CHAPITRE XXIL
ConUDuation de k peste de Milan, — Progeéé de ta contision. — Le eâMinid ordonne trois processions générales. — Son exemple édifiant. — £Ut misérable des Milanais. — Secours spirituels et temporels dus au saint «Khëv^qiie^ — Cessation de la peste. — Lettré pastorale dé Charles à son troupeau.
La fureur de la contagion allait toujours en croissant. Dans l'intérieur de la ville , nulle maison n'en était plus à l'abri. La population renfermée dans le lazaret de Saint- Grégoire et dans les cabanes augmentait tous les jours. Les fosses immenses qu'on avait creusées autour de Milan regoi^aient de cadavres. De nouvelles et innombrables victimes restaient sans sépulture. La mort était moins lente que les bras fatigués des monattL L'épouvante causée par la recrudescence du fléau , qui menaçait d*atteindre jusqu'au dernier des Milanais, gagna les magistrats et les centurions. Les plus déterminés ne vaquaient plus qu'avec contrainte et hésitation aux devoirs de leurs charges, et l'ordre et l'activité, qui jusque-là s'étaient maintenus dans Tadministration civile de la cité, s'évanouirent devant les angoisses de la peur.
Quoi qu'il en soit, le cardinal ne désespéra point du salut de son troupeau; mais, convaincu de plus en plus que le moyen le plus efficace d'attirer sur lui la miséricorde divine était de recourir â la prière et aux mortifications, il publia une lettre pastorale par laquelle il exhortait le peuple de Milan à prier, à s'humilitîr, et à mettre
son unique conlianœ dans la miséricoi^de du Tout-Puissant « qui tue et donne la vie , blesse ou guérit , envoie la disette ou l'abondance, la maladie ou lassante, selon ses immuables décrets (1). » Il invita également les Milanais à contribuer par de pieux dons à la construction d'une église dédiée à saint Sébastien , sous la protection duquel il plaça son troupeau bien-aimé et se plaça lui-même. Enfin , il recommanda , par les entrailles de Jésusr-Christ, aux notables , aux magistrats , aux pères de famille et à tous les autres habitants de la cité et du diocèse de Milan de suivre les trois processions générales , qui auraient lieu les premiers jeudi, vendredi et samedi d'octobre, afin de mériter l'indulgences plénière qu'il avait obtenue du souverain pontife Grégoire XIII pour les fidèles qui assisteraient à ces pieuses cérémonies. Oubliant le péril qui l'environnait dans ces dangereuses pérégrinatioQs, le saint prélat se rendit dans chacune des paroisses de Milan , y prêchant et exhortant le peuple à se disposer par l'exercice de la pénitence à mériter le pardon de ses fautes et de ses dérèglements passés. Les exhortations paternelles du cardinal , recueillies avec une respectueuse avidité par un petit nombre de fidèles , se répandirent bientôt parmi les Milanais de toute condition. Rassurés par le courageux exemple de leur piemier pasteur, ces malheureux sortirent de leurs maisons, où la crainte de la contagion les avait^ letenus captifs , et le jeudi 7 octobre un concours immense de peuple se rendit, dès le point du jour, au pieux rendez-vous que le saint archevêque avait assigné. L'élise cathédrale pouvait à peine contenir la foule accourue en habits de deuil , les yeux remplis de larmes ,
(4) Car. Borrom., Açta Ecçlmœ mediolanen$i8.
et implorant avec des cris lamentables le pardon de ses iniquités.
A la vue du cardinal , revêtu de ses habits pontificaux , un morne silence succéda à ces gémissements tumultueux. Le prélat s'avança alors vers les assistants qui reçurent tous les cendres de sa main, en signe d'affliction et de repentir. « Cette cérémonie parachevée, on se rendit processionnel lement à l'église de Saint-Amhroise-Majeur. Le pieux archevêque , cheminant nuds pieds et avec un habit si triste et douloureux qu'il esmouvoit un chacun à pitié et aux larmes , car il s'estoit vestu de sa chappe pontificale violette, la queue traînante et toute estendue par terre, le capuce rabattu jusque sur les yeux et une grosse corde au cou , comme un criminel condamné à mort pour un sien méfait, et portant une grande croix en main avec l'image de Jésus-Christ crucifié , sur lequel tout le long du chemin il avoit les yeux attachés, pleins de larmes, comme s'il eustétéleplus grand malfaiteur du monde, conduit publiquement comme un être justicié , s'imaginant d'avoir sur soy tous les péchés de son peuple, et s'offrant à Dieu en sacrifice, à l'imitation de ce saint roi David, lequel en grand dégast et ravage de la peste qui vint sur son peuple, voyant l'ange exterminateur, pria Dieu qu'il déchargeât son ire sur luy et pardonnast à son peuple (1 ). »
L'exemple édifiant du saint archevêque fut imité par les chanoines de la cathédrale et par un grand nombre d'ecclésiastiques et de laïques, qui se rendirent également à Saint- Ambroise , couverts de cilices , les pieds nus et une torche •allumée à la main. Pendant le trajet, comme le cardinal
(4) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertiui, mort, etc. , de saint Charles Borr ornée.
