner de ce que l'historien de l'Académie française, Pélisson, qui signale, quoique avec tous les ménagements possibles, les fâcheuses tendances de l'ouvrage de Sirmond , n'ait pas saisi cette occasion de rendre un hommage mérité à l'impartialité de Baudier. Varillas, qui adresse les mêmes reproches avec plus de sévérité au sieur des Montagnes, « qui aurait bien pu, dit-il, être juste en- » vers le cardinal de Richelieu , sans immoler à sa » vanité l'un de ses plus estimables devanciers , » n'a pas non plus le moindre éloge à donner à Baudier, qu'il sait cependant être plus exact, plus

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complet et surtout plus juste que Sirmond. Quant auK autres écrivains qui se sont occupés de Georges d'Amboise, d*Auvigny, dans ses Vies des hommes illustres de France ; ChauQepied,dans son Histoire du cardinal d'Amboise (nous pourrions en citer encore plusieurs), ils n'ont pas dit un mot de Baudier, et se sont bornés à le copier ou à le résumer.

L'ouvrage de Michel Baudier fait connaître d'abord la famille distinguée à laquelle appartenait Georges d'Amboise. Promu de bonne heure aux plus hautes dignités de l'Eglise, évéque de Montauban, puis archevêque de Narbonne sous le règne de Charles VIII , d'Amboise s'était dès lors attaché à la fortune du prince qui se fit pardonner sur le trône les erreurs d'une jeunesse turbulente. Après avoir raconté avec des détails omis par presque tous les historiens de Louis XII la révolte furieuse par laquelle l'Université de Paris accueillit l'entrée du Roi dans cette ville où son nom devait être plus tard l'objet d'une affection universelle , Baudier initie son lecteur aux raisons qui engagèrent ce monarque à répudier sa femme : « Prin- Tn cesse vertueuse , charitable, pieuse, mais dont y> l'esprit était logé dans son corps comme* un yy monarque très-illustre dans un mauvais logis. » Ce divorce, dans lequel l'influence de Georges d'Amboise, alors archevêque de Rouen, fut toute-

puissante , donna la Bretagne à la couronne de France par suite du mariage de Louis XII avec la duchesse Anne , veuve du dernier roi ; le chapeau de cardinal récompensa le zèle du prélat devenu depuis ce moment le conseiller intime, le ministre et l'ami du roi de France. La conquête du Milanais, si rapidement effectuée, est racontée par fiaudier avec beaucoup de détails. Tout en montrant combien le cardinal d'Amboise , par son dévouement, son habileté et la sagesse de ses conseils , seconda le roi dans sa brillante fortune et devint pour lui dans l'adversité un consolateur et un soutien, il ne dissimule ni les fautes du monarque , ni les fausses démarches dans lesquelles il fut entraîné par son ministre devenu légat du pape, et malheureusement préoccupé trop souvent du désir de ceindre la tiare égarée sur les fronts d'Alexandre VI et de Jules II. fiaudier, dont nous avons précédemment signalé

la piété solide et le profond respect pour l'Eglise, échappe par la franchise, qui est l'habileté de l'honnête homme, aux difficultés que présente à l'historien la conduite publique ou privée des souverains pontifes ennemis de la France, qui occupaient alors la chaire de saint Pierre. Il ne confond pas la cause sacrée de la religion avec celle de quelques-uns de ses ministres. Calme et respeclueux dans les jugements qifil porte, il

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n'hésite pas néanmoins à condamner hautement ce qui est répréhensible. «, Les mœurs des papes y* Alexandre VI et Jules II sont décrites comme » elles ont été , dit-il; et si ces papes peu vertueux » ont fait asseoir avec eux sur le trône l'avarice , n l'ambition et la vengeance , ils ont fait voir en » cela que l'homme a plus occupé le siège que le » pontife souverain. La vérité n'a pu sans crime » déguiser leurs actions dans le récit des affaires y) de l'Italie, et en outre la violente passion des V armes , l'ambition démesurée et le cruel appétit » de vengeance de Jules II , ayant détruit la Na- » varre et troublé la France, ont rendu sa méy* moire odieuse non-seulement à ma nation , mais )) encore à toute l'Europe. En quoi l'on doit con- » sidérer que je ne pouvais, sans enfreindre les » lois de la nature et de l'histoire, couvrir du n silence l'injustice et la violence de ce pape. )> Mais, pour cela , je ne touche point à la doctrine » ni à la religion que je tiens saine et sans flétrisv sure , et fais différence entre l'homme et le sou- » verain pontife \ »

Au reste, la presque totalité de l'ouvrage de Michel Baudier étant consacrée au récit des par-

^ Ce jugement sar Jules H est peut-être un peu sévère , car le plus grand crime de ce pape est d'avoir combattu la prépondérance française en Italie avec une habileté et une énergie qu'on ne saurait méconnaître.

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tico]arités des guerres d'Italie, c'est à vrai dire l'histoire du roi de France ou l'histoire de France sous le règne de Louis XII , bien plus que celle de Georges d'Amboise. L'écrivain qui célèbre ses vertus, sa modération, son application aux affaires, son ardent amour pour les peuples, ne met le lecteur & même d'apprécier que d'une manière incomplète l'administration du ministre à l'intérieur de la France. Il la vante plus qu'il ne l'analyse.

a Jamais la France, dit-il, ne fut si populeuse, V si féconde , si riche , si cultivée que sous sa pruy> dente conduite; si bien que, tant qu'il vécut, la ^ discorde et la guerre en furent bannies et por- ^ tées ailleurs. Après sa mort, elles y rentrèrent, ^ n'ayant plus d'ennemi qui les en chassât, et y r^ firent les ravages aux viUes, à la campagne, et y 9 répandirent cruellement le sang humain. Il était ^ affable , débonnaire , libéral envers les hommes ^ de mérite , qu'il a toujours rendus considérables ^ et recommandables auprès de son maître. »

Baudier, qui cite avec une juste admiration plusieurs traits de la vie de Georges d'Amboise, aurait pu en raconter une foule dTaotres dont Fhistoire a conservé le souvenir, et qui , mieux encore que les éloges qu'il lui adresse , auraient mis en relief la bonté de son cœur , digne de celui du monarque dont le peuple a gardé la mémoire.

SLR MICHEL BAUDIER. 85

L'historien Legendre, qui a aussi écrit la vie du cardinal d'Amboise, a reproché mal à propos, selon nous, à fiaudier d'avoir imprimé à la fin de son ouvrage un manuscrit qui lui avait été confié, à ce qu'il paraît , par un avocat du roi au présidial de Bourges. Ce manuscrit, rédigé par un des familiers du cardinal , contient sur ses derniers moments , sur un entretien qu'il aurait eu avant sa mort avec le roi et sur ses dispositions testamentaires, quelques détails qui ne manquent pas d'un certain intérêt, bien qu'ils ne soient pas tous d'une parfaite exactitude. Legendre met rudement sur le compte de l'historien lui-même quelques exagérations dont celui-ci n'entendait pas accepter la responsabilité, et qui appartenaient tout entières à l'auteur du manuscrit. Il y est rapporté, par exemple, qu'au convoi du cardinal, qui avait eu lieu à Lyon, il s'était trouvé onze mille prêtres et douze cents prélats. L'auteur du manuscrit (et non Baudier) avait aussi évalué à onze millions le montant des legs portés au testament du cardinal, multipliant sans doute les sommes d'argent que celui-ci avait distribuées, comme il avait multiplié les prêtres et les prélats convoqués à ses obsèques. L'historien du cardinal d'Amboise a bien pu aussi rapporter d'après ce manuscrit , sans tomber dans une contradiction monstrueuse, le récit de la conversation dans laquelle le ministre de Louis XII

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loi parle de cinquante mille dacats que loi avaient payés chaque année les princes de Fllalie. Michel Baadier pouvait à la rigaenr concilier ce qa'il avait dit précédemment de la probité , de Fintégrité , de la fidélité da cardinal d'Amboise, avec le fait mentionné à propos de celte conversation. Cette habitude , très-regrettable d*a[illenrs , de recevoir des pensions des souverains étrangers fut longtemps générale , et n'impliquait , d'après les mœurs du temps , rien qui fut contraire aux devoirs et à la fidélité envers le roi et la patrie.

Si rhistoire du cardinal d*Amhoise , composée par Legendre, un siècle après celle de Michel Baudier, dans un temps ou la critique avait déjà fait de notables progrès, a plus d'ordre et de méthode, en revanche on y pourrait signaler, principalement dans la dernière partie, des défauts qu'on ne peut reprocher à Baudier, et, par exemple, la subtilité de rhéteur avec laquelle Legendre a cherché à surfaire la valeur et le mérite de son héros.

De même que , guidé par cet instinct de basse flatterie qui avait porté Scudéry à dénigrer l'anleur du Cid et de Cinna pour faire sa cour à Fauteur de Miraroe , Sirmond s'étaiit étudié à ravaler toutes les actions du ministre de Louis XII afin de rehausser le mérite du ministre de Louis XIII, de même Legendre , pour exalter le grand homme dont il raconte la vie , abaisse la gloire de ses ri-

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vaux par des parallèles souvent plus ingénieux que solides , et , dans son style brillant et quelque peu déclamatoire , le place sans hésiter au-dessus de Richelieu , de Ximénès et de Mazarin.

Sirmond avait écrit un libelle; Legendre a composé un panégyrique; Baudier seul a fait de Fhis* toire. Son ouvrage est le seul qui , restituant aux faits leur sincérité, signale avec sévérité, mais sans passion , les erreurs de l'illustre ministre et donne à ses éminentes vertus et aux grands services qu il a rendus à la France un juste tribut d'admiration et d'enthousiasme.

Un autre monument, où un génie plus puissant a laissé son empreinte, a été élevé à la mémoire de Georges d'Amboise. Nous visitions, il y a peu de temps, le magnifique mausolée de marbre blanc et noir élevé en l'honneur du célèbre cardinal dans Tune des chapelles de la cathédrale de Rouen , et qui est un des chefs-d'œuvre les* plus remarquablesde l'architecture et de la sculpture du seizième siècle. Nous admirions la belle et vénérable figure du cardinal autour de laquelle ont été symbolisées les vertus dont son âme fut ornée , la foi , la charité, la prudence, la force, la justice, la tempérance, et en nous inclinant devant cette œuvre où l'artiste a perpétué dans le monument consacré à la mort le souvenir des actions d'une noble vie , nous cherchions à les rappeler à notre

mémoire. Son zèle réel , quoique circonscrit dans de justes bornes, pour le maintien de la religion , son application aux affaires , sa munificence et son goût éclairé pour les arts, sa vigilance pour l'administration de la justice , le courage et l'activité qu'il sut déployer dans les expéditions militaires qu'il fit avec le roi , son habileté dans les négociations, et par-dessus tout l'inaltérable douceur de son caractère et sa bonté proverbiale : tant de grandes et nobles qualités nous pénéiraient de respect, et nous éprouvions quelque chose de cette tendre affection qu'il sut inspirer aux étrangers comme à ses proches, aux grands comme aux petits, à ses subordonnés comme à son maître.

L'ouvrage- dont nous allons donner l'analyse est non pas le plus important et le mieux écrit de ceux sortis de la plume de Michel Baudier, mais certainement un des plus curieux et des plus intéressants pour l'histoire littéraire. Il a pour titre :

Histoire de l'incomparable administration de RomieUy grand ministre d'Etat de Raymond Bérangier, comte de Provence, lorsque cette province était en souveraineté.

( Paris, 1635, in-18.)

Ce Romieu n'est autre que le célèbre Romée de Villeneuve, qui fut ministre du comte de Provence, Raymond Réranger V, et dont les historiens de Provence ont raconté les actions. Mais l'ouvrage de Raudier est une sorte de roman historique dont il avait trouvé l'idée d'abord dans quelques vers du Dante, qui a fait tant d'allusions à l'histoire du midi de la France, et aussi dans les traditions locales auxquelles les vers du poète de Florence avaient peut-être donné lieu.

Nostradamus, dans sa chronique de Provence; Pithou, dans son histoire de la ville d'Aix; Ruffi et Rouche, dans leurs histoires de Provence, avaient rapporté la légende dont la vie de Romée de Villeneuve avait été surchargée , et Raudier l'a acceptée sans discussion, comme une donnée dont il pouvait se servir en toute confiance.

Voici le précis de cette histoire de Romieu.

Lorsque la France était partagée en plusieurs Etats indépendants, la Provence tomba, par mariage, dans la maison des comtes de Rarcelone, devenus peu de temps après rois d'Aragon. Tantôt le royaume d'Aragon et le comté de Provence furent dans la même main, tantôt le royaume fut le partage de l'aîné et le comté celui d'un cadet. Le dernier des comtes de cejte maison fut Raymond Réranger V, qui, vers l'an 1216, s'étant soustrait à la tutelle de Pierre d'Aragon, son oncle,

qui le retenait en Espagne , était venu en Provence prendre possession de ses Etats. Ayant fait rentrer dans le devoir quelques-uns de ses principaux vassaux et quelques villes considérables du pays, qui avaient profité de son absence pour s'émanciper, il put rendre enfin un peu de calme à la Provence, et sa cour devint bientôt aussi agréable que brillante.

C'était l'époque oii florissait dans le midi cette poésie des troubadours si harmonieuse et si galante , dont Baudier ne parle pas avec une bien grande admiration, et sur laquelle les beaux travaux de M. Raynouard, des continuateurs de la France littéraire et de M. Mary Lafon ont depuis un demisiècle attiré l'attention des savants de l'Europe.

Les poètes de Provence étaient presque tous de grands seigneurs , et leurs productions étaient lues ou chantées dans les fêtes splendides que donnaient les cours de Béziers , d'ilrles , de Toulouse et de Narbonne. Les aventures galantes par lesquelles la plus grande partie de ces troubadours avaient signalé leurs noms donnent à cette époque un intérêt dont les romanciers n'ont pas manqué de tirer parti. Raymond fiéranger était troubadour lui-même , plutôt par mode que par génie , disent les historiens. Il avait épousé Béatrix de Savoie , dont il eut quatre filles, Marguerite, Eléonore, Sance et Béatrix.

