‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximénès, annotéeChapitre 4 sur 28 · SUR MICHKL BAI'DIER · texte numérisé non relu

SUR MICHKL BAI'DIER

» mal , il ne peut éviter d'étro aussi criminel de î' reflet. »

A peine entré dans ce nouveau projet de vengeance contre Charles-Quint , le Cardinal y rencontre des obstacles et des présages qui peuvent déjà lui faire pressentir que ce sera Técueil où se •brisera sa fortune. Dans le voyage fastueux qu*il fait en France pour négocier Tunion de Henri VIII avec la sœur de François P'', une grossière insulte conoimence les inquiétudes et les souifrances de son orgueil. A Compiègne, dans la chambre même qui lui est donnée, sur la pierre d*une fenêtre, une main inconnue avait gravé un chapeau de Cardinal pendu à une potence. A son retour, le succès de son ambassade est rendu inutile par la passion croissante du Roi pour Anne de Bowlen, et la question du divorce est devenue de plus en plus compliquée et difficile. Wolsey, qui met sa vanité et sa haine à obtenir la déchéance de Catherine d'Aragon , craint déjà d'ouvrir le chemin à une fortune plus puissante que la sienne, et cette crainte est son premier remords : ^ si les mauvais conseils v ne retombent toujours sur les testes de ceux » qui les donnent , du moins ils les envelop- » pent dans les ruines et les calamités qu'ils pro- » duisent »

Le Roi, pour satisfaire le violent amour que lui avait inspiré Anne de Bowlen , poursuivait sans

relâche le divorce qai devait le rendre libre. Le mariage de Catherine d'Aragon avec Arthur, frère du Roi , qui était mort avant d'avoir atteint l'âge viril , servait de prétexte à cette iniquité ; mais une dispense pontificale avait consacré l'union du Roi avec sa belle-sœur, et l'on ne devinait que trop la mauvaise foi des détails impudiques par lesquels Henri et son ministre s'efforçaient d'infirmer la bulle du Pape. Les Cardinaux et les docteurs de Rome avaient refusé leur assentiment ; le Pape hésitait entre les exigences du Roi d'Angleterre et le courroux de Charles-rQuint ; les docteurs d'Angleterre n'étaient guère plus favorables ; Thomas Morus, homme de grande doctrine, avait dit hautement , malgré les promesses et les menaces , » que Sa Majesté ne pouvait avec justice répudier la Rein& » Fox, docteur de TUniversité de Cambridge , avait émis la' même opinion. Le Roi résolut de faire décider la question dans son royaume, et obtint du Pape qu elle serait jugée en Angleterre par le Cardinal Laurentio Campeggio et le Cardinal d'YorL Campeggio était à la dévotion du Roi , et son avis était connu d'àvance« La malheureuse Catherine d'Aragon, a fille '> de Roy, femme de Roy, tante de Roy et d'un >» grand Empereur, mère d'une Reyne, » dut comparaître devant des juges <& qui pesoient son n droit à la balance d*iniquité. r» La fermeté dont

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elle avait fait preuve depuis le commencement de cette odieuse intrigue ne se démentit pas un seul instant : « lorsque les Evesques d'Angleterre luy )> remonstrèrent , par le commandement du Roy, yi que la dispense du Pape Jules n'avoit point esté » suflBsante pour rendre son mariage légitime, elle » leur respondit courageusement : » pourquoi l'ap- » prouviés-vous donc? alors la justice et la raison » conduisoient vos esprits , maintenant la flatterie, » la crainte et l'avarice les dominent » En écoutant le discours banal de Campeggio , qui l'engageait à renoncer d'elle-même aux grandeurs et à se retirer dans un cloître, elle laissa échapper quelques paroles amères contre Wolsey , à qui elles furent aussitôt rapportées. Mais les plaintes de La Reine, au lieu de l'émouvoir, ne firent que l'irriter et le rendre plus acharné contre elle, a Le Cardinal s'emporta orgueilleusement et jura » de lui estre contraire en tout, sans considé- » rer que le Ministre d'Estat qui abuse de son » pouvoir contre les personnes royalles est inyy digne de son authorité et oblige le ciel à sa » ruinée »

Michel Baudier raconte longuement ces péri-

^ Cette remarque de Fauteur a pu contribuer à faire croire qu*en écrivant certains passages de son livre il songeait à Richelieu, ennemi personnel de la mère et du frère de Louis XIII , et peut-être aussi de la Reine Anne d'Autriche.

