CHAPITRE Vm
lancer contre eqx les foudres 4e rexcommuniçation. — Brefs de Pie V, approbatifs de la conduite du cardinal Borromée.
L'appréhension de la réforme que le cardinal Borromée venait d'entreprendre mit bientôt en émoi un certain nombre d'hommes pervers qui jusque-là s'étaient livrés avec im-» punité aux égarements les plus scandaleux. Les désordra» causés par la conduite abominable de ces pécheurs endurois ayant résisté aux exhortations pateraelles, aux charitables remontrances du saint prélat , celui-ci se vit dans la nécessité de recourir à la justice des tribunaux ecclésiasti<^ ques. Les plus opiniâtres d'entre les adultères et les conçubinaires publics furent donc décrétés d'accusation et compa«rurent devant le tribunal diocésain qui les condamna avec une juste et ^lutaire rigueur à une réclusion de plus ou moins de durée. Irrités de ce jugement qu'ils n'avaient point prévu , lei ami» de» condamnés s'élevèrent avec fureur contre le pouvoir des évoque», dénonçant hautement Charles comme un prêtre insolent et factieux, dévoré d'ambition et attentant même à l'autorité du roi catholique. Quelques jeune» seigneur», effrayés du pouvoir épiiK^pal qui ne manquerait point tôt ou tard de les contraindre à changer de conduite et à mener une vie plus sage et plus édifiante, prirent part à la querelle et s'efforcèrent d'amener à leur avis quelques-uns des principaux offiders
royaux. Quoi qu'il en soit, ces derniers, n'osant point attaquer trop ouvertement le pieux cardinal , se bornèrent à protester contre les ordonnances archiépiscopales qui avaient été rendues , déclarant qu'ils repousseraient à l'avenir toute tentative de quelque part qu'elle vînt, qui pourrait porter préjudice à la juridiction royale et aux droits souverains de sa majesté le roi catholique. Mais ces déclarations, quelque audacieuses qu'elles fussent, n'étaient pas encore de nature à satisfaire la haine des ennemis du cardinal , et les choses s'envenimèrent en quelques jours au point que le capitaine de la justice reçut l'ordre du gouverneur de saisir le barigel qui avait fait exécuter la sentance du tribunal diocésain , et de le faire mettre en lieu de sûreté , comme transgresseur des édits royaux touchant le poit des armes défendues. On ne borna point là cette inique prétention , et le prévôt de la justice épiscopale, conduit au milieu d'une des places publiques de Milan , « reçut en grande sévérité trois traicts de corde , et après , fut banni de la cité avec défense , à peine des galères , d'y plus revenir (1). »
Un attentat aussi monstrueux ne pouvait point rester impuni ; aussi le cardinal , animé d'un saint zèle , lança les foudres de l'excommunication contre le capitaine de la justice , contre le fiscal royal , un notaire et le geôlier des prisons , tous complices de l'acte criminel commis envers la personne d'un des officiers de l'Eglise de Milan. Cette ferme et légitime sévérité paralysa pour quelque temps les mauvais desseins des ennemis du cardinal Borromée.
Mais , tandis que Charles s'appliquait ainsi à maintenir
(1) J.-P. Giussano, Histoire de la vie'j vertus, mort,etc,, de saint Charles Borromée.