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Jusqu'ici fiaudier n'est pas sorti du domaine de l'histoire ; voici maintenant où le roman commence :

Un soir que le comte revenait de la chasse , il rencontra un pèlerin qui, avec sa cape et son bourdon, marchait d'un air content et dégagé. Le comte , de fort bonne humeur lui-même dans ce moment, accoste le pèlerin. Il est étonné de la manière libre et spirituelle avec laquelle celui-ci répond à ses questions, comme un homme qu'un long commerce aurait accoutumé à vivre avec les grands.

Le comte lui demande qui il est: aMonsei- » gneur, lui répond-il, je vous supplie très-hum- » blement de m'excuser : je reviens de la Terre- » Sainte, et j'y ai fait vœu de ne jamais dire qui » je suis. " Cette réponse satisfit le comte accoutumé aux vœux bizarres qui se faisaient en ce temps-là. a Je vois bien ce que c'est, » dit-il au pèlerin (ou plutôt au Romieu , car c'est le nom que l'on donnait alors en Provence d'abord à ceux qui faisaient le voyage de Rome, et plus tard, par extension , à ceux qui allaient faire en tout autre lieu leur pèlerinage), «vous êtes un homme de » qualité qui êtes tombé dans quelque grande w faute, et l'on vous a donné pour pénitence d'er- » rer par le monde sous ce misérable équipage » » sans oser déclarer qui vous êtes. Je vous avoue

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y> qae je trouve cette mortification assez bien imay> ginée. »

Le Romieu essaie en vain de détromperie comte de Provence, qui, de gré ou de force, l'emmène à sa cour. Là , il rencontre Beroalde , cadet de l'illustre maison de Baux, Boniface de Castellane, Raoul de Gatin, le comte de Vintimille, le chevalier de Porcellet, le chevalier de Pujet et les troubadours Rambaud d'Orange, Pierre d'Uzès, Perdigon et Pierre de Châteauneuf. Assez mal accueilli d'abord par les grands seigneurs , en sa double qualité d'étranger et d'homme de mérite, le Romieu ne tarde pas, grâce à l'afiection du comte, à exercer dans sa maison une grande influence. Il est élevé aux plus hautes dignités et devient chef du conseil , intendant des finances et premier ministre. Sous la cape du pèlerin s'était caché un homme de génie dont la cour de Provence admire, quoique non sans envie , la bonne mine , les talents et l'activité.

Après avoir fait signer la paix entre le comte de Provence et celui de Toulouse, soumis la ville d'Arles , conclu un traité avec Gênes , rétabli les finances, vidé les difi*érends entre le comte et les gentilshommes du pays, il appelle à la cour de son maître tous les hommes distingués , qui pourront l'embellir et lui donner un éclat qu'aucun des Etats voisins ne saurait égaler. Son ascendant

SUR MICHEL BAUDIER. 93

sur Tesprit de la comtesse de Provence n'est pas moins grand que celui qu'il exerce sur son auguste époux, et c'est lui qui marie leurs quatre filles avec trois rois et un empereur.

Mais un pauvre pèlerin pouvait-il arriver à une si brillante faveur sans exciter contre lui les inimitiés et la jalousie?

La fin de l'histoire de Romieu , telle que la raconte Michel Baudier , ne rappelle que trop bien l'aventure de ce berger devenu ministre, héros d'une des plus charmantes fables de notre bon La Fontaine. Ce berger avait été accusé , comme Romieu, d'avoir volé son maître, et caché dans un coffre , fermé de dix serrures , le résultat de ses dilapidations.

Lui-même ouvrit le coflre et laissa bien surpris

Tous les machineurs d'impostures.

Le coflre étant ouvert, on y vit des lambeaux ,

L*habit d'un gardeur de pourceaux , Petit chapeau, jupon, pannetière, houlette,

Et je pense aussi sa musette :

ft Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais « NTattirâtes sur vous Fenvie et le mensonge , V Je vous reprends : sortons de ces riches palais ,

D Comme Ton sortirait d*un songe ! »

Romieu sortit aussi de la cour du comte de Provence , reprenant sa cape et son bourdon , après avoir confondu les calomniateurs et prouvé qu'il avait apporté dans ses fonctions autant de dés-

intéressement que de zèle pour le service du prince.

C'est ainsi, dit Michel Baudier dans son récit, moins touchant que les beaux vers de La Fontaine , que le Romieu prit congé du comte à qui il dit : « Pauvre je suis venu , pauvre je m'en re- » tourne. » Il partit , et ni les prières , ni les commandements du comte de Provence ne purent le retenir. En vain Béranger lui écrivit lettres sur lettres pour l'engager à revenir; il continua sa route, et, depuis, personne n'a su ce qu'il était devenu.

On ne peut méconnaître ce qu'il y a d'heureux et de vraiment intéressant dans le cadre choisi par Baudier. C'est un sujet dont les traditions de l'Orient avaient certainement donné l'idée , et dans lequel on retrouve sans peine le type d'un grand nombre de récits, soit en vers, soit en prose, qui ont été composés non-seulement en France , mais dans beaucoup d'autres pays avant et depuis Baudier.

L'histoire de Romieu avait partagé le sort de tous les écrits de Michel Baudier , lorsque Fontenelle eut la fantaisie de la reprendre et de la rajeunir en lui prêtant le charme de son style ingénieux et facile. Il publia une partie de ce travail , qui n'a jamais été terminé , dans le Mercure de Jamrier 1751.

SUR MICHEL BAUDIER. 95

Dès le mois de mars suivant , le savant historien du Languedoc , dom Vaissette , prenant la chose au sérieux , et craignant sans doute de voir se propager, sous la plume du spirituel académicien , une fable qui avait à ses yeux le grave inconvénient d'altérer la vérité historique , écrivit au même journal une longue lettre pour rappeler que déjà lui-même, dans le troisième volume de son Histoire du Languedoc , avait rétabli dans ce qu'elle avait de réel et de vrai l'histoire de Romée de Villeneuve, dénaturée dans le roman de Michel Baudier. Le prétendu Romieu n'avait existé que dans les vers du Dante et dans l'imagination de l'historiographe de Louis XIIL Là-dessus, l'érudit bénédictin , suivant pas à pas l'histoire de Romieu, prouvait qu'il n'était autre que Romée de Villeneuve, qui avait été en effet le favori et le ministre de Raymond Béranger, mais qui, loin d'être un pèlerin mystérieux oifert au comte par un hasard providentiel , appartenait à l'illustre famille de Villeneuve de Provence. Citations des auteurs contemporains, production de pièces justificatives, textes formels, calculs chronologiques, documents généalogiques, rien ne manquait à la démonstration de dom Vaissette. Il n'avait pas besoin de ce luxe d'érudition pour prouver que notre excellent Baudier avait eu tort de prendre à la lettre quelques lignes de Nostradamus ,

de donner comme histoire véritable une rêverie poétique, d'avoir enfin été sous le règne de Louis XIII aussi crédule que devait l'être plus tard un philosophe du dix-huitième siècle.

OUVRAGES INEDITS.

Une note insérée dans le journal de l'abbé Prévost, le Pour et le Cantre (Tome XIX, n*" 210), révélait l'existence d'un ouvrage inédit de Michel Baudier, sur la vie de Marguerite d'Anjou, ouvrage dont le manuscrit faisait alors partie de la célèbre bibliothèque de M^' de Coislin, évêque de Metz , léguée depuis par le noble bibliophile à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, dont la vaste bibliothèque fut à son tour définitivement réunie à la bibliothèque royale , sous la désignation particulière de fonds de Saint-Germain. Le manuscrit de Michel Baudier s'y trouve aujourd'hui classé sous le n° 1178.

Mais par une bonne fortune que nous étions loin de prévoir en nous livrant à cette recherche, ce n'est pas seulement un ouvrage inédit que nous avons trouvé , mais bien trois ouvrages distincts , dont deux au moins sont d'une importance réelle.

Nous allons les passer en revue :

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Ces trois ouvrages, — car nous ne voulons pas donner ce titre à une collection de notes dont nous aurons aussi à dire quelques mots , — ces trois ouvrages, inédits depuis deux cents ans, restent enfouis, avec tant d*autres richesses intellectuelles , sous la poussière des rayons ingrats de notre Bibliothèque Nationale. Ils forment deux volumes manuscrits.

Le premier, celui numéroté 1178, a été revu et recopié avec soin ; Fauteur parait y avoir mis la dernière main. On s'étonne à plus d'un titre, en le parcourant, qu'il n'ait pas été imprimé et que, tant d'autres ouvrages du même auteur ayant eu l'honneur de plusieurs éditions successives, celui-là n'ait laissé pour unique souvenir de son existence qu'une note du journal de l'abbé Prévost. Et même il ne paraît pas que les premiers possesseurs de ce manuscrit l'aient d'abord ouvert au delà de la première page; car ils n'avaient inscrit au dos du parchemin que le titre du premier travail : Histoire de Marquerite d* Anjou, Reyne d'Angleterre. C'est plus tard sans doute que quelque bibliomane , au moins plus curieux, y découvrit au folio 71 un autre ouvrage : Histoire de Thomas Wohey, cardinal dVorc; et puis au folio 167 un recueil de notes sur les affaires d'Angleterre avec la France. Alors les trois titres furent écrits d'une autre main en tête du volume, comme une épitaphe au frontispice d'un tombeau.

L'autre volume manuscrit, classé sous le n" 1434, après avoir appartenu comme le premier à la bibliothèque de M'' de Coislin , Fa suivi à labbaye de Saint -Germain -des -Prés et à la Bibliothèque Royale sans attirer plus d'attention. Il est consacré à VHistoire généralle des anciens et modernes Roys de Perse j et paraît se rattacher aux études de l'auteur sur les sociétés d'Orient.

Ce sont ces œuvres inédites de Michel Baudier que nous voulons faire connaître et apprécier par une analyse consciencieuse. L'étude que nous en avons faite nous a laissé sous la même impression que la lecture de ses ouvrages publiés et mieux connus : nous n'avons pu nous défendre d'un sentiment de regret et de tristesse en songeant au profond oubli dans lequel ont été abandonnés ces écrits qui méritaient pourtant d'être comptés panni les travaux historiques les plus remarquables do la première moitié du dix- septième siècle.

VHistoirr de Maryfffriie JTAmfom et \ Histoire de Tkom^s IVokeff. sérieusement conçues et écrites, étaient surtout dignes de Tattention des critiques et des savants. Cest là prôbaUement Tonivre de la vi^nlK^sse de notre auteur : on y trouve |dns d'ex- |M^'ioiuH^ , plus de maturité que dans la plupart de st\j^ essais ; il a perfectionné ses qualités , adouci

et tempéré ses défauts. Le sujet est bien compris , dessiné avec précision , rendu sous une forme assez vive et qui ne languit pas; les digressions auxquelles il s'abandonne toujours si volontiers, appartiennent de plus près au sujet et concourent à l'ensemble du tableau ; on y sent que l'historien avait le goût et l'entbousiasme d'un artiste. Les caractères de ses principaux personnages sont tracés avec une science souvent profonde du cœur humain, le milieu même où ils vivent et s'agitent est reproduit par le conteur avec intérêt et vérité; sans rien perdre de la loyauté et de l'impartialité du juge , il ne reste point froid et insensible au milieu des faits qu'il raconte ; ses impressions sont à la fois simples et vives ; son esprit est saisi fortement par les grandes catastrophes, par les situations dramatiques, par les souffrances ou par les crimes de ses personnages. Si parfois il se trompe, ou plutôt s'il est trompé par les documents qu'il consulte , et qui souvent sont les seuls auxquels il ait pu s'adresser, ses erreurs sont empreintes d'un caractère de telle bonne foi qu'on ne saurait sans injustice les lui reprocher ou lui en garder rancune. On ne peut exiger de lui qu'il ait été mieux renseigné , plus éclairé, moins imbu de superstitions et de préjugés que ne l'étaient les plus grands esprits de son siècle. Comme historien il révèle partout

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un caractère à la fois naïf et franc qui le fait aimer et le rend persuasif; il veut moraliser le lecteur, et ce qu'il ne perd jamais de vue, c'est Finstruction du cœur et de l'esprit : la leçon qui termine chacun de ses épisodes est pour lui le profit le plus sérieux des études historiques. De tout événement, de toute faute, de tout malheur, il tire un enseignement; et quoique le ton un peu sentencieux de ses réflexions sur les inconstances de la fortune , sur les vices et la corruption des cours, sur le châtiment inévitable des passions , sur les déceptions de l'orgueil et de la vanité, sur l'intervention de la Providence dans les afl*aires humaines, devienne un peu monotone , on s'y habitue comme aux avertissements graves et paternels d'un vieillard dont l'exp/'rience parle sans aigteur, comme sans arrière-pensée.

Ajoutons encore que ces deux livres de Michel Baudier respirent une connaissance profonde de la littérature antique ; et si nous ne connaissions déjà son érudition et son goût passionné pour les écrits des Grecs et des Romains, la lecture seule de ce volume nous révélerait avec quelle patience il s'était préparé à devenir historien et combien l'étude de l'antiquité avait été féconde pour lui. On peut dire que cette étude l'avait fait presque tout entier. Et quand on sait avec quel zèle il étudiait aussi les documents historiques des époques

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qu il voulait décrire , les voyages qu il entreprenait , les recherches laborieuses qui occupaient ses veilles , les sacrifices de toute nature qu'il s'imposait , on se prend à croire ei à dire que de tout cela ne pouvait sortir un auteur médiocre et insignifiant '.