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suivait, les yeux fixéa sur Tims^e de Nolra-S^ig»wr iém^ Christ, sans se préoccuper du soin de sa marche , il arriva que l'un de ses pieds heurta un morceau de^ fer aig^ qui lui entra fort avant dan& le$ chairs. Ms^ig, plus occupé deg souffrances que notre divin Sauveur avait endurées que des douleurs que lui causait cette blessure , il les maîtrisa et continua d'avancer, non sans laisser sur le chemiu qu'il parcourait la trace sanglante de ses pénibles pas.
Parvenu à l'église de Saint- Ambroise, le cardinal sa hâta de monter en chaire. Jamais un auditoire semblable ne s'était offert à la vue du saint archevêque. De quelque côté qu'il portât ses regards, ses yeux ne rencontraient que des vieillards abattus, des pères consternés» des veuves éplorées, des orphelins gémissants. Le prélat prit pour texte de son discours les paroles du prophète Jerémie : Quomodo sedet sola cii^Uas plena populo. La cause de cette solitude, dej cette désolation, le cardinal la rechercha dans la conduite coupable des Milanais et dans le juste ressentiment du Toutr-Puissant. Il adjura la multitude qui l'écoutait de souffrir avec résignation les terribles effets de la colère d'un père plein de miséricorde et de qui seul les Milanais devaient désormais attendre leur pardon et leur délivrance.
La même afïluence de peuple suivit le leudemain le cardinal à l'église Saint-Laurent, où il exhorta de nouveau les assistants au repentir et à la résignation.
Le jour suivant , la procession se rendit à l'église de la Sainte-Vierge , proche de Saint-Celse. Les chanoines , les curés et les religieux des divers monastères et congre^ gâtions de la cité précédaient la foule, portant les reliques conservées dans leurs églises. Le saint prélat venait ensuite vêtu comme les jours précédents, les pieds nus, malgré
DE SAINT CBAItUS BORROMÉE. 295
la plaie douloureuse dont qoqs avons parié plus haut, et tenant entre ses bras une haute et lourde croix de bois dans laquelle il avait fait enchâsser le saint clou qu^ou avait descendu du dôme de la grande église (1 ).
La vue d^ cette relique sacrée inspira au pieux pr^at une exhortation touchante sur l'amour infini que Notre- Seigneur Jésus^hrist avait fait paraître dans les mystères de sa douloureuse passion. H parla avec une telle onction « qu'il attendrit grandement le cœur de ses auditeurs , les excitant tous à rendre à Dieu un amour réciproque, relevant par un mesme moyen les pescheurs à une grande confiance en ta miséricorde de ce Dieu tant bon, s'ils recouroient à sa majesté divine, avec une vraye et cordiale repentance de tous les péchés commis , principalement si avec une dévotion non feinte, ils imploroient l'intervention de la très-sainte Vierge , avocate des pescheurs et vraye et unique mère de miséricorde (2). »
Après que le cardinal eut cessé de parler , la procession se remit en marche pour gagner la cathédrale , et comme Tafflueuce du peuple était encore plus considérable que le matin, le pieux prélat fit placer le saint clou sur le grand autel où il demeura exposé pendant plusieurs jours.
(1) Selon Grégoire de Tours, le divia Sauveur fut attaché sur la croix au moyen de quatre clous. Deux de ces clous furent possédés par sainte Hélène, qui , plus inspirée cette fois par son excessif amour maternel que par les sentiments de la piété chrétienne, ordonna qu'on les en^>ioyât à forger le mors de la bride du cheval de bataille de Constantin , son fils , afin de le rendre invulnérable à la guerre. Le troisième clou fut jeté dans la mer Adriatique pour apaiser ses flots irrités , et le quatrième fut placé dans rintérienr de la léte de la statue de Fempereur Constantin , érigée à Constantinople. Cette version de Grégoire de Tours a pour eHe l'opinion du pape Benoît XFV.
