‹ Histoire de la vie et de l'épiscopat de S. Charles BorroméeChapitre 27 sur 50 · S XVI · texte numérisé non relu

S XVI

« Des périls auxquels on s'expose en allant au bal. *

On ne peut se mettre dans le danger de pécher sans

faire tort à sa conscience, et on est indispensablement obligé de fuir toutes les occasions qui peuvent porter au mal. C'est la doctrine de l'Evangile et la parole du Fils de 'Dieu'ménie : « Si ton œil te scandalise, dit-il, arrache-le, et jette-le bien loin de toi (1). » Ajoutez encore à cela ce que Notre-Seigneur dit encore lui-même : « Que celui-là est adultère dans son cœur, c'estrà-dire est coupable devant Dieu du crime de l'adultère , qui jetant les yeux sur une femme conçoit de mauvais désirs contre sa pureté (2). »

Ces principes étant établis , considérons ce qui se passe dans les bals entre les hommes et les femmes. Ils y sont assis et s'y regardent réciprocjuement. Les yeux, qui ne sont animés que parla curiosité, ne trouvent que trop d'attraits malins pour éveiller les sentiments de la chair. D'ailleurs la musique émeut et attendrit. On s'entretient familièrement; on s'y touche, au moins pour danser. Les femmes et les filles y sont parées, et il n'y a point d'inventions qu'elles n'emploient pour paraître belles et se rendre agréables. Enfin on s'assemble pour ces divertissements

(4) Si ocQlus.tmis soandalizat te, enie eum, et projice abs te. (2) Qui viderit malierem ad concopiscendam eain , jam mœchatus est eam in corde suo.

mS HISTOIRE

après le repas, et les mouvements du corps, qui est échauifé, excitent encore à la chaleur et disposent aux passions les plus dangereuses. N'avons-nous donc pas sujet de dire qu'on ne saurait se trouver dans les assemblées avec sûreté de conscience , et que le danger d'offenser Dieu y est évident, non-seulement pour ceux qui mènent une vie libre et dissipée , mais encore pour les plus chastes et les plus réservés.

Lorsque nous étions encore jeune et dans les études, nous contraignîmes une fois un philosophe fortmodesteet d'un jugement solide , d'aller au bal avec nous . Après qu'il eut remarqué toutes les circonstances de cette réunion , il fut saisi d'é-* tonnement et nous dit que ce c'était une invention du diable pour perdre les âmes et corrompre les mœurs des fidèles. »

Mais établissons la vérité de nos assertions par des preuves incontestables. Ecoutons le Sainte-Esprit qui nous apprend , dans l'Ecriture , le péril qu'il y a , non-seulement de s'entretenir avec les personnes de différent sexe, mais encore de les regarder, et le soin exact que nous devons prendre d'en détourner nos yeux. « Ne regardez point aucune fille, de peur que sa beauté ne soit une occasion de ruine pour votre âme. Ne jetez point vos yeux sur une femme parée et ne les arrêtez point sur sa beauté , parce que les attraits des femmes en ont perdu plusieurs, et la cx)ncupiscence s'allume comme un feu par les regards qu'on jette sur elle (1). »

L'exemple de David est également terrible et capable de faire trembler les âmes les plus pures, les plus mor-

(4) Virginem ne ascipias, ne forte scandalizeris in décore ejns. Averte faciem tuam à muiiere compta, et ne ctrcamspiciag speclem alienam. Propter gpeciem muiieris multi pehenint» et ex hoc concupiscentia quasi ignis exardescit. Ecclesiast., ix.

tifiées et les plus saintes. On y peut bien remarquer la vérité de cette ancienne sentence , que le regard produit l'amour. Car ce prince, si plein de Dieu , et qui , par le témoignage de Dieu même , était selon son cœur , pour avoir jeté et arrêté ses yeux sur Betsabée , se rendit cou*pable de deux crimes horribles , d'un adultère et d'un homicide. L'exemple de Sichem est encore plus épouvan^ table. Ayant vu la beauté de Dma , il en devint pas^ «sionné , et attira par ce crime des maux innombrables sur son pays et sur son peuple.

C'est pour cela que David, qui avait appris à se défier de soi-même et à vivre dans une continuelle confusion et une perpétuelle douleur , disait à Dieu dans un de ses psaumes : « Soigneur , prenez soin de mes yeux et empéchez-*les de voir la vanité (1 ) ; » c'est-à-dire la beauté et les vains attraits des créatures. Et Job, éclairé de la lumière de Dieu, quoiqu'il fût un homme très-parfait, nous apprend néanmoins qu'il avait fait un pacte avec ses yeux pour ne point regarder aucune fille, de peur que son imagination et son esprit n'en fussent occupé8(2).

Ajoutez à ces sentiments si pleins de vérité ces paroles de saint Augustin : « Qu'il ne faut point regarder ce qu'il n'est point permis de désirer (3). »

Et si vous voulez savoir ce que la raison naturelle a découvert aux païens mêmes sur ce sujet , rappelez-vous ces paroles de Périclès à Sophocle : « Il ne suffit pas que les mains d'un préteur soient chastes, il faut que ses

(4) Averte oculos meos, ne videant vanitatem. Ps. 448. (î) Pepigi fœdus cum oculis meis, ut ne cogitarem quidem de virgine. Job, XXXI.

'3 Non licel aspicere» quod non licet desiderare.

yeux le soient aussi (1). » Ce qu'on doit appliquer nécessairement à tous les hommes , puisque tous les hommes sont dans Tobligation de pratiquer la vertu de la chasteté. Qu'on ne nous accuse donc point d'être trop sévère, si , dans un siècle si corrompu , et en présence des bals et des danses de ce temps, nous n'osons point excuser de péché ceux qui les fréquentent, puisque Alexandre de Haies, écrivain recommandable et par sa doctrine et par sa piété, se défend d'exempter de la même faute , c'est-à-dire du péché mortel , ceux qui n'étant venus qu'accidentellement ou comme contraints dans de pareilles assemblées , s'y arrêtent au lieu de se retirer et de s'éloigner en toute hâte de ces dangereux et pernicieux passe-temps. Pour moi, je ne me suis pas arrêté à ma propre lumière , j'ai consulté sur ce sujet des personnes très-prudentes et très-expérimentées , qui ont été du même avis touchant les périls que je viens de décrire

Mais ceux qui vont au bal et qui. fréquentent la danse ne sont pas les seuls coupables. Les hautbois, les violons, les joueurs de tambour et toutes les personnes qui prêtent les mains à ces réunions illicites, pèchent gravement, parce qu'elles contribuent au mal que les autres font

Et que dirons-nous de ceux qui ne vont au bal que pour contenter les désirs déréglés de leur cœur, pour y rencontrer les personnes à l'égard desquelles ils éprouvent de l'atr tachemenl, pour s'entretenir en liberté avec elles de leurs passions criminelles.

Quel jugement porterons-nous enfin de ceux qui donnent ces bals et ne rassemblent cette foule d'oisifs et de

(4) Decet prœtorem non solum manus, sed etiam oculos hàbere innocentes.

libertins que pour favoriser les désirs détestables des grands, et qui, par un dessein honteux et abominable, s'efforcent de leur offrir l'occasion de dresser des embûches à la pudicité des femmes et des filles , et de tendre des pièges à leur simplicité et à leur fragilité naturelle. Ce sont des choses horribles à dire et à penser. Ne nous étendons point davantage sur cet abus déplorable qui n'est que trop commun et qui fait gémir toutes les bonnes âmes

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