C'est particulièrement dans ces derniers essais historiques que Michel Baudier ne s'est pas contenté de faire agir les personnages qu'il met en scène ; il les fait parler , et les discours qu'il leur prête ne sont pas la partie la moins originale de ses écrits* L'imitation des historiens de l'antiquité avait introduit cet usage parmi nos chroniqueurs ; ils animaient et invifiaient ainsi leurs narrations, qui i^urâient paru en quelque sorte incomplètes sans les discours ; c'était là qu'ils cherchaient plus particulièrement à peindre les caractères et à on tracer ce que Michel Baudier appelle lui-même des pouriraicts au naturel. Nous ne pouvons donc le blâmer d'avoir fait ce qui , de son temps , i^'était pas désapprouvé ; nous traiterons avec indulgence même les comparaisons un peu ambitieuses, et péd^antesques. i|ue Margue-

' Uichel Buidîer nom apprend lui-même qu'il avait parcoucn TAugleterre, où il avait visité le château deHamptoncourt, bAti pjarWolsey , et qu'il avait fait le voyage de Rome , où U avait lu le livre manuscri de Henri Vlll contre Uuthcr et copié les lettres du niémç R^i à Anne de Bowien.

rite d'Anjou, Henri VI, le duc d'York et le cardinal Wolsey s'étonneraient sans doute de trouver dans leurs discours, et nous nous contenterons de demander à la rhétorique de notre historien quelques-uns des traits qui contribuent à mettre en relief les caractères de ses personnages. Du reste, il n'est pas sans intérêt de voir comment il s'est mis à leur place, comment il s'est identifié en quelque sorte à leur esprit, à leurs mœurs, à leurs passions , en parlant pour eux ; et s'il arrive qu'il montre de la sagesse dans les affaires, de l'intelligence dans les conceptions, delà netteté et de la vigueur dans les discussions , nous nous souviendrons alors qu'il était a conseiller du Roy et conseiller d'Estat , » et nous l'apprécierons mieux lui-même.

Les titres que Michel Baudier donne à ses ouvrages nous paraîtraient aujourd'hui prétentieux et affectés ; mais de son temps il était encore d'usage pour les écrivains d'annoncer ainsi, avant d'entrer en matière , leur sujet tout entier, l'idée qui le leur avait inspiré, le sentiment qu'ils se proposaient d'y faire dominer , et en quelque sorte la façon dont ils voulaient le traiter. Ce qui ne nous parait plus assez simple était peutêtre une heureuse naïveté ; du moins l'auteur savait et avouait dans quel esprit et pour quelle

SUR UIGHEL BAUDIER. ioa

intention il écrivait; c'était là le fond et Fonité de Tœuvre entreprise.

Voici les titres des deux récits historiques renfermés dans le premier des volumes manuscrits dont nous nous occupons :

Histoire des signalées calamités de Marguerite d'Anjou y reyne d* Angleterre f où se voyent les inconstances de la fortune, les changements de la cour et les misères de la vie attachées aux sceptres et aux couronnes.

Histoire de V administration , de la vie et de la mort de Thomas Wolsey, cardinal d'Vorc^ premier et principal Ministre d' Estât en Angleterre y où se voyent les troubles d*un royaume et de la maison royalle , quand un Ministre d'Estat abuse de son crédit et de Tauthorité de son maislre, ensemble la ruine du mesme Ministre.

Histoire de Marguerite d'Anjou^,

(Manuscrit in-folio de 70 fenilloti, tvec quelques interealations de plus petit format.)

Ce que l'historien veut faire ressortir de la vie de Marguerite d'Anjou, cette reine française d'un royaume étranger, c'est le spectacle de la constance humaine luttant contre les vicissitudes de

1 U paraîtrait que cet ouvrage de Michel Baudier a été traduit en anglais , mais que le traducteur a oublié d*indiquer Tauteur du texte original. Nous ne pouvions désirer pour l'auteur un témoignage plus signalé de la part des Anglais revendiquant, même sans reconnaissance , ces pages de leur histoire écrites par un Français.

la fortune, c'est le tableau des épreuves diverses dont la vie est inséparable; et si l'exemple choisi pour instruire tous les spectateurs est placé sur le trône, c'est parce que les calamités des grands nous frappent plus que celles de nos égaux : on dirait , selon la grande idée des prédicateurs chrétiens , que Dieu veut nous avertir par les coups qui frappent les têtes les plus élevées, et que ces leçons empruntent une autorité nouvelle de la majesté même qui est la dernière consolation des infortunes royales.

La parole de Michel Baudier n'a pas l'élévation sublime de cet exorde, où un peu plus tard Bossuet annonçait le récit des malheurs d'une autre reine donnée aussi par la France à l'Angleterre , et qui revint dans sa patrie, comme Marguerite d'Anjou, veuve, proscrite et sans couronne; mais les premières lignes respirent un sentiment à la fois simple et profond de la grandeur du sujet \

a L'entrée de l'homme dans le monde est la n mesmc entrée dans les misères de la vie, d'auy> tant que la nature a lié deux choses ensemble et » les a rendues inséparables, qui sont vivre et souf- )) frir. Mais ceux-là certainement souffrent davan- » tage qui relèvent plus de la fortune par la pos- )> session de ses dignités, et qui, par des grandes

* Tous les passages entre guillemets sont extraits littéralement du iexie original.

SUR MICHEL BAUDIER. 105

» prospérités, ouvrent leur chemin a des grandes » misères. Les exemples illustres de cette vérité yi se verront en l'histoire suivante, n

Et ce n*est pas seulement Fhéroïne du drame qui est donnée en exemple de cette vérité : tous les autres personnages qui Tentourent, qui souffrent avec elle ou qui sont les auteurs de ses souffrances, viennent à leur tour apporter un témoignage de plus à la leçon du moraliste ; tous viennent apprendre : tt que la fortune triomphe plus orgueilleuse- » ment dans les calamités des couronnes que dans y> les misères des particuliers. y> Faut-il reprocher à rhistorien de se complaire dans ces tableaux et d'étaler ainsi les faiblesses et les douleurs des grands du monde? Non sans doute; il n'aimait pas les cours et ne savait pas les flatter, mais il ne gardait pas contre elles une humeur jalouse et morose. Il n'accuse pas les Grands ; il semble plutôt les plaindre avec la gravité mélancolique d'un philosophe dont l'âme n'est pas agitée par leurs passions. Les mœurs de son temps l'afiligent, mais ne l'irritent pas; tout entier à ses études historiques, il s'efforce de vivre dans un autre siècle, a lequel, dit-i4, estant inférieur au y) nostre en la beauté du langage, le surpassoit » de beaucoup en candeur et en loyauté. »

Le récit commence. La France et l'Angleterre n'ont pas encore terminé leur lutte de cent ans.

a Charles sixiesme, qui portoit la couronne de » France, avoit, contre les loix de l'Estat, déshérité » le Dauphin , son fils , et par le conseil d*Isabeau y> de BavièreSy sa femme, et les brigues de Philip- '^ pes, duc de Bourgogne, avoit appelle Henri cin- )' quiesme , Roy d'Angleterre , à la possession de '' ce roîaume qu'il lui donna avec Catherine de i> France, sa fille.... « Mais Henri V meurt et perd » avec la vie l'espérance de posséder la plus belle i> partie de l'Europe. » Son fils Henri sixième, encore au berceau, lui succède et reçoit deux couronnes et deux sceptres, a La fortune favorise l'en- '^ fance de ce nouveau Roy pour l'affliger en la ^ fleur de son aage.... Ce que la passion luy avoit ^ faict donner, la justice et la valeur loy estèrent. "» En moins de quinze ans, il perdit tout ce qu'il ^ avoit possédé en France , tant les injustes acqui- » sitions durent peu! » Les Anglais sont chassés de France , et Charles VII rétabli sur le trône de ses pères ; il ne reste plus qu'à réconcilier les deux souverains et les deux nations ; et c'est alors que Marguerite d'Anjou, par son union avec Henri VI, devient le gage d'une paix si longtemps attendue. ww Pour parvenir plus facilement à la paix , V Henry fit dessein de s'allier par mariage à la « France, comme il en estoit descendu da côté de '^ la Reyne Catherine sa mère. Il fit demander par - SOS ambassadeurs^ Marguerite, fille de René,

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)> duc d'Anjou et Roy de Sicile, cousine germaine » du Roy. 5»

L'historien ne manque pas de citer les lettres authentiques du Roi Henri sixième , dont les originaux lui avaient été confiés par le seigneur d'Hérouval , auditeur en la Chambre des comptes de Paris, a personnage sçavant en nostre histoire, y> diligent aux recherches de l'antiquité , et très- )' lihéral à secourir de ses manuscrits ceux qui y) travaillent pour le public. » Ces lettres nous Font déjà connaître Henri VI , le futur époux de Marguerite d'Anjou, caractère trop timide et trop sensible pour le temps où il allait vivre. Il parle de tt son entier vouloir de paix stable , bonne union » et concorde ; « il désire « les trêves estre invio- V lablement gardées et observées ; » il s'épouvante et s'attriste a des mortelles guerres et des péril- » leuses divisions qui trop longuement ont duré » entre les deux peuples, de la piteuse effusion du » sang humain et de la douloureuse turbation de « la chrestienté '. ^ C'est déjà le prince que l'on

^ Ces letti*es sont trop curieuses pour que nous n'en transcrivions pas ici au moins une : celle qu'on va lire est la lettre de créance dont était porteur le Comte de Snfiblk , ambassadeur du Roi Henri VI , lorsqu'il vint en France chercher Marguerite d'Anjou pour la conduire en Angleterre :

t A très-haut, très-excellent et très-puissant Prince, nostre trèschier oncle de France.

» Très-haut, 1res -excellent et (rès- puissant Prince, nostre frès-

pourra appeler le seul honnête homme de son siècle, mais qui sera victime des partis, faute d'énergie et de résolution , et se montrera également impuissant à conserver et à reconquérir ses royaumes.

chîcr oade, Henri, par k grâce de Dieo, Roy de France et dT Anglelefre, neveu, saint et cordîalle et entière afleclion, en tonte bonne et pnrftite concorde et conunnne dilection. Très-liant et trè Prince, nasire trèa-<^ier onde, nons avons recen par nostre ané jarretîer Roj dTanKs, nostre hërant, vos trèa-gradeoses et «nùables lettres, par Ic s y ei le s de Tostre grant doalcear et conrlaine noas signi(fiei la bonne praspénié de vnstre nahle personne , ^ nans a calé en aB^gnEèTa jofc et grant pliiiii ; et par la teneur drireSes ainns cognu, ainsi qpe paimvant avons jà fiùt, la grant aflectian et bon désir <|u*aTea an bien de la paix, et que estes délibéré dTenvofer par devrrs nons vos anbassadfurs ponriebriefretbonac-

i abréger la venne par devers

de nostre Irès-cbîère et tin sfr roaspignf la Icjue vostre nwpcr ; Ufisquenes cnoses, ipu uous sont arcs joienses et agréâmes,

fu wwiani tanlaflcftu< ui<n iK n tetdeqBnrqueplaspninns.Bl

«a bien de paix « uous co^pMtssaus cbascua jour et de pbn en pb» vosÉre très«n«ble c«nr j esire iocfine, qui est la pbas grant coit n 4>l > i ws «!u porre peuple que veons en graut

aObl c« knguiaMl 4 roccnsàau dn ■iililci gvems cl

W9 pnnaennsiruvs œ «ihb ev œ uas(« a n cnarse auuo^HuaBou de la p îaf ui a efinjwui de san$ bauMÎn , éaniuutîaa de nableaae et

aiaqucIbienAr etunuMÉliiuder <ir liy et de viilmm de» bnnies iwui >»ai»parkyèi»AsTiiÉP^iwrt.etqm4r a v^mW w^biiuBi» et wSstfa piol n>iuaj> et - <èr su «lîBKte (^ tuàilifau et esfcte et % «kMaBuse d :eai b^ w isKiiM^ m^ dnwr». pMur ■n«tv fia et à Tipfkti^iraarui ir^ ifis.\ n^asnar*. et -vf«rer Ir^

SUR MICHEL BAUDIKR. 109

C'est à ce souverain qu'était donnée pour compagne Marguerite d*Anjou, a princesse qui avoit » adjousté aux beautés du corps les perfections de yy l'âme : elle estoit douée d'un excellent esprit , r> prévoyante, pleine de raison et de conseil , dili-

* buchëes, ce que oncque» mais ont faîct nos nobles et excellenti pro- 1 géniteurs : veuille par sa pitié le benoisf fils de Dieu nous tous deux " faire dignes de telle grâce et haut honneur. An regard de abréger » la venue de nostre dicte compagne, que sur toutes choses mondaines t nous désirons, en quoy de vostre grant doulceur nous avés donné > toute espérance et grant confort , dont très à certes et de bon cœur a vous remercions assés de fois , vous plaict nous rescrire que , non- « obstant les causes contenues en vos dictes lettres que allègue très- 1 haut et puissant Prince , nostre très-chier et amé père le Roy de t Sicile , c'est à scavoir que si elle n*est garnie et ornée parfaictement 1 de tant honorable estât comme pour l'honneur de nous lui peut V appartenir, eu esgard aussi à la maison dont elle est issue, bénig- » nement et agréablement la vueillons supporter, en ne l'attribuant » à mesprisement et négligence , mais à la briefveté du temps et à

nostre curieux désir, pour nous complaire, voulons

et estes disposes de la bailler et deslivrer et icelle

faire conduire si tost que nostre très-chier et amé cousin le Marquis comte de Suffolc, que avons ordonné pour la recevoir et conduire par devers nous, sera passé par de là, et que vous aurés parlé et communiqué avec luy sur ce et autres choses , ainsi que désirez et que est très-expédient pour le grand bien et utilité de la matière dessus dicte ; et ce faict , expédierez incontinent et sans aucun retardement la venue d'icelle nostre compagne, tellement que nous appercevrons que nous voulés complaire ; et pour ce que désirons que vous et nostre dict beau-père soyés acertenés de nostre intencion sur ce que dict est, certes, en quelque estât que icelle nous sera envoyée , nous , pour l'honneur de vous et de la maison dont elle part et aussi pour la singulière amour que avons à elle, la verrons et recevrons pieusement et de cœur, comme nostre utille espouse et loyalle compagne , sans avoir aucun regard à tels accès-

HO MOTICE

» geiite en tous ses desseins. ^ Les malheurs qui devaient suivre cette union semblent montrés d'avance aux yeux de l'historien par lin événement qui suit de près les fêtes données à Nancy à l'occasion du mariage, u Les pompes du yy monde, dit-il, ont souvent des suites funestes, » et les grandes joyes ont leurs grands desplai- ^ sirs. Comme la cour revenoit de cette illustre yy nopce, Marguerite Stuart, Dauphyne de France,

D soires qui oe sont nécessaires ne de rens servent aux matières prin- * cîpallcs que vous et nous avons à conduire et démener. Et en tant 1 que touche le désir que vous avés , très-chier oncle , de envoyer vos « ambassadeurs par devers nous en temps et saison qu*il nous semblera n estre les plus propices et mieux disposez pour le bien de la bonne « conduite de ces matières, et que le plus briefs que nous pourrons 1 vous en vueillons advertir et certiGer, très-haut et excellent Prince ,

V nostre très-chier oncle , nous singulièrement confians es grant pru- ) dence et loyauté de nostre dict cousin le Marquis , icellui envoyons « présentement par devers vous , tant pour recevoir et conduire par « devers nous vostre dicte niepce, nostre compagne, comme pour 1 communiquer avec vous et aussi pour besoingner sur toutes les ma-

V tières devant nommées , sur lesquelles l'avons bien pleinement « instruict de nos volontés et intentions; si vous prions, très-haut, « très-excellent et puissant Prince, nostre très-chier oncle, que en n foutes choses que vous exposera de par nous nostre dict cousin et n en quelque matière que ce soit , il vous plaise pleine foy et cré- « dence adjouster, comme en nous-mesme, se estions en nostre pern sonne avec vous , en nous faisant savoir vos bons vouloir et estât I pour nostre bien grant comfort et consolation. Très -haut, très- •B excellent et très-puissant Prince, nostre très-cbier oncle, nous prions » le benoist Fils de Dieu qu'il vous ayt en sa saincte garde. — Escrit » à Domyton , le dix-huitiesme jour de novembre.

