‹ Histoire de la vie et de l'épiscopat de S. Charles BorroméeChapitre 39 sur 50 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Synodes diocésains et conciles provinciaux de l*Ëglise de Milan.

L'usage des conciles généraux est aussi ancien que l'Eglise. Les uns ont confirmé la foi catholique, ont affermi les véintés de notre sainte religion lorsque les hérétiques ont tenté de les ébranler par les erreurs qu'ils ont répandues , ont prévenu ou éteint les schismes, ont condamné les hérésies , les hérésiarques et leurs adhérents ; les autres ont fait cesser des abus punissables et dangereux , ont introduit dans l'Eglise de saintes coutumes, ont réformé le clergé, ont instruit les peuples et mis fin aux séditions et aux guerres survenues à diverses époques entre les rois et les princes de la chrétienté. Le bien causé par les conciles provinciaux ne saurait être également trop proclamé. Depuis l'an i 565, où l'on a vu que le cardinal Borromée tint son premier concile, le saint prélat assembla onze fois le synode diocésain , et six fois le concile provincial.

Nous avons recueilli plus loin quelques fragments des discours qu'il prononça dans ces saintes réunions, et le sommaire des principaux statuts et oi^donnances qu'on y décréta . Le zèle et l'application continuelle que Charles apportait aux dispositions préparatoires et à la tenue de ces importantes assemblées ne sauraient être assez connus de lecteurs chrétiens.

Trois mois environ avant le jour fixé pour l'ouver-

tare du synode , Charles rassemblait dans sa sollicitude pastorale les mémoires nombreux recueillis pendant ses visites diocésaines , prenant une connaissance exacte des abus, des désordres, des vices, des scandales et des supers-^ titions commis ou professés par le peuple ou les pasteurs. Il préparait ainsi les éléments qui devaient servir de bases aux ordonnances et aux décrets futurs du synode.

La congrégation des archiprêtres du diocèse et celle des visiteurs de la ville, que le saint prélat appelait alors auprès de lui , et qui demeuraient dans son palais archiépiscopal pendant ces premiers examens et autant que duraient les sessions du synode , joignaient leurs lumières et leurs vues chrétiennes à celles du cardinal , discutant librement avec lui, et émettant leurs jugements divers. Mais ces dissidences étaient de courte durée, et la solidité des raisonnements, Tonction ou la fermeté des paroles de Charles, rempli de l'Espril^Saint, ne tardaient point à réunir à son avis personnel l'unanimité des opinions et attiraient même sur lui , à son insu , l'intérêt et l'admiration générale.

L'ordre des travaux du synode arrêté définitivement , le cardinal ordonnait des processions et des prières publiques dans la ville et dans toute l'étendue du diocèse, afin d'appeler sur la prochaine assemblée synodale les bénédictions du ciel.

Le jour de l'ouverture du synode, le clergé, précédé de son premier pasteur , se rendait processionnellement de la métropole à l'église deSaint-Ambroise ; puis, de retour à la cathédrale, chacun occupait la place qui lui avait été désinée et qui était indiquée pour chaque paroisse par l'image e son saint patron représenté sur un guidon qui flottait dans les airs.

Le cardinal-archevêque oflîciait pontificalement et com-

muoiait toas les assistants. La messe achevée , le pontife en aube , étole et pluvial , couvert de sa mitre et tenant la crosse en main, bénissait le synode, puis allait, entouré des chanoines, se placer sur un siège élevé d'où il dominait l'assemblée entière.

Tout le monde à genoux chantait le J^erU Greator. A la fin de la dernière strophe , le métropolitain prononçait l'admonition : P^enerabiles consacerdoies et fratres nostri charissinUj etc.; puis, après une exhortation pastorale, l'archidiacre lisait les décrets du concile de Trente sur la résidence et la profession de foi. Chacun des membres du synode renouvelait cette profession entre les mains du cardinal-archevêque qui donnait à l'assemblée la bénédiction, et on se retirait.

Le second jour du synode, après la messe et le P^eni Creator , le cardinal prononçait une nouvelle admonition , exposant aux assistants les matières sur lesquelles le synode avait à délibérer. Jaloux de l'honneur de l'Eglise et de la considération due à ses ministres, avide d'assurer le salut du troupeau qui avait été confié à son amour , à sa charité , il parlait avec une onction si persuasive qu'il était rare que ses propositions ne fussent point accueillies à l'unanimité, quelque discussion qu'elles eussent soulevées.

On donnait ensuite lecture des constitutions qui devaient être approuvées.

Le troisième jour, le cardinal prononçait encore une exhortation pastorale ; on faisait une seconde lecture des constitutions, l'appel nominal suivait, puis le pieux métropolitain prenait une dernière fois la parole.

Enfin, les constitutions décrétées, Charles bénissait l'assemblée, puis l'archidiacre disait à haute voix : Recedamus

cumpace, et les assistants répondaient in nomirie Christi; alors le synode était clos.

Comme l'assemblée, pendant les trois journées que durait le synode, se réunissait le matin et l'après-midi, le cardinal prêchait deux fois; la première fois après la célébration de Ifit messe , et la seconde avant la rentrée en session.

Les sessions du synode diocésain closes , les députés se séparaient et quittaient Milan. Indépendamment des décrets et ordonnances que les curés emportaient avec eux , le cardinal avait soin de leur partager un certain nombre d'exemplaires de prières qu'il avait fait imprimer pour que les pasteurs pussent les distribuer et faire réciter à leurs paroissiens les jours de fêtes , accoutumant ainsi les fidèles à prier pour les nécessités de l'Eglise, et en particulier pour celles du diocèse de Milan. De retour au milieu de leurs ouailles, ces bons et vertueux ecclésiastiques répandaient ainsi dans tous les cœurs chrétiens le zèle pour la foi dont l'exemple et les discours du saint archevêque les avaient eux-mêmes embrasés.

Les conciles provinciaux se tenaient tous les trois ans. Ainsi l'avait décrété le concile de Trente. On a vu plus haut (i ) que le cardinal Borromée , toujours strict observateur des décisions de cette sainte assemblée, fut le premier entre les prélats orthodoxes qui appela à son chef-lieu métropolitain les évêques et les pasteurs des divers diocèses soumis à sa juridiction ecclésiastique pour les réunir tous en assemblée provinciale.

Charles se préparait à la célébration du concile avec une

(1) Chapitre v.

ardeur vraiment apostolique. Rien n'échappait à ses vigilantes et pieuses investigations. Il était exactement instruit de la conduite, quelle qu'elle fut, de ses suffragants, de l'état de leurs diocèses , des abus qui y régnaient ou commençaient à s'y glisser. Entouré d'ecclésiastiques pieux et instruits , il discutait et préparait en silence les remèdes à opposer au mal.

Convoqué à Milan à une époque déterminée par le cardinal , chaque évêque devait s'y rendre exactement , accompagné de deux prêtres , dont les vertus et les lumières lui fussent connues.

Lorsque tous les prélats et pasteurs étaient présents au chef-lieu métropolitain, on formait quatre congrégations ou bureaux composés des personnages les plus éminents et les plus doctes.

Le premier bureau était celui des théologiens.

Le second celui des canonistes.

Les ecclésiastiques versés spécialement dans la connaissance des cérémonies de l'Eglise composaient le troisième bureau.

Le quatrième était celui des confesseurs.

Chacune de ces congrégations était présidée par des évêques qui prenaient part aux conférences et aux discussions.

Les articles, consciencieusement examinés et réunissant la majorité des suffrages , étaient soumis par le cardinal métropolitain aux congrégations secrètes des évêques où ils étaient lus , confirmés ou rejetés. Dans le second cas on les transformait en décrets, et la veille de la première session du concile ces décrets recevaient l'approbation des congrégations publiques , et demeuraient conclus et consentis. Le lendemain leur publication avait lieu dans l'é-

glise métropolitaine où les évéques les oontiraiaient définitiyemeut.

L'ordre et la majesté dont Charles entourait la tenue des conciles provinciaux ne pouvaient manquer de porter d'utiles fruits. Avant l'ouverture de ces assemblées, un grand nombre de personnages de distinction et d'étrangers accouraient à Milan pour assister aux sessions et écouter la parole inspirée du saint archevêque. La pompe chrétienne déployée daus ces augustes cérémonies , les pieuses exhortations des évêques , la piété et l'humilité du saint cardinal touchaient les cœurs les plus endurcis, et ces hommes, dont une partie n'était venue à Milan que guidée par la curiosité et le désœuvrement, en sortaient édifiés et convertis.

Le jour de l'ouverture du concile , Charles revêtu de ses habits pontificaux, les évêques en rochet et en pluvial et portant la mitre épiscopale, les abbés ayant la mitre abbatiale, les chanoines et les autres ecclésiastiques, selon leurs fonctions, en chapes, dalmatiques ou tuniques, se rendaient processiounellement du palais archiépiscopal à la cathédrale , au son des cloches de toutes les églises de la cité de Milan. Arrivé au dôme , le cardinal-archevêque célébrait la messe du Saint-Esprit ; puis, quittant la chasuble pour revêtir le pluvial , il allait s'asseoir sur le siège qui lui était destiné. Les évêques se plaçaient en demi-cercle visà-vis de leur métropolitain, et derrière ceux-ci les abbés et les autres ecclésiastiques.