DE âAlMT CHARLKS BORUOMÉE. 97
les droits (te l'Eglise confiée à sa sollicitude épiscopale , quelques religieux, dont la conduite licencieuse était depuis longtemps un sujet de scandale pour le peuple, tentèrent de se soustraire à la juridiction du pieux métropolitain , et d'échapper à la réforme qu'il se disposait à imposer aux communautés et congrégations existantes dans son diocèse. Au nombre des plus opiniâtres opposants étaient les chanoines de la Scala, en faveur desquels François Sforce II, duc de Milan, avait obtenu en 1531 du pape Clément VII plusieurs privilèges importants , entre autres l'exemption de la juridiction de l'ordinaii'e pour l'église, les chanoines et les autres bénéficiers du chapitre. Mais comme la bulle du souverain pontife subordonnait le privilège en question à l'exprès consentement de l'archevêque , « si venerabiUs fratris nostri moderni archiepiscopi Mediolani^ exprès s us ad id accessent assensuSj » et que ni le cardinal Borromée, ni aucun des derniers prélats , ses prédécesseurs, n'avaient octroyé le consentement exigé, les chanoines de la Scala et leur église étaient restés sous la juridiction de l'archevêque, qui fit connaître au chapitre qu'il eût à se préparer à recevoir prochainement sa visite pastorale. A cette nouvelle, les chanoines se récrient, et réclament leurs prétendus privilèges. Ils désertent le chœur, font fermer les portes de l'église, et se retirent tumultueusement dans le cimetière. C'est au milieu de ce scandaleux désordre que Louis Moneta, député par le cardinal-archevêque, vient leur annoncer son arrivée. Les chanoines , sourds aux sages remontrances du vénérable vicaire de Charles, l'injurient, le repoussent et le chassent avec violence. Cependant, le matin du trentième jour d'août, le cardinal-archevêque se présenta en ha-
bits pcmtificaux , précédé et suivi de ses officiers. Les clianoines, avertis de sa venue, accoururent sans ordre à sa rencontre , « environnés de plusieurs laïques armés, là par eux assemblés à cette fin , et mettant la main à la bride du cheval d'un des officiers du cardinal qui portait sa bannière, le repoussent avec grande violence hors la porte, et éloignent également celuy qui portait la croix archiépiscopale. Témoin de cette insolente action, le cardinal descend de sa mule et, élevant la croix qu'il tenait en main , prononce la sentence d'excommunication contre ceux-là, veut entrer dedans, estimant que comme chrétiens et personnes ecclésiastiques; ils porteroient révérence à cette sainte image et à la dignité d'un cardinal leur archevêque ; mais ces misérables, que le diable d'enfer et leur propre passion avoit aveuglés , sans aucune crainte de Dieu, et sans révérence d'un tel personnage, mettant ces scélérats laïques la main aux armes et criant tous avec une vaine folie : Espagne ! Espagne ! avec une grande et infâme violence, le jettèrent dehors , luy fermant les portes de l'église à la fac^. Et luy, comme un doux agneau, ne dit pas une seule parole de colère ni d'indignation, mais tenait les yeux fixés sur cette sacrée image du crucifix, se recommandait à Notre-Seigneur, et ces méchants encore qui avec tant d'impiété roflFensoient(i). » La fureur sacrilège de ces misérables alla même jusqu'à tenter d'at^ tenter à la vie du prélat. « Plusieurs coups d'arquebusades furent tirés contre sa personne, et la croix qu'il tenoit en main en demeura tellement faussée et gastée qu'il fut besoin de la faire raccommoder (2). »
(4) J.*-?. Giussano, Histoire de la vie, vertus, mort, etc., de saint Charles Borromée, (2) Idem.
