CHAPITRE XXVn
Dévotion à saint Charles. — Sa canonisation.
A la vue des miracles qui se manifestèrent le soir même de la mort du cardinal Borromée, le peuple, convaincu que le bienheureux archevêque n'avait abandonné la terre que pour aller au ciel occuper une place à côté des plus saints évêques, entoura son tombeau d'actions de grâces et de prières. Cette dévotion à saint Charles n'eut point pour bornes les murs de la cité de Milan ; elle s'étendit plus tard dans toute l'Italie, où un grand nombre de princes , de prélats et de personnages illustres vinrent tour à tour s'agenouiller sur l'humble pierre qui recouvrait ses saintes et précieuses reliques. Cette vénération universelle continua jusqu'en l'an 1 501 , « auquel tems la renommée des nombreux miracles qui se faisoient journellement, excita une telle dévotion et ferveur parmi les peuples de la Lombardie, que c'estoit conmie un flux perpétuel de gens de tousestats et conditions quivenoient pour vénérer ce sainct corps, le requérir de faveurs en leurs nécessités, luy oflFrir des dons, et luy rendre grâce pour les bienfaicts jà reçus de luy. Et outre le peuple innombrable qui à toutes les heures du jour, voir mesme à deux ou trois heures de nuict, se' voyoit là en foule, pesle mesle, il y venoit encores processionnellement grand nombre de compagnies d'hommes et de femmes de dehors, accompagnés de chœurs de musiques
406 msTOiu
et de trompettes , pour signe de leur jubilation et joye infinie, et quelques compagnies estoientvestues d'habits divers d'instituts particuliers , et aucuns de sacs en marque de pénitence. Voyre souvent y voyoit-on venir des boui^ entiers avec le clergé et tout le peuple qui excédoient des milliers de personnes. Le cardinal de Sourdis survint aussi en ce tems là de France pour visiter ce saint sépulcre ; et quoy qu'on luy eust envoyé au devant , hors de la porte Romaine, litière et carrosse , il ne vouslut néanmoins s'en servir aucunement , et acheva le reste du chemin à pied jusques au tombeau, où il s'arresta plusieurs heures en oraiâon , ne se pouvant lasser de baiser la fÂerre avec dévotion, et ne manqua les huit jours qu'il séjourna dana Milan , de visiter ce sainct lieu deux fœs le jour, et au partir il apporta pour y faire toucher plumeurs courcnnes et médailles^pour les distribuer par après à ses diocésaiiis en France (1).»
Ce concours de pèlerins nationaux et étrangers ne diftoontinua point pendant les années suivantes. Et les chanoines de la cathédrale , craignant que ce culte pr^naturé n'occasionnât quelque sujet de scandale, « sachant qu'il estoit desfendtt par les sacrés canons et 1(hs pontificales d'honorer les saintes ou béats , sans licence du saindr-siége apostolique , ordonnèrient aux portiers, gardes ou custodes du Dôme qu'ils ne prestassent la main, ne favorisassent en façon que ce soit, cette dévotion extraordinaire du peaxpls^ et qu'ils ne fussent si hardis de prendre seulement une chandelle d'aucun pour l'allumer au sépulcre. Pois ils le &^ rent entourer de bancs et jetter grande quantité d'eau des-
M) J.-P. Giussano, Histoir» de la tne, vertus, moft, 9tû,, àe utM Charles Barromée,
sue, afin qiie le peuple n'en pust approcher, et firent plusieurs autres semblables diligences, lesquelles furent toutes inutiles- et vaines ; car la ferveur du peuple estoit si grande, et la foule si desniesurée, qu'ils renversoient tout ce que dessus dessous , et ne faisoient aucune difficulté de s'agenouiller dedans Teau. Et pour autant que les portiers ostoient les chandeliers du sépulcre et cachoient les voeux offerts , le peuple ne laissoit d*allumer des chandelles et les attacher contre terre, et à la séparation de bois qui divisoit l'église. Et cette ferveur estoit si ardente, qu'il vouloit encores demeurer toute la nuict ; pour ce on estoit contrainct, les deux ou trois heures de nuict passées, chasser à vive force chacun de l'église. De toutes ces choses il en fat donné avis à Rome, et le eardinal César Baroilius en ayant informé le pape Clément VIII , souverain pontife , prescrivit qu'on n'empeschast plus le peuple , mais qu'on luy laissast faire sa dévotion, adjoustant les paroles : « Scitote quia mirificavit Dominus sanctum suum (i). »
Le nombre et la valeur des dons et des offrandes exposés sur le tombeau de saint Charles ne sauraient être exactement précisés. Jean-Baptiste Possevin , que nous avons déjà cité, écrivait en l'an 161 5 : « Je m'estendray seulement aux choses les plus précieuses. Ainsi , parmi les lampes qui brûlent devant ces sainctes reliques, l'une donnée par le cardinal PhiHppe Spinelli, est d'or massif et sculptée avec un grand art. Le lampadaire, don du serénissime duc de Savoie. Un autre lampadaire d'argent d'un travail exquis, don du prince Doria. Une grande lampe du même métal
{^) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, mort, etc., de saint Charles Borromée,
offerte par la sérénissime duchesse de Clèvès, Ântoin^te de Lorraine. Une autre lampe d'argent donnée par Maximilien Spinola. Une statue du cardinal, debout en habits pontificaux , haute de cinq pieds et quelques pouces , d'argent et ornée de phisieurs sortes de joyaux , offrande de la conununauté des orfèvres de Milan. Une seconde figure du sainct, aussi en argent. Plusieurs autres figures de différentes grandeurs, en or, en argent et garnies de pierreries. Une trèsr-belle croix ornée de perles et joyaux précieux; un calice et la patène d'argent, offerts parl'évesque de Crémone , César Speciano. De hauts et précieux chandeliers donnés par l'évesque deVigevano. Un étendard ou bannière à l'effigie du sainct.