péties ; il énumère la résistance désespérée et les tortures de la malheureuse Reine; il initie le lecteur à tous les détails de la procédure inique suivie contre elle ; il le fait assister à la scène émouvante où le Roi proteste hypocritement : «que la poursuite qu'il faisoit en cette affaire » n'estoit point un effet d'aucune haine qu'il eust )) contre la Reine, dont il loua hautement les ver- ') tus, mais seulement pour asseurer sa conscience, » l'esclairer et la deslivrer du scrupule qui le tra- » vailloit touschant la validité de son mariage, y> et où la Reine, après avoir récusé des juges qui lui étaient suspects à plus d'un titre , se traîne aux pieds du Roi et lui demande comme une grâce de se soumettre à la juridiction directe du Saint- Siège.

Mais la cause de Catherine d'Aragon était depuis longtemps perdue dans le cœur du Roi ; il ne vivait plus' que pour Anne de Rowlen, et les lettres qu'il lui écrivait, lettres citées textuellement par notre auteur, d'après les copies qu'il en avait prises lui-même à la bibliothèque du Vatican, ne laissent pas de doute sur l'issue du procès. Catherine n'était déjà plus Reine, et la favorite étendait la main sur la couronne.

Ce n'était pas ce qu'avait voulu Wolsey; en renversant Catherine , il n'avait pas songé à préparer l'élévation d'Anne de Bowlen. II redoutait

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pour son crédit Tinfluence de la favorite sur l'esprit du Roi ; peut-être même avait-il contre elle des motifs de répulsion moins personnels et plus désintéressés : Anne était hérétique, et Wolsey, véritable chef de l'Eglise d'Angleterre , pouvait craindre aussi des dangers pour la religion catholique. Campeggio et lui tremblèrent sans doute à l'idée de voir l'hérésie s'asseoir avec la maîtresse du Roi sur le trône d'Angleterre; ils voulurent reculer, mais il n'était plus temps. Les lenteurs apportées à la conclusion du procès tournent contre le Cardinal; la lutte s'engage, lutte inégale où le ministre naguère tout-puissant devait fatalement périr. L'historien considère Anne de Bowlen comme l'instrument choisi par Dieu pour servir à la punition de Wolsey. En racontant les circonstances à la suite desquelles Anne a été renvoyée de la Cour de France, il voit dans chaque fait la révélation des décrets cachés de la Providence, et il n'accorde qu'une importance secondaire aux intrigues des ennemis de Wolsey qui cherchent à le renverser et des parents d'Anne de Bowlen qui veulent édifier leur fortune sur les débris de la grandeur du Cardinal.

Michel Baudier décrit minutieusement les incidents de a cette guerre d'un puissant amour contre » une puissante fortune. » Anne était déjà l'ennemie personnelle de Wolsey avant d'avoir plu au

i«4 NOTICE

Roi ; Vardente passion qn elle inspire à Henri VIII et qu'elle exploite avee adresse , lui promet bientôt le plaisir de la vengeance et fait luire à ses yeux l'espérance du trône. L'auteur dépeint l'amour aveugle et insensé de Henri en le comparant à la passion du Roi Edouard IV pour lady Grey, qui remplit l'un des épisodes de l'histoire de Marguerite d'Anjou. Le Roi laisse peu à peu attaquer et miner le crédit de son ministre. Depuis que ses affections nouvelles ont éclaté devant la Cour, que lui-même ne les dissimule plus , que la favorite a déjà les honneurs de la royauté, un parti puissant s'est formé autour d'elle. Le Duc de Suffolk, qui en est le chef avoué , ose rappeler au Conseil , en présence de Wolsey, ce vieux dicton anglais ; a Que n jamais Cardinal n'avait porté bonne chance à l'Ann gleterre. n Bien que cette insulte s'adresse au Cardinal Campeggio, elle rejaillit sur le Cardinal d'York, qui la relève et écrase Suffolk de son mépris.