* Hbnrv. «

SUR MICHEL BAUDIEIL 111

)> mourut à Châlon en Champagne , plurée du Roy » et regrettée de toute la Cour pour les rares per- » fections qui estoient en elle. » Ainsi, au moment même où Marguerite partait de France pour aller s'asseoir sur le trône d'Angleterre, elle voyait mourir à la fleur de Tâge une princesse que les espérances humaines destinaient au trône de France. Si plus tard le souvenir en revint à son esprit, elle put envier le sort de cette princesse morte avant d'être reine.

Arrivée en Angleterre, Marguerite d'Anjou, qui tt estoit d'humeur dominante, et dont l'esprit avoit » autant de pouvoir sur la raison des hommes que ') son visage sur leurs affections, » ne tarda pas à vouloir gouverner, a Pour y arriver, elle estudie » un temps l'esprit du Roy, et le recognoit aymant yy le repos, fuyant le travail, oisif plustôt que labo- >y rieux, et mesprisant autant les dignités de la ^ terre qu'il chérissoit les meurs et les vertus de ^ l'âme. " Mais l'autorité souveraine était alors aux mains de Humphroy de Lancastre, duc de Glocester, oncle du Roi. Le duc de Glocester était le véritable Roi d'Angleterre. C'est contre lui que se tourne d'abord la nouvelle Reine.

Henri, dans sa faiblesse, avait pourtant gardé le sentiment vague des devoirs qu'impose la souveraineté , et il croyait les remplir en laissant régner à sa place un homme plus capable et plus

fort que lai-méme ; il trouvait doux et commode d*êlre ainsi débarrassé d'un fardeau trop lourd pour ses épaules, et des préoccupations qui effrayaient son insouciance, a Le long temps qu'il » y avoit que le duc de Glocestre administroit son 1) royaume avoit fait contracter à Henry une lon- )) gue habitude de trouver bon tout ce qu'il faisoit. » Il fallait lutter à la fois contre cette apathie du Roi et contre le crédit consacré du ministre. « Monn sieur, dit Marguerite à son mari, la règle la plus T) générale d'un sage Roy comme vous estes, est yi de n'eslever point dans le gouvernement de » TEstat aucun homme qui puisse par son crédit )) affoiblir l'authorité de son maistre et faire tomber

» sa personne dans le mespris de ses peuples

D Le pouvoir que Votre Majesté a donné dans ses ^ affaires au duc de Glocestre l'a faict monter si » hault au gouvernement qu'il nous void tous deux

)) au-dessous de luy Les déportements du duc

y> foulent vos peuples , qui en murmurent tous les D jours et commencent à vous mespriser comme )) un Roy qui est sous la domination d'un de ses )> sujets. i> Le pauvre Roi se débat et s'excuse vainement : tt Priver les Roys d'avoir des ministres » favoris , c'est , dit-il , leur oster les aydes dont y> ils ont besoin à soustenir la pesanteur de leur » gouvernement; » puis il ajoute avec un accent de tristesse et de regret : a et davantage c'est les

SUR MICHEL BAUDIËR. 113

^ dépouiller des plus innocentes affections de » rhomme, qui sont d'aymer quelqu'un, lui parler ii avec confidence, et en faire comme un autre n soy-mesme. » Il se complaît dans la grandeur de son ministre : a eslever un homme est un plaisir » qui charme l'âme , et la faict monter à la dignité » du Créateur; c'est l'ouvrage des plus sages et la )) gloire des plus puissants Roys. «> — a Mais le duc n de Glocestre , répond Marguerite , n'est pas ayde » du Roy; il est Roy , en effect , dans l'authorité ry qu'il a prinse et de la façon qu'il en use. Vos 7? peuples disent qu'ayant abandonné aux mains » d'autruy les rênes que Dieua mises aux vostres. . . rt vous confessez publiquement vostre insnflisance » à les soustenir. v

Le Roi se laisse persuader ; la perte du ministre est décidée, et la Reine prend l'administration des affaires. Ce n'était pas assez; le Duc était à craindre encore par cela seul qu'il vivait et qu'il était libre; les accusations perfides, les calomnies ne manquent pas à ses ennemis; bientôt le Roi l'abandonne à leur haine ; il est arrêté et meurt subitement dans sa prison. Peut-être ici l'historien se montret-il trop facile à croire les bruits qui coururent sur la mort du duc de Glocester; il laisse tomber sur Henri et sur la Reine tout l'odieux d'un crime qui, en Angleterre, ne fut que soupçonné; on pouvait attendre de lui plus de réserve au milieu

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des Iradilicns si diverses où les passions des partis aUèrent Irop souvent la vérité. Peut-être n'a-t-il eu entre les mains que les documents qui aOirmaient le crime; peut-être aussi a-t-il ajouté foi plus volontiers à ce témoignage parce que cette triste fin du duc de Glocester achevait bien à ses yeux un des tableaux où éclate la mobilité capricieuse et cruelle de la fortune.

I^a lecture des auteurs anciens a empreint l'esprit de Michel Baudier de superstitions qu'il mêle naïvement aux croyances de la foi chrétienne. A la manière dont il parle si souvent de la fortune et de la part qu'elle a aux affaires humaines, on croirait trouver en lui un disciple résigné du dogme décourageant de la fatalité; ainsi, de la drstinc^e de Humphroy de Lancastre, il rapproche la destinée non moins malheureuse des princes qui plus tard ont porté comme lui le nom et le titre de Glocester, et il ajoute : a comme i> si la fortune eslevoit à cette dignité ceux qu elle r> vouloit perdre. » Mais ailleurs, et c'est là au fond sa conviction, il en appelle à la Providence, et ce sont les décrets de Dieu qu'il signale dans les grandes révolutions de ce monde. Faut-il expli- <|uer les malheurs de Henri sixième , cet homme de bonne volonté, ami du bien et impuissant à Taecomplir? ses malheurs sont l'expiation du crime de son aïeul , usurpateur violent de la couronne

SUR MICHEL BAIDIKR. 115

d'Angleterre : » car Dieu punit le crime des pères » sur les enfants qui le soustiennent et le conti- » nuent. » Faut-il trouver la raison des souffrances de la pieuse Catherine d*Aragon? elle expie un meurtre que sa famille avait conseillé : a les ma- » lédictions vengeresses de Dieu sont versi^es sur » un mariage souillé du sang d'un prince inno- » cent*. »

Marguerite d'Anjou règne; elle donne à Henri un autre ministre , un ministre docile et dévoué, le duc de Sommerset. Mais de grands orages la menacent déjà; la guerre civile se prépare; un parti s'est élevé qui réclame le trône usurpé par les deux Rois dont Henri VI est Théritier. La faveur et les excès du nouveau ministre, les impôts qui dévorent la substance du peuple , la nécessité des réformes dans l'État, sont les prétextes mis en avant; le but véritable est l'élévation de Richard, duc d'York, qui veut reconquérir le trône de ses aïeux en couvrant sa révolte a de ce vieux man- » teau du bien public. » Ainsi commence la guerre des deux roses.

Marguerite était capable de tenir le gouvernail ferme au milieu des orages et des tourmentes, a car » la nature avoit assemblé en elle avec les grâces )> de son sexe toutes les vertus des hommes, et en

^ Folio 143, Histoire de WoUey.

r* avoit esloigné les deffauts. » Mais si elle était plus qn*une femme, son mari, ci prince débonnaire V au delà de la politique ou la masie conduite des » Rôys » était moins qu*un homme. « Le Roy, qui 7> estoit d'une excellente bonté, se faisoit force

» quand il en falloit venir aux armes. Il n'ay-

^ moit point la guerre , non pas mesme celle qui y* estoit nécessaire, v II pardonna au duc d'York les excès des brigands soudoyés par lui , et se contenta d'exiger un serment par lequel le Duc promettait de ne jamais reprendre les armes contre TEtat Mais pendant que le Roi se confiait à sa propre indulgence et que le duc de Sommerset se croyait triomphant, Richard ne songeait qu'à se venger. Il lève une nouvelle armée , publie un nouveau manifeste et remporte la victoire de Saint* Albans ; a le duc de Sommerset meurt les armes ^ à la main pour son Roy, pour sa patrie, fin » glorieuse pour un favori. »

Le duc d'York devient à son tour maître de l'Etat ; il afiecte de n'avoir pris les armes que par dévouement pour Henri lui-même; il va jusqu'à féliciter le Roi de sa défaite : a Aujourd'hui , Sire, ^ lui dit-il , la mort du duc de Sommerset est la ^ vie de vos peuples, le salut de votre Estât et la

» liberté de votre sceptre. Vous devez cette

» tant signalée victoire à Dieu qui vous l'a donnée » du costé où vous-mesme ne la vouliez point

SUR MICHEL BALDIER. 117

» ai/oir. » Et l'historien ajoute : u Le zélé reifor- ». mateur d'Estat ne laissa à Henry que le nom » de Roy et print pour luy toute l'aulhorité » royalle. »

Le duc d'York ne jouit pas longtemps du fruit de sa victoire , qu'il avait partagé avec ses deux alliés, le comte de Salisbury et le comte de Warwick : l'élévation de ses créatures aux plus hautes dignités irrite et soulève les Grands. C'est la Reine qui se charge de désabuser le faible Henri et de lui inspirer quelque énergie; mais alors elle ne parle plus seulement en femme ambitieuse et d'humeur dominante; elle est devenue mère et elle voit dans le duc d'York l'ennemi secret qui menace l'héritage de son fils ; elle s'efforce d'écarter tout danger de cette tête si chère, a Cet enfant » royal , dit tristement l'historien , vint au monde n pour prendre part aux misères de sa maison » et augmenter celles de sa mère , qui lui sur- » vescut *. y>

Richard est disgracié , il quitte la Cour et ne tarde pas à reprendre les armes, a L'Angleterre » se prépare à de nouveaux troubles , et elle porte )> ses mains à sa propre ruine, ouvrant aux estran- » gers les portes de ses estats pour y entrer en » armes, et y faire les désolations que la guerre

^ Folio 17. — 11 est inutile de faire remai*quer la délicatesse du sentiment exprimé par les derniers mots de cette phrase.

)' apporte avec elle. » Mais rien n'effrayait plus Henri que la nécessité d'agir et de défendre sa couronne ; il s'humilie encore une fois devant Richard et obtient une réconciliation peu durable. a L'union des volontés des hommes de la cour est » autant fragile que l'objet est muable et chan- » géant. » Un accident fit accuser la Reine d'avoir voulu se débarrasser par un crime du comte de Warwick ; ses ennemis publièrent qu'elle était ennemie des Grands du royaume et qu'elle voulait ruiner les plus puissantes maisons. La guerre se ralluma.

La bataille de Lichefield , dont l'historien exagère l'importance, et qui ne fut qu'un engagement particulier auquel n'assistèrent ni le Roi ni le Duc, est présentée comme le commencement des signalées calamités de Marguerite d'Anjou, a Le Roi y> vit la rébellion triompher de son armée et la V Reyne Marguerite espronva la continuation de y> ses désastres dont la suite fera les plus si- » gnalées calamités qui osassent jamais affliger y> Princesse portant le sceptre et la couronne » royalle. »

Cependant on ne doutait plus à la Cour des desseins du duc d'York a qui alloient à la couronne. i> La Reyne, qui, par les lumières de son esprit , î> fut la première à les descouvrir, pressa le Roy î) de penser au remède Le Roy eût bien voulu

SLR MICHKL BAIDIKR 119

)' appaiser encore ce trouble par un Iraiclé... Mais » si fallut-il en venir à la force , lever une armée )) et faire voir que les armes» sont Tappuy de » Taulhorilé des Roys. » Le duc d*York de son côté dévoile audacieusement ses projets et proclame ses droits a la couronne : a La <][uerre que ') nous entreprenons, dit-il a ses amis, a la jus- )> tice de mes prétentions pour appuy et pour but '> une couronne. Vous purticiperés aux grandeurs » qu'elle produict , si vous prenés part au travail » de l'acquérir... » Ses espérances et celles de son armée n'ont pas le succès attendu ; abandonné sur le champ de bataille par ceux qu'il a trompés, il est vaincu à son tour et contraint de se sauver en Irlande.

