‹ Histoire de la vie et de l'épiscopat de S. Charles BorroméeChapitre 36 sur 50 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Pèlerinage du cardinal Borromée à Turin. — Visite au saint suaire. — Mort du duc Emmanuel-Phiilibert. — Le prince de Piémont lui succède. — Charles trace un plan de conduite chrétienne au jeune duc , et lui choisit un directeur spirituel.

On a vu dans le chapitre précèdent que les prières et les austérités de Charles avaient enfin désarmé la colère céleste. Naguère morne et silencieuse , Milan avait repris son aspect riant et animé. La joie avait succédé aux larmes. Rassuré sur le sort de son peuple chéri, le saint prélat résolut de mettre à exécution un projet qu'il avait conçu pendant les jours de calamités qui avaient affligé son diocèse.

A cet effet, il disposa tout pour son départ de Milan, impatient qu'il était de visiter le saint suaire^ possédé depuis l'an 1457, par l'antique et royale maison de Savoie, etconr serve alors dans la sainte chapelle de Chambéry, où cette relique sacrée avait opéré de nombreux miracles. Un des plus mémorables advint le 4 décembre de l'an 1532. C'était le soir, un peu avant minuit. La sainte chapelle parut tout à coup en feu, et sans qu'on pût se rendre compte de la cause d'un tel incendie. En vain les habitants accourent en foule pour essayer d'arrêter cet embrasement général. La flamme augmente avec une rapidité effrayante, et malgré les secours.le^ plus énergiques le feu atteint l'autel même sur lequel est déposé le saint reliquaire. A cet instant Philibert de Lambert, gentilhomme de la chambre

du duc de Savoie, deux pères cordeliers et un serrurier de Chambéry, nommé Pussode, s'élancent au milieu des flammes et parviennent , non sans danger , jusqu'au linceul sacré, demeuré intact, quoique la châsse d'argent artistementsculptée, qui le renfermait, fût déjàen complète ftision. Ainsi miraculeusement conservé , le saint suaire fut exposé publiquement sous le parvis de l'église, où la foule put se convaincre qu'aucune atteinte du feu n'avait endommagé l'image de Notre-Seigneur ; quelques plis du divin tissu présentaient seuls une surface légèrement noircie. Quoiqu'il en soit, le bruit se répandit bientôt que le saint suaire avait été consumé en entier, et le pape Clément VII envoya à Chambéry le cardinal de Gorrevod, son légat, pour vérifier le fait.

Ayant donc pénétré dans la cour du trésor, le cardinal, assisté d'un certain nombre d'évêques et de nobles seigneurs, procéda à la visite de la sainte relique, dressa procèsverbal de son état de conservation, et attesta son identité miraculeuse reconnue et proclamée en même temps par tous les assistants.

Simon Marolus, évéque de Vulturie , fait mention de ce miracle en ces termes : « Et ne faut pas croire , dit-il , que » soit une chose casuelle et fortuite, sçavoir que les mar- » ques de brûlure soient demeurées au linge, et que l'image » ait été inviolable aux flammes, car cecy est arrivé, afin » que le miracle fût plus estimé et qu'on reconnût que c'e&- » toit le privilège du sang de Jésus-Christ, non pas la vertu » du lin des Indes et de Chypre, qui avait résisté au feu, car » si la figure estoit faite de main d'homme par des couleurs » naturelles, ou que la toile eût esté tissue en lin de Chy- » pre, le lin se fût conservé et nettoyé , et toutes les cou- » leurs eussent été effacées par le feu ; ce qui est arrivé

» toatefois au contraire, c'est à sçavoir, que le lin ayt esté » brAlé en quelque endroit, et le sang ayt été garanty de » la force du feu, pour montrer que ce n'estoit point un » effect ou une vertu du lin de Chypre, mais une divine » puissance et privilège particulier de Timage. »

Le saint suaire fut réintégré dans la sainte chapelle de Ghambéry, où il demeura jusqu'à Fépoque dont nous nous occupons. Mais le duc Emmanuel-Philibert, instruit que Charles avait formé le vœu de venir à pied visiter cette relique sainte, la fit transporter avec pompe à Turin, afin de rendre le chemin moins long et moins pénible au cardinal (1).

A peine le linceul divin eut-il été déposé dans Téglise de Saint-Laurent, que son altesse le duc de Savoie dépécha à Farchevèpie de Milan son secrétaire, François Lin, pour le prier de presser son arrivée et de ne choisir d'autre demeure que son palais. Déjà l'archevêque avait tout préparé pour son départ. Il sortit de Milan à pied, vêtu d'un habit de pèlerin , accompagné d'une partie de sa maison (2) et du père François Adorno , qu'il avait désigné pour diriger les exercices de piété qui devaient avoir lieu pendant le chemin. Ces exercices avaient été réglés ainsi par le cardinal lui-même :

Chaque matin les pèlerins se lèveraient à quatre heures.