(2) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, mort, etc., de saint Charles Borromée,
Tandis qu'une partie de la population s'efforçait de flédiir la colère céleste, un petit nombre d'hommes pervers, que la peste épargnait et n'effrayait point, trouvèrent dans la commune confusion , dans le relâchement de l'autorité civile, une occasion de se livrer avec impunité aux plus coupables excès. Ces misérables s'introduisaient dans les maisons abandonnées ou occupées par les mourants, dérobaient et emportaient le linge , les vêtements, les meubles à l'usage des pestiférés , et allaient ensuite vendre hors de la ville ces objets impurs et contagieux.
A défaut de l'autorité civile devenue impuissante , ce fut encore le cardinal-archevêque qui opposa un frein salutaire à ces homicides méfaits. Il publia un édit contre ceux qui déroberaient, transporteraient,ou trafiqueraient des objets injectés ou suspects (1 ) , déclarant que nul habitant de Milan ni du diocèse n'avait pu et ne pouvait à l'avenir voler j acheter j vendre^ cacher ou transporter d'un lieu à un autre quelque objet que ce fût, infecté ou suspect de peste, sans se rendre coupable de péché mortel et de damnation éternelle, et rappelant à ceux qui auraient contrevenu à ces défenses de se hâter de reconnaître l'énormité de leur faute et de s'en accuser sans délai au tribunal de la pénitence , s'ils ne voulaient point encourir les peines de l'excommunication. Le saint prélat enjoignit en même temps, également sous peine d'excommunication {latœ sententiœ ipso facto incurrendœ)^ à tous les confesseurs, tant séculiers que réguliers, de n'accorder l'absolution à leurs pénitents , qu'après en avoir obtenu le pouvoir de lui-même ou de son délégué, toutes les fois qu'il s'agirait de ces infractions criminelles.
(1) Acta Ecclesiœ mediolanensis.
DR Sà^T CHàBLES borromée. 297
Mais ces sages et pradentes ordonnances ne pouvaient point seules arrêter le torrent dévastateur dont les ravages allaient à chaque heure en augmentant , et qui menaçait de s'accroître encore. Le cardinal se décida donc à publier un nouvel édit qui ordonnait, sous les peines les plus sévères, à tous les Milanais, de quelque condition qu'ils fussent, de se pourvoir sans délai des choses nécessaires à leur subsistance et à celle de leur famille, de cesser tout commerce et toute correspondance avec leurs concitoyens , et de se renfermer dans leurs maisons pendant le temps fixé pour la quarantaine , que le danger public ne permettait plus de différer. Cette mesure énergique, imposée par la nécessité , causa d'abord quelque agitation parmi le peuple ; mais la fermeté du sage prélat triompha bientôt de cette insubordination passagère, et chacun obéit avec confiance , respect et résignation .
Les mômes obligations furent imposées aux congrégations ecclésiastiques et religieuses. Seuls, les curés, les vicaires et les clercs désignés par les préfets des portes , purent circuler librement dans la cité de Milan , afin de porter aux malades- des secours spirituels et temporels , célébrer la messe, soit dans les églises, soit dans les rues et les places publiques , et accompagner les trépassés aux lieux de sépulture situés au delà dos portes. On désigna également un certain nombre de clercs et de religieux autorisés à entrer et à sortir le jour et la nuit dans la ville, et chargés de pourvoir aux besoins de la vie des curés et vicaires , etc. , etc.