La puissance du ministre était déjà ébranlée, lorsque ses ennemis l'accusèrent d'être d'accord avec le légat italien et de retarder lui-même, par ses menées secrètes, la décision du divorce. L'impatient Henri n'était que trop disposé à écouter ces soupçons et à céder aux prières et aux larmes de sa pfiaîtresse'; il apprend tout à coup que Wolsey avait écrit au Pape pour l'engager à évoquer l'af-

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faire en Cour de Rome. Le Pape venait en eflet de retirer les pouvoirs qui! avait donnés aux deux Cardinaux et de rappeler Campeggio , qui , trop heureux d'échapper aux violences du Roi , se préparait à s'embarquer. Quant à Wolsey, a ce chan- )> gement trop tardif, qui ne peut changer le mal » qu'il avoit faict à la maison royalle , changea sa » fortune et rendit ses prospérités des remarqua- » blés misères. »

A dater de ce moment , Henri ne sait plus ou n'ose plus protéger son ministre, dont la favorite poursuit avec acharnement la ruine. Anne, le duc de Suflblk et le parti qu'ils dirigent n'ont pas trop cependant de leurs efforts réunis pour saper la puissance de Wolsey et détruire son influence sur l'esprit du Roi. Henri est habitué à ses conseils et l'aime toujours ; malgré ses griefs contre lui, il l'accueille et le traite encore avec une bienveillante affection, et ce n'est qu'en isolant le Roi du ministre qu'Anne parvient à lui arracher sa disgrâce. Mais on sent combien Henri le regrette : à chaque coup de la fortune qui frappe le Cardinal correspond toujours une gracieuseté du Roi , qui semble constamment vouloir l'encourager et lui rendre conflance.

Mais le ton hautain repris par les rivaux de Wolsey, l'abandon où il avait été laissé après l'entrevue de Grafton , rinsullc faite au cardinal Campeggio

dont on fouilla les bagages , lui avaient sans doute annoncé sa chute prochaine; et lorsque les ducs de Suffolk et de Norfolk vinrent a Londres lui reprendre les sceaux au nom du Roi, il les reçut sans étonnement et sans colère ; sa fierté ne l'abandonna pas un instant , et intimida encore ceux qui Finsultaient ; coupable ou non, il garda toute la dignité de l'innocence. On lui reprochait ses immenses richesses ; il en fit faire le recensement et les remit noblement au Roi : (c ayant acquis de grands T) biens, dit-il, par la seule libéralité du Roy, il » les rendoit volontiers à celluy qui les lui avoit » donnés. "

En lisant celte histoire, et malgré les préventions de l'historien, on ne peut s'empêcher d'éprouver quelque sympathie pour les derniers jours de la puissance et de la vie d'un homme qui n'avait pas toujours mal usé de sa prospérité. Si ses ennemis obtiennent contre lui un acte de mise en accusation, du moins ils ne peuvent prouver au^ cun des crimes qu'ils lui imputent; et, lorsque courbé sous le poids de son malheur, presque réduit à la misère , abandonné de la plupart de ses familiers, il se remet à la merci et miséricorde du Roi , ce n'est pas par lâcheté , c'est qu'il cherche le dernier refuge qui lui est ouvert , sachant bien qu'il est condamné d'avance : « je pourrai , «dit-il, fléchir le Roi à miséricorde, n'y ayant

yy personne qui sache mieux que lui Tinjustice )' qu'on me faict. )>

Sans doute , le courage dut faillir plus d'une fois au Cardinal ; il tombait de si haut que la douleur de la chute devait être plus forte que lui. Sa santé et sa fermeté s'étaient épuisées au milieu des chagrins et surtout des alternatives d'espoir et d'angoisses auxquelles il avait été livré. Le Roi ^ après l'avoir fait soigner par ses propres médecins, après avoir exigé qu'Anne de Boulen elle-même lui envoyât des présents, l'avait relégué dans une retraite obscure. Wolsey aurait bien voulu y mourir; les sermons des Chartreux, parmi lesquels il avait séjourné quelque temps, l'avaient guéri de tout orgueil , et l'avaient averti dé ne plus songer à la terre. Mais une autre fin lui était réservée : on ne voulait pas lui laisser la consolation d'une mort paisible; ses ennemis, timides jusqu a* lors, s'acharnaient après lui depuis qu'il était tombé.

L'instruction de son procès était terminée; les accusations étaient arrivées de tous côtés au parlement. L'historien, désormais plus indulgent, ne cache plus l'injustice et les violences de ses persécuteurs : ce l'envie , dit-il , la vengeance, la haine î) et la vérité portèrent ces accusations pesle- » mesle. » Au moment où le Cardinal retournait à son archevêché d'York , il fut arrêté par le comte

de Norlhumberland , en vertu d'une commission du Roi. L'opinion publique commençait à lui être plus favorable et à l'absoudre parce qu'il était persécuté : le prisonnier fut bien accueilli par les villes et les campagnes qu'il traversa; on ne se souvenait plus de son orgueil , et on n'avait pas oublié ses bienfaits, sa générosité, sa justice impartiale envers les pauvres.