A ces criminelles et sacrilèges entreprises , le saint archevêque opposa un calme et une sérénité sans pareils. Les yeux attachés sur le signe de notre rédemption, il ne cessa point de prier pour les insensés qui l'offensaient si outrageusement. Quoi qu'il en soit, comme son vicaire général qui l'avait suivi se hâtait de faire apposer sur les murailles de l'église de la Scala, la sentence d'excommunication lancée contre les chanoines, leur rage impie, loin de diminuer, augmenta encore, « et non contents de leur effrénée barbarie, ils se hastèrent par une arrogance infernale de déclarer à son de cloche, le cardinal, interdit luimême des sacrées fonctions, comme violateur et mespriseur de l'authorité apostolique, et en exposèrent les placarts publics en la ville (1). »
Un aussi horrible attentat ne devait point rester impuni, et bien que le cardinal Borromée ne conservât aucun ressentiment personnel de ces audacieux excès , il fut contraint de reconnaître que le caractère sacré dont il était re*vêtu l'obhgeait à défendre les droits de l'Eglise qu'il était appelé à gouverner. 11 renouvela et confirma donc l'ex-. communication prononcée par son grand vicairecontre les chanoines de la Scala, et adressa en même temps au gouverneur et au sénat un rapport circonstancié sur ce qui venait de se passer, les exhortant à éviter de prendre une part quelconque à ces menées criminelles, s'ils ne voulaient point encourir les censures qu'il avait été contraint de fulminer contre les misérables dont il avait failli être la victime* Il dépêcha à Rome un des chanoines de la cathédrale, pour porter à la connaissance du souverain pontife
(4) J.-P. Giussano, Histoire de la vw, vertus, mort, etc., de saint Charles Borromée,
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à quels excès il avait été en butte, et adressa également un de ses officiers à Madrid , afin que Sa Majesté le roi catholique ne fut point abusé par les rapports mensongers et calomnieux de ses ennemis. A peine le pape eutil entendu l'envoyé du cardinal , qu'il manifesta son indignation et nomma une congrégation pour examiner la conduite des chanoines de la Scala, Cette conduite fut reconnue à l'unanimité des voix, coupable et criminelle ; aussi Pie V déclara-t-il nulle la scandaleuse déclaration du chapitre et cita-Vil à Rome ceux des chanoines qui s'étaient montrés les plus acharnés contre le cardinal archevêque. Comme l'un des plus coupables, Calabrais d'origine, et qui avait déployé contre Charles une arrogance sans pareille , se disposait à obéir aux ordres de Sa Sainteté, il fut frappé d'un mal inopiné si violent, « qu'il mourut en grande disgrâce , comme aussi un de ces hommes armés qui froissèrent la croix, s'étant arrêté au bourg de Lambro en une hôtellerie, trois ou quatre jours depuis cet acte infernal , reçut également la peine de son iniquité , terminant ses jours et sa vie avec une diligence soudaine (1). »
Le bruit de ces deux morts si inattendues jeta la terreur parmi les chanoines de la Scala. Toutefois une grande partie d'entre eux n'en resta pas moins dans fendurcissement et l'impénitence, et, loin de tenter de fléchir la colère céleste et celle du souverain pontife, ils essayèrent de tromper la religion du gouverneur de Milan, lui persuadant que la juridiction du roi catholique ne serait plus qu'un vain mot, si le pouvoir temporel du cardinal-archevêque était
(4) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, mort, etc., de saint Charles Borromée.
recqnDu, comme ce prêtre ambitieux n'avait pas craint d'en élever la prétention. Ces paroles artificieuses trouvèrent accès auprès du gouverneur qui, poussé par un zèle mal entendu, osa adresser à Sa Sainteté une lettre inconsidérée contre le cardinal Borromée, qu'il peignit comme un homme opiniâtre toujours prêt à suivre les mouvements impétueux d'un zèle outré, et à exciter le trouble et la discorde parmi lés Milanais, ajoutant qu'il serait forcé, si le souverain pontife n'ordonnait point à Charles de renoncer à ses prétentions exorbitantes, de faire quelque démonstration extraordinaire contre sa personne et de le bannir même de la cité de Milan. Le mémo seigneur conjurait Pie V « qu'il lui plust commettre la cognoissance de la cause des chanoines de la Scala à quelques juges de l'Etat et ne permettre qu'il en fust cognu à Rome alléguant en faveur de cela une bulle du pape Léon dixième (1). »
Des rai^ports non moins faux, non moins calomnieux et dirigés contre l'archevêque de Milan parvinrent également en Espagne.