Après une exhortation du saint archevêque . après les supplications pour l'Eglise et pour le très-saint Père, Charles bénissait le concile et entonnait le J^eni Creator.

La session commenQait alors. Tous les membres du concile étant assis, un des secrétaires montait en chaire et lisait le décret d'ouverture. Le Te Deum était chanté en

action de grâces , puis la cérémonie se terminait par la prestation du serment de chaque membre , et la bénédiction donnée par le cardinal.

Les sessions suivantes se succédaient à de courts intervalles. A la fin de la dernière , on procédait à l'adoption ou au rejet définitif des décrets et ordonnances soumis à l'approbation de l'assemblée.

En l'an 1569, le cardinal-archevêque tint un second concile provincial. L'importance et le nombre des décrets et statuts établis ou remis en vigueur par ce concile prouvent combien le saint prélat avait à cœur de faire respecter dans son diocèse , et dans tous ceux soumis à sa juridiction métropolitaine, les lois de l'Evangile et celles de l'Eglise. Livré aux insultes d'un clergé relâché et turbulent, entouré d'hommes irréligieux et corrompus, calomnié et persécuté par l'autorité civile , Charles sut successivement résister aux fureurs scandaleuses des chanoines de la Scala, échapper au criminel attentat des frères humiliés, contenir les empiétements du gouvernement de Milan, en même temps qu'il préparait et présidait ces réunions saintes, qui devaient apporter un remède efficace aux scandales et à l'impiété de ces temps malheureux.

Le troisième concile provincial eut lieu le vingt-quatrième jour du mois d'avril i 573. On employa les sessions à discuter et à former divers décrets et statuts touchant la sanctification des fêtes, l'établissement des écoles chrétiennes, la discipline ecclésiastique, la célébration de l'office divin, les devoirs des curés et des chanoines, et ceux des religieux et des religieuses dont le nombre était considérable à Milan.

Trois années plus tard, la constance et la fermeté du saint [H*élat avaient recueilli une moisson abondante. Un

changement notable s'était opéré dans les mœurs du clergé et dans la conduite de la plupart des Milanais, accoutumés désormais à fuir les divertissements profanes, à entendre avec avidité la parole de Dieu , à fréquenter les églises et les sacrements. Quoi qu'il en soit, le premier jour de mars i 576, Charles convoqua à Milan les évoques ses suffragants, afin de tenir les sessions d'un quatrième concile provincial. En vain un petit nombre d'hommes irréligieux et de mauvais citoyens tentèrent de paralyser par leurs sourdes menées et leurs clameurs indécentes les saintes intentions du zélé métropolitain, en vain s'élevèrent-ils de tous côtés contre « la tenue trop souvent renouvelée de ces assemblées inutiles et intempestives, » le prélat ne marcha pas moins d'un pas ferme et assuré dans la voie salutaire qu'il s'était proposé de parcourir pour assurer de plus en plus le salut de son troupeau bien-aimé, et la gloire de l'Eglise dont il était le premier pasteur. Le jour de l'ouverture du concile, le cardinal prit la parole et entretint les évêqûes des matières qui allaient être soumises à leurs délibérations. Animé de l'esprit de Dieu, il adjura les assistants de travailler avec une pieuse opiniâtreté aux travaux auxquels les décrets du saint concile de Trente les avaient appelés, et de discuter et promulguer dans le plus bref délai possible les décrets, statuts et ordonnances qu'il avait cru nécessaire de soumettre à leurs lumières, afin d'opposer de nouvelles digues aux nouveaux dangers qui menaçaient l'Eglise de Milan.

Nous avons pensé que le lecteur serait bien aise de trouver ici la traduction de quelques fragments de ce discours important, conservé dans le livre des Actes de V Eglise de Milan (1).

(1) Concil. IV.

« Jusqu'à quand verra-t-on cette fréquente convocation de conciles provinciaux ? A quoi bon tant de statuts, et cette foule de nouveaux décrets ? C'est, très-saints pères, un cri aujourd'hui trop commun, mais aussi peu digne de l'attention d'un homme religieux, qu'éloigné de la façon de penser des évêques. C'est une insolente raillerie, ou des hommes impies qui combattent l'Eglise de Dieu, ou de mauvais chrétiens qui ont en horreur la discipline ecclésiastique. C'est encore le murmure indiscret de quelques ignorants, qui, ne connaissant ni l'importance ni l'utilité des synodes, jugent de tout selon l'aridité de leur esprit. Pour nousj révérends pères, nous savons que la loi de Dieu est pour l'homme comme une haie protectrice qui le soutient contre la faiblesse de sa nature et le défend contre le feu de la cupidité. L'une et l'autre l'écartent trop souvent du droit chemin : il a donc besoin que, par. de bons règlements, comme par autant de salutaires liens, on l'arrête et le retienne lorsqu'il voudrait sortir de la voie droite, ou qu'on l'y ramène quand il s'en est éloigné (1 ).

» L'origine des conciles nous vient de notre divin Maître;

(4) Quousque tandem concilia provincialia loties convocata? Quorsum et tôt constitutiones, et tôt decretorum vincula? Vulgaris vox, patres sanctissimi , ac sicut ne tacitâ quidem cogitatione religiosae mentis digna, lon^ gèque à sensu episcopalis vestri animi aliéna , ita bominum vel impiorum estEcclesiam Dei oppugnantium, vel christianorum christianam disciplinam abhorrentium, vel imperilorum , planèque nescientium quantas vires habeat frequens synodorum actio atque usus ; vel illorum sanè qui angusto parvoque animo omnia metiuntur. Porro nobis, patres, est illud certum atque exploratum, hominem divinâ lege quasi seplmento vallatum, ut est is, tum summâ naturae imbecillitate, tum immense cupiditate, ssepè labi^ saepèque ab oflQcii semitâ deflectere, proindèque plurimis et conciiiis, et institutis, et decretis opus esse , quibus quasi sanctissimis vinculis ille adstrictus , à recto cursu non declinet ; aut aliquando digressus , iisdem adjutus in viam salutis redeat, etc. ->- Acta Ecclesise mediolanensis. ConcUio iv.

c'est Jésus-Christ même qui en est l'instituteur. Les apôtres ont suivi cette sainte pratique et en ont fait une loi aux évêques leurs successeurs. Les souverains pontifes et les conciles œcuméniques et provinciaux , en observant cette loi, l'ont encore recommandée. Enfin, l'Eglise universelle en a fidèlement retenu l'usage, et c'est par là qu'elle nous a conservé et transmis de siècle en siècle, avec le dépôt de la foi, les règles de la discipline.

» On ne saurait dire à quelle suite de calamités l'omission ou l'interruptioil de ce saint usage a exposé la république chrétienne. Alors on n'a presque plus connu ni l'esprit du christianisme , ni les saintes pratiques de la religion ; le clergé étant sans discipline, les fidèles ont oublié les devoirs de la charité , et la beauté des vertus chrétiennes a presque disparu avec l'éclat de la lumière évangélique. Faulril s'en étonner ? Ceux qui auraient dû prescrire le devoir aux autres ont ignoré ou négligé celui qui leur était imposé.

» Tout cela nous avertit et nous sollicite d'observer la sainte pratique des conciles avec autant de constance et de fidélité que les saints évéques des premiers siècles en ont eues à la faire passer à leurs successeurs. Le saint concile de Trente, en renouvelant un usage si salutaire, a ordonné que tous les évêques tiendraient au moins une fois chaque année leurs synodes, et que les métropolitains célébreraient leurs conciles provinciaux tous les trois ans. Nous nous sommes acquitté déjà trois fois de cet important devoir ; mais , n'en doutez point, très-révérends pères, il y a encore bien des choses à ajouter à nos premiers statuts, pour parvenir à cette perfection de discipline que nous devons désirer. Il faut donner un nouveau poids à quelques-uns de nos décrets, de peur de voir bientôt ébranlé le fondement de l'édifice que nous avons entrepris d'élever. Ce sont là des objets

bien dignes de notre attention. Mais ce qui doit nous occuper surtout dans ce quatrième concile, c'est de faire exécuter les ordonnances, dont l'observation est attachée à la réussite de nos saints travaux. 11 n'est rien qui nous touche davantage, ni que je vous recommande avec plus d'ardeur. Remettant donc sous nos yeux, comme devant un miroir fidèle, les décrets du concile de Trente et nos précédentes ordonnances, examinons avec soin ce que nous pouvons avoir omis, ce qui nous a échappé, ou ce que nous n'avons pas suivi avec autant de diligence qu'il le fallait pour la gloire de Dieu et le salut des peuples qu'il a confiés à nos soins. Comprenons bien tout ce que notre ministère nous engage à faire pour le bien du clergé, des fidèles et de nos Eglises : tel doit être le premier objet de notre sollicitude pastorale dans cette auguste assemblée.