Il ne put résister à cette dernière épreuve et ne vécut pas jusqu'au jour du jugement. Ses derniers moments à la Tour de Londres furent consacrés à sa justification; sans se plaindre du Roi, il laissa entendre que les passions de Henri avaient eu autant de part que ses conseils à l'affaire du divorce, a Si j'avois servi Dieu, dit-il, aussi fidè- » lement qiie j'ay servi le Roy, il ne m'auroit n pas abandonné en ma vieillesse ; mais c'est la » juste récompense que je mérite d'avoir plus pensé y> à ses plaisirs qu'à ma conscience.... C'est un » prince qui a un grand cœur , mais quand il dé- » sire quelque chose pour ses pktisirs , il perdroit » plus tost la moitié de son royaume que la man- 5» quer. Car je vous asseure que souvent j'ay de- » meure trois heures à genoux devant lui , mais je » ne l'ay jamais peu dissuader. »

Sa dernière préoccupation fut d'empêcher l'invasion de l'hérésie en Angleterre , et les paroles qu'il chargea les assistants de reporter au Roi, si

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elles avaient pu être écoutées , auraient peut-être prévenu les troubles de l'Église d'Angleterre.

Ecoutons ces conseils testamentaires du Cardinal-Ministre :

a Dites au Roy , je vous prie , qu'il prenne soin T) d'estouffer cette npuvelle secte des luthériens; y> quelle n'augmente point; autrement, il sera yy contraint d'en venir aux mains avec ses subjects, yy comme fit le Roy de Bohême avec les siens, yy après qu'ils eurent esté infectés de l'hérésie de » Wiclefi': ce prince y perdit à la fin la vie , ayant » été tué en une bataille ; que cela luy serve d'exemyy pie; qu'il se souvienne aussi de l'histoire de yy Richard second , l'un de ses prédécesseurs , qui » vivoit du temps de Wicleff , sous le règne duquel yy le peuple qui avoit embrassé sa doctrine s'esleva yy contre les nobles , tua ceux qui tombèrent en yy ses mains, et enfin print le Roy même qu'il tira yy de la Tour de Londres , et le mena honteuse- " ment par toute la ville. Sous Henry cinquiesme, )) d'autres hérétiques s'eslevèrent , dont les chefs " estoient sir Jean Oldenstel et milord Cobbam, " que le Roy fat constraint d'aller combattre en » personne, et les deffit en bataille. Que s'il n'est » esmeu de ces exemples , qu'il craigne la justice » de Dieu qui ne lui pardonnera pas s'il s'oublie yy en son devoir, yy L'historien continue :

tt Ce furent ses dernières paroles Après

» cela, ayant receu Textrême onction, il rendit » Tesprit On fit entrer les gardes dans la chambre '' pour estre tesmoins de ce qui s'y passa à la der- V nière heure de sa vie ; on envoya quérir le maire » et les eschevins de la ville pour le voir mort, ^ affin d'esviter les faux bruits qu'on pourroit >' semer dans l'Angleterre sur la mort de ce mi- )> nistre '. «

Wolsey mourut le 28 on le 30 novembre 1531.

L'historien saisit le contraste d'une vie si extraordinaire et d'une fin si misérable. Les dernières pages du livre respirent une certaine émotion, bien quelles ne révèlent aucune sympathie ; on dirait que l'écrivain regrette de ne pas oser plaindre le Ministre depuis que ses souffrances ont expié ses fautes. Tout en rappelant encore l'orgueil et l'arrogance de sa haute fortune, il insiste sur les détails de l'état pitoyable où il est tombé. Les discours qu'il lui prête sont dignes et le repentir même y a une certaine fierté. Les derniers moments de Wolsey ne nous laissent pas indifférent, et lui-même est presque absous )uir les lignes suivantes :

vv Oux qui Tensevelirent luy trouvèrent une

^ Ce$ \'ot«Us ileiiHnilenl l«^ bruits tie mort Tîolente qui se sont acvrxstiK** aU*rs eu Attj^ÏHemf et qui liepaîs oot ete «ccaeilUs par pluviewrs hî^t^^rtci^s.