Ce fut un prélat d'une sagesse et d'une intégrité extraordinaire, Jean-Baptiste Castignère, archevêque de Rostagne, qui se chargea de réfuter ces indignes accusations. Nonce à la cour de Madrid, Castignère, qui devait plus tard gouverner le monde chrétien sous le nom d'Urbain VII, instruit par le cardinal Borromée, son ami, des persécutions que lui susciterait le gouverneur, sollicita une audience particulière de Philippe II et lui exposa énergiquement la véritable cause des troubles qui avaient pu sur-
(4) J.-P. Giussano , Histoire de la vie, vertus , mort, etc. , de saint Charles Borromée,
venir dans le Milanais. Il lui peignit ensuite avec force la sainteté et la pureté des intentions de Charles, dont le plus ardent désir avait toujours été de vivre dans la plus parfaite intelligence avec les représentants de son autorité royale ; il ajouta que les prétentions du gouverneur de Milan étaient contraires aux libertés ecclésiastiques, préjudiciables au salut des âmes et que l'opposition coupable des chanoines de la Scala ne pouvait dans aucun cas être excusée par un prince jaloux de la gloire de Dieu et de la splendeur de son Eglise; que la juridiction que le cardinal-archevêque de Milan avait sur ce chapitre n'était contraire en rien que ce fât à celle du roi et aux intérêts de son Etat ; a qu'il ne s'y traitoit autre chose que d'ayder les âmes de Jésus-Christ, lesquelles quand elles seroient bien disciplinées, son état, comme appuyé fermement sur Dieu, ne pourroit être exposé aux troubles et aux dissensions (1). » Convaincu du bon droit et de la sagesse du cardinal Borromée, le roi d'Espagne approuva hautement la conduite que le pieux métropolitain avait tenue dans cette circonstance. Le souverain pontife, animé des mêmes sentiments, adressa au gouverneur de Milan le bref suivant :
Au GOUVERNEUR DE MlLAN.
« Salut et bénédiction apostolique L'affaire arrivée
entre notre fils bien-aimé le cardinal Charles Borromée et les chanoines de Notre-Dame de la Scala , dont vous nous avez écrit fort au long le l '^ de septembre, était déjà venue
(4) J.-P. GiuBsano, ffistoire de la vie, vertus, mort, ete. , de saint Charles Borromée,
à notre connaissance , nous en sommes vivement touchés, et pour plusieurs raisons; car en premier lieu, comment ne pas sentir l'insulte atroce faite à un cardinal qui est si étroitement uni à notre personne et à notre siège apostolique ? insulte provenant d'ecclésistiques obligés de le re** pecter et de le défendre , môme au péril de leur vie , si d'autres personnes avaient tenté de Toffenser. Souffrir un désordre semblable à celui qui s'est passé à Milan et le laisser impuni , n'est^^^ pas donner lieu aux libertins de croître en audace, de devenir plus insolents, et porter une atteinte grave aux lois de l'Eglise et aux droits de ses ministres.