Mais en même temps que l'imminence du danger contraignait le cardinal-archevêque à prescrire ces rigoureuses mesures , son zèle infatigable pour le salut de son troupeau lui suggérait la pensée rie ne lui point enlever la consola-
tioD d^ prier en oomman, quoique isolé et reclus, et de s'unir mu, ministres des autels pour demander au Toutr Puissant )a fin de ces journées de deuil et de misère. A cet effet a il fit dresser dans les principales rues et can^efours des autels et de grandes croix, et on disoit tou^ les matins la n^esse à l}aute voix , laquelle les pestiférés mêmes pouvoient ouyr et voir des fenestr^s de leurs maisons. On chantoit psaulmes, litanies et autres oraisons accommodées aux nécessités du temps. Tous les pssistants, les genoulx fléchis en terre , répondant et poursuivant jusques à la fin , un chacun ayant son chapelet ou livre ea main. Ainsi c'estoit une chose de grande admiration , et qui causoit un pieux et indicible attendrissement, de voir cette grande et infortunée cité louer Dieu de toutes parts en un même temps et entendre un retentissement d'infinies voix , qui à hauts cris imploroient le secours du ciel en cette calamité publique (1). »
A ces journées de deuil succédèrent enfin des jours meilleurs, Peu à peu le mal prit nn caractère moins effrayant , les ravages de la contagion diminuèrent, la peste s'éteignit dans la cité, et le Milanais en entier ftit délivré du fléau qui l'avait si impitoyablement dévasté. A cette nouvelle de la miséricorde céleiate , le saint archevêque , avide de revoir et de réconforter son troupeau bîen-^imé , résolut d'entreprendre la visite générale du diocèse de Milan. Ce fut le second jour de février de l'an 15TT, que le cardinal Borromée accomplit son pieux dessein. Voici en quels termes il annonça sa résolution aux Milanais ;
ii Pour n'être point infidèle à la vocation sainte à laquelle
(1) Gio. Batt. Possevino, IHscorsi délia vita et attioni di Carlo Bor-
DE SAINT CJiàWm BORROMÉE. 299
iU pl« à Dm de «'appeler, j -ai résolu , mm chers enfants , de xn'appliqu^r ^i^Q^rd'hui m^ devoirs qui me sont impo^^ ^vec la mânae agii^ et. la môme exactitude que si je n'^Ym eqmweflpé qu^à cette haure à être chargé de la conduit^ de vpa èmea , ^ que ^ c'était daua ee jour que Dieu me dît, comme afltretoig au prophète Jérémie : Ecee CQmtHui t^ hç4î^ mp^r gmte^. ui evellas et de^truas et disperdàs et dissipes j et (édifices et plantes. Et comme après que Judas Machabée , couvert de cendres et de cilice, eut pleuré la destruction du temple et de la ville de Jérusalem , le Seigneur- lui ayant donné assez de force et de courage pour rebâtir cette cité, la première chose qu'il fit fut de visiter le temple et de choisir des prêtres qui fassent irréprochablea et zélés pour Thonneiir du service de Dieu, au^^quels il confia le soin de purifier et d'orner le sano-tuaire, tandis qu'il en plaça d'autres sur les murailles pour s'opposer aux projets des ennemia qui vouloient Tempes cher de les rebâtir î aiisisi la première chose que j'ai dessein d'exécuter ep ce jour, c'est de visiter la ville et le diocèse de Milan , d'employer tous mes soins et ceux des prêtres qui m'accompagnent à décorer convenablement les églises et â y faire célébrer l'office divin avec décence ; à rétablir la discipline eecléaiaatique dans le clergé , à extirper les causes de scandale et les abus qui nuisent au progrès des âmes , et à fortifier les peuples d'armes spiri-r tuelles contre les ennemis invisibles de leur salut. Mais comme la perfection et la splendeur de cette cité et de ce vaste diocèse ne demandent point seulement qu'on en ban-r nisse tout ce qui est difforme et mal séant , mais encore qu'on les embellisse de nouveaux ornements , notre soin ne se bornera pas à éloigner, moyennant la grâce de Dieu , tous les scandales et les péchés publics , à déraciner les
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vices , à renverser le royaume du démon , maïs à mettre également en pratique toutes les vertus chrétiennes, à inspirer aux âmes l'amour de Dieu et du prochain , à établir des exercices de piété, à purger les maisons et les familles de toutes discordes , afin qu'à l'aide de la miséricorde divine nous soyons entièrement délivrés du fléau destructeur qui nous a si cruellement décimés , et que nous n'attirions point une seconde fois sur nos têtes le courroux du ToutrPuissant. »