» S'il ne nous est jamais permis de perdre cet objet de vue, il nous convient d'y réfléchir plus encore dans ce temps de concile et de jubilé , dans ces jours de salut où nous avons la consolation de voir un renouvellement de ferveur parmi les fidèles. Pendant que les uns s'adonnent aux exercices de piété et à la pratique de plusieurs bonnes œuvres, ceux qui avaient paru endurcis, ou comme endormis dans leurs mauvaises habitudes, touchés aujourd'hui de quelques bons désirs de conversion, montrent une sorte de zèle et d'affection pour les vertus chrétiennes. Nous qui sommes leurs pères et leurs médecins, que ferons-nous pour aider ces pieux désirs ou pour soutenir cette bonne volonté qui paraît universelle ? Sans doute que nous exciterons de plus en plus en nous-mêmes le zèle épiscopal, et que nous n'épargnerons ni travail, ni peines, ni vigilance, pour faire croître dans tous les cœurs cet amour d'une vie spirituelle et d'une justice chrétienne.

» Telle est aujourd'hui l'attente des fidèles. Ces peuples, qui se reposent sur notre sollicitude pastorale, espèrent tous que notre assemblée leur procurera de nouveaux moyens d'amendement et de salut. C'est ce que nous font entendre leurs prières, leurs soupirs, leur concours continuel dans nos églises. Regardez, très-saints pères, cettegrandemultitudede chrétiens de notre province, qu'un désir de salut amène ici : si leur piété avait été déjà réveillée par nos précédents avertissements, elle se trouve encore plus excitée par la considération que c'est de leur bonheur que nous nous occupons uniquement dans ce concile. Ce n'est pas seulement ici, mais dans toutes les villes, dans les bourgs et dans tous les villages, qu'on voit à présent la même ferveur publique, les mêmes exercices de religion et de piété. Considérez les vœux que font pour nous, et pour le succès de ce concile, tous les prêtres qui montent aux saints autels, les vierges et les veuves continuellement en prières , ce grand nombre db fidèles qui fréquentent avec piété les sacrements, ou qui ne cessent d'implorer parleurs larmes la miséricorde de Dieu et la protection des saints. Faites attention à la vertu, ainsi qu'au motif de cette prière commune, qui s'élève jusqu'au ciel.

» Jusqu'à quand, Père céleste, serons-nous dans les douleurs de l'enfantement sans enfanter? Nous formons bien de saints désirs, mais nous n'accomplissons point de saintes actions. Cependant, Seigneur, vous nous appelez à la sainteté, vous nous excitez à la pratique des bonnes œuvres, et nous languissons toujours dans la tiédeur. Nous commençons bien quelquefois, mais nous ne persévérons pas : nous soupirons après la gloire et la couronne immortelle, mais le travail nous rebute, et nous refusons d'embrasser la croix. Quand, plus puissamment aidés et plus fidèles à la grâce,

marcherons-nous avec fermeté dans cette voie droite qui conduit à la vie? Regardez-nous, ô Dieu notre Père, regardez-nous comme vos brebis, ces brebis que vous avez rachetées, non au prix de l'or ou de l'argent, mais par le sang précieux de votre Fils unique. Vous nous avez donné des guides, des maîtres, des médecins, des pasteurs et des pères ; en nous mettant sous leur conduite, vous nous avez commandé de leur obéir, et vous leur avez ordonné de veiller sur nous et de vous rendre compte de nos âmes. Maintenant que c'est pour notre propre cause qu'ils sont assemblés, que c'est l'affaire de notre salut qui les occupe, faites qu'ils ne regardent que vous seul, sans être touchés d'aucun autre intérêt que de celui de leurs troupeaux. Eclairezles, dirigez-les, formez en eux de salutaires conseils, afin qu'à leur tour ils donnent à votre peuple la science du salut , qu'ils guident nos pas dans la voie de la véritable paix , et que, tout se trouvant saint et dans leurs actions et dans notre obéissance, nous arrivions aussi tous, avec le secours do votre grâce, à cette heureuse patrie où vcAis nous appelez.... (1).

(1) Considerate animo hanc unam omnium obsecrationem alque orationem atque orationem , summâ tacitae mentis contenlione ad cœlos usque emissam : Quousque laudem , Pater ca'Jestis , parturimus , neque tamen adhuc parimus? Cogitata opiima concipimus, at factis non exprimimus. Tu, Domine, ad reclè agendum nos vocas, atque excitas, at languescimus : prœclarè aliquando inchoamus, atnon per6cimus : cœlestes illas coronas gloriamque sempiternam expelimu, al labores crucemque refugimus. Que tandem tempore seriô agemus? Quandô verè adjuti, cursum vitae rectSB tenebimus ? Respice , summe Pater, nos ove^ pascuœ tuœ; non auro et ar^ gento, sedpretioso sanguine Filii tui redemptas,TvL nos tanquam pretiosum depositum, horum curae fideique commisisti; tu hos nobis duces, magisr tros, medicos, paslores, patres constituisti ; ac proinde illis, eorumqae diolisaudienles nos esse jussisti : turursusillosutpoterfcfln»ma6us nostris rationem aliquando reddituros,pro nobis invigilarevoluisti, Da, quœsumus,

» Voilà, très-révérends pères, ce que nos peuples fidèles demandent à Dieu, et ce que nous devons nous efforcer de leur procurer avec toute la sollicitude des pasteurs et l'amour des pères. Ce sont ces âmes pour lesquelles Dieu a envoyé en ce monde, non pas un de ses anges, mais son propre Fils, Fils unique et bien-aimé. Ce sont encore ces âmes que Jésus-Christ, avant sa glorieuse a8censio^, recommandait si expressément au bienheureux Pierre, en lui demandant par trois fois : Simon^Jils de Jean, mcUmezr' vous plus que ceux-ci? Paissez mes brebis. Par ces mêmes paroles, notre divin Sauveur n'a pas moins instruit tous ceux qui sont appelés à une portion de la sollicitude apostolique : il nous a montré par là la véritable manière de conduire son troupeau, et cette tendre charité qui fait la principale partie du devoir pastoral. Nous enseignerons les effets de cette charité à nos peuples par de fréquentes prédications, par l'administration des sacrements, par les exemples d'une vie sainte, toujours irréprochable, par d'abondantes aumônes, par la ferveur des prières, par la célébration des saints mystères, par le zèle du culte divin, par des avertissements paternels, par des corrections salutaires, en un mot, par tous les moyens que la divine bonté a mis en notre pouvoir.

» Il s'ensuit donc, très-révérends pères, qu'autant nous

illia, jam causa nostrâ in concilio congressis , de salute nostrâ sollicitis , remque nostram agenlibus, ut te unum specteut ; non sua, sed quse Jesu Christi synt/quœrant; ac suse et nostrse saluti serviant. Prœfer lumen meotibcis eorum, ac dirige voluntates, et ad salutaria consilia suscipienda , et ad dandam nobis, plebi tuœ, scientiam salutis^ et ad dirigendos pedes nostros in viam pacis, Sicque illi sanctè agendo, et nos eisdem obediendo, omnes ad cœleskem patriam ad quam vocati sumus , adjutrice tua gratia peryeDiamus. — Acta Ecclesise mediolanensis. Conc. iv.

devons aimer Notre-Seigneur Jésus, autant sommes-nous obligés d'avoir de la sollicitude pastorale et de la vigilance pour son troupeau. « M'' aimez-vous? nous dit-il ; Paissez mes brebis.)) La preuve donc la plus réelle de notre amour pour le divin Maître, c'est l'application forte et sincère à procurer le salut de tous ses enfants qu'il a confiés à nos soins et à notre conduite. Certes, si nous nous intéressons sincèrement à la gloire de Jésus-Christ et à la propagation de son règne, si nous brûlons du saint désir de lui plaire et de lui obéir, ce n'est point par des paroles qu'il faut le témoigner, mais par des effets. Ne nous laissons donc ni décourager par le travail, ni affaiblir par les difficultés, ni intimider par les attaques de l'ennemi, et que rien ne soit capable de nous détourner du saint ouvrage que nous avons entrepris. Appuyés sur le secours d'en haut, et embrasés du saint amour, montrons la force épiscopale et dans nos délibérations et dans nos actions, quand il s'agit de purifier, d'éclairer et de perfectionner ces âmes, qui sont le temple du Saint-Esprit, destinées à le louer dans les siècles des siècles. Amen (1).»

Les travaux du quatrième concile provincial répondirent aux espérances que le cardinal-archevêque avait conçues. Ils furent nombreux et féconds. Les évéques déterminèrent

(1) Id sanè praestabimus, patres, si non laboribus deterriti, non difficultatibus labefacti , non Satanse adversarii colluctatione fracli , ab instituli operis cursu nnnqoam desistemus : sed divini amoris igné accensi , omni yirtutum episcopalium studio, eo com semper, tum in consiliaribus actionibus, progredi conlendemus, ut populum nobis commissum et purgemus, et illustremus, etperficiamus; bisque perpetuis progressionuni laboribus introducamus in tabernacula cœleslia, idque munere et gratiâ Christi Domini, cui gloria sempiternis celatum seculis. Amen. — Acta Ecciesiœmediolanensis. Conc. iv.

{dusieurs décrets concernant les saintes reliques, les images et les miracles.

On s'occupa également des indulgences, des superstitions , de l'observance des fêtes , des quatre-temps et des jeûnes , enjoignant aux ecclésiastiques , aux religieux et aux fidèles de ne s'entretenir dans ces derniers jours que de choses saintes, et de faire succéder le silence ou l'oraison mentale à la récitation des Psaumes ou au chant des cantiques , comme Charles avait coutume de le faire pendant ses dévots pèlerinages ou quelques-unes de ses visites pastorales.