» Une seconde bannière , don de la cité de Vigevano, et où se voit représentée cette ville implorant la protection de sainct Charles, De précieux parements d'autel en brocart d'or et autres. Plusieurs chasubles brodées en or et en argent, avec les étoles, manipules et corporaux ; des, aubes, des nappes d'autel et un grand nombre de joyaux en or et en aident, offerts par le peuple depuis la mort du cardinal, et dont la valeur peut monter à cinquante mille écus d'or, et plus (1). »
Mais il était réservé à la vénérable congrégation des oblats de Saint-Ambroise, cette pieuse milice du cardinal Borromée , de provoquer la première les informations sur la sainteté de la vie, les actions admirables et les miracles opérés par le saint cardinal. Sur les respectueuses instances de ces témoins des vertus et de la piété de Charles, le vicaire général du cardinal Frédéric Borromée, alors archevêque
(4) Gio. Batt. Possevino, Discorsi ddla vita et attioni di Càrlo Bor*
romeo.
0B SAINT CftARLE& BORROMÉE. 409
de Milan, convoqua une congr^ation de théologiens et de canonistes qui dressèrent les relations contenant la déposition de trois cents témoins , habitant Milan , Arona (1), Pavie, Crémone, Bologne, Pise et les autres lieux ou ses miracles avaient été observés. Après que ces actes authentiques eurent été tous rassemblés , on décida d'envoyer à Rome des ambassadeurs, pour porter à la connaissance du souverain pontife les instances unanimes des habitants de la cité de Milan, jointes aux sollicitations ardentes du roi catholique, du sérénissime duc de Savoie Charles-Emmanuel , du duc de Parme et des cantons catholiques de la Suisse. Le pape Clément VIII accueillit avec joie ces pieuses demandes, et ordonna à la congrégation des Rites de connaître et d'examiner avec une grande circonspection et maturité les déclaraticms et informations relatives à la canonisation si ardemment souhaitée, le saint-si^e n'étant point dans la coutume de procéder à une action d'une si grande importance, sur les procès établis par les ordinaires.
Mais la mort du souverain pontife étant survenue pendant Tannée 1605, cène fut qu'un an plus tard, au mois de juin 1606, que Paul V, sur les nouvelles instances du sacré collège des cardinaux , sur celle du roi catholique, du roi de Pologne, du roi de Suède Sigismond III, de ta reine Constance d'Autriche sa femme, du sérénissime duc de Savoie, du duc de Mantoue et des évêques delà province de Milan, réunis à cet effet dans un concile provincial, oixionna qu'on tint sans nul autre délai les consistoires accoutumés qui devaient précéder la cérémonie de la cano-
(I) Ville natale de saint Charles, où un siècle plus tard on devait lui élever une statue colossale. Voir aux Pièces justificatives.
4tO
oisatioià. Dans le troisièiiie et dernier, qet exA Hea le 21 s^tembre 1610, et auqu^ intervinrent tous \eè cardinaux, patriarches, archevêques et évéques présents à Rome, il fut déclaré d'une voix unaninie, que des preuves nombreuses et authentiques contenues dans les procès sou* mis aux dâibératicms de rassemblée, « résultoit une trè&claire cognoissance, non sujette à débat, de la saîncteté de la vie, de Texcellence de la foy et de l'opération des mirades du bienheureux cardinal (1 ), » Â cette déclaration succéda le décret solennel de Paul V, qui prononça la canonisation du saint prélat, « exhortant un chacun aux prières, au jeusne et à Taumosne, pour que Dieu ne permist poincl que sa saincte Elglise errast en une affaire si majeure (1 ) . )» Et le lendemain, Sa Sainteté s'étant transportée dans la basilique de Saint-Pierre , accompagnée des cardinaux-archevêques et évêques, et d'une immense affluence de peuple, y déclara solennellement, a par Tautorité du Dieu tout-puissant, le Père , le Fils et le Sainct-Esprit, par celle des bienheureux Pierre et Paul , par la sienne et par celle des cardinaux, patriarches, archevesques etévesques, que Charles Borromée, en son vivant cardinal et archevesquede Milan , dont les vertus, la foy et les miracles ayoient été * constatés , estoit sainct , que son nom devoit être inscrit sur le catalogue des saincts pontifes confesseurs, qu'il estent recommandé à tous les fidèles de le vénérer comme tel , et qu'une fête seroit célébrée en son honneur le 4 novem* bre de chaque année (2). >>
Les solennités qui eurent lieu dans la capitale du
(4) Relation sommaire de la canonisation de saint Charles Borromée. Paris, M.Dc.xv.
