‹ Histoire de la vie et de l'épiscopat de S. Charles BorroméeChapitre 34 sur 50 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

La peste de Milan. — Invasion rapide du mal. — Effroi des Milanais. — Le gouverneur quille Milan. — Le cardinal Borromée accourt au milieu de son troupeau. — Son zélé infatigable. — Les cabanes. — L'Iiôpital de Saint-Grégoire. — Les monatti.

Vous voici parvenus à Tune des plus glorieuses époques de la vie du cardinal Borromée. La peste , ce fléau dévastateur dont la présence avait été tant de fois déjà si funeste à l'Italie , allait encore apporter de nouveau la terreur et la mort dans la ville de Milan. Le souvenir des calamités qui désolèrent cette malheureuse cité en 1 485 où la grande peste emporta cent trente-sept mille âmes (1 ) , en 1525 et 1550 où la moitié des habitants périrent, n'était point encore effacé de la mémoire des Milanais lorsque les premiers symptômes se manifestèrent dans quelques maisons situées non loin de l'église de la Scala (2\ A cette nouvelle inattendue l'épouvante s'empara de la population entière. Le gouverneur don Antoine de Guzman quitta la ville et se réfugia àVignano. Les principaux magistrats imitèrent cette lâche et dangereuse désertion. L'indignation des bourgeois et du peuple ne connut plus de bornes , et présageait une violente catastrophe. C'en était fait de la sûreté de la ville et du salut de tous, si la présence du saint archevêque n'était venue calmer l'exaspération publique et

(I ) Papon .,De la peste , etc.

{i) J.-P. Giassano, Histoim ât» la rtV, vertna, mort , etc., tiv saint ChuTlea Borranifi*^

remplacer la haine et le désespoir par l'espérance et la résignation.

Informé de ce qui se passait à Milan , Charles avait quitté Lodi où il s'était rendu pour assister Tévêque mourant , comme il avait coutume de le faire à l'égard de ses suffragants, et s'était hâté de revenir au milieu de son peuple bien-aimé. Quoique le saint prélat fût ému au dernier point à la vue de l'état misérable dans lequel il retrouvait ses enfants , il se fit violence . retint ses larmes et s'en alla droit à l'église cathédrale où , après avoir demeuré quelque temps en oraison , il se dirigea vers les maisons suspectes afin de reconnaître par lui-même quelles mesures il importait de prendre pour empêcher que le mal , s'il existait réellement , ne se communiquât aux autres quartiers de la ville. Mais le doute n'était plus permis ; c'était la peste , la peste avec toutes ses horreurs , tous ses dangers , et la mort qui suivait sa trace avait déjà marqué son passage dans cette partie populeuse de la cité.

Tandis que le cardinal reconfortait par son exemple les habitants qui se pressaient autour de sa personne , plusieurs nobles milanais , et ceux des officiers royaux et des magistrats qui n'avaient point abandonné leur poste accouraient vers lui , le conjurant a par l'amour qu'il portoit à son peuple qu'il lui plût las assister de son conseil et ayde, en cette misère si grande et mal si périlleux , confessant librement que comme quand Dieu veust chastier un peuple il lève le jugement de ceux qui le gouvernent et leur oste l'entendement , il leur estoit aussi advenu le mesme , se trouvant du tout dépourveus de conseil et d'avis , cestuy là seul leur estant resté , d'avoir recours à luy, comme à leur père très aymant et aymé , pour ce le prioient ils de les adresser et instruire , leur prescrivant l'ordre qu'il jugeoit

nécessaire pour remédier à un si grand péril ; qu'en somme il luy pleust prendre le soin d'ayder la ville et tout ce peuple tout hors de soy et travaillé d'appréhension ( 1 ) . »

Le cardinal répondit avec bonté que lors même que ses devoirs d'évêque ne lui eussent point imposé la loi de sacrifier pour les Milanais son bien , sa personne et sa vie , l'amour qu'il portait à son troupeau l'eût déterminé à tout entreprendre pour accomplir cette douce mission. Heureux si ses efforts n'étaient point impuissants , si ses larmes et ses prières parvenaient à fléchir l'ire de Dieu, et apportaient quelque soulagement à l'état pitoyable des pauvres et des malades dont quelques-uns déjà venaient de succomber si misérablement.