On promulgua différents statuts relatifs à la célébration du culte divin , à l'ornement des églises , des chapelles et des autels, à l'entretien des cimetières et des tombeaux. Plusieurs décrets concernant l'administration des sacrements, les exorcismes, etc., furent également portés.

On exposa avec plus de développement et de clarté qu'on ne l'avait fait précédemment les principaux devoirs des évêques , l'obligation commune à tous les ecclésiastiques de mener une vie austère et irréprochable, afin que leur exemple servît de règle au peuple et leur attirât son affection et son respect.

On renouvela l'obligation aux évêques d'assembler chaque année un synode diocésain, et au métropolitain de tenir un concile provincial tous les trois ans.

Divers décrets , statuts et ordonnances réglèrent le costume et la résidence des ecclésiastiques , la clôture des religieuses, l'entretien des hôpitaux, etc., etc.

Un mandement du cardinal-archevêque, daté du 6 mars 1 579, indiqua l'ouverture du cinquième concile provincial pour le 7 mai de la même année. La peste et les ^

DE SAINT CHARLES BORROMÉË. <i53

cdiamités de toiale e^ce que ce fléau dévastateur avait attirées sur la cité et le diocèse de Milan étaient encore présentes à la mémoire de toute la population , lorsque quinze évêques , le clergé de Milan et tous les Etats de la province se rendirent à l'appel de Charles. On ne saurait assez méditer le discours suivant que le saint prélat prononça dans cette journée.

(( Les paroles de l'Evangile qu'on vient de lire nous apprennent, très-révérends pères, que Jésus-Christ, ayant assemblé ses apôtres , les envoya prêcher le royaume du ciel , avec le pouvoir de guérir les malades et de chasser les démons. Dans le récit évangélique vous remarquerez aussi quelles sont les lois que la sagesse divine a prescrites pour cette mission apostolique , et quel a été le zèle des apôtres dans l'exercice de leur ministère. Maintenant que le clergé et le peuple de cette grande ville ont la satisfaction devons voir assemblés ici , vous , les successeurs des apôtres , pour célébrer avec moi le cinquième concile de la province , selon l'esprit de Jésus-Christ et les décrets du concile de Trente , ils ne peuvent que se représenter la convocation et la mission des apôjtres de la manière que le saint évangéliste les rapporte.

» Le Seigneur Jésus voyait alors tous les peuples de la terre plongés dans les ténèbres, tous dans l'égarement, comme des brebis sans pasteur , dispersées de toutes parts , et accablées de toutes sortes de maux. Attendri sur leurs misères , le divin Sauveur ne se contenta point d'en avoir déjà instruit et guéri plusieurs , en parcourant les villes , les bourgs et les villages de la Judée ; mais, pour étendre ses miséricordes sur toute la multitude des nations, il forma lui-même ses coopératcurs ; il ordonna aux disciples de vacjuer à la prière, et chargea les douze apôtres du misa

nistère de la prédication de FEvangile) et delà goérison des malades. Du haut des cieux^ il jette ses regards de miséricorde sur nous, et sur cette province de Milan , ravagée par le feu de la peste , et désolée moins encore par la mort de tant de personnes qui lui ont été enlevées, que par le dépérissement des choses spirituelles , et par Timmensité des vices , qui attirent les fléaux du ciel. C'est donc pour remédier à tous ces maux , que l'esprit du Seigneur nous excite à prier comme les disciples , et à travailler comme les apôtres : tel doit être l'objet de cette assemblée synodale.

» Vous fûtes témoins des prières solennelles que nous fîmes naguère en présence d'une précieuse reUque (le saint clou) : nous ne cessâmes d'implorer les lumières du Saint- Esprit pour conduire saintement la province , et réparer ses pertes passées. Il n'y eut alors ni ville, ni village, ni aucun autre lieu de ce pays où on ne se portât avec ardeur à la prière , à la pénitence , à la fréquentation des sacrements , et à tous les autres exercices de piété. Nous sommes assemblés aujourd'hui dans le même esprit, et pour renouveler les mômes devoirs de religion : nous devons aussi espérer que Jésus-Christ, selon sa promesse, écoutera nos prières, et qu'il sera au milieu de nous; imitons donc la mission des apôtres : car en traitant ensemble , et avec une charité mutuelle , de tout ce qui concerne l'état de nos églises , la sainteté des divins oflîces , la discipline du clergé et du peuple, etrexécution des saints décrets ; en recherchant avec l'assistance du Saint-Esprit les moyens de rétablir plusieurs pratiques pieuses d^à abolies , ou de réparer les maux qui ont été les suites de cette négligence, quel est en tout cela notre principal but ? Qu'espérons-nous de tout ce travail ? Nous espérons qu'a-

vec œs secours , qui nous viennent de Dieu , nos esprits seront plus éclairés ; que la divine charité , le zèle du salut des âmes enflammera nos cœurs ; que la vertu , la force épiscopale, croissant de plus en plus en nous , nous ressentirons intérieurement , comme une force nouvelle qui nous aidera à chasser et à repousser les mauvais esprits, à dissiper la contagion des vices, à guérir les maladies spirituelles, et à rendre enfin la santé à tous les peuples confiés à nos soins. Heureux travaux ! Heureux fruits de la sollicitude pastorale!

» Jésus-€hrist vient à votre secours, le Saint-Esprit conduit lui*-méme vos actions, il vous établit les maîtres des mœurs, les conducteurs des peuples, les auteurs des saintes lois. C'est par votre sagesse que toute la discipline chrétienne se rétablit: c'est par votre prudence que les disputes et les querelles sont apaisées; par vos soins les lâches et les faibles sont rassurés, et votre courage en inspire aux plus timides. Que dirai-je ? L'activité de cette sainte assemblée , en nous éclairant et en nous instruisant^ ne nous donne-t-elle pas une nouvelle force , une nouvelle vigueur à nous-mêmes , qui remplissons les fonctions de docteurs, et qui sommes les médecins tfle l'Eglise? Connaissons par là l'aveuglement ou le malheur de ces derniers temps , où Ton ne voyait plus , en bien des endroits , ni concile ni synode. Aussi quelle a été la suite de cette longue interruption d'assemblées ecclésiastiques ? La face de la république chrétienne ressemblait à une forêt; la splendeur des églises et l'éclat des ornements avaient disparu : les cérémonies sacrées et les ofiices divins n'avaient plus rien de majestueux ni de respectable ; le chœur sans discipline, et toutes les fonctions ecclésiastiques sans éclat ; les places des prêtres et des clercs désertes ; tous

les rangs enfin sans ordre , n'offraient rien aux yeux des fidèles qui n'attirât leur mépris. Ajoutera la corruption des mœurs le plus affreux libertinage parmi les peuples , la sainteté des fêtes profanée, les lieux saints violés, la dignité de l'ordre sacerdotal avilie , et tout ce qui appartient à la religion réduit à un état le plus digne de larmes (1).

» Nous l'avons vu, hélas ! Nous avons vu toute la face de cette province semblable à ce qu'avait été le temple de Jérusalem après que l'impie Antiochus l'eut dépouillé^ souillé, dévasté: tel que le trouva le brave Judas Machabée, lorsqu'à la vue du saint autel détruit, des portes demi-consumées par le feu , et de tout ce qu'il y avait eu de beau et de précieux renversé ou réduit en cendres, il déchira ses vêtements , se couvrit la tête de poussière , et ne put exprimer sa profonde douleur que par des sanglots et des soupirs.

» Mille actions de grâces vous soient rendues , Père des miséricordes , d'avoir suscité dans ces malheureux temps les saints pères du concile de Trente, et de vous être servi de leur ministère pour procurer tant de précieux avantages à la sainte Eglise de Jésus^hrist ! Celui surtout que nous

(4) Quàm misera igitur superiora tempora, quibus tandiu intermissa sunt muUis partihus^ penèque antiquata concilia provincialia , et synodi diœcesanaB neglectœ ! Qu5 factum est , ut multiplex malorum quasi sylva extiterit : Basilic» incuUae, ornamenta supellectilis ecclesiaslicae penè nulla; ceremoniarum ritus et usus vix cognitus; divinorum offîciorum ratio penè perturbata; chori disciplina rescissa, funclionum ecclesiasticarum muoera contempta et spreta; stationes sacerdotales clericalesque déserta : omnia demom disciplinée officia abjecta, ac penè deposiXa, populi praeterea institutio depravata, monim corruptelse undique oborlse : festorum dierum veneratio multis peccatis violata , sacrorum locorum cul tus multis partibus Isesus, sacerdotalis dignitas pro nihilo habita : cuncta dcnique ad eum statum reducta, ut lacrymis, iuclu, commiserationeque digna esscnt. — Acta Ecdesiœ mediolanensis. Conc. v.

devons regarder comme une source de bonheur, est le rétablissement de l'ancienne et louable coutume d'assemblei' souvent les synodes des diocèses et les conciles des provinces : usage que nous ne négligerons jamais.