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?' haire sur la chair. Son corps , avec quelques y> marques d'honneur , à sçavoir la mythre , la ^ crosse et le pallium, fut enterré à Leycester dans T^ l'abbaye, sans autre pompe, sans larmes, et Tn sans être regretté de personne que de quelques- ^> uns de ses domestiques. Son tombeau n'eut au- " cun ornement. ))

Ainsi finii ce long récit de la vie , de l'administration et de la ruine du cardinal Wolsey; l'auteur n'a pas oublié de le terminer par une conclusion morale :

a Le règne d'un bon Roy par des mauvais mi- V nistres est périlleux à l'Estat. Cela a fait penser T) à un politique qu'il valoit beaucoup mieux pour » le bien public, avoir des ministres sages sous un yy mauvais Roy que des mauvais ministres sous un yy bon prince; estimant inutile au bonheur civil » que le Roy fût un ange si les ministres estoient n des démons. )>

L'écrit de Michel Baudier ne manque ni d'unité ni d'animation ; et si nous trouvons quelques longueurs dans l'exposition des amours du Roi avec Anne de Bowlen, cette partie même touche de trop près au dénoûment pour n'inspirer aucun intérêt. Aussi l'attention n'a pas cessé d'être en éveil, et l'esprit reste sous l'impression vive et profonde de la leçon que l'historien cherchait.

Des affaires d'Angleterre ax)ec la France.

( Manuscrit in-folio de 1 8 feuillets. )

A la suite des deux écrits que nous venons d'analyser, dans le même volume manuscrit, au folio 167, on trouve un travail de moindre étendue, mais qui paraît se rattacher aux dernières recherches de Fauteur. Il a pour titre : De% affaires dAn-gleterre avec la France. Michel Baudier venait de parcourir deux époques célèbres de l'histoire d'Angleterre, deux époques pendant lesquelles la France avait eu avec sa redoutable voisine des relations importantes et nouvelles; il est probable que ses études ne s'étaient pas bornées aux temps de Marguerite d'Anjou et du cardinal Wolsey; il avait voulu connaître plus sérieusement et plus complètement l'histoire commune des deux pays : c'est là sans doute ce qui a donné naissance à ce mémoire Des affaires d'Angleterre avec la France.

Ce nouvel essai n'est qu'un recueil de notes qui étaient peut-être destinées à la composition d'un ouvrage plus étendu et plus complet. Ces notes sont mises à la suite les unes des autres dans l'ordre chronologique, mais le plus souvent sans transition. La plupart sont consacrées à des

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faits de Fhisloire générale des deux peuples , aux guerres et aux traités; un certain nombre renferment des anecdotes assez détaillées et souvent très-curieuses. Commencées aux plus anciens rapports de la Grande-Bretagne avec la France naissante, elles se terminent à la délivrance de Calais, c'est-à-dire à l'époque où la France achève de s'affranchir des Anglais et les chasse de la dernière ville qu'ils avaient gardée sur son territoire. Si l'historien remonte un peu trop loin dans le passé, en confondant les Anglais avec les Bretons qui se réfugièrent dans l'Armorique au temps du prétendu Pharamond , et avec les Saxons qui combattirent Chlother, s'il attribue à des causes futiles la rivalité des deux nations, s'il oublie de parler de la grande conquête des Normands , il est plus complet et plus exact dès qu'il arrive aux périodes mieux connues et mieux étudiées de son temps. Bien qu'il apporte dans l'appréciation de certains faits un peu de passion sous prétexte de patriotisme , et que \ Anglais lui inspire une sympathie médiocre , il est impartial et véridique toutes les fois que sa conscience n'est pas surprise.

'La nature de ces notes ne nous permet pas d'ailleurs de les juger aussi sévèrement qu'un ouvrage achevé. L'écriture seule du manuscrit indique qu'elles ont été prises au courant de la plume et n'ont peut-être pas môme été relues par fauteur.

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Histoire de la Cour de Perse.

(llanaKiit in-folio da 132 feuillets.)