En attendant qu'un service de la santé fût organisé , le cardinal-archevêque ordonna des prières publiques et des processions générales formées de toutes les congrégations religieuses de Milan, des confréries de pénitents, des nobles , des magistrats , des bourgeois et du peuple. Quelques personnes ayant témoigné au prélat la crainte que ces rassemblements d'individus ne propageassent la contagion avec plus de promptitude et d'intensité, ainsi que cela avait eu lieu en 1 550 , Charles , loin de partager leur appréhension , les rassura , leur représentant la nécessité d'implorer avant tout la miséricorde céleste , et citant l'exemple de^saint Basile et de saint Mamers qui dans des circonstances non moins périlleuses n'avaient point permis qu'on interrompît les prières publiques et avaient au contraire ordonné des processions solennelles , à la suite desquelles la peste cessa inopinément. Le saint prélat persévéra donc dans ses

(4) J.-P. Gioâsano, HiiMre de la vie, vertus, mort, etc., de eaint Charles Borromée,

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pieuses iotentions , et les Milanais , obéissant à la voix de leur premier pasteur, se pressèrent en foule dans les églises , « confessant leur vie passée, adonnés qu'ils avoient été en recréations et vains entretenemeuts provocatifs de l'ire de Dieu , et qui avoienl excité sa majesté divine à faire pleuvoir du ciel sur eux les fléaux et châtiments (1 ). »

Quoique le cardinal eût assisté pendant ces trois journées aux processions et aux prières publiques , déjà de tous côtéif s'organissaient une administration active et des secours temporels destinés à ceux des Milanais atteints par la contagion. La prévoyance du saint prélat n'avait omis aucun des besoins exigés dans cette grave et calamiteuse situation. Dans la pensée que le grand hôpital devînt plus tard insuffisant pour contenir les malades et les suspects de contagion , il avait ordonné qu'on construisit en dehors de la cité , dans des lieux élevés , salubres et exposés au soleil, un nombre suffisant de cabanes en bois, recouvertes en chaume , et destinées aux suspects et aux convalescents.

Convaincu par l'expérience du passé que dans ces temps malheureux la famine frappe non moins autant de victimes que la peste elle-même, le cardinal-archevêque avait pourvu à ce que les marchés fussent approvisionnés de blé et des autres denrées nécessaires à la subsistance du peuple.

Il s'était concerté également avec les magistrats , afin que des secours abondants fussent distribués chaque jour aux indigents , qu'on ne devait sous aucun prétexte bannir de la cité , mais aux besoins desquels il était ordonné de pourvoir avec vigilance et régularité.

(4) J.-P. Giussano, Histoire de la vie , vwtus, mort, etc., de saint Cfharles Borromée.

DK SAINT CHAULES BORROMKE. 281

Des commissaires étaient chargés de veiller à ce que l'équité et Téconomie présidassent à ces distributions auxquelles on pourvut au moyen des dons et des aumônes provenant de la charité publique.

De nombreuses confréries de charité s'établissaient par les soins des curés dans les paroisses voisines des lieux infectés.

Un service extraordinaire de santé avait été organisé , et des médecins et des chirurgiens avaient été commissionnés pour faire chaque jour une visite générale des malades , el pour rendre compte au prélat de l'état sanitaire de la cité ; des matrones et des nourrices avaient été appelées, les unes pour délivrer les femmes enceintes , atteintes ou suspectes de peste , les autres pour allaiter les nouveau-nés privés de leurs mères à l'instant même de leur naissance.

Un certain nombre de personnes se partagèrent la courageuse mission de soigner les vieillards , les femmes et les enfants , en même temps que les curés et les confesseurs se multiplièrent dans toutes les paroisses pour préparer les pestiférés à une mort chrétienne et leur porter les secours spirituels.