» Mais revenons au point d'où nous sommes partis, à ce texte de l'Evangile où nous trouvons non-seulement la règle et la forme de notre présente assemblée , mais aussi l'idée des devoirs que nous y devons prescrire et remplir. Examinons d'abord pourquoi Jésus-Christ , qui pouvait instruire chacun de ses apôtres, et envoyer chacun d'eux à une destination spéciale, a voulu les rassembler tous à cet effet. N'estce pas sur cet exemple du divin législateur, que l'Eglise chrétienne dès sa naissance a sagement établi que tous les évéques d'une province se rendraient en œrtains temps auprès de leur métropolitain, pour former ensemble les lois provinciales qui doivent être reçues et observées par tous ceux qui appartiennent à la même Eglise ? Une des raisons de cette législation était sans doute d'assurer par là l'uniformité de la doctrine du saint ministère. Cela nous apprend encore que quoique les évêques d'une même province soient chargés , chacun en particulier, du gouvernement d'un diocèse, ils se trouvent tous engagés par une obligation commune à suivre et à faire observer la même discipline , les mêmes lois , les mêmes règles des niœurs , et à conduire les peuples dans la même voie du salut. C'est ce que nous prescrivent encore les traditions des Pères et les canons des conciles. Les uns et les autres ordonnent expressément que tous les diocèses d'une province se conforment aux rites et usages pratiqués dans l'Eglise métropolitaine.

» Cette conformité en effet est d'une grande utilité pour l'administration du gouvernement ecclésiastique : elle édifie

les peuples , et favorise le progrès des fidèles daus la vertu. C'est un nouveau moyen de rendre ferme et stable ce qui a été une fois établi. Par là les pieuses pratiques , les louables coutumes , se conservent mieux et se perpétuent. C'est de là que la discipline ecclésiastique tire sa principale force. De là le concours des volontés plus disposées à obéir : de là encore une louable émulation à bien faire , et à pratiquer avec constance ce qui se pratique partout.

» Quand on agit autrement on ne peut que tomber dans des inconvénients fâcheux et s'exposer quelquefois aux plus grandes difficultés. Ainsi , si quelqu'un de vous trouve ses délices dans le saint exercice de la prière , et dans la contemplation des choses du ciel ; s'il aime à s'acquitter de toutes les fonctions ecclésiastiques, à remplir avec exactitude tous les devoirs de l'épiscopat, et à ne se refuser jamais aux soins ni aux travaux de la sollicitude pastorale ; s'il compte parmi ses devoirs la pratique de l'abstinence, celle dès jeûnes et de l'hospitalité ; si par l'abondance de ses aumônes il mérite d'être regardé comme le père et le pasteur des pauvres , des veuves et des orphelins , le protecteur des lieux saints , et de tout ce qui a été établi pour rhonneur de la religion ; et si en même temps un autre évêque , dans la même province , méprise et néglige ces devoirs , s'il parle légèrement de la conduite de son pieux confrère , qui doute que son exemple ne devienne très-pernicieux aux fidèles ? Que cette réflexion enflamme donc notre zèle, et nous embrase d'un nouveau désir de remplir toujours saintement les devoirs de l'épiscopat (1).

(1) Vos conscii eelis. Patres, quàm vera sint qaae narramas : sed aliqaâ

» Celui qui veut sérieusement s'acquitter des devoirs d'un vrai pasteur, doit s'appliquer à annoncer continuellement la parole de Dieu , selon le précepte de l'Apôtre et du concile de Trente. Mais ce même devoir est peu connu , et plus mal pratiqué par un évêque qui ne regarde que la grandeur de sa dignité, les revenus et la douceur du repos, sans considérer ni les travaux, ni les obligations, ni les soins presque infinis de la sollicitude pastorale. L'un ne manque point de tenir régulièrement un synode toutes les années : l'autre, bien loin de le convoquer, néglige même les assemblées ordinaires des clercs et des prêtres. Le zèle du premier le rend attentif et assidu à la visite de son diocèse : la négligence du second va jusqu'à ne pas connaître ses brebis , et à ne pas régarder comme un malheur de n'en être point connu. Celui-là pense à tout , veille à tout , et ne néglige rien pour arrêter le débordement des mœurs, punir ou corriger les vices, et ramener dans la bonne voie tous ceux qui s'en sont écartés : celui-ci , presque aussi léger que les gens du monde, ne cherche qu'à plaire au peuple, dissimule ses transgressions , et en l'autorisant par son

ex parte ob oculos ea proponamus. Si quis vestrûm est qui in oratione frequens sit, cœlestium rerum contemplationum studiosus, in episeopafi ËcclesieB statione assiduus, episcopalibos item ofBciis, studiis, et laborilMis tolus addictus , abstinentiaB ac jejuniis deditus, hospilalis , pauperum, viduarum, pupiliorum verè pater et pastor, piorumque locorum patronns^ et sanctorum institutorum soUicitus auctor : rursusque si alius ejusdem pro«vincise episeopus baBc omnia vel remisse agit , vel negligit, vel quod gra* vius est, contra facit, \d ab alio episcopo diligenter acta minus commen* dat; certè omnia inde incommoda accidunt, non sine gravissimo detrimento^ Sed locus est hic. Patres, ut accendamus nos ipsos, si atteatiùs rem ipsimo spectamus. — Acta Ecclesiae mediolanensis. Conc. v.

360 HisTOiajs

exemple , ou du moins par son silence, il est souvent la cause de la perte de plusieurs.

» La sollicitude d'un bon pasteur parait encore dans son attention à maintenir ou à procurer la splendeur et la décence des églises ; Tordre, la régularité, la piété dans la célébration des offices divins, dans les saintes cérémonies, et dans tout ce qui appartient au culte religieux. Il a soin d'instruire son clergé et de le tenir toujours occupé à des choses saintes , selon son état ; il lui fait observer les lois de l'Eglise , afin de l'éloigner non-seulement du vice , mais de tout soupçon et de toute apparence de mal. Vous comprenez combien est ditférente la conduite d'un pasteur mou et négligent , et quelles sont les suites de sa coupable indolence : son clergé sans discipline, son peuple sans instruction , les églises sans réparations ; tout ce qui pourrait et devrait être dans le meilleur ordre par^s soins , dépérit misérablement par sa négligence (1). Dans cette diversité de conduite, tant s'en faut que le zèle du bon pas-

(1) nie qui optimi pastoris régulas sibi proposuit^ ad Tridentini concilii praescripUim perpétué exequitur : Iste , qui dignitatis episcopalis amplitudinem, non labores : censum, non onus, vilse otium, non perpetuam iUam soUicitudinem mullis curis impHcitam in aniroo sibi constituit, vel raro, vel fortassè nunquam Verbi Dei pabuium populo ministrat. lile synodum diœcesanam anniversariam de more célébrât : Hic ne status quidem clericomm, et sacerdotum congregationes habet, nedum gynodum convocat. Ille visitationem diœcesanam perenni studio obire contendit : Hic gregis sui vultom neque agnoscit, nec vero ut ab ovibus agnoscatur, patemâ id caritate studet Ille nibil non agit , nihil non atlingit , ut morum corruptelas eripiat, ut vitia et peccata corrigat atque emendet, et quoscumque aberrantes ad viam saiutis revocet : Hic popuiari opinione cùm omnia metiatur, hominibus piacere vult : peccata hominum dissimulât , ssepeque causam prsBbet quamobrem quaroplures à rectâ deflectant» etc. — Acta Ecclesise mediolanensis. Conc. v.

leur qui faisait déjà son devoir, devienne plus ardent par le contraste ; il risque au œntraire de s'affaiblir, et peutêtre de s'éteindre. C'est ainsi que nous voyons disparaître cette sainte émulation , dont nous devrions être d'autant plus jaloux , qu'elle sert davantage à la conservation de la discipline et à sa perfection.

» Un autre inconvénient qui existe encore, et qui n'est pas le moins considérable, c'est que les peuples , attentifs à cette différente conduite de leurs pasteurs , en prennent sujet de scandale. Ceux qui appartiennent à un pasteur zélé et vigilant, deviennent quelquefois moins prompts , ou plus difficiles à lui obéir : ils en parlent mal , preiment en mauvaise part ses corrections et ses conseils même ; ils refusent de l'écouter, cherchent à excuser leurs fautes , et ils pensent en trouver un honnête prétexte dans la molle et lâche conduite du pasteur négligent, dont ils abusent pour leur perte. Voilà les maux que nous déplorons, parce que l'Eglise ne peut que perdre beaucoup dans ce peu de conformité entre des pasteurs , qui , par l'institution de Jésus-Christ n'ayant qu'une même règle, ne devraient avoir qu'un même esprit, une même charité, une même sollicitude pour le salut de leurs brebis.

» Telle est l'instruction que nous donne le Sauveur dans l'évangile que nous avons lu aujourd'hui. Dans la mission de ses apôtres, dans les règles qu'il prescrit à tous, nous trouvons celles que nous devons suivre , et nous voyons de quel esprit il faut que nous soyons tous animés. Ne doutons donc point que nous ne retirions un très-grand avantage de ce cinquième concile, si, dans la plus parfaite union d'esprits et de cœurs , nous réussissons, avec le secours divin, à établir enfin une manière d'agir vraiment épiscopale, mais fixe, ferme, et commune à tous, afin qu'avec le

même zèle et la même application nous travaillions tous à garder et à faire observer dans toute la province les mêmes règlements qui ont été prescrits aux pasteurs, à leurs clergés et à leurs peuples.