Mais si le duc d'York était en fuite , son parti était encore redoutable. Le comte de Warwick se maintient par la force au gouvernement de Calais, (i cette place de telle importance que Philippe de V Commines l'appelle le plus grand thrésor d'An- » glelerre et la plus belle capitainerie du monde ou " du moins de la chrestienté. >) Ce fut dans Calais que se prépara une nouvelle révolte. Les rebelles comptaient beaucoup sur la facilité de prendre Londres, a capitale du royaume, dont les portes sont » toujours ouvertes aux plus foris, y* et sur fimprévoyance de Henri u qui estoit plus adonné aux » exercices de piété qu'à ceux de la guerre. " La

Reine seule a voyoit venir l'orage et se préparoit à » le dissiper. » Mais la bataille de Northampton change encore une Fois sa fortune ; elle voit périr ses plus fidèles serviteurs et son mari tombe aux mains du duc d'York. Le vainqueur, devant le Parlement étonné, mais docile, réclame la couronne en s'appuyant sur les droits de ses aïeux et sur les droits nouveaux que lui donne la victoire.

Frappée par l'adversité, la Reine ne s'abandonne pas elle-même ; a résolue de venger l'injure V faite à son fils et de délivrer son mari prison- » nier, elle ne manquoit ni de courage dans les » adversités , ni de conseil sur le parti qu'il falloit » prendre, tu Elle lève une armée, et les deux partis sont encore une fois en présence. L'action acquiert ici une solennité imposante et l'intérêt de la situation rst fortement rendu par l'historien : d'un côté paraît l'impétuosité dédaigneuse de Richard, qui court à sa perte; de l'autre, la fermeté courageuse de Marguerite, qui combat sans orgueil pour son mari , son fils et son droit

tt On ne dira point dans le monde , s'écrie Ri- » chard, que le duc d'Yorc, qui a si souvent com- » battu en France sans autres deflbnses ni retran- » chements que ses propres armes , soit enfermé » dans son camp par une femme sans sortir auîî devant d'elle pour la combattre.... Si je n'avois

SUR MICHEL BAUDIËR. iâl

)) desja csproavé combien vous estes valeureux , » mes compagnons y j^employerois d*advantage de » temps à vous exhorter à bien faire ' , mais puisn que vous estes ceux-là mesmes qui venez de » tailler en pièces une armée et prendre un Roi yy prisonnier, je ne doute point que vous ne vain- » quiez une femme que vous voyez devant vous » commander ces lasches qui lui obéissent comme )7 indignes d'avoir un meilleur chef, d

Marguerite n*a point cette outrecuidance ; elle garde la dignité qui convient à son sexe et elle révèle toute la fermeté de son caractère : u Que si » aujourd'huy , dit-elle à ses soldats , vous avez une » femme pour vostre général et combattez sous )7 son authorité , Tadvantage que vous en recevrez )) sera grand.... Le monde donnera plustôt Fhon- )' neur de la victoire à vostre valeur qu à ma con- » duite...» J'espère pourtant vous faire voir en » cette journée qu'entre les chefs des deux armées '> il n'y a autre différence que du sexe. Je lis desjà 7> dans vos courages la résolution que vous avez » faicte de vaincre ou de mourir, et qu'on ne pourra » jamais vous reprocher qu'en une occasion si im- ') portante vous ayez moins faict qu'une femme » qui vous commande. »

La ReiniS gagne la bataille de Wakefield ; le

< Folio 30. — L'historien imite ici heureusement Texordc du discours de (]alilina à ses complices dans Sallustc.

duc d'York périt; sa tête, ornée d'une couronne dérisoire, est exposée aux murailles d'York avec celles du comte de Rutland , son fils, et du comte de Salisbury : u pour exemple que Tambition, bien )) que juste , n'est pas toujours heureuse , et qui- » conque va au throsne par cette voye suit un cbe- » min glissant bordé de précipices. » Marguerite victorieuse achève son œuvre par la défaite du comte de Warwick, fils du comte de Salisbury et troisième chefdu parti d'York. Le comte de Warwick n'avait pas combattu à Wakefield ; elle le rencontre près de Saint-AIbans; a elle l'attaque, le bat, deffaict » ses troupes, et deslivre le Roy son mari ; dont on )> peut remarquer que si cette femme, qui estoit )> naturellement vaillante et avoit une excellente )) conduite, eust toujours commandé les armées )) du Roy, les succès en eussent esté plus heureux, » et Henry eust souffert moins de pertes. Mais la )' Providence divine, par des secrets jugements en » avoit ordonné autrement , et avoit permis que » cette maison royalle fût le séjour des plus signaw lées misères d'un Prince. «

Cependant le parti d'York n'était pas découragé. Le comte de WarwicL, malgré son échec, disposait encore des mômes forces et gardait toute son audace; la mort du duc d'York avait assouvi la vengeance de ses ennemis, mais ne leur donnait

aucun avantage; son fils aîné, Edouard, romlo

SUR MICHEL BALDIER 123

(le la Marche, lui survivait, aussi ambitieux que lui , éprouvé déjà dans la guerre civile, et impatient de venger son père et son frère. Les deux chefs du parti vaincu se concertèrent aussitôt pour de nouvelles tentatives : (( ils tindrent » conseil , résolus de ne céder point à la mau- » vaise fortune, ains de suivre les premières » traces du duc d*Yorc et d*aller k la couronne au » travers de leurs désastres et de la mort des 9 leurs. y> Sans plus attendre, ils marchent sur Londres, dont les habitants étaient plus favorables à leur parti qu'à celui de Lancastre : à leur approche, le Roi Henri prend la fuite et se retire dans la ville d*York, Edouard est accueilli avec enthousiasme par les bourgeois de Londres , qui ne peuvent se lasser d'admirer ses brillantes qualités : u il estoit un des beaux Princes de son siècle , r> vaillant, libéral , courtois et d'une excellente » bonté. » On accourt vers lui de toutes parts , chacun lui ouvre sa bourse , il a bientôt une puissante armée et se trouve en état de recommencer la lutte.

Une nouvelle bataille , livrée près du village de Towton , renverse les espérances de Marguerite. Henri VI n'y paraît que pour montrer encore sa déplorable faiblesse ] s'opposant au combat par une dévotion inopportune et un respect trop scrupuleux du jour des Palmes, « ne se souvenant

'> point qu'il n'est jamais feste pour un Roy quand » il faut travailler à la deffense de sa couronne. » Ses gens en viennent aux mains avec ceux d'Edouard avant d'avoir pris position et ne peuvent qu'honorer leur défaite par leur vaillance et leur dévouement sur le champ de bataille, <( ce brief » espace de terre où estoit enclose la fortune de 5) l'Angleterre. » L'historien, témoin toujours ému des faits qu'il rapporte, compte plus de vingt mille morts des deux partis; et à cette vue il ne peut s'empescher de déplorer ces guerres d'ambition « où le nombre des victimes passe les héca- » tombes. ?>'

Le nouveau duc d'York devient par sa victoire maître du royaume. Henri et Marguerite échappent avec peine à la poursuite des cavaliers enne* mis; après deux jours et deux nuits de fuite précipitée , ils passent la frontière et vont implorer un asile en Ecosse. Les conseillers du jeune souverain d'Ecosse vendent l'hospitalité au Roi proscrit, et profitent de sa misère pour lui arracher la cession de Berwik, seule place qui lui restât dans toute l'Angleterre.

Cependant le vainqueur de Towton triomphait à Londres ; plus heureux que son père , il se faisait proclamer Roi par le Parlement sous le nom d'Edouard IV et recevait la couronne dans l'église de Westminster (27 juin 1461). Ses deux

SUR MICHEL BAUDIER. 125

frères, tous ses parents, lous ses serviteurs prenaient leur part des dépouilles du parti vaincu , et le nouveau Roi a espandoit les rayons de sa yy fortune sur les personnes de ceux qui luy avoient y> aydé à l'acquérir. »

Marguerite, toujours supérieure à sa fortune,

n'était pas restée longtemps en Ecosse; elle avait traversé la mer avec son fils pour aller chercher des secours en France près du duc d'Anjou, son père, et déjà elle revenait avec une armée recrutée en France, en Flandre et en Ecosse, impatiente de tenter encore le sort des combats. Mais la bataille d'Exham lui est aussi funeste que celle de Towton; ceux de ses partisans qui ne succombent pas en combattant périssent sous la hache du bourreau; ses auxiliaires français sont chassés par Warwick, a car quel 1? secours humain eût pu résister au destin du Roy » Henry et aux décrets de la Providence divine? » Le Roi et la Reine sont encore une fois fugitifs et proscrits ; Henri se sauve dans une place d'Ecosse; Marguerite, qui ne s'est pas séparée de son fils , a seul espoir de sa maison et d'une meilleure » fortune , w ne trouve de refuge que dans une forêt. Là , seule et sans défense , elle marche péniblement, épuisée de fatigue; tout à coup une bande de brigands fond sur elle et la dépouille de ses bagues, de ses joyaux, des derniers restes de

tout ce qu elle avait possédé au monde ; elle n'échappe à l'assassinat qu'à la faveur d'une dispute sanglante qui s'élève entre les voleurs pour le partage de leur butin. Par un effort admirable de courage, elle reprend sa fuite incertaine à travers les bois, tt portant entre ses bras le Prince de Galles, » son fils , que la lassitude d'un long chemin avoit )) rendu inhabile à marcher. Ainsi chargée de ce » fardeau et de ses désastres,. elle va où le destin )) la mène '. n Tout à coup un nouveau brigand vient à elle l'épée haute; l'excès de ses malheurs élève son âme à une énergie surhumaine; ou plutôt l'amour maternel lui donne une inspiration sublime : a elle présente à cet homme, avec un » ton de voix et une majesté que la misère ne lui )) avoit point ostée, le Prince de Gales, son fils, )) et lui dict : Tiens , mon ami , sauve lejils du Roy. y' Ce nom de Roy trouva de la révérence dans » l'âime d'un brigand, et cette Reyne plus de seu-

w reté qu'elle n'en eust'eu dans Londres Cet

)> homme print entre ses bras le jeune prince de n Gales et le porta à la suite de la Reyne jusques w sur le bord de la mer, où cette Princesse s'em- )) barqua. n

Même sur le sol de France, Marguerite n'est pas

* Folio 38. — Ce tableau émouvant est remarquable par la force et la concision du style. La dernière phrase surtout semble traduite de Tacite.

[^^ SIR MICHKL BALDIRR. 127

(Micore à i*abri ilc ses ennemis; une troupe d'An- <j[lais sortit de Calais pour la poursuivre, et elle eût ('té prise sans le secours des cavaliers que le Duc de Bourgogne envoya généreusement pour la pro* léger. Arrivée enfin près du comte de Bar, son frère, elle y apprit bientôt que son mari avait été Tait prisonnier dans une tentative imprudente et (|ue le Roi Edouard avait proscrit les derniers par* lisans de la Rose rouge.

Malgré tant de revers elle ne désespérait pas , son cœur était plus fort que Tacharnement de la fortune; elle demandait partout des secours; elle sollicitait, elle pressait le Roi de France, Louis XI, ot tous les Princes : a assez enclins d'enic-mémes » à faire obstacle à Fagrandissement de leurs voi- » sins. V Edouard IV d'ailleurs se chargeait par ses fautes de lui rendre quelque confiance : en épou* sant Elisabeth , fille du comte de Rivière et veuve de Jean de Gray, simple chevalier, en comblant de faveur tous les parents de la nouvelle Reine , il mécontentait ses anciens alliés, principalement le comte de Warwick , à qui il devait la couronne. Warwick, qui était venu en France négocier pour le nouveau Roi un mariage plus digne , s'offensa de l'aifront qui lui avait été fait, et se retira de la Cour. Dans ses châteaux il pouvait conspirer a loisir, selon l'usage des puissants vassaux d'Angleterre et de France, qui à cette époque se re-

i2K NOTICE

gardaient encore comme des souverains indépendants et usaient de leur droit de guerre contre tous et même contre le Roi. Il entraîna dans sa vengeance ses frères le Marquis de Montaigu et TArchevéque d'York, et le frère même du Roi, le Duc de Glarence \ Dans les mœurs du temps, les partis politiques étaient surtout recrutés par les intérêts et les passions. Warwick, Fauteur de

tous les maux de la maison de Lancastre , devient

tout a coup le partisan dévoué de Henri VI et prend les armes contre la maison d'York.

Marguerite suivait avec anxiété cette succession rapide d'événements, gardant toujours au fond de l'âme l'espérance d'un retour de fortune. La victoire des gens de Warwick à Northampton , la victoire de Warwick lui-même à fiambéric la consolent , bien que le Comte soit un de ses plus cruels ennemis. Edouard tout à l'heure si fier sur le trône et dont la puissance semblait inébranlable, tombe à son tour aux mains d'ennemis vainqueurs et connah les maux qu'il avait fait souffrir à son rival. Cette captivité semble à Marguerite , qui l'apprend en France , une vengeance du ciel. Dans ces événements elle aperçoit de loin un brillant horiion de bonheur rendu , elle voit s'ou-

< Folios 41 À 47. — L*«uleiir s*éteiid lonjiieiiieiit sur ces éwéneiiienls àe rhistoîre d*Aii^lelem« Le discours de Wajtwick à ses frères i^st tr^s-cttrieux el conlbniie à toutes les lois de la rhétorique.

SUR MICHEL BAUDIER. 129

vrir la prison de son mari , elle voit se relever le trône où elle s'est assise , le trône où elle voudrait faire asseoir son fils. Déjà elle croit rentrer dans son royaume et triompher avec ce fils bien-aimé! tt Mais les espérances des hommes, qui ne sont » pas soutenues des secrets jugements de Dieu , » sont semblables aux esclairs de la nuict qui pasy> sent avec la trompeuse jouissance d'une brusque » lumière. » — Un Roi prisonnier est de périlleuse garde; le prestige de la couronne qu'il a portée et qu'il peut reconquérir éblouit les yeux et tente la foi des hommes : Edouard IV corrompt ses gardes et s'échappe. Faut-il s'étonner ici du singulier reproche que Michel Baudier fait au comte de War- \mck tt de s'estre amusé à faire garder Edouard? y> L'historien s'est habitué au récit des exécutions et des représailles atroces qui souillent les deux partis; et il ne voit qu'une faute et une contradiction dans la conduite peut-être habile de Warwick, qui se méfiait trop des gens de Lancastre pour les débarrasser d'Edouard. La délivrance de ce Prince et son retour à Londres changeaient en désastre la victoire de ses ennemis , mais il craignait encore assez le comte de Warwick pour souhaiter de le ramener à lui ; il l'essaya sans succès ; l'entrevue de Westminster ne servit qu'à les rendre l'un et l'autre plus irréconciliables. La guerre fut reprise encore , et une nouvelle victoire d'Edouard força

130 XOTICE

I le Comte et son gendre, le dac de Clarence, à se

retirer sur le continent.