Quoi qu'il en soit , le nombre des victimes atteintes de la peste augmenta considérablement. Cet accroissement de la mortalité et les dangers qu'il donnait lieu de redouter exigeaient des mesures extraordinaires en ce qui touchait les derniers devoirs à rendre aux morts. Le saint prélat ordonna (1 ) : « Que le corps de tout trépassé suspect de contagion devrait être enseveli et inhumé dans les douze heures qui suivraient le décès , sans qu'on pût , sous aucun prétexte, le conserver au delà de vingt-quatre heures.

^1 ) Voir aux Pièces justificativea.

Que les corps seraient préalablement visités par un des commissaires de la santé.

Que le cercueil devrait être enlevé de la maison mortuaire pendant le jour et non de nuit.

Qu'on s'abstiendrait autant que les circonstances le permettraient de transporter les morts sur des chariots , ou de les charger sur les épaules lorsqu'on les conduirait à l'église et au lieu de sépulture.

Que les morts seraient portés avec décence par les mo^ natti (fossoyeurs) sur des brancards destinés à soutenir le cercueil, sur des échelles ou de fortes perches.

Que le corps de tout trépassé serait placé dans une bière fermée et recouverte d'un drap noir.

Que les curés et les prêtres accompagneraient à l'église ou au lieu de sépulture ces dépouilles mortelles, en récitant les psaumes et prières indiqués dans le rituel.

Que lorsque les héritiers du défunt seraient dans l'impossibilité d'acquitter les frais occasionnés par la cérémonie des funérailles, ces dépenses el celles de la sépulture seraient supportées par les curés.

Que les fosses particulières devraient être creusées à une profondeur de.....

Que lorsque les corps seraient inhumés dans les fosses communes , la profondeur de ces fosses serait du double des premières.

Que ces fosses seraient recouvertes de sable et de chaux , afin d'empêcher que les miasmes pestilentiels ne s'en exhalassent »

Ainsi le cardinal-archevêque, animé de cette charité ardente dont les seuls justes sont embrasés, se montrait à la fois au moment du péril, évêque pieux et dévoué non moins qu'administrateur habile et prévoyant.

Mais les secours humains quelque prompts , quelque énergiques qu'ils pussent être, devaient échouer devant le , fléau redoutable qui allait décimer encore une fois la population milanaise. Au bout de quelques semaines , loin de diminuer, le mal augmenta dans une proportion effrayante. Nul quartier de la ville ne fut épargné . Le nombre des médecins devint insuffisant. Une terreur universelle s'empara des habitants. La contagion pénétrait-elle dans une famille, ceux de ses membres qui résistaient au mal fuyaient les infortunés atteints des symptômes pestilentiels. Le frère abandonnait son frère, l'épouse son mari, des pères même s'éloignaient de leurs enfants mourants. Si quelques hommes du peuple, poussés par l'appât d'un salaire exorbitant, se décidaient à braver le danger et à rester au milieu des pestiférés , leurs services mercenaires n'apportaient qu'un faible soulagement aux souffrances atroces de ces malheureux, et se bornaient le plus souvent à aller déclarer leur décès à l'autorité, ou à porter à leur famille en fuite la nouvelle de leur funeste fin.

Le culte des morts , ce pieux devoir du chrétien, était délaissé dans ces jours de terreur et de désolation. La peur de la contagion, bien plus que la charité, présidait aux dispositions qu'on prenait aussitôt qu'un pestiféré avait rendu l'âme. On se hâtait de l'ensevelir, puis on plaçait le cadavre sur la porte de la maison en attendant que les monatti (fossoyeurs) vinssent s'en emparer. Les prêtres (( qu'on trouvait partout confondus avec les malades et les moribonds, quoique malades et moribonds eux-mêmes (1 ) , » étaient les seuls êtres vivants qui osassent escorter les chariots mortuaires. Ces héroïques soldats du Christ che-

(1) Manzoni , l promessi Sposi.

minaient, la croix en tête, en récitant les prières des morts. Chaque porte s'ouvrait sur leur passage, et de nouveaux cadavres, abandonnés comme les premiers, étaient recueillis par les monatti et venaient grossir le cortège funèbre.