» Certes, on n'a pu outrager un grand cardinal, un membre si honorable de l'Eglise^ qu'en même temps on ne nous ait fait une injure très^signalée, au grand mépris du saint-siége. S^ les chanoines de la Scala avaient quelque différend avec le cardinal leur archevêque, pour maintenir ce qu'ils croyaient les droits de leur Eglise , ils devaient a^ pourvoir par les voies de la justice, et se servir des moyens légitimes que les lois leur permettent , et non pas user de violence, et en venir aux mains, On ne les empêchait point de protester de nullité , et d'en appeler comme d'a-^ bus , quoiqu'on effet ils y fussent très-mal fondés , puisque leur archevêque , comme on nous Ta dit , était en posses^ sion de les visiter. Mais ayant été assez malheureux pour se laisser séduire au malin esprit , qui ne pense qu'à mettre la division et le trouble parmi les ecclésiastiques , ils se sont portés à des excès capables de leur faire oublier à la fois , et le respect qu'ils devaient à la dignité d'un cardinal , et la modération qui convenait à leur caractère. C'est pourquoi nous croyons que la charge à laquelle Dieu par sa miséricorde nous a élevé , nous oblige de réprimer
leur insolence , et que nous ne pouvons, sans trahir notre conscience , nous dispenser de les punir comme ils le méritent. Bien loin donc que nous ayons la moindre pensée qu'on leur pardonne une faute si énorme , nous sommes persuadés au contraire que vous ne nous refuserez point tout le secours dont nous pourrions avoir besoin , pour les châtier selon les lois de la justice. »
» Pour les différends que vous avez avec le même cardinal , nous nous proposons d'envoyer dans peu de temps notre nonce à Milan ; il vous instruira amplement de toutes nos intentions sur cette affaire, et en traitera de notre part avec vous d'une manière qui ne sera pas moins avantageuse pour la Providence qu'utile pour la conservation des libertés de l'Eglise. »
» Quant à ce que vous nous mandez, que le cardinal Borromée est un homme opmiâtre et emporté , qui ne se conduit que par caprice , quoique nous ne vous croyons pas capable d'imposture , ni de calomnie , néanmoins nous ressouvenant de la prudence et de la sagesse avec laquelle il s'est toujours comporté durant tout le pontificat de son oncle Pie IV notre prédécesseur, lorsqu'il gouvernait les affaires de l'Eglise , il nous est impossible d'avoir de lui les mêmes sentiments que vous en avez. Il en a toujours paru très-éloigné , et jamais personne n'en a eu le moindre soupçon : s'il avait été tel que vous le dépeignez , il aurait été trop difficile que dans une si grande multitude d'affaires qu'il a menées et maniées pendant plusieurs années, il n'en eût fait paraître quelque chose. En vérité, il est honteux et bien humiliant pour nous , de voir que le Seigneur dans ces derniers siècles , ayant donné à la ville de Milan un pasteur selon son cœur, un archevêque si saint el si infatigable , continuellement occupé à faire la
guerre aux vices pour sauver les âmes, ceux qui devraient l'en estimer davantage, l'aimer et le protéger, soient cependant les seuls ou les premiers à s'opposer à tous ses bons desseins , et à lui imposer des crimes dont il est aussi innocent, qu'il est éloigné de l'apparence même de semblables défauts. Tant il est vrai ce que la Vérité éternelle a prononcé par la bouche de son apôtre : que tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ seront persécutés. Mais le fruit de ces persécutions sera doux pour eux, et la fin glorieuse, s'ils souffrent tout avec soumission , et avec joie même , pour son saint nom. Donné à Rome le 1 0* septemlire 1 569, la quatrième année de notre pontificat (1). »
Poussé par les ennemis du cardinal Borromée , et sourd aux paroles de paix du saint pontife , le gouverneur de Milan ne craignit point de diriger de nouvelles accusations contre Charles. Mais ses efforts furent vains et tournèrent à la confusion des misérables qui l'avaient abusé, comme on peut s'en convaincre par la lecture du second brefde Sa Sainteté.
Au GOUVERNEUR DE MlLAN.
« Pour répondre aux deux lettres que vous nous avez écrites , nous vous dirons d'abord que , suivant le conseil de l'Apôtre qui nous exhorte d'éviter toutes sortes de disputes , et ne pouvant oublier d'ailleurs le rang que nous tenons dans l'Eglise, nous ne voulons faire attention qu'aux choses nécessaires que vous nous avez mandées , étant plus à propos de passer sous silence le reste du
(1 ) Le père Touron , la Vie et l'Esprit de saint Charles Borromée.
contenu de vos lettres, que de le pénétrer trop exactement. L'amour sincère que nous avons pour votre personne fait que nous ne voulons vous rien écrire qui ne soit pour le salut de votre âme , aussi bien que pour la défense de la vérité et de la justice, afin que vous le receviez dans le même esprit que nous vous l'écrivons , et qu'il n'y ait rien qui soit capable de vous offenser. Nous prions donc Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'il vous fasse connaître avec combien de charité et de tendresse nous vous faisons cette réponse.