Le comte de Warwick fugitif avait compté sur le dévouement des gens de Calais; mais le bruit de sa disgrâce était arrivé avant lui dans la ville ; les seigneurs anglais, qui ne l'aimaient pas ou qui voulaient faire leur cour a Edouard , l'auraient massacré sans la ruse d'un capitaine gascon, le sire de Vaucler, à qui il avait donné autrefois le commandement de la place : Vaucler ne le laissa pas débarquer et fit tirer le canon contre lui. La duchesse de Clarence, sa fille, accoucha sur le navire qui portait les derniers débris de sa fortune et ses derniers amis. Heureusement, la rivalité du Roi de France et du Duc de fiourgogne lui offrit une chance de salut. Le Duc de Bourgogne était l'allié d'Edouard IV; Louis XI donna un asile à l'illustre exilé, dont la renommée guerrière s'était répandue dans toute l'Europe. Les projets que révélait cette hospitalité étaient faciles à prévoir; Louis XI allait se servir de Warwick pour secourir la Reine Marguerite, et de tous deux contre l'Angleterre.

Le rapprochement entre l'ancien allié d'Edouard IV et la femme de Henri VI est préparé et accompli par le Roi de France à l'entrevue d'Amboise. Marguerite unit son fils le Prince de Galles à la seconde fille du comte de Warwick, et

SUR MICHEL BAUDIKR. 131

sacrifie ses ressentiments à de nouvelles espérances. Mais rhistorien ne voit qu avec crainte cette réconciliation : u Warwick, dit-il, pour relever y> sa misère, s'allia d'une royalle calamité ; mais les y* maux joints ensemble s'augmentent plus qu'ils n ne diminuent. »

L'alliance ou plutôt la ligue de Warwick et de Marguerite obtient d'abord quelques succès. Le Comte, rétabli dans Calais, passe en Angleterre, et sans combattre , grâce à l'appui du Marquis de Montaigu et de l'Archevêque d'York , ses frères , force Edouard IV à s'enfuir précipitamment en Hollande. La Reine Elisabeth , réfugiée dans une église, y donne le jour à un fils dont le sort sera aussi triste que celui du Prince de Galles , fils de Marguerite ^ Henri VI est tiré de la Tour où il languissait depuis dix ans , et remis sur le trône par celui-là même qui l'en avait renversé. Warwick, le Faiseur de Rois y donne un nouvel exemple de sa force et de son audace.

Marguerite n'assistait pas à ce retour de la fortune; elle ne pouvait que recevoir avec une joie indicible les lettres du Comte, et celles de son mari qui lui portaient ces heureuses nouvelles. Mais déjà

^ Folio 62. — Ce fils d'Edouard IV, couronné plus tard sous le nom d'Edouard V, sera mis à mort avec son frère par son oncle Richard, duc de Glocester. L'historien n'oublie pas de prédire ce nouvel exemple des contrastes de la fortune.

|:J2 XOTICE

s*anioncelaienl de nouveaux orages. Le duc de Tilarence, qui partageait le triomphe de Warwick, ii*avait pas vu sans dépit le mariage du Prince de Galles avec la seconde fille du Comte. II se repentit bientôt d'avoir servi la restauration de la dynastie de Lancastre et d'avoir de ses mains fermé le trône à sa famille, à lui-même peut-être. Edouard IV avait prévu les regrets de son frère et les avait lui-même provoqués depuis longtemps par ses agents. Lorsque les secours du Duc de Bourgogne Teurenl mis en état d'équiper une flotte et de rentrer en Angleterre , la trahison du duc de Clarence lui était acquise. Accueilli avec empressement par les bourgeois de Londres, qui étaient ses créanciers, et par leurs femmes, qui aimaient sa galanterie, Edouard se retrouva aussi puissant qu'avant sa fuite , et n'eut besoin que de faire rentrer Henri VI à la Tour de Londres.

Warwick et Marguerite apprennent coup sur coup ces funestes événements et se préparent à tenter un dernier effort. L'un rassemble de nouvelles troupes; l'autre quitte la France pour venir prendre part à la lutte ; mais Edouard se hâte de les attaquer séparément et marche contre Warwick pendant que la Reine débarque sur la côte. Le Comte, jaloux du duc de Sommerset qui accompagne la Reine, ne veut pas l'attendre et livre

SUR MICHEL BALDIER. ia;5

avec ses seules forces la bataille de Bartiet afin de ne partager avec personne la gloire du succès. K Le combat fut long et sanglant , car le Roy '> Edouard, qui aux autres batailles avoit accous* » tumé de crier : Sauve le peuple et tue les Sei- « gneurs! avoit changé d'advis en celle-cy et avoit » commandé qu'on tuât tout. » Trahi subitement

par le duc de Clarence , qui passe au camp d'Edouard, Warwick comprend que ce dernier combat doit décider de sa vie ou de sa mort. L'historien raconte avec solennité les derniers instants de ce guerrier terrible , qui renvoie son cheval pour ne point fuir; u voyant les siens lascher le ') pied sans les pouvoir arrêter, il se mesla parmi )' les ennemis, où, après en avoir tué plusieurs » de sa main, y mourut couvert de playes, mort » à la vérité digne d'un grand homme. »

Pendant que le vainqueur ramenait à Londres Henri VI, témoin docile de la bataille , et faisait exposer dans l'église de Saint-Paul les corps cle Warwick et de Montaigu, « pour que personne ne w doubtast de leur mort, » Marguerite, qui n'avait plus d'espoir qu'en elle-même, ne reculait pas. Elle livra bataille à son tour près de Tewkesbury. Trahie par le destin des Lancastrc, mais non par son courage , prisonnière des vainqueurs , elle vit massacrer ses plus fidèles gentilshommes ; son fils même, après avoir répondu courageusement

à Edouard » qu'il estoit venu conquérir le royaume îî de ses pères comme leur véritable successeur, » fut égorgé de sangfroid, sous ses yeux, par le duc de Clarence et le duc de Glocester; enfin, pour dernier coup porté à son cœur où saignaient tant de blessures, elle apprit que son époux venait d*étre assassiné.

L'infortunée Reine aurait pu avoir le même sort si le nom de la France ne l'avait protégée contre la cruauté de ses ennemis. Après une longue captivité, sa délivrance devint le gage de la paix entre sa patrie tant regrettée et son royaume perdu. Le Roi de France , en traitant avec l'Angleterre, stipula la mise en liberté de la Reine captive et paya 50,000 écus pour sa rançon.

L'historien avait commencé le récit au départ de Marguerite d'Anjou pour le royaume que lui donnait son mariage, alors qu'elle réconciliait la France et l'Angleterre après une lutte de cent ans; il s'arrête et quitte la plume à ce retour de la Reine détrônée, alors qu'elle rentre dans sa patrie avec la seule majesté de ses malheurs.

Les dernières lignes du livre sont graves et solennelles : « Marguerite fut reni^oyée en France w pour y être l'exemple vivant d'une longue et con- » tinuelle calamité. Elle se retira en Anjou , où, )) achevant de vivre sans couronne, sans mari, )) sans fils, mais non pas sans douleur, sa misère

SUR MICHEL BALDIER. 135

^^ disoit alors aux princesses de son siècle que la '> fortune faict gloire de s'attaquer aux couronnes, » et que les grandeurs du monde ne mettent per- ^> sonne à l'abri de ses foudres. Son tombeau qui ^> garde ses cendres à l'esglise de Sainct-Maurice » d'Angers et cette histoire qui la faict revivre yi avec ses désastres « le disent a celles du noslre , )) afin qu'elles y trouvent ou de la consolation ou y> du divertissement qui les instruise. »

Tel est l'enseignement et pour ainsi dire la moralité de cette histoire. Le cadre , tel que Michel Baudier l'avait choisi , ne voulant tracer que le tableau des calamités de Marguerite d'Anjou , est bien rempli , et l'effet en est dramatique et saisissant Le grand rôle de Marguerite d'Anjou dans cette longue période de l'histoire d'Angleterre, les personnages qui l'entourent , les événements solennels auxquels elle prend part , le théâtre où sa fortune est exposée à tant d'orages et de bouleversements , sa fermeté et sa constance dans l'adversité, rien de tout cela n'a échappé au pinceau de l'historien et tout a été rendu en traits expressifs , énergiques , émouvants. Faut-il ajouter aux citations que nous avons données cette peinture éloquente des atrocités de la guerre civile? a L'An- V gleterre perdoit plus d'hommes que toutes les » guerres des estrangers n'avoient faict auparavant ') dans leurs plus sanglantes fureurs Certes,

)) aa lieu de roses rouges et blanches que les deux » maisons prindrent pour devises , elles dévoient

» porter des poignards et des espées Ces roses

» durent la plus grande partie d'un siècle, vivent M de la vie des hommes , vivent plus qu'eux parce « qu'elles sont arrouséesde leur sang. » «.... Les w fureurs des guerres civiles avoient porté l'Anyy gleterre sur le bord de sa ruine , et avoient faict » de ce beau royaume le pourtraict hideux d'une » lamentable calamité. La campagne estoit déserte w de laboureurs, les terres en friche, les villes flé- » solées et la plupart des habitants égorgés , les » temples profanés et les saincts vases pillés par » les mains sacrilèges du soldat, et généralement » tout estoit plein de meurtre , de sang et d'horw reur. L'Angleterre n'estoit plus elle-mesme, mais w un hideux cadavre de cette belle partie de l'Eu- » rope, sur qui les Anglois, ses propres enfants , y> avoient par un exsécrable parricide exercé leur 5' manie et leur rage.»

Nous ne devons pas craindre cependant d'avouer que nous regrettons quelque chose dans le livre de Michel Baudier. Dans cette histoire de Marguerite d'Anjou, l'auteur ne nous a guère montré que la Reine d'Angleterre et en quelque sorte le personnage politique; nous aurions voulu qu'il nous fît connaître plus intimement Marguerite elle-même, car ce n'était pas seulement l'exis-

SUR MICHEL BAUDIER. 137

tence officielle de la Reine qui pouvait dous toucher et nous instruire. Que Marguerite d'Anjou souffre dans son ambition par la perte de sa couronne; que, devenue chef de parti , elle perde des batailles ; que du haut d'un trône elle tombe dans un abîme d'infortunes, ce sont là sans doute de grandes et vives douleurs , mais des douleurs en dehors et au-dessus de nous, et qui semblent n'avoir rien de commun avec les souffrances ordinaires de l'humanité. Mais si la femme apparaît dans la Reine ; si elle est frappée dans ses affections les plus chères; si elle voit son époux emprisonné, insulté, dégradé, assassiné; si elle voit son fils menacé, proscrit, déshérité, égorgé; si elle survit â tout ce qu'elle a aimé ; si elle se survit en quelque sorte à elle-même, ce sont là des douleurs que tout le monde peut sentir et qui font tressaillir toutes les entrailles ; c'est l'épouse , c'est la mère que nous voyons; nous souffrons avec elle et ses chagrins appellent nos larmes. Sans doute l'auteur avait lui-même deviné l'importance de cette seconde partie de son tableau; quelques traits délicats, comme le récit de la fuite de Marguerite emportant son fils dans ses bras et triomphant des dangers à force d'amour maternel, font ressortir cette physionomie tout humaine de l'héroïne; l'esquisse en est indiquée et comme préparée dans les dernières lignes ; l'exécution complète n'entrait

pas dans Tidée première du travail. Il aurait fallu que Fauteur écrivît la biographie de Marguerite d'Anjou : mais à l'époque où Michel Baudier écrivait on n'attachait pas encore une grande importance à l'étude purement morale des caractères ni à la philosophie des événements. Les mémoires de la vie privée étaient bien rares, et les écrivains devaient se contenter malgré eux de l'histoire politique, trop heureux quand ils pouvaient , au milieu de renseignements imparfaits et confus, trouver et mettre en relief la vérité.

Histoire du Cardinal de Wolsey.

( Mannscrit in-folio de 96 feuilleto. )

Au temps de Michel Baudier, l'histoire d'Angleterre était peu connue en France; des épisodes de cette histoire avaient tout l'attrait de la nouveauté et presque l'intérêt d'une découverte. Outre la vie de Marguerite d'Anjou , Baudier emprunta à l'Angleterre l'histoire de Thomas Wolsey, Cardinal d'York. Il passait à un tableau moins grandiose peut-être , mais l'instruction morale qu'il donnait pour but à ses études n'y devait pas être moins frappante. Un homme du vulgaire élevé à

SUR MICHEL BAUDIER. 139

une fortune toute royale , renivrement de son orgueil , l'excès de son ambition et de son faste , puis la disgrâce subite de ce ministre naguère si puissant, les passions de son maître en lutte avec les siennes, tout un royaume et TEurope même conspirant pour le renverser , sa chute , ses misères et sa mort, il y avait là encore un enseignement profond pour le spectateur et une grande inspiration pour l'historien.