Au milieu de la stupeur occasionnée par ces scènes funèbres, le saint prélat était resté impassible et résigné. Loin de partager l'abattement des Milanais, son courage et ses forces avaient grandi dans une proportion égale au danger. 11 se porta de sa personne partout où le mal semblait sévir avec le plus d'opiniâtreté. Mais « estant plus jaloux de la santé et de la vie des autres que de la sienne, il menoit toujours un homme devant avec une baguette ( 1 ) . » Ceux des malades qui avaient pu être transportés au grand hôpital, situé en dehors de la porte orientale, éprouvèrent les premiers les effets de son dévouement épiscopal. Le nombre de ces malheureux s'était tellement accru, qu'on avait été contraint de les entasser dans cette vaste enceinte, pêle-mêle , à peine vêtus, sans remèdes d'aucune espèce, « et destitués du bien des sacrements (2). » C'était un spectacle horrible que celui de ces infortunés atteints de délire, aux visages livides, aux pas tremblants et incertains, fuyant épouvantés à l'approche de leurs semblables, ou tombant frappés de mort à côté d'un parent ou d'un ami, sans que celui-ci, paralysé par l'appréhension du mal, osait les secourir ou leur fermer les yeux.

Quoi qu'il en soit , la présence du saint cardinal apporta

(4) Gio. Batt. Possevino , IHseorsi délia vità et attioni di Carlo Botromeo.

(2) J.-P. Giussano, Histoire de la xne, vertus, nwrt, etc., de saint Charles Borromée.

à cette multitude éperdue un peu de calme et de résignation. A sa vue ces malheureux se jetèrent à genoux, implorant son assistance « avec voix interrompues de sanglots et de gémissements. Les douloureux accents de ce ncscessiteux troupeau pénétrèrent si avant dans le cœur du pieux archevesque, que ses larmes ne se peurent contenir sans sortir en abondance. 11 reconforta et cx)nsola de pamles le mieux qu'il fut iK)ssible ces pauvres gens, leur promettant tout ayde et secours qu'il pourroit jusques à s'y employer lui-mesme , et avant que de partir il leur donna sa bénédiction à tous, les laissant consolés et avec espérance certaine que tost après il apporteroit un adoucissement à leur état misérable et calamiteux (1). »

Les secours spirituels annoncés par le cardinal ne se firent point attendre. A peine rentré dans son palais, il se hâta de convoquer une assemblée générale des vicaires forains, des curés , des prêtres et des supérieurs des maisons religieuses. Le pieux prélat les exhorta à redoubler de charité envers les malades demeurés dans l'intérieur de la ville ou transportés à Saint-Grégoire, leur recommandant toutefois de se diriger dans l'exercice de leur saint ministère dvec une sage prudence, et à ne point exposer témérairement leur vie au milieu de la contagion, à moins que le salut des âmes qu'il confiait à leur charité chrétienne n'exigeât d'eux ce généreux sacrifice, ainsi qu'il était arrivé à saint Cyprien martyr, à saint Basile le Grand , à saint Nicolas et à deux pieux archevêques de Milan, Benoît (Benedictus) et Aspect (Aspectus), qui, lorsque leur diocèse était en proie aux fureurs de la peste , ne portaient point

(\) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, etc., de saint Charles Borrofiiée.

seulement aux malades les secours spirituels, mais pourvoyaient également aux remèdes et à la nourriture dont ces infortunés étaient dépourvus au milieu de la terreur qui régnait autour d'eux.

Quoique le saint prélat fût convaincu qu'il n'était point en la puissance des hommes de conjurer un mal qui venait du ciel (i), néanmoins il ne crut pas devoir négliger de tenter d'opposer des remèdes humains aux ravages exercés par la contagion. Des secours plus prorapts , plus énergiques étaient d'ailleurs devenus indispensables dans ces journées de deuil où la détresse du peuple était à son comble , et où la négligence , le mauvais vouloir, ou l'imprudence d'un seul pouvaient compromettre la sûreté de tous.