Le lendemain et les jours suivants le cardinal commença sa visite pastorale et bénit toutes les maisons de la ville et de la campagne. La vue du saint archevêque, entouré d'un clergé nombreux , ramena l'espérance et la foi dans les cœurs des Milanais. Aussi tout le temps que dura cette pieuse cérémonie la multitude accourut des lieux les plus éloignés, précédant ou suivant le cardinal , faisant retentir les air* de cantiques et d'actions de grâces , et demandant au Seigneur de lui conserver longtemps un si bon, si dévoué et si saint pasteur. « Car ce fut une commune opinion que cette délivrance miraculeuse avoit été octroyée de Dieu , par les prières et l'intercession de ce saint serviteur, et que sa divine majesté avait regardé à ses larmes , à ses prières continuelles et aspres pénitences qu'il faisoit à cette fin ; et que principalement pour l'amour de lui il avoit appaisé son ire, et pardonné à tout le peuple. Et pour ce,, notre sainct et zélé prélat , considérant ce tant signalé bénéfice de Dieu, estimoit si peu tout ce qu'il avoit faict pour en rendre grâces à sa majesté divine que par lettres encores il invita tous les évesques de la province , leur donnant un particulier avis de ce singulier bénéfice, les suppliant de le reconnoistre , et avec toute affection en rendre grâces à Noslre-Seigneur, c^ qu'ils ne
manquèrent de faire eux-mesmes , dont les effects se virent très-clairement , avec les congratulations mutuelles et conjouy ssances toutes pleines d'allégresse et chari té envers luy . Et entre les autres Nicolas Sfondrat évesque de Crémone, qui fut depuis cardinal et pape sous le nom de Grégoire quatorzième , -ne se contenta des compliments et conjouy&sances par lettres; mais pour le grand amour qu'il luy portoit vint en personne à Milan , pour ce seul eftect , où d'abondance preschant au peuple en la grande église, présent sainct Charles, le gouverneur, le sénat et tous tes magistrats , plein d'esprit et doctrine , faisant voir l'importance de cette grâce reçue de Dieu tant favorablement, non-seulement fit l'office de conjouyssance avec toute la cité, mais encoces avec beaucoup d'édification, il les combla d'une joie infinie (1). »
Et afin que les Milanais conservassent à jamais le souvenir de ce pardon miséricordieux , le cardinal composa le Mémorial à son peuple bîen-aîmé de la cité et diocèse de Milan^ «dans lequel il lui rappela toutes les calamités du temps funeste de la pestilence , avec la faveur que Dieu lui avoit faict de l'avoir délivré d^une si grande affliction (2). » « La peste a cessé! disait le saint aichevêque, que le Seigneur, père des miséricordes, en soit béni ! Lui qui nous a consolés et accordé cette fin inespérée. Hélas! quelle funeste métamorphose s'était opérée dans notre malheureuse cité. Naguère opulente et joyeuse, Milan ressemblait à cet arbre immense que Nabuchodonosor vit en songe, et dont le sommet orgueilleux paraissait atteindre les cieux, tandis que ses branches touf-
(i) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus^ mort, etc., de saint Charles Borromée, (2) Idem.
fdes s'étendaient jusqu'aux extrémités de la terre. Couvert de fruits nombreux, il offrait un abri et une nourriture abondante aux peuples qui l'environnaient. Mais tout à coup une voix retentissante fait entendre ces paroles : « Coupez cet arbre, dispersez ses feuilles, ne laissez dans la terre qu'une partie de ses racines, et qu'il soit retenu par un lien de fer, au milieu de la verdure qui Tentoure, jusqu'à ce que la rosée du ciel lui ait rendu sa première force etsa première vigueur. » Et toutes ces choses se sont accompKes dans un court espace de temps. Cet arbre , frappé de stérilité, a de nouveau étendu autour de lui ses rameaux majestueux. Revêtu de feuilles nouvelles, il a produit de nouveaux fruits. 0 infortunée cité de Milan, ta grandeur s'élevait jusqu'au ciel , tes richesses s'étendaient aux dernières limites de l'univers, une population innombrable occupait ton enceinte protectrice, et voilà qu'en un seul instant toute cette grandeur et cette magnificence ont été renversées ; voilà que tout à coup éclate le fléau envoyé du ciel pour humilier et punir ton orgueil coupable. Chargée de mépris et de confiision, renfermée dans Tenceinte de tes murailles, ton commerce, tes relations avec tes voisins ne franchissent plus ton territoire redouté ; la majeure partie de tes habitants a fui. Nul être vivant n'ose plus parcourir tes élégants portiques, ni pénétrer dans tes palais splendides, ni se parer de tes modes nouvelles, ni se reposer dans tes lits somptueux. Les grands et les petits, les nobles et les plébéiens , tous t'abandonnent. 11 n'y a personne qui ne te fuie épouvanté ; et si un étranger est assez téméraire pour se hasarder dans tes rues désertes, s'il n'est frappé de mort, il est bientôt soupçonné d'être atteint de la contagion ; on s'empare de lui, on l'entraine dans l'étroite enceinte du lazaret, ou on le mène aux
cabanes^ heureux s'il y trouve tn peu de paille pour se reposer et couvrir son corps affaibli et souffrant. Là ^ sans espoir de sortir de ce lieu funèbre, autour duquel veille incessamment une garde vigilante et impitoyable ^ la nuit il est exposé à un froid glacial, et le jour à la chaleur la plus accablante.