» Et premièrement, pour ce que vous nous marquez de la manière d'agir et des desseins du cardinal Borromée, nous vous assurons dans la vérité, que si nous le connaissions moins parfaitement, si nous étions moins pleinement instruits de sa vie, de ses mœurs et de toutes ses bonnes intentions, que nous le sommes, votre lettre aurait pu nous en faire douter : mais, comme nous savons très-assurément que toutes pensées de ce cardinal , aussi bien que celles de ses officiers , et de ceux dont il se sert pour la conduite de son diocèse, ne tendent qu'au salut des âmes que Dieu lui a confiées, nous sommes contraints "de vous dire, que nous ne doutons point que toute cette tempête ne lui ait été suscitée par les artifices du malin esprit, qui ne travaille continuellement qu'à rompre l'union et la concorde parmi les fidèles, pour y mettre la division, et empêcher ainsi ou empoisonner leurs bonnes œuvres. Ayant donc remarqué dès le commencement combien d'œuvres saintes se seraient pratiquées, si vous aviez été d'intelligence avec le cardinal-archevêque, cet esprit réprouvé a usé de toute sa malice pour mettre le trouble et la division entre vous deux ; c'est la coutume d'attaquer avec plus de foreur les véritables serviteurs de Dieu, lorsqu'il voit qu'ils
s*appliquent avec zèle au salut des âmes et à leur propre perfection. C'est ainsi qu'il anima autrefois l'envie des Juifs contre notre divin Sauveur : c'est ainsi qu'il excita depuis le faux zèle ou la politique de bien des gouverneurs de villes et de provinces, pour faire répandre le sang de nos généreux martyrs. Mais comme il a plu à Dieu de renverser enfin tous les desseins de Satan, et de faire servir ses efforts mêmes à affaiblir ou à détruire son empire, vous devez aussi prendre garde que cet ennemi du genre humain ne se serve de ceux qui approchent de vous, pour vous séduire, et que ce que vous croyez faire aujourd'hui avec justice pour la défense de la juridiction royale, ne tourne peut-être à sa ruine par un secret jugement de Dieu.
» Pour ce que vous nous demandez avec tant d'instance, de renvoyer à d'autres juges la connaissance de l'affaire des chanoines de la Scala, nous sommes fâchés que cette affaire soit de telle nature que nous ne puissions point vous accorder votre demande, sans violer un des plus anciens usages du siège apostolique. Le saintr siège a toujours coutume de connaître des affaires les plus importantes, et il ne peut y en avoir de plus grande importance, que celles où il s'agit d'une insulte publique , faite à un cardinal de la sainte Eglise romaine , qui est d'un ordre , comme tout le monde sait , le plus lié et le plus uni à notre personne et au saint-siège apostolique.
» L'ambassadeur de Sa Majesté catholique, résidant auprès de nous, nous a présenté, il est vrai, des lettres apostoliques par lesquelles il prétend qu'il a été ordonné par Léon X, l'un de nos prédécesseurs, que les causes de la province de Milan ne seraient traitées que par des
juges choisis du pays. Quand cela serait , comme il le prétend, vous n'en seriez pas plus avancé, puisqu'il dépend toujours de nous de modérer, selon la diversité des temps et des affaires, les privilèges accordés par les pontifes nos prédécesseurs : nous ne ferions donc rien de nouveau, ni d- injuste, si nous dérogions à de tels privilèges ; la nature de l'affaire dont il s'agit aujourd'hui, le requérant ainsi : mais il n'est pas nécessaire que nous en usions de la sorte, puisque dans les mêmes lettres apostoliques , que M. l'ambassadeur nous a présentées , toutes les causes des cardinaux , telle que celle-ci , y sont expressément exceptées, ainsi que toutes celles des bénéfices.