Michel Baudier, contemporain du Cardinal Richelieu et peut-être du Cardinal Mazarin, pouvait être porté naturellement et sans arrière-pensée à rechercher la vie et les actes des hommes célèbres de l'Eglise devenus Ministres d'Etat. L'abbé Suger, le Cardinal d'Amboise, le Cardinal Ximénès avaient déjà fourni d'heureux sujets à ses travaux. Ce que l'on sait des causes qui le déterminèrent à écrire l'histoire du Cardinal d'Amboise a pu faire penser que le livre inédit sur le Cardinal Wolsey avait une origine analogue. Nous croyons cette conjecture hasardée; Michel Baudier, qui aimait avant tout la vérité, a bien pu, par un mouvement généreux , s'irriter des flatteries que le sieur des Montagnes adressait au Cardinal de Richelieu en rabaissant la mémoire du ministre de Louis XII; mais il n'est guère probable qu'il ait songé à faire une guerre personnelle au ministre de Louis XIII. Il était assez courageux et assez désintéressé pour

entreprendre cette guerre hardiment et à visage découvert s'il avait cru servir ainsi son Roi et son pays ; mais il était aussi trop loyal pour méconnaître le génie de Richelieu et sa supériorité sur le Cardinal Wolsey , tout en regrettant peut-être au fond du cœur que le Ministre fût plus puissant que le Roi. Il serait donc malséant de chercher dans le titre de ce livre et dans plusieurs passages des intentions que Fauteur lui-même n'a pas voulu y mettre '.

Michel Baudier n'aime pas les Ministres d'Etat dont l'autorité devient excessive , qu'ils soient ou ne soient pas cardinaux; il a une idée si haute de la royauté qu'il regrette de voir un Roi abandonner aux mains d'un sujet cette magistrature sacrée qui vient de Dieu : le souverain qui gouverne par lui-même, qui tient de ses mains les rênes de

1 Une note curieuse du manuscrit que nous étudions vient à Tappui (le notre opinion. En marge du discours adressé par Marguerite (l'Anjou à Henri VI contre le Duc de Glocester, Fauteur avait écrit ces mots : « // faut osier ces harangues de la Reyne ; elles ont V desplu à Son Eminence. » L'historiographe du roi Louis XHI communiquait donc ses livres au Cardinal-Ministre , qui peut-être lut la vie de Wolsey. Nous croirions difficilement que Baudier eût cherché à plaisir des allusions blessantes ; il n'y avait pas songé , et le miuistrc fut trop susceptible.

A la suite de cette note on trouve encore ces mots d'une autre ^ncre , mais de la même main : a Mort despuis, v La mort du Cardinal sauva les hai'angucs , et ce fait curieux nous donne à peu près hi date du manuscrit.

SUR MICHEL BAUDIER. 141

l'Etat , lui paraît seul sage et seul puissant. Nous avons déjà cité les harangues qu'il prête à Marguerite contre la puissance du Duc de Glocester. u Les favoris, ajoute-t-il ailleurs, sont toujours

V haïs ou parce qu'on les envie , ou parce qu ils

V font du mal au peuple, du sang duquel ils cimen- " tent quelquefois leur grandeur et la bastissent y^ de sa ruine. y> Cependant, il avoue que, bons ou méchants , les ministres sont toujours exposés tt aux traicts qu'on tire contre Tauthorité

>7 des Roys Certes, les principaux ministres

» des Roys sont toujours la butte de l'envie de la yy cour et bien souvent de la haine des peuples : ^' quand ils sont bons, ils sont martyrs de l'Estat » et les sainctes victimes du bien public; quand » ils sont méchants, ils ont ce qu'ils méritent ^

On peut regretter que Michel Baudier ait apprécié les actes de Thomas Wolsey sous l'influence de préventions puisées dans les documents mis à sa disposition; il parait poursuivre partout la confirmation de la thèse annoncée par son titre : a Histoire où se voyent les troubles d'un 7) royaume et de la maison royalle quand un » ministre d'Estat abuse de son crédit et de l'auy> thorité de son maistre. n Tout ce que fait, tout ce que dit Wolsey est interprété dans ce sens; et quand, par hasard, l'auteur semble rendre justice à la conduite, à la prévoyance, à l'habileté du

142 NOTIGK

ministre , toujours quelque restriction vient détruire Teffet de cette indulgence d'un moment. Mais c'est que Fhistorien accueille à son insu trop favorablement les bruits, et les accusations que répandaient contre le favori tout- puissant et plus tard contre le ministre disgracié l'envie des uns , la haine des autres , l'ingratitude de tous; c'est là ce qui, malgré lui, altère son impartialité. L'autorité principale sur laquelle il s'appuie est celle d'un manuscrit laissé sur la vie et sur la maison du Cardinal par un de ses familiers, manuscrit qui lui avait été communiqué par M. de Poigny, Ambassadeur de France en Angleterre '. Aux citations assez nombreuses qu'il en donne on devine sans peine que cet huissier de la maison de Wolsey [Genileman-U'sher) a souvent écrit sous l'inspiration de la basse jalousie que les serviteurs portent à leur maître , quand leur maître s'est élevé d'une naissance obscure à une éclatante fortune. Michel Baudier se félicite naïvement d'avoir trouvé dans l'intimité même du Cardinal cette source de vérité historique; mais, si pour lui Dieu même a fait sortir ainsi la vérité tt des lieux où» selon les apparences humaines, les "^ houleuses flatteries des amis lasches qui adorent ^ le crédit et idolâtrent la fortune sembloient la

* Lr im^nMr «mb«$$«ciettr atmit enrojê à IGcM Bandier on portrait ile \Vol$e)\ qui (Knail «Hn* mis «m tète de Feditioa. (Folio 96.)

SUR MICHEL BAUDIKR. 143

n devoir estouffer^» pour nous, ce gentilhomme du Cardinal, estimé et favorisé de lui, comblé de ses faveurs, et qui parle si mal de son maître, est bien suspect dans sa prétendue sincérité. Nous croirions même volontiers que ce libelle, dont l'auteur avoue ses fonctions et cache son nom, fut dicté et payé par les ennemis personnels du Cardinal. Si, un siècle après les événements , ce manuscrit était encore regardé comme un document authentique , c'est qu'il avait été longtemps dangereux de le démentir, et qu'ensuite on s'en était peu soucié. Les ministres ont trop d'amis tant que dure leur puissance ; ils en ont trop peu dans la disgrâce et après leur mort \

Suivons le récit de Michel Baudier, sans lui reprocher trop sévèrement d'avoir été trompé par ce témoignage ou même d'avoir été trop facile à croire ce qui venait à l'appui de son thème moral , et reconnaissons que ce thème n'était point préconçu et que l'auteur n'y a point volontairement sacrifié les faits authentiques. Obligé de croire ce que l'on croyait alors en Angleterre et jugeant sur les pièces qu'on lui présentait , il a été induit en

^ Les historiens modernes de l'Angleterre ont généralement rendu justice à Wolsey, tout en blâmant son ambition et sa cupidité. Lingard iooe son habileté dans les affaires d'État, la sagesse de ses réformes dans la justice , dans les finances , dans l'Église , la protection éclairée qu'il accorda aux lettres : « Son équité , dit-il , était généralement re- D connue et applaudie. » (Lingard, t. 3.)

erreur, mais il n'a failli ni à sa conscience ni à l'amour sincère de la vérité.

Dès les premières lignes qui suivent le titre, l'historien range Thomas Wolsey parmi ceux des Grands du monde qui ne doivent leur élévation ni à la vertu ni au mérite : a Les mérites des » éminentes vertus devroient estre les seules voyes

» aux grandes dignités du monde Mais le

y) contraire arrive souvent dans la cour des Roys, y> où celluy qui a moins de vertu a plus de for-

)' tune Les hommes ambitieux qui ne

» peuvent mériter les charges par leurs bonnes )' actions les ravissent par leurs artifices. Tho- « mas Wolsey, Cardinal d'Yorc, principal mîî> nistre d'Estat en Angleterre , suivit cette » voye. »

Michel Baudier, guidé par ces préventions, contre lesquelles d'ailleurs rien ne le mettait en garde , commence par accueillir avec une sorte de satisfaction le témoignage des chroniqueurs qui ont prétendu que Wolsey était le fils d'un boucher du bourg d'Ipswich , et que les frais de son éducation avaient été à la charge de quelques parents généreux. On sait aujourd'hui que son père, dont le testament a été conservé , était un riche bourgeois, propriétaire et tenancier des paroisses de Stoke et d'Ipswich. C'est là du reste une question peu importante ; il nous semble même que

SUR MICHEL BAUDIER. 145

les obscurs débats du Cardinal-Ministre devraient plutôt servir à prouver qu'il dut son élévation à une certaine supériorité d'esprit et de conduite. Qu'il ait été le fils d'un humble boucher ou d'un riche bourgeois, ce n'est pas cela qui pouvait l'empêcher d'être ou de n'être pas un homme médiocre ; et il est puéril de commencer par un fait pareil les récriminations contre sa fortune ou même contre son orgueil. Lorsque Wolsey, sorti de la cure de Limington, qu'il devait à la libéralité d'un grand seigneur, est introduit à la cour et nommé chapelain du roi Henri VII, l'auteur se plaît à faire ressortir son humilité et son adresse près des Grands, dont il recherche l'appui : « il » les void , les honore, les suit. » Poussé à la faveur par l'activité pleine de tact qu'il déploie dans une mission de confiance près de l'Empereur Maximilien , il séduit le Roi par sa conversation vive et attachante : u il estoit fort éloquent, s'es- )) tant plus estudié à bien dire qu'à sçavoir pron fondement les sciences nécessaires à un prélat. » Après la mort de Henri VII , « prince prudent et » de grande expérience à la conduite d'une moyy narchie, » l'adroit aumônier conserve sa charge et ne tarde pas à gagner les bonnes grâces du nouveau Roi ; peu après, il entre au conseil et commence à se mêler des afiaires d'Etat.

La manière dont Wolsey use de son crédit ne

trouve pas plus grâce devant rhistorieu que la manière dont il l'avait acquis. Les traditions longtemps acceptées sur son ingratitude envers ses anciens protecteurs et sur sa complaisance pour la jeunesse du Roi sont longuement reproduites : et pourtant à l'autorité des libelles écrits par le Gentleman U'sher du Cardinal ou par Polydore Virgile , sous-collecteur du Pape en Angleterre , qui ne pardonnait pas à Wolsey six mois d'emprisonnement, l'impartialité de Michel Baudier aurait certainement préféré des témoignages moins passionnés, s'il eût été à même de les recueillir.

Disons ici que le vieil Ëvêque de Winchester ne fut pas chassé de la Cour par l'homme dont il avait en quelque sorte fait la fortune, et qu'il conserva sa charge de Lord du Sceau-Privé et négocia des traités jusqu'en 1516 ; s'il quitta la Cour, ce fut pour des motifs étrangers à Wolsey ; on sait même que le favori aida souvent avec fermeté les remontrances du Prélat contre les prodigalités insouciantes du jeune Roi \ Quant au comte de Surrey , Lord Trésorier , il ne fut point non plus expulsé du conseil par l'arrogance de Wolsey , et il est certain qu'il garda sa dignité jusqu'en 1522, et qu'il ne s'en dépouilla que pour la remettre à.

1 LiNGARD , t. 3. — FiDDRS , Coll. y p. 7.

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son fils '. Enfin , la démission de l'Archevêque Warham, qui rendit la chancellerie vacante, fut complètement libre et spontanée , loin d'avoir été provoquée par les intrigues et les menaces de Wolsey; il est même certain que Wolsey n'accepta les sceaux, en l'année 1515, qu'après une longue résistance *.

<( Nous ne sommes pas obligés de croire, dit » Lingard, le conte si souvent répété, que Wolsey )> dut son élévation à l'adresse avec laquelle il s'iny> sinua dans la faveur royale, en promettant de se )) charger de fout le travail , afin que son maître » eût plus de loisir pour se livrer au plaisir et à la n dissipation. Une multitude de lettres encore )' existantes , écrites à Henri ou par Henri , prou- » vent incontestablement que le Roi lui-même « consacrait une grande partie de son temps et de " son attention aux soins du gouvernement '• »

Michel Baudier, plus crédule, n'a pas tout à fait écarté ce conte. Voici en effet comment il s'exprime, toujours sur la foi du journal qui lui a été confié : » Le Roy , dit-il , estoit lors jeune et

i RvMBR, XIU, 777.

2 Rymbr, Xni, 530. — Lettres de Thomas Morus 4 Erasme (up. Erasme, HI, 234), et à Warham lui-même (ap. Staplrtov, Vita Mori, 236).

3 Lingard, t. 3. — Rymer, XIH, 404. — Fiddrs, Coll., p. 15. — Lettres dans la Biblioth^ue Cofonicnno, Cal. B. , I, VIH.

" vigoureux, enclin à la volupté, ce que nostre . » aumosnier sachant fort bien, il l'entretenoit » toujours en cette humeur, luy disant bien sou- » vent que ses affaires n'en demeureroient pas et » qu'il prendrait garde que rien ne se passât au )7 préjudice de Sa Majesté : ce qu'il faisoit pour )) s'insinuer toujours dans le gouvernement, yy

Et ailleurs :

a Wolsey n'opinoit jamais dans le conseil que » selon l'intention ou le plaisir du Roy , sans con- » sidérer que l'oflice d'un homme de bien , séant )) dans un conseil d'Estat, est de dire la vérité à son w prince, et le vice d'un méchant de plaire à ses )) désirs et flatter ses passions. »

Et plus loin :

ce II rendoit compte au Roy de tout ce qui se )' faisoit , dont le Roy estoit merveilleusement » content »

En résumé, si l'ambition de Wolsey le rendait complice des désordres du Roy et se pliait servilement à ses intentions et à ses caprices, elle n'avait pas confisqué l'autorité royale, puisque le Roi savait encore vouloir, et se faisait rendre compte de tout ce qui se passait dans ses Etats.

Voyons maintenant comment l'historien apprécie l'administration de Wolsey. Ici les faits prêtaient moins aux interprétations exagérées qui ont ailleurs séduit sa bonne foi. Malgré son anti-

patbie pour le caractère de Wolsey, il rend justice à un grand nombre de ses actes, tout en répétant volontiers les injures dont l'avaient poursuivi ses ennemis ou ses envieux.