» Seigneur, Dieu tout-puissant, qui ordonnâtes autrefois à Moïse d'assembler à la porte du tabernacle soixante et dix des anciens d'Israël, et qui daignâtes répandre sur eux tous le même esprit de conseil et de prophétie : vous qui envoyâtes depuis aux douze apôtres, assemblés dans un même lieu , cet esprit de lumière , de force et de consolation qui , en embrasant leurs cœurs , les mit en état de remplir, pour votre gloire et pour le salut des peuples , le grand ouvrage de la conversion du monde , daignez nous regarder aujourd'hui des yeux de votre miséricorde ; c'est en votre nom et pour votre gloire que nous sommes assemblés ici : assistez-nous donc de votre divine présence : éclairez-nous , conduisez-nous : faites-nous sentir les sain-» tes impressions de votre sagesse et de votre bonté, afin que fidèles désormais aux mêmes lois , et formés sur le même modèle , nous remplissions aussi nos devoirs avec la même exactitude , et que les troupeaux avec leurs pasteurs , vous ayant servi d'un même cœur, jouissent de la même gloire en vous, qui êtes notre Dieu. Ainsi soîtril. »

Avides de coopérer à l'accomplissement des pieuses intentions du cardinal-archevêque, de conserver la doctrine de l'Eglise dans toute sa pureté et de défendre la foi orthodoxe , les évêques rassemblés à Milan , après avoir dé-? terminé tout ce qui avait rapport à la juridiction et au bon gouvernement de l'Eglise, à la prédication, à la doctrine chrétienne , aux vœux et aux indulgences , portèrent divers décrets relatifs aux sacrements , renfermant de nouvelles règles de pratiques propres à diriger sûfement lea curés et

DE SAINT GHARLEB BORROBfÉE. 363

leB clercs dans les fonctions de leur auguste et saint ministère.

Dans l'appréhension du retour du fléau meurtrier dont le souvenir portait encore la terreur dans tous les esprits , les pères du concile déterminèrent les mesures de précaution à observer également dans les temps de peste , et les devoirs imposés aux évéques , aux curés , aux confesseurs , aux magistrats, aux pères de famille dans ces jours de calamité publique.

Le sixième concile provincial , qui fut le dernier que présida le cardinal-archevêque , fut tenu avec une grande solennité. Le jour de l'ouverture de cette sainte réunion avait été fixé par Charles dès le commencement de Tannée 1 582. Le 10 mai, les évéques de Crémone, de Tortone, de Bresse , de Bergame , d'Albe , d'Alexandrie de la Paille , de Casai, deVintimille, et les représentants des évéques d'Acqui, deVerceil, de Novare, de Lodi, de Savone et deVigevano^ absents, se rassemblèrent dans le lieu désigné pour tenir les sessions. Le clergé entier de Milan y occupait sa place ordinaire. Les constitutions , statuts et décrets formés dans ce sixième concile provincial sont renfermés dans trente et un chapitres. On y traita des circonstances et des causes qui nuisent le plus souvent à la pureté et à la conservation de la foi , comme le commerce des hérétiques, la lecture des mauvais livres, etc., etc. On s'occupa du culte des saints , de la sanctification des fêtes, de l'exercice de la prédication , des devoirs des chapitres en cas de vacance du siège épiscopal , de ceux des curés , et des droits et des privilèges des églises. On détermina encore les règles à suivre pour la tenue des conciles et des synodes , et pour la collation des bénéfices.

Quelque amères que paraissent les plaintes contenues

dans le discours que prononça le cardinal à l'ouverture de la première session , la corruption et les vices qui avaient si longtemps régné dans la province de Milan avaient néanmoins disparu en grande partie de ces contrées vivifiées par la présence et les pieux labeurs du saint archevêque. Les mœurs du clergé et du peuple s'étaient améliorées d'une manière sensible , mais la charité incessante de Charles le portait à faire une guerre opiniâtre à tout ce qui lui semblait s'opposer encore à la perfection de la réforme qu'il avait jugé devoir accomplir.

Après avoir rappelé aux évêques l'utilité et la nécessité des conciles pour remédier aux maux existants et en prévenir de plus grands encore, le pieux métropolitain continua ainsi : c( Il s'agit maintenant de la cause de Dieu , de sa gloire et du salut des âmes. Il s'agit de l'institution du clergé , et de la discipline du peuple ; il s'agit de la guérison d'une multitude de malades spirituels, que nous devons procurer , nous qui tenons la place des apôtres , comme nous venons de l'entendre dans les paroles de l'Evangile (I).

» On n'entreprend point sans doute un travail facile quand on veut tenter de guérir une âme , pour le salut de laquelle Jésus-Christ a donné son sang. 11 est encore plus difficile de procurer la santé spirituelle à plusieurs malades affligés de divers genres de maladies , plus graves les unes que les autres. Mais la difficulté est véritablement extrême , lorsqu'il s'agit d'appliquer les remèdes convè-

(1) Agitur in eo episcoporum coiiventu , gloria Dei; agitur salus animarum ; agitur institutto cleri ; agitur disciplina populi ; agitur denique spiritualium segritudinum curatio, nobis qui in aposlolorufn locum successimus commissa, ut ex Evangelio jam modo audivimus, etc. — Acta Ecclesiae mediolanensis. Conc. vi.

nables aux maux multipliés d'une vaste province, dont chaque partie a sa maladie particulière. Si ces maux ne sont pas aussi réellement incurables qu'ils pourraient le paraître, ils sont du moins bien au-dessus des soins et de la capacité de chaque évêque en particulier : ce n'est donc qu'à un concile de la province , comme à une assemblée des plus sages médecins, qu'une telle cure peut appartenir. Cependant, comme tout pontife, choisi parmi les hommes, est lui-même environné d'infirmités, comprenons combien il est important et salutaire de traiter d'abord , dans ce synode , de la manière de guérir nos propres maladies.

» Tel est donc mon dessein , et telle doit être la vue de cette sainte assemblée, de travailler aujourd'hui de concert à notre propre guérison et à celle de notre troupeau. Ecoutons d'abord cet avertissement apostolique, digne de toute attention; c'est saint Paul qui nous dit: Prenez garde à vous-mêmes et à tout le troupeau , sur lequel le SaintrEsprit vous a établis évêques pour gouverner l'Eglise de Dieu , qu'il a acquise par son sang.

» Pour remplir ce double devoir, nous devons nous proposer ici deux choses : la première , de bien connaître l'état présent de notre province; et la seconde, de chercher, avec tout le soin possible , les remèdes les plus efficaces contre ses maux nombreux. Voilà le sujet de ce discours, qui sera bref (1).

{\) Cùm igilur concilii hujus provincialis sexli causa hoc sacro loco sumus, vocem illam apostolicam et divinam , non modo omnes muneris noslri parles signiBcantem , sed nos magnoperè moventem audiamus. : Attend ditevohis, et universo gregi^in quo vos posuit Spiritus sanctus te gère

Ecclesiam Dei, quamacquisivit sanguine suo Quare et unani et alle-

ram item curationem, pro ofli ni noslri munere prœstemus. Res duœ sunt

» Daignez donc, très-révérends pères, daignez jeter avec moi vos regards sur la province de Milan. Ne pouvonsnous pas la considérer comme une espèce de vaste hôpital , tout rempli d'une multitude de malades et d'infirmes , dont les maladies , pour être souvent différentes , ne laissent pas d'être toutes fort graves et très-dangereuses. Si nous nous représentons ici ce nombre presque infini de peuples qui languissaient dans leurs maux, et que Jésus*- Christ commanda à ses apôtres de guérir, nous r^rouverons tous ces malades , ou plutôt toutes leurs maladies , dans notre pays, en ce temps surtout où le poison de tous les vices semble avoir malheureusement infecté les hommes ; les uns sont attaqués d'hydropisie , de fièvre , ou de frénésie; on en voit d'autres, ou agités par le malin esprit, ou couverts d'une horrible lèpre. Ceux-là sont paralytiques , boiteux , faibles , ou muets. Mais quel nombre d'aveugles , de sourds ! Quel spectacle de languissants et de malheureux! Vos entrailles n'en sontelles pas émues ? Ce regard n'ajoute-t-il pas douleur sur douleur ?

» Quel mal ne fait point dans toutes les parties de la province cette hydropisie spirituelle , cette soif de richesses périssables ! Combien d'autres vices ne pullulent pas de ce seul vice d'orgueil , qui a gâté le cœur et l'esprit de plusieurs! Quel faste , quel luxe effréné dans les habits ! Quel fol amour des vanités et des pompes mondaines I Quelle multitude de serviteurs , quelle ostentation coupable ! Quel déluge de superfluités , qui , comme autant de maladies

quœ nobisîn solemni hac actione proponuntur; una, provinciae segrotantîs status : altéra, diligentissima disquisitio salutarium medicamentotum. Atque de his quidem rébus duabus in prsesenti atiquid et brevi sauè dicemus. Acta Ecclesise mediolaûensis. Conc, vi.

contagieuses , gagnent , infectent , corrompent toutes les parties de la province ! La cupidité , que saint Paul appelle une idolâtrie, la source et la racine de tous les maux y combien d'autres vices n'enfante-t-elle pas tous les jours (1)?