(4 ) Le bienheureux amé duc de Savoie alla plusieurs fois à pied de Turin à Ghambéry, pour adorer le saint suaire, et Yolande de France raccompagna dans une de ces pieuses pérégrinations. Le duc Charles, deuxième du nom, s'y transporta aussi pour accomplir un vœu.

(2) Ces dévots pèlerins étaient Jacques Cruce , Louis Moneta, François- Bernardin Gribello, Antoine Seneca, Jean-Pierre Stoppano, Jean-Baptiste Caimo, Octavian Abbiato Ferrero, Jules Bunetto , Jerosme Castellano, Jean- Ambroise Buimio, Jules Homato et quelques autres.

DE SAINT GBARLeS BORROMÉE. 311

On entendrait la messe, puis on réciterait prime et tierce.

On partirait. Une fois en marche, on dirait Vitinéraire des clercs. On ferait deux heures d'oraison mentale ; on réciterait à deux chœurs le rosaire de la sainte Vierge, et Ton en méditerait chaque mystère.

Arrivé au lieu désigné pour le diner, on se rendrait d*abord à l'église. On y réciterait à genoux sexte et none.

On prendrait ensuite un repas frugal, pendant lequel on lirait quelques dévotes oraisons. Après Te repas on retournerait à l'église pour y entendre vespres ; puis l'heure du départ advenue on se remettrait en chemin en récitant les psaumes de la pénitence, et en faisant de pieuses méditations. Le soir on devait retourner à l'église et réciter les compiles.

On prendrait ensuite le repas du soir, puis chacun examinerait sa conscience. Le cardinal donnerait l'eau bénite, et chacun se séparerait pour prendre quelques heures de repos.

Les pieux pèlerins employèrent quatre journées à parcourir le chemin de Milan à Turin. Un écrivain contemporain raconte ainsi ce dévot pèlerinage, décrit également par le père François Adomo ( 1 ) .

« Le cardinal célébra la messe en sa chapelle, et communia ceux qui n'estoient pas prestres, les prestes ayant jà dict la messe ; puis il bénit les pèlerins et leurs bastons, les distribuant à tous de sa propre main , et cela faict s'acheminèrent processionnellement hors la ville, les pèlerins marchant deux à deux, et le cardinal suivant, escorté de plusieurs ecclésiastiques et d'un grand nombre d'habitans.

(4) Voir auCD pièoe$ juitifieativei.

312 RISTOIRE

La première pause fat à Sidriano, esloigné de Miian d'environ quatorze milles, et le soir arrivèrent à Treca, diocèse de Novare, où leur vint en rencontre un mille hors la ville, une procession de religieux et d'habitans; et à Feutrée de la cité le peuple les reçut lumières en main et sur les fenestres, à cause qu'il estoit nuict ; celuy se trouvant bien heureux qui pouvoit toucher les vestemens du cardinal et recevoir sa bénédiction. Les pères et mères courant leurs enfans entre les bras pour les faire bénir par luy pour la grande foi qu'ils avoient en sa vertu. Il logea au couvent des religieux de l'observance et luy-mesme fit la lecture à table, cependant que ses compaignons soupoient , et ne mangea qu'une seule pomme à cause du jeûne qu'il observoit tous les jours. Le matin quoyqu'avant jour, le peuple courut à l'église pourouyr samesse, àlaquelleplusieurssecommunièrent, spécialement des principaux du lieu, ayant passé toute la nuict à se préparer par la confession de leurs péchez. Cela faict, il partit pour aller à Novare, encores qu'il plust ; et à son arrivée en ce lieu, toute la cité fut esmue de joye, et le dcaire général, l'évesque estant malade, alla au-devant de luy avec plusieurs chanoines et autres nobles laïques pour l'inviter à loger chez eux ; et il y eut un concours de tant de peuple à le voir que ce fut chose esmerv'cillable. Il alla faire la prière à la grande église où il fut honoré de musique et d'orgues par les chanoines du lieu, et continua par après son voyage quoy qu'il plust encores et fut jà tout trempé, n'ayant pu toutes les instances qui luy furent faictes de la part de l'évesque et de la cité le retenir et garder de passer

outre Il arriva à Camarino où il fit sécher les

habits, et après disner s'achemina à Verceil avec intention d'avancer au delà, mais les mauvais chemins l'en empeschèrent, et la pluye, qui continua tout le qpste du jour.