0 bonté ineffable ! ô miséricorde divine ! toutes ces calamités ont fui notre patrie. Un air bienfaisant et pur a remplacé l'atmosphère empestée qui nous entourait. La santé et la joie sont revenues. Le caUne a succédé au désordre. L'espoir de recouvrer notre ancienne . splendeur nous est rendu. Les cabanes si longtemps encombrées de malades et de mourants ont disparu. Les champs, où naguère l'abondance régnait, et où les Milanais en deuil se réfugiaient pour échapper à la mort, longtemps incultes et abandonnés, ont recouvré leur fertilité primitive, et sont rendus à l'agriculture.
Nul étranger ne redoute pluâ de pénétrer dans ton enceinte régénérée. Tous tes habitants accourent avec joie et sécurité dans leurs foyers. Les églises, les rues, les places publiques sont remplies d'une foule qui se renouvelle sans cesse. Quel changement inespéré ! plus de terreur, plus de deuil , plus de larmes!
A peine le bruit se répandit-il en Italie que la peste régnait à Milan qu'on crut entendre ces paroles du prophète : « Babylone est tombée, et toutes ses images et ses dieux ont été brisés (1). » Et nous aussi pendant ces journées cruelles , « où tout était renversé et gisait à terre (2) , » il nous semblait que ces menaces sorties de la bouche du
(4) Isaïe, XXI.
(«) Idem.
prophète Isaïe contre Jérasalcm s'adressaient à notre cité coupable. « Je briserai les hommes et les femmes ; je briserai les vieillards et les enfants ; je briserai les chefs et les magistrats (i) »
A la vue des misères et des calamités de notre pays , nos voisins consternés répétaient également ces paroles du prophète : « Comment Babylone est-elle devenue Tétonnement de tous les peuples. La mer a inondé cette cité coupable et l'a couverte de ses flots furieux. Elle n'offre plus aujourd'hui qu'un spectacle d'épouvante et d'horreur, où no pénètre plus un seul être vivant (2). »
A Milan aussi il n'était point de maisons, point de rues, point de places publiques où l'on n'entendît raconter notre position lamentable et reprocher à la multitude, ainsi que l'ange de l'Apocalypse, la criminelle conduite qui avait attiré sur elle l'ire du Tout-Puissant. « Elle est tombée, elle est devenue la demeure des démons ; le repaire de l'esprit immonde (3). » « La cause de ce grand désastre, c'est qu'elle s'est Hvrée à la prostitution avec les rois de la terre, et que les marchands se sont enrichis par l'excès de son luxe et de ses profusions scandaleuses (4). » Rappelons encore ces paroles proférées par saint Jean : « Elle a dit : Je ne suis point veuve, mais reine ; je ne suis point sujette au deuil. Et les plaies, le deuil, la famine, viendront fondre sur elle en un même jour, et elle sera brûlée par le feu du ciel , parce que Dieu , qui la condamnera , est toutpuissant (5). »
(1) Jéréniio, ci.
{t) Idem.
(3) Apoc, XXIII.
(4) Idem.
(5) Idem.