{%) Bulle de Paul V, pape, du <" novembre 1610.
BE SAINT GMfftLlS BOREOMÉE. 4t1
monde chrétien à i*oocaskm de la canoiiiiatioii de saint Charles forant q^leodkles, « la cité de MilaQ s'étant employée à ûdre les {M^^rations accoutumées , tant pour l'aïqmrat et omeinent de Téglise de Sainct-Pierre , comme de tous les oraemms et paremens nécessaires pour telle câiébiilé. En qooy ^ie ne manqua de feire paroistre sa splendeur et grandeur ; car, comme Tapparat et ornement en l'église de Saînet-Pierre au Vatican , où se fit la canonisation, fut grandement rare et très-agréable à voir, tant pour la fabrique d'un très-beau théâtre à portiques et colonnes , et d'une despmse de plusieurs milliers d'écus, avec la vie et miracles de sainct Chartes vivement exprimés en trente4iuit tablraux de peinture , faicts et élabourés par une main très-experte , posés sous les arcs de tibéâtres, comme aussi pour les très-agréables et très-riches broderies d'or et d'argent pour tous les paremens de l'autel et pour la messe pontificale ^ mettant la main sur tous les {dus précieux draps de brocart , d'argent et d^or, pour les baldaquins, ils arrivèrent à une magnificence et richesse si immense, que nonnseulement elle égale les canonisations passées, mais les outrepasse toutes de beaucoup, et en laisse à la postérité un exemple mémorable (1 ) . » La nouvelle de la canonisation (te saint Charles jeta les Milanais dans une allégresse inexprimable. Comme à Rome, les fêtes célébrées en l'honneur du saint prélat furent d'une grande magnificence et attirèrent une foule innombrable d'étrangers. On retira le corps du saint archevêque de l'humble s^ulture où il avait voulu être dé-posé, et on le renferma dans une. riche châsse, présent de
(4 ) BMaiion sommaire de la eanoniêoHoti dé $aM Charles Bùrromêe. Paris, M.Dc.xv.
412 HisTonufi
Sa Majesté Catholique , qu*OD plaça dans une chapelle âoaterrame pratiquée au bas des degrés du diœiir, et qui devint pour le peuple de Milan Fobjet d*une grande vénération (1 ). Cette dévotion à saint Charles fut bientôt partagée par les catholiques de tous les pays. A Paris, à Vienne , à Madrid, des églises et des chapelles furent élevées sous rinvocation du saint cardinal. De nombreuses et pieuses confréries furent également instituées sous sa protection. Celle fondée à Paris dans la paroisse Saint-Jacques-la- Boucherie compta parmi ses membres Anne d* Autriche^ mère de Louis XIV, qui obtint, par Tintercession de saint Charles , la guérison d'une maladie mortelle ; et Marie- Thérèse, reine de France, et qui, touchée du pieux exemple de la reine mère, et faisant gloire de Timiter dans les exercices de sa rare piété , a désiré être admise dans la confrérie de la Charité de saint Charles Borromée^ afin de participer aux biens spirituels et aux grâces que Dieu répand sur tous ceux qui sont associés à cette sainte institution (2). »
La confrérie de la Charité de saint Charles solennisait chaque année sa fête, le premier dimanche après le 3 novembre. Par une bulle du 22 mai 1617, Paul V avait donné et perpétué à tous les confrères et sœurs des in-
(4) Cette chapelle, où sont conservées encore aujourd'hui les reliques de saint Charles, est de forme octogone et soutenue par des colonnes de métal précieux ; For, l'argent , les pierreries y brillent de toutes parts; des bas-rdiefs, d'un travail admirable, placés autour de la muraille, rappellent les principaux traits de la vie du saint cardinal. La châsse en cristal est revêtue d'une première châsse en argent formant autel. On entretient jour et nuit devant cet autel, des lampes, présents de papes, cardinaux , princes, évéques, etc. , etc.
(%) Office pr<^e de saint Charles Borromée, à l'usage de l'église paroissiale de Saint-Jacques-la-Boucherie. m.dgc.xxxviii.
dulgences plénièi-es. Santeuil composa pour Vojfice propre de- saint Charles Borromée plusieurs hymnes latines (1 ) , que le célèbre Perrault traduisit en vers français.
(1) Voir aux Pièces justificalives.
414 HISTOiRS