L'évesque de Verceil, qui estoit alors le révérendissime François Bonome, avec tous ses chanoines et plusieurs des principaux citoyens, Tallèrent recevoir avec beaucoup d'honneur un bon mille loin de la cité; et lorsqu'ils furent au fleuve Sésia , ils virent sur l'autre rive une telle multitude de gens sortis dehors , qu'ils paroissoient une nombreuse armée, et avec une feste et allégresse infinie l'accompagnèrent jusques dedans la ville une partie le suivant, l'autre le devançant. Le clergé l'attendoit à la porte et l'accompagna au dôme avec torches allumées en main estant jà la nuict venue , et cependant que le sainct archevêque faisoit sa prière et récitoit ses complies , on entendoit tant de voix d'orgues et de musique qu'il sembloit qu'une partie des chœurs célestes fût descendue çà bas en terre , et ayant exposé sur le grand autel diversité de sainctes reliques, le cardinal les adora, et avec une grande révérence les visita et recognut toutes. Il logea la nuict à l'évesché, où arrivèrent le marquis Frédéric Ferrerio, majordome de son altesse le duc de Savoye, avec un autre cavalier principal, envoyez exprès par ce pieux prince au-devant de luy pour le recevoir et l'accompagner jusques à Turin, Verceil estant la première cité de ce costé de ses Etats, lesquels s'acquittèrent fort dignement et pleinement de leur ambassade.

» A partir de Verceil , le nombre des pèlerins s'accrut grandement, parce que l'évesque mesme de la cité, avec quelques chanoines, et autres personnes pieuses suivirent encores le cardinal àpied jusques à Turin, et pou restre cette troisième journée fort longue et le chemin fort mauvais, ils arrivèrent au giste fort tard et grandement travaillés, ce qui fut cause que Charles, lassé du chemin, s'en alla droict au lict sans manger. Il ne laissa néanmoins le lende-

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main matin de se trouver levé à l'heure destinée pour continuer son chemin, et arrivé proche de Turin , environ huict milles, ils trouvèrent venant à leur rencontre le reverendissime Jérosme de la Rovère, archevêque de cette cité de Turin, accompagné de plusieurs autres personnages envoyés par le duc à cet effect, lesquels dînèrent avec les pèlerins en un lieu champestre, un chacun estant assis à terre, non sans un particulier contentement du cardinal qui ne se trouvoit jamais mieux à son goût que quand il se voyoit en nécessité de toutes choses. Ce mauvais et trèaagréable repas accomply, Tarchevesque s'en retourna à

Turin pour rassembler son clergé

» Le duc de Savoye et le prince son fils vinrent aussi à la rencontre du cardinal à un quart de mille hors la ville, l'embrassant et luy monstrant si^es d'un amour singulier et grande révérence...., puis ils s'acheminèrent vers la cité en cet ordre : toute la cour du duc richement vestue marchoit devant , et les pèlerins suivoient deux à deux avec leur baston en main , la face et les yeux tant modestement abaissés et comme il est à croire si bien recueillis en euxmesmes qu'en tous leurs gestes et maintien ils ne respiroient qu'humilité et dévotion. Venoient ensuite Charles, le duc de Savoie, le prince de Piémont, le cardinal Guido Ferrier, l'archevêque Jerosme de la Rovère, les évesques, et après eux une grande multitude de peuple qui y estoit accourue, cheminant sur les ailes du cortège, puis enfin les gardes de Son Altesse. Arrivé sous les murs de la ville on tira toute l'artillerie en signe d'allégresse, et les harquebusiers tirent une salue resonnante de toutes parts, chacun plein de joyé, courant à voir une si dévote et saincte compagnie. Ils allèrent comme ils avoient de coutume droict à la grande église faire leur prière , puis à l'église Saint-LaH-

rent , en laquelle estait le très-saint despot du sacré suaire devant lequel les. pèlerins firent longue oraison. »

La présence du cardinal Borromée causa une grande joie aux habitants de la ville de Turin. La noble simplicité de Charles , sa modestie , sa piété exemplaire devinrent le sujet de tous les entretiens. Sa foi et sa ferveur se communiquèrent à la multitude des fidèles ; aussi pendant tout le temps que dura Texposition du saint suaire , les boutiques de la cité furent fermées et la population tout entière put se livrer sans distractions mondaines à l'exercice de la prière et à la contrition.

Le sacré linceul était demeuré dans l'église de Saint- Laurent. Le duc de Savoie ordonna qu'on le découvrît , afin que les pèlerins pussent le considérer à loisir. Ce spectacle remplit les èmes d'une douleur universelle.

La vue de la figure adorable du Fils de Dieu , des marques de ses plaies profondes , des traces sanglantes des épines dont il avait été outrageusement couronné, des clous dont ses mains et ses pieds avaient été percés, reproduites miraculeusement sur le linceul sacré , sembla transporter les fidèles au jour même de la longue et douloureuse agonie de notre divin Rédempteur. Tous les assistants ne purent retenir leurs sanglots. Le cardinal de Borromée, agenouillé devant la sainte relique, était immobile , anéanti ; son affliction , à nulle autre pareille , témoignait à tous les yeux combien c^s divines plaies se reflétaient douloureusement dans le cœur abattu et déchiré du saint prélat. La journée avait été choisie pour la tï-anslation solennelle du saint suaire à l'église cathédrale de Saint- Jean. Mais la foule des fidèles accourus de tous côtés devint si considérable qu'on se décida à placer la relique sainte sur un échafaud élevé au centre de la place du château.

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