CHAPITRE VI
Etat du diocèse de Milan. — Charles entreprend la réforme du clergé. -« Il pourvoit au gouvernement de l'Eglise. — Splendeur de la cathédrale [il duomo).
Lorsque l'on considère l'étendue et Fimportance de l'archevêché de Milan, on comprend ce que radministration de cette Eglise imposait de devoirs à son premier pasteur. Mais le zèle et la charité du cardinal Borromée n'étaient point au-dessous de la mission difficile à laquelle Dieu l'avait appelé. Loin de suivre l'exemple de la plupart des évêques qui, pendant le siècle précédent, avaient négligé de résider dans leur diocèse, abandonnant la conduite de leur église à leurs vicaires, aussitôt que Charles avait été libre de ses actions , il s'était empressé de quitter Rome , de se dérober aux honneurs dont il était entouré, et d'accourir au milieu de son troupeau , résolu de ne le plus quitter et de lui consacrer tous les instants de sa vie. Cette admirable résolution était assurément une inspiration du ciel. Jamais la présence d'un archevêque n'avait été si nécessaire à Milan.
Une démoralisation presque générale s'était emparée des clercs et du peuple. « Les mœurs des premiers ne pouvoient estre ni plus scandaleuses, ni d'exemple pire, vivant non point comme prestres, mais d'une vie sansuelle, s'habillant en séculiers, portant armes publiquement; la plupart se vautrant dans la fange de concubinages iiivélé-
rés. . . (1 ) . » Les jours de fêtes, les églises étaient désertes, « ou si peu respectées, que les négoœs ou affaires qui se font par les places publiques se faisoient en icelles, mesme devant le divin office. On voyoit de petites troupes d'hommes et de femmes de toutes conditions, deviser à haute voix de choses prophanes, rire dissolûment et se promener comme
s'ils eussent esté là pour passe-temps Dans la cité ces
mesmes jours étoient prophanes de spectacles, jeux, bals et
autres dissolutions (2). » Enfin la perversité €îl Tirré-
ligion étaient portées à un tel point, que le même écrivain, contemporain de saint Charles, ajoute : « En quelques lieux du diocèse on faisoil les festes de villes et le bal dans les ^lises, sans faire aucune difficulté ny scrupule d'y battre le bled, l'avoine et autres grains, et les cérémonies denostre sainte religion étoient. réduites à un si misérable estât que ne servant plus, par manière de dire, que de risée à la plupart, ilsetrouvoit des gens si impudents, qu'après bon vin comme l'on dict, et à demy ivres, ils alloient trouver des confesseurs pour se moquer d'eux, feignant se vouloir confesser, pour les faire fuyr, d'autres qui masqués entrant à l'église, faisoient mine de porter de l'argent au prestre à l'offrande par moquerie, et prenoient oeluy qu'avoient donné
lesautres (3). »
La difficulté d'apporter, à des maux aussi grands, à des égarements aussi scandaleux, des remèdes efficaces, n'effraya point la charité du cardinal Borromée. Plein de confiance dans la miséricorde divine, il résotol de s'occuper sans relâche de la réforme de l'Eglise de Milan, et den'é^
(4) J.-P. GkiflSttio , Hiêtaire dû la vie, vtrtuà, e$c. , dû ionU CkarUi Borromée,
(2) Idem.
(3) Idem.
pargner ni sueurs ni fatigues pour arracher à Tenfer les âmes des malheureureux confiés à son active vigilance. Toutefois, avant d'entreprendre cette tâche généreuse, le prélat appela à son aide les lumières célestes, ayant recours à Torai^n , son premier refuge dans toutes les circonstances difficiles. L'exemple des anciens évéques de Milan, saint Barnabe , saint Eustorge , saint Protais , saint Ambroise, remplit aussi l'âme de Charles d'un pieux désir d'imiter les actions héroïques de ces saints prélats. Sa vénération et sa dévotion pour le dernier, dont il devait un jour rappeler le savoir, la piété et les vertus chrétiennes,, était telle qu'il plaça son troupeau et sa personne sous sa protection bienheureuse.