» De là , les contrats usuraires, les faussetés , les mensonges , les parjures dans le commerce. De là , les fraudes , les artifices, toutes sortes de tromperies et de corruption dans la société civile. De là , le désir du bien d'autrui , et la recherche inquiète des moyens de l'acquérir. De là, l'iniquité des jugements et le crime des juges. De là , l'oppression des pupilles , la désolation des veuves , et toutes sortes d'injustices; car qui pourrait raconter tous les genres de maux que cause cette cupidité sans bornes , qui emploie les moyens les plus iniques pour dépouiller les faibles de leurs possessions , lorsqu'ils n'ont pour eux que les lois et leur bon droit ? Si ces puissants du siècle ne craignent point les jugements des hommes, qu'ils crai-

(4) O commiserantium et ianguentium spectaculuml An Me» Patres» doior noster supra dolorem ? An in nobis cor nostrummœrens ? Qua& (malum) ista hydropisis quasi intus omnium provinciae partium cule inhaerescens ! Superbiae vilio quàm multiturgescunt ! Quanta inde morborum pestis I Quàm profusus vestium luxus ! Quàm novus et inauditus pompàrum apparatus ! Quàm varius barbarico opère ornatus! Quàm innumerabilis servorum grex ! Quàm effusa denique omnium rerum profluvies : quse, tanquam morbus intercus, in omnem provinciae parlem se longè latèque dififudit! At -veroquàm lato patet alia hydropisis, inexhausta illa pecuniae sitis^ et idolorum serviius avaritia; et illa malorùm omnium radiœ cupiditcù! Ex hocmorbo nefaria quaeque existunt. Hinc fœneraticii contractus ; hinc mendacia, perjuriaque commerciis contrahendis ; hinc falsa quaeque; hinc aduUerini et corrupti mores ; hinc doli , fallaciae, fraudes, et subdola quaeque artificia; hinc alienorum honorum quasi aucupia; hinc judiciorum iniquitas, judicum corruptelae, pupillorum oppressiones, viduarum desolatio^ et injuria denique omnis, etc. — Acta Ecclesise mediolanensis. Conc, vi. .

gnent ao moins ceux du Seigneur ; et qu'ils écoutent ces plaintes ou ces menaces d'Isaïe : « Malheur à vous, qui joî-* gnez maison à maison , et qui ajoutez terre à terre , jusqu'à ce qu'enfin le lieu vous manque ! Serez-vous donc les seuls qui habiterez ici-bas ? » Quelque terribles que soient ces paroles , elles ont peu d'effet , parce que la cupidité bouche les oreilles à ceux qui en sont possédés.

» Voici, très-révérends pères, une autre sorte de maladie, qui , semblable à une fièvre ardente , consume encore un grand nombre de personnes. Combien de jeunes gens dont le cœur brûle du feu de la concupiscence , dont les yeux sont pleins d'adultères , qui, se livrant sans retenue à toutes sortes de plaisirs criminels, s'étudient et s'efforcent de contenter les plus brutales passions, qui se glorifient du mal qu'ils font , et qui portent l'effronterie , ou la folie , jusqu'à se vanter insolemment du mal môme qu'ils n'ont pu faire! Comme des furieux qui ne se possèdent point , ils ne respectent ni les lieux saints, ni les choses saintes. Comme les nations qui ne connaissent point Dieu , ils violent la sainteté du mariage , et , selon l'expression du prophète , ils se rendent semblables à de vils animaux. Quel sujet de larmes! l'ardeur de cette fièvre ne consume pas seulement les jeunes hommes , mais les enfants en ressentent aujourd'hui les atteintes. Dans leurs tendres années on les voit portés à tout ce qu'il y a de mauvais; hardis, audacieux, libertins, rebelles, effrontés, turbulents, inquiets , sans retenue , ni dans les maisons , ni dans les places publiques; rien ne les retient; ils se permettent tout , et on leur laisse tout faire. Epargnons-nous la douleur d'en dire davantage.

» Bien d'autres scandales méritent nos attentions et nos gémissements : hélas! peut-on voir sans frémir ces hommes

fanatiques, malheureux restes de païens, qui, par une licence que Tesprit de Satan a introduite parmi nous, ne paraissent dans les rues que masqués ; attirent ou amusent la foule par des danses ou des spectacles ridicules ; et en se livrant à toutes sortes de débauches, et faisant commettre mille péchés, ne se croient pas même coupables de quelques fautes. Il y en a d'autres qui , plus semblables à des démoniaques qu'à des frénétiques , ne rejettent pas seulement les remèdes , mais insultent encore leurs médecins ; portent des mains violentes sur les prêtres du Seigneur, qu'ils devraient aimer comme leurs pères, et respecter comme les ministres de Jésus-Christ. N'ont-ils pas poussé quelquefois la scélératesse jusqu'à les égorger cruellement ? Je ne parle pas de ce grand nombre de lépreux , dont la corruption et l'impureté des mœurs répandent tant de maux dans la province. Vous qui faites l'office de sentinelles dans la maison de Dieu , considérez combien les exemples de ces hommes perdus de vices sont contagieux , et quels sont les progrès de cette contagion. » Faites encore attention à cette multitude de paralytiques, qui, presque ensevelis dans la mollesse de la chair, dans le dégoftt de toutes les vertus , ne font aucune bonne action , ne conçoivent aucun bon désir. Voilà d'un côté des boiteux qui voient le chemin de la vertu , mais sans y pénétrer ; du moins n'y font-ils aucun progrès : ils se retirent même de la bonne voie qu'ils avaient commencé à suivre, et retombent dans tous leui-s anciens vices. Voici d'une autre part des hommes faibles, qui ne se glorifient que du nom de chrétien, sans en remplir les œuvres : des infiimes, toujours courbés ou rampants sur la terre, comme incapables de regarder le ciel ; aussi terrestres que les animaux sans raison, ils ne cherchent comme eux

qu'à satisfaire leurs appétits déréglés, le cœur appesanti et les yeux toujours tournés vers la terre, ils se livrent à la sensualité et se couvrent de confusion. Ce n'est point une des moindres plaies de notre province.

» Nous trouvons encore un nombre presque infini de muets, mais dont la langue liée quand il faut chanter les louanges du Seigneur, et publier ses miséricordes, n'est que trop déliée pour tout le reste. Ces sortes de muets ne laissent pas de se répandre souvent en injures, en malédictions, en blasphèmes ou en imprécations : ils gardent le silence quand il faudrait porter des paroles de réconciliation et de paix, et ils ne savent point se taire lorsque la passion les fait parler , pour exciter ou fomenter les divisions et les querelles ; leur langue alors est un feu et un assemblage de maux ; leur bouche est pleine d'amertume, et leur gosier ressemble à un sépulcre ouvert, qui répand au loin la puanteur et l'infection. Qui pourrait dire jusqu'où est portée aujourd'hui cette odeur de mort ? a Je les ai considérés, dit le Seigneur , je les ai observés ; il n'en est pas un qui parle selon la justice. »

» Les aveugles ne présentent pas un spectacle moins horrible : tel est l'égarement si commun aujourd'hui parmi nous , parmi les chrétiens de nos jours, qu'ils semblent avoir perdu les yeux de la foi : comme si les plus épaisses ténèbres de la nuit les environnaient, ils ne voient point les objets les plus frappants, ni la gloire céleste, ni les tourments de l'enfer, ni la mort qui s'avance , ni les redoutables jugements du Seigneur. Ce criminel aveuglement est encore augmenté dans les uns par une profonde ignorance des premiers principes de la foi , et dans les autres par une négUgence non moins coupable de leurs devoirs particuliers : ils ignorent la voie' qui conduit à la vie, et cou-

Bë SAIMT CHARLES BORROAIÉE. 374

rent précipitamment dans celle qui mène à la mort. Pendant que les biens futurs, les biens solides et éternels échappent à leur vue, ils saisissent avec avidité tout ce qui est sensible et grossier : les biens fragiles, d'un moment, quelque vains, quelque caducs et méprisables qu'ils puissent être, ils en font leur bonheur.

» Ces malades que nous comparons aux sourds , sont-ils en petit nombre , et leur état est-il moins digne de compassion? Opiniâtres et obstinés dans le mal, ils n'entendent point la voix de Dieu ni le langage de la piété- chrétienne ; leurs oreilles paraissent toujours bouchées aux menaces comme aux douces invitations, aux prières, aux avertissements et à tout ce qu'il y a de plus capable de toucher un cœur : comme privés de sentiment , ils ne craignent pas le danger du salut, et ne respectent ni Dieu ni les hommes. Voilà une partie des maladies si communes parmi les peuples de notre province.