» Vous menacez encore dans vos lettres de chasser le cardinal votre archevêque, non-seulement de la ville, mais encore de toute la province de Milan, pour conserver, dites-vous, la juridiction du roi. Nous vous prions de considérer que quoique nous puissions vous répondre sur ce point avec autant de vigueur que de justice et d'équité, cependant l'affection paternelle que nous avons pour vous nous oblige de supprimer tout ce que nous pourrions vous dire sur ce sujet, pour vous avertir seulement de prendre garde à ce que vous ferez, pour ne pas vous engager témérairement dans une affaire d'où il vous serait impossible, ou au moins très-difficile, de vous retirer. Vous vous servez d'un prétexte spécieux ci d'un nom qui frappe d'abord l'esprit ; mais encore une fois , prenez garde que ce que vous prétendez faire pour défendre la juridiction du roi, qui n'est point attaquée, ne soit la cause de votre perte, comme il est déjà arrivé à plusieurs. Il y a très-peu d'années qu'un autre gouverneur (le Milan, dans nn semblable Hifforend H\ev son archc»-
que, fut frappé des œnsures ecclésiastiques qu'il avait méritées ; et quelque temps après étant envoyé ambassadeur à Rome auprès de Paul III, notre prédécesseur d'heureuse mémoire, comme il était déjà en chemin, il reçut défense de ce pape de passer outre. L'ambassadeur fit sa paix par le moyen d'un cardinal, qui lui obtint, avec l'absolution des censures , la permission d'aller à Rome pour s'acquitter de son ambassade ; mais il mourut avant que d'avoir appris la nouvelle de son absolution et de sa réconciliation avec le saint-père : Dieu ayant voulu que cet accident arrivât de nos jours pour servir d'exemple à ceux qui manquent de respect pour les premiers ministres de l'épouse de Jésus-Christ.
» Nous savons, il est vrai, qu'il serait très-glorieux au cardinal Borromée d'être exilé pour la défense des droits et de la liberté de son Eglise , et nous ne doutons point qu'il ne s'estimât très-heureux de donner sa vie même pour ce sujet : mais il y va de votre intérêt de prendre garde qu'en lui procurant une gloire immortelle devant Dieu et devant les hommes, cela ne tourne à votre confusion dans tout le monde chrétien, et ne demeure écrit dans les annales de votre ville, pour une perpétuelle ignominie de votre nom. Nous avons jugé à propos de vous écrire tout ceci, tant par l'estime que nous faisons de votre personne, que pour nous acquitter de la charge pastorale que Dieu par sa miséricorde nous a imposée, etc. Donné à Rome le 8 octobre 1 569, la quatrième année de notre pontificat (1). »
En vain le gouverneur de Milan s'abusaitr-il encore au point de chercher à éluder les intentions si formelles du
(I) Le père Tooron, /a Vie et V Esprit de saint Charles Borromée.
souverain pontife, les ordres de sa majesté catholique, qui avait eu le temps de prendre une connaissance approfondie du véritable état des choses, le contraignirent d'exiger sans délai que les chanoines de la Scala reconnussent et obéissent aux édits et ordonnances du cardinal-archevêque. Tout rentra alors dans le devoir, et le dimanche 5 février de Tan 1570, les chanoines repentants parurent devant Charles et désavouèrent publiquement leur criminelle rébellion. Us reçurent incontinent Tabsolution des censures prononcées contre eux ; puis le cardinal, après avoir levé l'interdit dont il avait frappé leur église, les réintégra dans le chœur et leur adressa une exhortation qui fut écoutée par le chapitre entier dans un respectueux recueillement.
Une des pénitences imposées aux chanoines de la Scala par Charles fut que, pendant un certain nombre d'années, le chapitre se rendrait processionnellement à l'église cathédrale le jour de la Nativité de la sainte Vierge , pour demander pardon de sa rébellion au prélat et reconnaître sans aucune réserve sa juridiction archiépiscopale.