Le dernier manuscrit de Michel Baudier dont nous ayons à parler ne paraît pas être de la même date que les précédents. Il appartient plutôt aux études que l'auteur avait faites sur les sociétés orientales, et à l'ensemble de ses travaux sur l'histoire des Turcs, sur la religion de Mahomet, sur le sérail du Grand Seigneur et sur la cour du Roi de la Chine. L'auteur y traite de l'histoire de la Perse dans les temps anciens depuis Cyrus, et dans les temps modernes depuis l'établissement de la domination musulmane. En voici le titre :

Histoire généralle de la Cour des anciens et modernes Roy s de Perse :

Où dans les curiosités d'on ample suject les Princes souverains trouvent des solides maximes de bien régner, les courtisans des saines instructions pour bien servir leur Prince, et tous les hommes des enseignements de bien vivre;

Ensemble un abrégé de Thistoire da Royaume de Perse, depuis Cyrus jusqucs en Tannée 1626, inséré aux deux livres de ce volume ;

Par le sieur Michel Baudier ^

Nous ne savons pas si Michel Baudier regardait

* Si Tantenr ne joint pas ici à son nom les titres officiels dont il était revêtu , cela indique peut-être qu'il ne les avait pas encore obtenus , et qu'il n'était qu'un savant modeste et dévoué à l'étude lorsqu'il écrivit ce livre. Cela même nous autorise encore à ne point attribuer cet ouvrage à la dernière partie de sa vie.

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son livre comme achevé dans Fétat où il est encore aujourd'hui. Evidemment le manuscrit n'a pas été recopié, et nous le possédons tel qu'il sortit de la main de Fauteur; des ratures assez fréquentes, des abréviations, des notes ajoutées après coup, une rédaction un peu confuse , des citations restées en dehors du texte ne permettent pas de doute à cet égard.

Cependant cette Histoire des Perses n'est pas seulement une ébauche. Les vingt-cinq chapitres concernant la Perse ancienne et les vingt autres qui traitent de la Perse moderne forment un tableau complet. On peut dire que l'auteur y a mis tout ce qu'on savait avant lui et tout ce qu'on avait appris de son temps sur ce vaste sujet. Aucun de ses ouvrages ne prouve une science plus profonde de l'antiquité et une érudition plus curieuse du monde contemporain. S'il restait quelque chose à y faire, ce n'était que dans les détails de forme et d'exécution.

Le premier livre comprend quatre-vingt-cinq feuillets et une page; c'est la partie la plus longue, parce que c'est aussi celle qui offrait à l'historien le plus de ressources. La fondation, les accroissements et la décadence du premier Empire des Perses font le sujet de l'essai historique qui précède le tableau de la cour persane. Le palais des souverains de cet empire, les cérémonies de leur

sacre , les titres pompeux de leur vanité , l'adoration qu'ils exigeaient de leurs sujets, l'étiquette de leur table , leurs mœurs privées , .l'éducation de leurs enfants, les institutions politiques, administratives, militaires, judiciaires et religieuses de leur royaume, l'état de leurs officiers, les privilèges de la noblesse qui les entourait , la magnificence des grandes familles de leur suite, la somptuosité de leurs ambassades au dehors, la haute fortune de leurs favoris , enfin la pompe de leurs funérailles , c'était là une ample matière à la curiosité du savant et aux observations morales du philosophe* Nulle part il ne pouvait trouver plus à dire sur la vanité des choses de ce monde , sur les vices des cours , sur les passions des Grands , sur les inconstances de la fortune , sur la fragilité des empires. S'il ne pouvait étudier par lai-même ce royaume d'autrefois dont les ruines n'étaient pas encore retrouvées , il avait à sa disposition la littérature antique , ou tant d'auteurs avaient consacré à la monarchie persane des livres entiers ou au moins quelques pages; et il semble que rien de ce qui avait été dit oa écrit sur ce sujet n'a échappé à ses investigations patientes. On est effrayé du nombre d'auteurs cités par lai , auteurs grecs et latins de tous les genres , de toutes les époques , chroniqueurs^ biographes, historiens, moralistes, philosophes, poètes, orateurs, géographes, voya-

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geurs, commentateurs, scoliastcs. Et certes il n'était pas Facile alors de se créer une érudition d'emprunt» en retrouvant çà et là des citations 4éjà faites. Pour citer les auteurs il fallait les avoir lus» et les citations de Michel fiaudier ne sont pas suspectes; partout le nom de l'auteur» le livre» la page même sont indiqués à la marge» et souvent le texte est recopié avec la plus grande exactitude.