Son zèle ardent ne se borna point là. Avide d'enseignements pieux , il réunit les instructions et les écrits des évéques qui avaient édifié le monde par leur vie exemplaire, leur science, leur sollicitude pastorale, puisant ainsi à cette sainte école, les dons nécessaires à l'accomplissement du projet qu'il avait conçu.
Le choix d'un vicaire général dont les mœurs pures, la fervente piété, la connaissance profonde des matières ecclésiastiques fussent dignes de la haute mission à laquelle il le destinait , occupa ensuite le cardinal -archevêque.
Ce vertueux et docte auxiliaire, il le rencontra dans une modeste cure du diocèse de Vérone, où Nicolas Ormanetto s'était modestement retiré après avoir rempli successivevement l'office de grand vicaire, et plus tard celui d'assesseur du cardinal Renault Pôle , lorsque ce légat apostolique avait été envoyé en Angleterre pour lever l'interdit que le souverain pontife avait été contraint de fulminer contre ce royaume.
Il nomma également deux vicaires chaînés de Tadministration des affaires civiles et criminelles du diocèse.
Il rétablit, selon les anciennes coutumes, un chancelier de TEglise, chanoine de la métropole de Milan et de Tordre des diacres, et lui adjoignit plusieurs coadjuteurs et jiotaires.
Il nomma un trésorier, un protecteur des prisonniers ^ un avocat des pauvres, chargés de la défense gratuite des indigents, un barigel ou huissier, un garde des prisons et huit hommes d'armes pour la garde et la sûreté du tribunal diocésain.
Il institua un certain nombre de prêtres-visiteurs ou préfets, qui s'assemblaient une fois par semaine, sous sa présidence.
Il choisit également parmi de vertueux ecclésiastiques soixante vicaires forains ou doyens ruraux, dont la chai^ œnsistait à visiter chaque année les églises situées sur le territoire de leurs vicariats , à tenir la main à l'exécution des ordonnances, à décider, dans les assem])lées convoquées par eux à cet effet, les cas de conscience et la conduite à tenir par le clergé dans la direction des âmes.
Un vicaire et des visiteurs spirituels furent iliisavcc la mission de visiter les monastères à certaines r^poîjues i\é~ terminées par le cardinal-archevêque, afin de siir\ eille!^ et d'étendre les progrès de la discipline.
Enfin le cardinal nomma d'autres olficiei-s i< tomnic préfets des clercs, tesmoins synodaux, moniteurs t>oci'els, punctuateurs du clergé, lesquels estoient les yeux, les pieds et les mains de Charles, et par le moyen desquels il vint à bout de tant de choses (1 \)) comme le lecteur le verra plus loin.
(I) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus^ mort , elc, , de saint
Charles Borromce.
A peine le cardinal-archevêque, eut-il pourvu au gouvernement de son Eglise, qu'il s'empressa d'apporter un prompt remède au mal contagieux qui s'était introduit parmi le peuple, et qui menaçait de s'étendre de plus en plus à cause du voisinage de zwingliens , qui avaient déjà tenté à plu- . sieurs reprises de prêcher dans ces contrées leurs doctrines hérétiques. La vigilance de Charles ne pouvait s'exercer dans une circonstance plus opportune, et comme les livres suspects et défendus par l'Eglise se colportaient ouvertement, soit dans certaines villes du diocèse de Milan , soit dans la cité même, Charles défendit sous les peines les plus rigoureuses l'introduction de ces écrits impies, interdisant à son troupeau la lecture àe tout ouvrage qui ne serait point revêtu de la permission du père inquisiteur, fonctions importantes que le cardinal avait déléguées à l'un des plus pieux et des plus doctes ecclésiastiques du clergé milanais.