» Pour celles qui regardent le clergé, nous y avons déjà appliqué les remèdes que les circonstances des temps pouvaient permettre. Mais il faut avouer qu'il s'en faut bien que la discipline cléricale soit encore dans toute sa vigueur. Nous avons pourvu à ce qui regarde l'honnêteté des mœurs ; et en cela, rendons-en grâces à Dieu, plusieurs vices ont été retranchés. Voici cependant une autre tache peu honorable à la dignité de cet ordre. Je parle de l'avarice ; ce seul vice, pour en passer ici sous silence plusieurs autres qui affligent l'esprit d'un pasteur, ce seul vice a plusieurs conséquences qu'on ne peut ni approuver ni toujours dissimuler : car n'est-il pas honteux de voir des clercs abandonner souvent les exercices de leur état, pour intenter et poursuivre des procès , ou pour solliciter les juges ? N'est-il point honteux de voir des ecclésiastiques paraître plus

rarement au chœur qu'aux portes des magistrats et à leui's jugements ? Les uns négligent les règles que nous leur avons prescrites, les autres veulent apprendre ce qui n'est point de lefur profession ; ils font servir leurs études de prétexte pour se dispenser des fonctions ecclésiastiques, et troubler ainsi l'ordre de la discipline. Il en est qui, enflés de leur prétendu savoir, se préfèrent orgueilleusement aux plus anciens qu'ils devraient respecter. Ils dédaignent les j)etits bénéfices, et se hâtent trop de parvenir aux grands. Nous remarquons encore bien d'autres maux dans le clergé; mais il est plus à propos de travaillera les guérir que de les aigrir peut-être en les exposant.

» Ce n'est point ici le lieu de faire le tableau de nos propres maladies, il ne faut pas douter qu'étant établis par le Seigneur, comme vous l'êtes, pour guérir les infirmes, vous n'ayez une exacte connaissance , et de toutes nos infirmités et des remèdes qu'il convient d'y appliquer. Mais, pour agir plus efficacement , posons d'abord pour principe, et soyons tous bien persuadés de cette vérité, que, pour remplir nos devoirs et répondre à la dignité de notre ordre, il ne suffît point qu'on trouve en nous certaines vertus qu'on voit assez communément dans les autres hommes, si nous ne les possédons dans un degré plus éminent. Comme l'or est le plus précieux de tous les métaux, l'ordre épiscopal est aussi bien au-dessus de toutes les autres dignités. 11 faut donc que l'éclat des vertus datis ceux qui en sont honorés, rejaillisse en quelque manière sur les autres états. L'innocence de la vie, l'intégrité des mœurs, la religion, la piété, l'amour de la justice, nous sont communs avec plusieurs autres, mais ils doivent être encore plus marqués dans toute notre conduite. Il est encore d'autres vertus qui sont propres et particulièies

aux évêques ; vertus qui, relevées par un grand amour de Dieu et un zèle très-ardent pour le salut du prochain, font qu'on doit les regarder véritablement comme les ministres de Jésus-Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu. Si nous examinons donc cette règle, nos actions, et la manière dont nous nous acquittons de nos devoirs, nous trouverons encore en nous bien des choses à perfectionner ou à corriger.

» En jetant ainsi nos regards attentifs sur nos peuples, sur le clergé et sur nous-mêmes, nous verrons avec douleur qu'il n'est point de lieu dans notre province qui n'ait sa maladie, ou plutôt qui ne soit affligé de plusieurs maladies graves. D'où vient donc ce déluge de maux? « N'y a-t-il donc point de baume dans Galaad? Ne s'y trouve-t-il point de médecins? Pourquoi donc la blessure de la fille de mon peuple n'a-t-elle pas été fermée (1 ) ? » N'avons-nous pas autant de bons évêques et autant d'excelcellents médecins de nos âmes? Comment les plaies de notre province sont-elles toujours ouvertes? « La moisson est passée, l'été est fini, et nous n'avons pas été sauvés (2) , » disait en gémissant Jérémie.

» Il y a longtemps que le saint concile de Trente a prescrit le remède à nos maux. Déjà comme les médecins qui consultent pour la guérison des corps, nous nous sommes assemblés dans plusieurs conciles pour procurer la santé spirituelle à la province : comment en est*elle encore si éloignée ? « La plaie profondé de la fille de mon peuple me blesse profondément : j'en suis attristé, j'en suis tout épouvanté (3). »

(1) Jérémie, ii.

{t) Idem, XX.

(3) Idem, xxiv.

» Votre douleur, très-révérends pères, n'est pas sans doute moindre que la mienne ; cherchons donc dans un même esprit d'efficaces remèdes à nos maux : vous connaissez comme moi l'état de la province, il est temps de travailler sérieusement à la guérir. Si on contiime à murmurer, à censurer trop légèrement et nos soins et nos assemblées, méprisons à notre tour et les murmures et les folles railleries ; ne daignons point écouter des paroles si peu dignes de l'attention des évêques : écoutons plutôt les oracles du Saint-Esprit , conformons notre conduite aux institutions apostoliques, aux exemples des Pères, à l'esprit des canons, à la pratique de l'Eglise, aux décrets du saint concile de Trente et au devoir épiscopal. Quel cas faut-il faire de tant de discours vides de sens ? Ou plutôt, quelle indignation ne mérite point la malice de ceux qui, selon l'expression d'un prophète, « guérissent les plaies de mon peuple d'une manière honteuse en disant : La paix , la paix, lorsqu'il n'y a point de paix (1 ) ? » Est-ce que la paix et le bon ordre peuvent se trouver avec un déluge de maux ? la santé avec les plus graves maladies, et la perfection de la discipline chrétienne avec la corruption des mœurs ? Ceux qui parlent de la sorte , que font-ils ? Apprenons-le d'un autre prophète : « Us bâtissent une muraille , et l'enduisent avec de la boue , sans y mêler de la paille ; ils séduisent ainsi le peuple en lui annonçant la paix, lorsqu'il n'y a point de paix (2). »

» Dans nos précédentsconciles nous avons fait, il est vrai, comme une ébauche de discipline, un léger commencement de réforme : ceux qui pensent qu'il faut s'en tenir là

(\ ) Jérémie , vi.

(2) Ezéch. , XIII.

ne voient donc point que cet essai de réforme manquant de solidité, d'étendue et de perfection, risque d'être bientôt renversé comme une muraille de boue sans paille. Si telle était notre conduite, ne ressemblerionsr-nous pas à ceux « qui préparent des coussinets pour les mettre sous les coudes , et qui font des oreillers pour en appuyer la tête des personnes de tout âge, afin de surprendre les âmes (1 ) ? » Ces sortes d'adulateurs ne nous flattent en effet que pour perdre nos peuples, en leur faisant regarder le bien comme un mal , et le mal comme un bien. Nous pouvons leur adresser l'avertissement que donnait le prophète Isaïe aux habitants de Jérusalem : « 0 mon peuple , ceux qui vous appellent bienheureux vous séduisent; ils rompent le chemin par où vous désirez marcher (2). »

» Persuadés donc et de la grandeur de nos maux et de la nécessité d'y remédier, ne pensons plus qu'à prendre des moyens sûrs pour parvenir à cette fin; et revenant au texte de l'Evangile, examinons ce que Jésu&-Christ a prescrit à ses apôtres , lorsqu'il les a chargés du soin de guérir les âmes : « Ne portez rien dans le chemin, ni bâton, ni sac , ni pain , ni argent; n'ayez point deux habits (3). » Que signifient donc ces paroles ? que nous prescrivent ces divines lois ? N'est-ce pas l'oubli et le mépris de toutes les choses de la terre , ou le parfait détachement des commodités de la vie ; afin que rien d'humain ne puisse empêcher ni retarder l'œuvre de Dieu? Ces vertus qui éclatèrent toutes dans les apôtres, doivent être de même notre partage ; et, pour réussir dans la cure des âmes, ne nous ap-

(<) Ezéch., xvni.

(t) Isaïe, III.

(3) Luc. , IX.

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puyons jamais ni sur notre prudence ni sur celle du roonde ; car la prudence de la chair est trompeuse, et ne produit que la mort, celle de Tesprit au contraire est pleine de vie et de paix.

» Ne nous conduisons donc que par Fesprit de Jésus- Christ, aimons à dépendre de lui seul , sans jamais faire attention, ni au jugement du vulgaire, ni aux applaudissements des peuples , ni à nos propres intérêts. C'est ainsi qu'en obéissant aux lois de TËvangile, et en marchant sur les traces des apôtres, nous travaillerons utilement comme eux à la conversion des pécheurs et au salut des fidèles. Les biens que nous procurerons à toute la province, avec le secours divin, seront réels et solides. Il nous est permis d'espérer le succès que le ciel accorda autrefois à Josué et à Ësdras, si nous nous efforçons d'imiter ces grands hommes. Chargé de rétablir la discipline parmi le peuple de Dieu, Ësdras prit en main le livre de la loi ; dans une assemblée générale il fit la lecture de cette loi , il y revint souvent sans se lasser, et par cette admirable ferveur il enflamma celle des Israélites.

» C'était aussi pour régler sa propre conduite et celle de ses Hébreux, que Josué avait reçu cet ordre du Seigneur : « Que le livre de la loi ne s'éloigne point de votre bouche ; mais ayez soin de le méditer jour et nuit , afin que vous fassiez tout ce qui y est écrit (1 ). » Le Saint-Esprit ne recommande pas seulement la leclure, mais aussi la méditation de la loi ; il n'ordonne pas seulement sa méditation assidue, mais encore le fidèle accomplissement de tout ce qu'elle prescrit. Voilà notre règle, voilà l'exemple que nous devons suivre. Dans toutes les actions de cette assem-

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