Faut-il énumérer ces auteurs dont les noms couvrent les marges de ce premier livre? Les saintes Ecritures» le livre d'Esther, le livre d'Esdras sont les sources contemporaines de l'Empire des Perses ; Hérodote» Ctésias, Thucydide, Xénophon, Platon, Hippocrate ont connu par eux-mêmes les fastes de cette nation célèbre; Josèphe, Strabon, Plutarque, Arrien» Athénée, Diodore de Sicile, Lampride, Théophylacte » Grégoire de Nazianze , Procope , Héliodore» Photius, Stobée, Dion Chrysostome» Hiéronyme» Héraclide, Pausanias» Denys-le-Periégète» Lucien» Agathias» Nicétas» Philostrate, appartiennent à d'autres époques de la littérature grecque : tels sont les écrivains qui ont été tour à tour interrogés par le nouvel historien des Perses. La littérature latine ne pouvait pas être aussi fé* . conde pour une semblable étude » parce qu'elle s'était moins occupée d'un empire qui n'était plus; et cependant Michel fiaudier l'a aussi explorée :

Cicéron, Tite-Live, Tacite, Virgile même et Catulle et Horace, Sénèque, les deux Pline, Suétone, Justin, Quinte-Curce , Claudien , ^milius Probus, Tertullien lui fournirent ou des faits eiv rieux ou d*beureuses réflexions. Ajoutons à tant de noms ceux de quelques auteurs modernes, et nous aurons complété toute cette galerie de graves témoins que l'auteur a invoqués.

Le second livre , qui pouvait être plus curieux pour nous parce qu'il traitait de la Perse moderne, était plus difficile à composer. L'Orient était moins bien connu du septième au seizième siècle que du temps des Grecs et des Romains, et Michel fiaudier n^avait plus sous la main cette abondance de secours et de documents qui s'offrait d'elle-même pour le premier livre. Le travail avait été long et pénible, mais le résultat était positif et certain; en écrivant cette dernière ligne : « Fin du premier » livre qui contient t ancienne Perse^ w il avait pu ajouter avec une joie secrète : « Gloire et louange » soit à Dieul » — Le second livre est moins complet et plus confus, parce que l'auteur y est réduit à se contenter souvent des relations mensongères ou crédules de quelques voyageurs. Cependant on sait qu'il ne craignait pas la lecture des livres arabes; il l'a prouvé dans son histoire des Turcs et par la traduction du livre de Mahomet; on ne peut donc douter qu'il n'ait consulté un grand

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nombre d'auteurs originaux \ Si la plupart des chapitres sur la cour des Rois de la Perse moderne sont calqués en quelque sorte sur les chapitres précédents et paraissent traiter le même sujet sous d'autres noms , cela s'explique par la similitude en quelque sorte fatale de tous les empires établis en Orient. La partie qui traite des institutions religieuses est cependant plus originale, et complète ce que l'historien des Turcs nous a appris sur l'Islamisme ^

Si parmi les œuvres inédites de Michel Baudier cette double histoire de la Perse a perdu de son importance aujourd'hui par le progrès des études, et parce que nous connaissons mieux l'univers ancien et moderne , ce n'est pas une raison pour ne pas rendre justice à ce travail patient et consciencieux. L'activité infatigable de son esprit, son dévouement à la science , la variété de ses connaissances, la probité de son jugement, la simplicité de son cœur, la modestie de son érudition , toutes les vertus qui honoraient en lui l'homme et l'écrivain y éclatent comme dans ses autres ouvrages. C'est pour cela que nous n'avons pas voulu dédai-

1 On trouve à la fin da manuscrit, sous forme de notes, quelques documents très-curieux, emprunté^ à un professeur de langue hébraïque.

^ Michel Baudier renvoie lui-même le lecteur à son Histoire des. Turcs et de leur religion.

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gner de compter môme des œuvres inachevées parmi les titres honorables de Michel Baudier à Te^time de la postérité. Ne pouvons-nous pas dire avec un auteur ancien que les œuvres à peine ébauchées des hommes qui ne sont plus semblent avoir un charme nouveau et quelque chose de plus sacré? On ne peut les contempler sans un peu de tristesse » et Ton se prend à regretter que la mort inflexible ait arrêté Técrivain au milieu de son œuvre '.

1 Plins l'Ancirn. — Mantis^ quum id agerent^ extinciœ desiderantur !

DU

CARDINAL XIMENËS,

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