Tout commerce, toute communication entre les habitants des pays infectés d'hérésie et ses diocésains, furent sévèrement interdits par le cardinal-archevêque , à moins que ces derniers n'eussent une autorisation expresse de leurs curés, auxquels il était recommandé de n'accorder lesdites autorisations qu'à des hommes pieux et assez instruits dans les vérités de notre sainte religion , pour n'avoir rien à redouter de l'audace et de la malice des hérétiques.
Ces prudentes et salutaires dispositions achevées, le cardinal Borromée entreprit de commencer la réforme du clergé, attribuant avec raison les désordres et l'irréligion du peuple aux exemples scandaleux offerts par un certain nombre de clercs ignorants ou corrompus. Toutefois, malgré l'impatience légitime dont Charles était animé, il sut
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apporter une aage lenteur dans Texécuticm de se$ desseins. Tous les eoclésiastiques du diocèse durent se rendre au parlais archiépiBC5opa.l. Là, le cardinal, que de longues inve^^ tigations avaient éclairé sur leur conduite, les interrogea lui^^méme, s'enquérant de leurs noms, des bénéûces qu'ils possédaient; examinant, avec une sévérité qui n'exduait point rindulgence , les exemples de piété ou de scandale qu'ils avaient pu donner à leurs ouailles, encourageant les bons, admonestant les mauvais, et n'appelant à l'exercice du saint ministère, que les cœurs remplis de la crainte du Seigneur et d'une soumission sans bornes aux saints ca*^ nous de l'Eglise. Cette juste rigidité, tempérée par une cha-rite inépuisable, produisit les plus salutaires résultats* Parmi les ecclésiastiques qui s'étaient livrés au désordre, beaucoup n'étaient qu'égarés. Us s'empressèrent à la voix de leur pasteur de confesser leur criminelle conduite, et s'efforcèrent de faire oublier le scandale que leur vie pas^ fiée avait provoqué.
Il restait néanmoins encore au cardinal Borromée un dernier pas à faire pour atteindre le but glorieux qu'il s'était proposé ; celui de rappeler les Milanais aux croyances du catholicisme et à la vénération pour la demeure du Seigneur.
Le lecteur a vu plus haut que Tabandon coupable dans lequel les derniers archevêques avaient laissé les églises de la cité de Milan, et la négligence condamnable qu'on apportait naguère dans les cérémonies du culte, abandonné le plus souvent à des prêtres étrangers au diocèse, avaient accoutumé peu à peu le peuple, qui assistait encore de loin en loin aux prières publiques, à ne plus envisager le lieu saint avec le respect et le recueillemait qui lui étaient dus* La conduite scandaleuse de certains ministres des autels avait
cawé un mal plus grand encore, en affaiblissant la foichezles laïques qui négligeaient peu à peu de remplir leurs devoirs spirituels et finissaient par abandonner tout à fait la foi de leurs pères, les uns pour se ranger sous la bannière de Tathéisn^e^ las autres pour adopter les enseignements criminels des disciples de Luther, de Zwingle ou de Calvin.
Mais cette magnificence des temples consacrés au vrai Dieu, cette pompe des cérémonies de l'Eglise universelle allaient reparaître à Milan avec une splendeur nouvelle. Suivons un moment le cardinal Borromée, et nous connattrons tout ce que ce prélat entreprit dans cette cité pour rehausser l'éclat et la majesté du culte divin.
La cathédrale {il duomo), cette huitième merveille du monde si la basilique de Saint-Pierre n'existait point, devait éveiller la première la sollicitude de Charles. Les formes gigantesques de cet édifice religieux , construit en entier en marbre blanc, ses pyramides hardies, ses arceaux suspendus, ses aiguilles élancées, ses aqueducs aériens, ses milliers de statues, ses sculptures, ses bas-reliefs attiraient alors OHnme aujourd'hui tous les regards. Mais pénétrait-on dans l'intérieur de la métropole , l'obscurité qui régnait sous ses voûtes silencieuses, Tabsence presque com-* plète de chapelles et d'autels, les mausolées des ducs de Milan encombrant la nef, les armes et les bannières des principales familles de la cité appendues çà et là sans ordre, transformaient le lieu saint en crypte, en charnier; aussi les Milanais ne le parcouraient-ils le plus souvent que par curiosité ou désœuvrement, profanation que le jsèle pieux de Charles ne tarda pas à faire cesser. Il ordonna qu'on en^ levât ces vains monuments, ces orgueilleux trophées, impatient qu'il était de restituer à son Eglise métropolitaine le caractère religieux dont on l'avait trop longtemps déahé-
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rite. Puis également avide de ramener les Milanais au respect et à Tadmiration que la maison de Dieu commande, il s'entoura d'habiles artistes, de nombreux ouvriers, encourageant les uns, dirigeant les autres, élevant de nouveaux autels (1), relevant ceux abandonnés, et employant à cet effet avec profusion l'or et l'argent, le marbre et l'airain.