Le ministre fait d'abord des mécontents à la Cour par sa fermeté dans l'administration des finances, tt Après avoir attaqué les financiers comp* y> tables, et reveu lui-même leurs comptes, il )' alla bardiment et teste baissée contre les plus ^ signalés de la Cour , les accusa d'avoir pillé l'es- » pargne du Roy, avoir mal prins dans ses coffres ') des sommes immenses, les fit condamner à les w rendre. » Cette sévérité irrita surtout le Duc de Suffolk , époux de Marie , sœur du Roi , et veuve de Louis XII de France , qui avait emprunté à Henri de grosses sommes, dans l'espérance qu'il lui en serait fait remise, a Outre cette sévère et inyy flexible recberche des financiers et des courti- )) sans , il fit faire le procès aux parjures , aux » concussionnaires et aux violans oppresseurs des » foibles, et, au lieu de punir leurs corps, chastia )) leurs bourses et y trouva de nouvelles mines » d'or et d'argent pour le Roy. « Dans l'état où étaient alors les finances du Royaume, à la suite des prodigalités qui avaient épuisé les économies de Henri VII , il y avait de la part de Wolsey du courage et du désintéressement à braver ces haines et ces ressentiments qui finirent par le perdre.

(( Pour mettre tous ces hommes à la presse et )) en tirer ce qu'il désiroit, il érigea une nouvelle y> juridiction composée de plusieurs Grands du )) Royaume et de quelques autres hommes qui » avoient tous la qualité de Conseillers du Roy. n Elle dure encore aujourd'hui en Angleterre sous » le nom de Chambre de l'Estoille, ainsi nommée, » d'autant que son lambris est parsemé d'estoilles 3> d'or sans nombre, ^j

L'auteur donne ici à l'origine de la Chambre de l'Étoile une cause que contredit sa longue durée : une Cour qui n'aurait été que l'instrument commode d'un ministre pour chastier les bourses n'aurait pas été conservée parmi les institutions publiques de l'Angleterre; le besoin de cet établissement était senti depuis longtemps , et Wolsey rendit, en le créant, un grand service à l'État.

(c A ces actions qui ne sont pas les pires qu'il » ayt faict dans la conduite de l'Estat, il en adjousta 3» encore une autre qui le fit beaucoup estimer « et certes avec grande raison : il érigea une )) jurisdiction pour rendre gratuitement justice )> aux pauvres; cela tenoit le Royaume en repos et w le combloit de plusieurs bénédictions. » De pareilles préoccupations prouvent que le Chancelier se souvenait que lui-même n'était pas né parmi les puissants du monde , qu'il connaissait les souffrances des faibles et des pauvres et voulait

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sincèrement leur venir en aide. Dès les premiers temps, son activité dans l'administration de la justice, sa bienveillance pour toutes les plaintes , son empressement à les examiner et à accueillir celles qui lui paraissaient fondées, lui valurent une réputation méritée de sagesse et d'impartialité ' ; et si, après sa disgrâce, sa mémoire fut exécrée à la Cour , où l'on avait senti de plus près ses vices et ses défauts, le peuple lui garda quelque reconnaissance et ne se souvint, en le perdant, que de ses qualités et de ses bienfaits.

Ce qui fâche et irrite Michel Baudier, ce qui provoque ses longues récriminations contre Wolsey, ce n'est pas seulement a la monstrueuse au- » thorité qui rend le serviteur plus grand que le n maistre, » ce sont surtout les immenses richesses qu'il acquiert par la libéralité du Roi. Les dignités ii d'honneur et de revenu)) , les bénéfices de toutes sortes, Evéchés, Abbayes, Doyennés, ne cessaient de s'accumuler en ses mains : a il se veid en peu )) de temps plus couvert de mythres que de capa- )) cité, et plus chargé des biens de la fortune que )) de ceux de la vertu.)) Doyen de Lincoln avant

^ Godwin parle ainsi des réformes de VVolsey : « Multa ordinavit s in rébus civilibus popularibus grata ac nobis in hune usqiie diem ^ usurpata, quibus virum se ostendit sapientissimum necnon reipu- ^ hlicœ amantem. v

la mort de Henri Vil, Wolsey devint successivement Doyen d'York, Evêqae de Lincoln , Archevêque d'York, Evêquede Durham, Abbé de Saint- Albans, Evêque de Winchester. Le Pape, qui avait besoin de lui pour obtenir l'appui de l'Angleterre contre la France , le nomma Cardinal-prêtre de Sainte-Cécile de Rome (11 septembre 1515). L'historien raconte malicieusement que le chapeau de Cardinal lui fut apporté par un valet qu'il fit revêtir d'habits magnifiques et accompagner avec pompe; mais ce qui ressort de cette anecdote, c'est bien moins le ridicule du messager , superbement accoutré et choyé, que la bassesse des prélats et courtisans si empressés à courir vers lui, a de sorte que jamais valet n'eust tant de » maistres à sa suite, y» Enfin, l'élévation de Wolsey à la dignité de Légat du Souverain Pontife en Angleterre, malgré la loi qui interdisait ce titre aux prélats et bénéficiers du royaume, mit le comble à sa puissance : a où Wolsey ne » pouvoit atteindre avec l'authorité royalle qu'il » avoit en main , il y arrivoit avec la pontificalle, i> faisant voir à toute l'Angleterre que le Ministre » est devenu trop grand quand il faict le Roy et » le Pape dans l'Estat »

Cependant , toutes ces richesses, tous ces honneurs n'avaient pu assouvir encore ni son avarice, ni son ambition. Il n'avait plus besoin que de

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modération pour rendre son bonheur durable; mais la modération lui manqua. II ne cessa de convoiter de nouveaux bénéfices ; il prit à ferme les Évêchés de Bath , de Worcester, de Hereford, qui avaient été donnés à des étrangers : a cette ry âme sordide , esclave de For, abaissoit la dignité » de Ministre et celle de Légat à la vile condition )' de fermier \ » Pendant l'expédition de Henri VIII en France , il obtint l'administration de TEvôché de Tournay , dont le titulaire refusait le serment au roi étranger. Il négocia longtemps avec Charles- Quint l'investiture de l'Archevêché de Tolède et de l'Evêché de Palencia, en Espagne. Il reçut de François P', de l'Empereur et du Pape des présents considérables et jusqu'à des pensions régulières ', ne considérant pas a que le Ministre » d'Estat qui reçoit pension d'un prince étranger » vend la liberté de ses conseils. » Enfin , il acheva de se compromettre par « ses déréglées préten- " tions au souverain pontificat de l'Eglise. »

^ Folio 79. — Les actes de Rymcr, dont la véracité est moins contestable, restreignent un peu les envahissements de Wolsey et donnent à croire quM ne posséda pas en même temps tous ces bénéfices : ainsi l'Evêché de Bath, quil reçut en 1518, fut échangé par lui, en 1523, contre TEvêché de Durham, et l'Evêché de Durham, en 1528, contre Téglise plus riche encore de Winchester. — Rymbr , XHI , 620 , 763 « 783; — XIV, 268.

2 VVokey exagéra cette déplorable coutume que nous avons déjà signalée , et qui s'était introduite dans les mœnrs du temps.

Le livre de Michel Baudier sar le Cardinal d'York comprend deux parties distinctes : l'histoire de son élévation et celle de sa chute.

Pour que le tableau de la prospérité du favori servît à rendre plus dramatique et plus saisissant le spectacle de sa disgrâce , l'historien s'est efforcé (le mettre en relief sa puissance redoutable et son faste orgueilleux. Le procès de Kildare , gouverneur d'Irlande , suscité pour rendre vacante une place où l'on voulait reléguer Thomas Howard, a homme prompt à la main, hardy et impatient; » la longue tragédie dont l'intrigue et les phases aboutissent au supplice de Buckingam, ennemi personnel de Wolsey; l'humiliation de tous les (îrands d'Angleterre, forcés de saluer son chapeau de Cardinal ; son influence au dehors, capricieuse et mobile comme son intérêt ; son faste sur le continent même, où il paraît avec un cortège de Roi; les révolutions de la politique européenne qu il dirige , tous ces faits accumulés témoignent de la «{randeur prodigieuse à laquelle était parvenu Tanlion curé de Liminglon. Les longues descriptions du luxe de sa maison et de son entourage , des riches étoffes , des meubles somptueux , de la vaisselle d'or et d'argent qui brillent dans ses palais , o( vt dont la superbe est le pourtraict de celle '^ du Cardinal « ^ rénumération des dix-huit cents olliciers do condition attachés à sa personne , le

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Irain d*une demi-lieue qu'il mène à côté du Roi et jusqu'en France, les honneurs extraordinaires qui lui sont rendus partout où il paraît, et même par les souverains étrangers , les fêtes splendides qu'il donne à la Cour et que le Roi honore de sa présence, telle est la' pompe u vraiment royalle v du Cardinal-Ministre , et l'historien se plaît encore à l'exagérer' : a Ainsi marchoit ce superbe minisire, » ravi d'aise d'avoir poussé sa fortune si advant » qu'elle donnast de l'admiration et de l'estonnc- » ment aux hommes , et contant d'avoir eslevé si » haut son pouvoir que les plus grands du Royaume, ') qni n'en vouloient point rompre, fléchissoienl » sous luy, et le reste des hommes se courboit en » révérences. Certes , comme il s'aymoit avec » excès , il croyoit estre aymé quand on le flat- V toit, et pensoit hien mériter les honneurs qu'on )) luy faisoit. »

Dans la seconde partie de son récit, Michel Baudier s'attache à exposer les deux événements qui ont été la cause et l'occasion de la disgrâce de Wolsey , le divorce de Henri VIII et la passion

< En parlant du château de Hamptoncourt , Michel Baudier ne dit pas qu'il en fit présent à Henri VHI , mais qu'il l'échant^ca contre un autre domaine. Ce riche présent aurait démenti l'avarice sordide dont il l'accuse sans cesse; pourtant le fait n'est plus contesté de nos jours. Il ne tient pas compte non plus de la gloire qui pouvait rejaillir sur lui de la fondation des collèges d'Oxford et d'Ipswich , qui témoignent encore aujourdliui de sa lihéralité. (Fnlio 164.)

du Roi pour Anne de Bowlen. Dans sa croyance aux caprices de la destinée et dans sa foi aux secrets desseins de la Providence, il insiste sur la part que Wolsey lui-même a prise à ces événements; il nous le montre flattant la passion du Roi pour ménager son crédit , et provoquant le divorce pour se venger de Charies-QuinL La leçon que cherche Thistorien devient ainsi plus ingénieuse et plus vive : le Ministre orgueilleux et implacable ouvre lui-même l'abîme où il doit tomber.

Le Cardinal-Légat ne pardonnait pas à TEmpereur de l'avoir joué deux fois , en ne favorisant pas ou même en empêchant son élection au Saint- Siège. Pour se venger, selon notre auteur, il fit deux choses qui devaient blesser Charles-Quint dans sa puissance et dans ses affections de famille : il ramena l'Angleterre à l'alliance de la France après la bataille de Pavie, et il engagea Henri VIII à répudier Catherine d'Aragon, tante de l'Empereur.

Mais ce n'était pas la seule cause du changement de politique que Wolsey conseilla et accomplit : il en était une autre plus digne et plus élevée. L'Angleterre avait jusqu alors maintenu l'équilibre entre la France et l'Autriche: lorsque François V"\ vainqueur des Suisses et de l'Italie à Marignan, candidat à l'Empire , avait paru trop puissant et

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trop ambitieux, Wolsey avait signé contre lui les traités de Windsor et de Bruges; le Cardinal, si plein de vanité et d'orgueil, ne s'était cependant pas laissé séduire par les flatteries qu'il avait reçues au camp du Drap d'or. Maintenant que François P*^, vaincu à Pavie , était prisonnier en Espagne, c'était l'Empereur qui devenait trop puissant pour l'Europe , et qui menaçait l'équilibre souhaité et conservé par l'Angleterre. En s'éloignant de Charles-Quint pour se rapprocher du Roi vaincu, Wolsey ne servait donc pas seulement ses ressentiments personnels, il obéissait à la politique saine et sage du temps , la meilleure pour les intérêts de son pays, la plus conforme à sa conduite antérieure. D'ailleurs , Michel Baudier nous met à même d'apprécier les idées de Wolsey, par le discours qu'il lui prête dans cette grande circonstance ; nulle part le système d'équilibre , que le Roi Henri IV et le Cardinal Richelieu venaient d'appliquer si glorieusement après Wolsey, n'est plus clairement et plus complètement exposé en peu de mots. En se laissant entraîner à son goût pour l'art oratoire^ Thistorien ne nous permet plus de croire et ne croit plus lui-même qu'un Ministre qu'il fait parler si sagement fût ignorant et incapable , et n'eût d'autre mobile que ses passions et ses rancunes.

a Sire , dit Wolsey à Henri VIII , les grands

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)) Roy S ne mesurent la justice de leurs passions qu'à )) l'utilité de leurs Estats. Ils laissent au& hommes n particuliers exercer les affections de haine , )> d'amour, de vengeance ou de pardon, selon les >7 sujets qu'ils en ont. La France est maintenant )' en estât de souffrir tous les efforts que vos armes » y voudront faire. Mais les advantages que Charles- » Quint vient d'emporter sur elle , ayant deffaict î> les François à Pavie et prins leur Roy prison- » nier, doivent faire penser à Votre Majesté que w les trop grandes prospérités des Princes sont à » craindre à leurs voisins j et que le mesme Empe- « reur pourroit un jour employer les siennes contre » ce royaume, si la France, qui est le contre-poids de )> ses desseins, est tellement affoiblie par une se- » conde perte que vos armes luy feroient souffrir, w qu'elle ne puisse être que spectatrice des triom- » phes de ce prince , sans en un besoin pouvoir w secourir cette isle. »

La triste affaire du divorce est reprochée plus justement à Wolsey, et lui-même s'en repentit plus tard comme d'une faute qui le perdait. Michel Baudier , après avoir donné à son zèle contre l'hérésie de Luther des éloges dont il n'est pas prodigue , rejette sur le fatal conseiller du Roi les conséquences , même imprévues , du

divorce : « le divorce a produit le schisme

« Quiconque est coulpable de la cause de quelque

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