Le zèle éclairé et l'inépuisable charité de Charles se révèlent dans ces ordonnances que le temps ^ respectées '2).

Ainsi une vigilance de tous les instants était mcommandée aux commissaires chargés de diriger le sei'vice des subsistances et celui de la santé publique. Les directeurs (prejecti), les visiteurs , les anciens, les infirmiers, les monattiy devaient exercer leurs fonctions diverses avec douceur, décence et austérité. 11 était expressément enjoint à ces derniers de n'exiger ni recevoir aucune rétribution , aucun don , soit sous le prétexte de la garde ou du transport des malades et des trépassés , soit sous celui de la fermeture des habitations de ces derniers.

Les meubles, les effets , l'argent appartenant aux malades ou aux suspects de maladie , ne devaient être ni déplacés, ni dispersés, ni enlevés de leurs maisons, soit

{^) Gio. Batt. Possevino, Discorsi délia vità et attioni di Carlo Borromeo,

(2) Voir aux Pièces justificatives.

que les pestiférés fassent transportés hors de leur logis , soit qu'ils y demeurassent pour y être visités et traités par les médecins chargés du service de la santé.

Il était défendu de conduire pendant la nuit les malades au grand hôpital ou dans les cabanes destinées aux suspects ou aux convalescents ; mais on devait choisir, pour effectuer ces transports, les heures de la journée, afin que les prêtres et les confesseurs pussent administrer aux nouveaux venus , aussitôt leur arrivée , les secours spirituels dont ils avaient pu être privés dans leurs maisons.

Il était expressément enjoint d'éviter de transporter les malades et tes suspects sur un même chariot. On devait également avoir la précaution de séparer les effets appartenant aux individus suspectés de contagion, des effets des pestiférés.

Un temps suffisant devait être accordé aux malades ou suspects qui quittaient leurs maisons pour être conduits au lazaret ou aux cabanes , afin qu'il leur soit loisible de régler leurs affaires domestiques , de mettre en sûreté leur argent et leurs effets, et de rassembler et emporter leurs lits , leurs nattes ou tapis , leurs vêtements et les autres objets nécessaires à leur usage quotidien.

Les cabanes occupées par les pestiférés devaient être séparées des cabanes habitées par les suspects.

Les mêmes précautions devaient être suivies pour les cabanes renfermant des malades atteints de la contagion à des degrés plus ou moins alarmants. Cette surveillance devait être également observée à l'égard des convalescents.

Il était ordonné d'enregistrer sur un livre ouvert à cet effet les noms des malades au far et à mesure de leur arrivée aux cabanes , et des numéros correspondants à ces noms devaient être placés sur les portes de chaque cellule

afin que les pi-êtres, les médecins et les chirurgiens pussent distinguer les malades les uns des autœs lorsqu'ils les visiteraient.

Chaque cabane et chaque cellule devaient être garnies de paille disposée de façon qu'on pût étendre dessus les matelas, piûllasses et couvertures. Ces divers objets de literie devaient être accordés aux malades et aux suspects dans une qualité correspondante à leurs états et conditions.

Les aliments destinés à la nourriture des malades et des suspects , ainsi que les œmèdes et médicaments ordonnés jmr les médecins, devaient être distribués à des heures déterminées.

Toutes les cabanes devaient être couvertes et fermées avec soin , de façon que la pluie ni Thumidité ne pussent y pénétrer.

Aussitôt qu'un pestiféré avait rendu Tâme et qu'il avait été transporté à la salle des morts , il était expressément recommandé de brûler de la paille dans la cellule qu'il avait occupée, afin d'en purifier l'air.