La restauration du maître-autel achevée, on entreprit la construction du chœur sur les dessins mêmes de Charles, « car il estoit homme fort intelligent en l'architecture (2). » On y plaça les orgues et deux chaires à prêcher, « lesdites chaires richement et artificiellement accomodées, l'une pour l'archevesqueet l'autre pour les prédicateursordinaires (3) . »
Les stalles des chanoines, plus élevées que celles des officiers et des clercs inférieurs, « estoient entaillées d'un trèsbeau relief et artistement effigiées d'histoires ecclésiastiques, labeur de main maîtresse , grandement agréable et artificiel, où se voyoit particulièrement entaillée la vie de saint Ambroise, patron singulier de l'église et cité de Milan, œuvre estimé de très-grand prix (4). »
Lescurulo ou confession, situé sous le chœur supérieur fut aussi restauré; a on l'orna de divers ouvrages de stuc, érigeant un autel au milieu, dedans lequel on mit plusieure îorps saints et autres sacrées reliques, recueillies de divers lieux. On l'environna de sièges de chœur, afin qu'au tems d'hyver les chanoines s'en pussent servir pour réciter leurs
(1) L*autel de Notre-Dame d'Albero, où Charles fit placer la précieuse image de YAnnonciade de Florence, et celui de saint Bon, archevêque de Milan , où reposa le corps du saint prélat^ furent au nombre des plus magnifiques.
(2) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, mort, etc. , de saint Charles Borromée.
(3) Idem.
(4) Idem.
matines, ayant depuis obtenu pour cet autel, du saint-siége apostolique, le privilège qu'a Tautel de Saint-Grégoire de Rome de tirer une âme du purgatoire toutes les fois qu'on y dit la messe, ce qui augmenta tellement la dévotion du peuple, qu'il lut toujours fort fréquenté , meu particulièrement du bon exemple de Charles , lequel s'y entretenoit toujours longtemps en oraison et fort souvent y célébroit la sainte messe (1). »
Les fonts baptismaux, où plus tard Charles devait venir chaque année, suivant une ancienne coutume de l'Eglise, à Pâques et à la Pentecôte , administrer solennellement le sacrement du baptême à de pauvres enfants, avait été aussi orné avec une grande richesse, « Un fort beau baptistère d'une précieuse pierre de porphyre taillée en cuvette sous une capula ou petit dôme, soustenu de quatre colonnes de trèsfin marbre occupoit le centre, et des balustres de fer, agréablement eslabourés et ornés entouroient la chapelle (2). »
La richesse des ornements et des vases sacrés destinés aux cérémonies du culte divin, les premiers fabriqués avec les étoffes les plus précieuses, les .seconds en or et en argent, ornés de topazes, d'améthystes et d'émeraudes, vinrent encore ajouter aux merveilles que l'église cathédrale renfermait, et attirèrent les regards émerveillés de la multitude. Aussi la métropole si vaste, si immense, fut dès lors insuffisante, certains jours, pour contenir la foule qui s'y portait, avide de contempler l'éclat et la splendeur de la maison de Dieu.
Ainsi la glorieuse et difficile mission que Charles avait entreprise avait été bénie du Seigneur.
(<) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, mort, etc., de saint Charles Borromée, (2) Idem.
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