Enfin notre infortune était telle, qu'il semble que saint Jean parle de nous et de nos désastres, lorsqu'il dit dans TApocalypse : « Les rois de la terre qui ont vécu avec elle dans les délices , en voyant ses palais et ses monuments superbes s'écrouler avec fracas au milieu des flammes qui les dévoreront, pleureront sa fin prématurée ; ils se rangeront à l'écart dans la crainte de partager ses tourments, et s'écrieront : (( Babylone! cité puissante, l'heure de ta condamnation a sonné. »
Ainsi Milan envahie par la contagion voyait sa dernière heure approcher
Mais combien cette situation a changé depuis ces journées dévastatrices. Ce n'est point toutefois à la prudence humaine que nous devons notre délivrance si miraculeuse, elle qui dès les premières atteintes du mal nous avait abandonnés tous. Ce n'est point à la science des médecins qui, n'ayant pu encore découvrir les causes de ce mal horrible, en ignorent également jusqu'ici les remèdes. Ce n'est point à la charité de ceux qui ont pris soin des malades, puisque la plupart de ces infortunés étaient abandonnés de tout le monde ; mais nous ne saurions trop le proclamer, c'est la bonté , c'est la miséricorde divine qui a daigné seule faire enfin cesser nos souffrances et nos calamités. Disons donc avec le prophète Isaïe : « Je vous rends grâce. Seigneur, de ce que votre fureur s'est apaisée et de ce que vous m'avez consolé dans mon affliction. »
Ce changement inespéré survenu à Milan, le prophète Ezéchiel semble le peindre dans ces paroles qu'il adresse à Jérusalem au nom du Dieu tout-puissant : a J'ai passé devant toi, je t'ai vue couverte de ton sang, et je t'ai dit : Vis! Depuis, je t'ai fait croître comme l'herbe des champs ; tu es devenue forte ; j'ai étendu sur toi mou
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vêtement ; j'ai contracté alliance avec toi , et tu es devenue à moi ; j'ai répandu sur toi de Thuile et des parfums; je t'ai purifiée de toutes tes souillures ; je t'ai donné une ceinture du lin le plus fin et des vêtements des couleurs les plus éclatantes ; je t'ai parée des ornements les plus précieux : un collier d'émeraude, des pendants d'oreilles, de rubis , des bracelets d'or ; j'ai posé sur ta tête une couronne étincelante, je t'ai nourrie de la farine la plus pure , de miel et d'huile la plus exquise ; tu as acquis
une beauté à nulle autre pareille (1) »
Et nous aussi nous étions brisés et foulés aux pieds. La mort frappait à toute heure de nouvelles victimes. Nous étions confondus, abîmés , anéantis. Mais Dieu a passé ; il a tourné vers nous son regard miséricordieux. Il nous a rendu la santé et la vie, il a repeuplé nos rues, il a rempli nos maisons , il a rendu la sérénité à nos visages. 11 a ramené le peuple aux pieds de ses autels abandonnés. Il a rétabli le commerce, et la cité de Milan a recouvré son antique et glorieuse splendeur. Ah! qui pourrait assez reconnaître l'étendue d'un tel bienfait. Quelle consolation pour une âme chrétienne de pouvoir désormais se préparer librement à la mort, effacer les traces honteuses du péché , et terminer enfin une vie d'épreuves et de larmes, soutenue et fortifiée par les secours et les consolations de l'Eglise. Si pendant la durée du mal Dieu a paru nous avoir abandonnés , il nous a montré depuis que son regard paternel n'avait point cessé un seul moment d'être fixé sur nos misères , et les paroles du prophète Isaïe semblent ainsi s'être réalisées en nous. « Qui peut dire : Le Seigneur m'a abandonné ! le Seigneur m'a oublié! Une
(4) Apec.» xvm.
mère oublie-t-elle son enfant ? sa sollicitude maternelle ne suit-elle pas partout le fils qu'elle a porté dans ses entrailles ! L'oubliâtrelle jamais, moi je ne vous oublierai point! » Mais ce n'est point seulement sur notre cité que Dieu a étendu sa lùain protectrice. Il a également mis le diocèse entier de Milan à l'abri du mal : que son nom
soit donc à jamais béni . (*)' ^
Les Milanais ne ftirenf point sourds aux saintes exhortations du cardinal-archevêque, et les voûtes de la cathédrale ne cessèrent point de retentir pendant plusieurs semaines des chants et des actions de grâces du peuple à l'occasion de sa miraculeuse délivrance, a Et soùdaîn le commence se rétablie dans la cité ; la ville se vit hantée et peûpléér eoinnie auparavant, et il ne parut bientôt phts que lâ pesie y eàt occasionné aucoif mal. Et potir ce les habitante forent contraints db recognoitre cet immense bénéfice de Bien leur estre advenu par les mérites de leur saint pas*teof , et par les diKgences et travaux incroyables esquél^ en telles occurrences il s'exposa infatigablement (2).
(1 ) Voir ûisx pièces ju8tifio(Uive9,
{%] J.-P. Gîiissaiio, Histoire de la vie, vertus, inort, ete*, de «aiiir Charles Borromée*