Les curés et les vicaires forains étaient chargés de veiller à la stricte exécution de ces ordonnances

Quelque diligence que le saint prélat eût apportée à s'opposer aux ravages de la peste, elle croissait chaque jour avec une fureur nouvelle. Ceux des Milanais qui-s'étaient d'abord résignés à demeurer isolés dans leurs maisons , dan,s la croyance d'échapper au fléau qu'on tentait en vain de maîtriser, s'éloignaient avec épouvante dans l'espoir de trouver un refuge à la campagne et des ressources qu'il n'était plus permis d'attendre de l'autorité municipale. En vain le cardinal avait-il essayé a plusîeui-s reprises de subvenir aux besoins de la population de Milan, les

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i"essoiirces qu'il avait rassemblées étaient sur le point d'être épuisées , et ce n'était qu^avec une lenteur et une parci- ' monie involontaires, mais commandées par la nécessité, que les commissaires distribuaient, à de longs intervalles, aux femmes, aux vieillards et aux enfants, des secours tardifs et insuffisants. Un silence effrayant régnait dans Milan. Les cours et les tribunaux civils, les comptoirs, les magasins étaient abandonnés et déserts. La justice était muette, les transactions suspendues, le commerce anéanti. Les nobles et les bourgeois, qui s'étaient éloignés de la ville, avaient emmené avec eux leurs serviteurs ou avaient congédié ceux qu'ils étaient dans l'impossibilité d'entretenir plus longtemps. Les artisans que la peste n'avait point encore atteints , voyaient mourir autour d'eux leurs femmes et leurs enfants. On rencontrait dans les mes et dans les places publiques ces infortunés nus et affamés , réunis en petites caravanes et implorant en vain la charité publique. L'état de ces malheureux était si pitoyable, leurs gémissements si douloureux, qu'ils retentissaient jusqu'au fond du cœur du saint archevêque. II rassembla c^s pauvres gens et choisit parmi eux les plus forts et les plus robustes, afin d'employer les uns à purifier les maisons et les vêtements des pestiférés , les autres à seconder les infirmiers et les monatti que la contagion décimait à chaque instant, et dont elle menaçait de réduire encore le nombre. Quant aux vieillards, aux femmes et aux enfants, il les réunit tous dans un château (Vittoria) que le roi de France , François I*'', avait fait construire aux environs de Milan , en mémoire d'une victoire mémorable qu'il avait remportée, en 1515, sur l'armée des Suisses. Des emprunts que Charles contracta, de nouveaux sacrifices personnels, et quelques dons qu'il obtint, le mirent à même

de pourvoir aux premiers besoins de œs infortunés. Mais un hiver rigoureux étant survenu, vêtus à peine, ils couraient tous risque de mourir de froid. La sollicitude paternelle du saint prélat sut, encore une fois, trouver un remède à cet état désastreux. 11 conçut l'idée de faire retirer de son palais les tapisseries, les rideaux, les couvertures, le linge, de sorte qu'il ne resta que deux paires de draps pour chacune des personnes de sa maison , et une vieille doublure en toile d'un tapis dont il se servit toujours depuis pour recouvrir sa table , comme du tissu le plus précieux qu'il pût posséder. Au bout de quelques jours, toutes ces étoffes de lin et de laine, rouges, vertes, bleues, noires, violettes, furent transformées en robes avec capuchons, de façon que ces vêtements improvisés purent servir de chapeaux et d'habits tout à la fois. Le cardinal voulut eu faire lui-même la distribution à ces pauvres gens , joyeux qu'il était de songer qu'il n'avait plus à craindre pour eux les rigueurs de la saison , ni les infirmités qui pouvaient en résulter. « C'estoit chose curieuse à voir qu'une si grande multitude de pauvres, vestus de vestements et de couleurs si dissemblables , comme si c'eust esté une petite armée de soldats de diverses livrées et sous diverses enseignes (1 ). » La charité si dévouée , si ingénieuse du saint prélat porta d'utiles fruits. Son exemple fut suivi par un certain nombre d'habitants de Milan , qui n'avaient point encore fui la cité, et qui accoururent au palais archiépiscopal pour déposer dans les mains du cardinal-archevêque d'abondantes aumônes et des dons dé toute espèce. Les dames se dépouillèrent même de leurs diamants , de leurs perles , et de leurs joyaux d'or et d'argent.

(4) J.-P« GiaMano, HiêUrirê dé la €m> vëttus, mon, $tc., d» $aint CkarUê Borromée.

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