CHAPITRE V
Charles à Milan. — Premier concile provincial. — Bref du pape au cardinalarchevêque. — Maladie du pape. — Retour du cardinal Borromée à Rome. Mort de Pie IV. — ElecUon de Pie Y.
Au milieu des immenses travaux du cardinal Borromée, l'Eglise de Milan n'avait pas œssé un seul moment d'être présente à sa pensée. Les besoins spirituels, les intérêts matériels de ce vaste diocèse confié à sa sollicitude pastorale, réclamaient trop impérieusement la présence de Charles, pour qu'il restât plus longtemps sourd à la voix de son troupeau, et qu'il ne tentât point de nouveaux efforts pour obtenir de Pie IV l'autorisation de quitter Rome et d'aller résider dans son palais archiépiscopal de Milan. Il conjura donc Sa Sainteté de lui permettre de se rendre dans cette cité où son intention était de tenir un concile provincial comme les décrets du saint concile de Trente le commandaient aux évêques.
Le pape, vaincu par les instances de Charles, consentit enfin à son éloignement, mais à la condition expresse que, le concile achevé, il reviendrait à Rome, et continuerait, comme par le passé, d'exercer les charges importantes qu'il lui avait confiées. Toutefois, afin de prévenir les difficultés qui pourraient survenir pendant le voyage du cardinal-archevêque et durant la tenue du concile. Pie IV le pourvut d'une autorité supérieure, et le nomma avant son départ légat à latere pour toute l'Italie.
Le premier soin de Charles ftit d'interroger un certain nombre de théologiens et de canonistes renommés par leur doctrine et leur savoir. Parmi les plus doctes se trouvaient Scipion Lancelot, qui fut depuis décoré de la pourpre romaine, Jean-Baptiste Castello, et Michel Thomaso, deux des lumières du saint concile de Trente, Il appela aussi plusieurs savants illustres qu'il emmena également à Milan, etftre autres Sylvie Antoniano, Jean-Baptiste Amalthéeet Jules Pôggio.
Tout étant disposé pour le départ du cardinal , il sortit de Rome, accompagné d'une suite nombreuse, le premier jour de septembre de l'an 1 565, après avoir reçu la bénédiction du souverain pontife, son oncle, qu'il ne devait plus revoir que pour l'assister aux dernières heures de sa vie.
L'entrée du cardinal-archevêque dans la cité de Milan fut un véritable triomphe. C'était un dimanche, le vingtneuvième jour de septembre. Dès le matin la population entière, revêtue de ses habits de fête, remplissait toutes les issues qui conduisaient à la cathédrale. Toutes les maisons devant lesquelles devait passer le prélat étaient tendues de riches tapisseries, et, de distance en distance, on avait élevé des portiques ou arcs ornés de fleurs, de symboles et d'emblèmes, composés en l'honneur de Charles. Arrivé à l'église de Saintr-Eustorge, le cardinal-archevêque, après une courte prière, se revêtit de ses habits pontificaux, puis, ayant pris place sous un riche dais, se rendit processionnellement à l'église cathédrale, accompagné du duc d' Alburquerque , gouverneur de Milan, des prélats, des nobles, du sénat et des principaux magistrats de la cité.
Le pieux cortège traversa ainsi une partie de la ville, s'ouvrant un plissage à travers la foule des Milanais accourus de toutes parts pour assister à cette mémorable céré-
monie, a montrant un chacun de visage et de langage, un contentement et joye indicible, entendant parmi cette foule et tourbe de peuple plusieurs et diverses voix d'applaudissements et d'exaltation et quelques-uns quasi comme prophétisant, disoient, à voir seulement la face de ce jeune homme, que ce seroit un nouvel Ambroise, et qu'on verroit quelque jour sa bannière semblable à celle de ce saint , paroles qui sont jà accomplies. On éntendoit d'un autre côté une confusion de cris lamentables de personnes possédées qui mugissoient comme bestes, heurloient et crioient désespérément comme si la présence de ce saint archevesque leur eust esté une douleur extrême , chose qui fut notée alors comme admirable (1). »
Parvenu à l'église métropolitaine , Charles , après être resté quelques instants prosterné devant le très-saint sacrement, donna solennellement sa bénédiction à son troupeau, puis il rentra dans son palais archiépiscopal où son premier soin fut de se retirer dans sa chapelle où longtemps il resta agenouillé devant l'autel, priant Dieu de verser sur lui les précieux dons de sa grâce, afin qu'il pût travailler efficacement au salut des Milanais qui venaient de lui témoigner tant de confiance et tant d'affection.
Les jours suivants le cardinal-archevêque reçut la visite du duc d'Alburquerque , celle des principaux nobles milanais et les compliments des diverses corporations religieuses et civiles. L'affabilité et la modestie que Charles apporta dans ces différentes audiences charmèrent tous ceux qui eurent le bonheur de le voir et de l'entendre.
Le cardinal-archevêque célébra la messe le dimanche
(1) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, etc., de saint Charles Borr ornée.
suivant avec une grande pompe. Toute la ville de Milan assistait à cette solennité. A Tissue du saint sacrifice, Charles monta en chaire et prononça une exhortation pastorale qui commençait par ces mots que Notre -Seigneur Jésus-Christ avait adressés à ses apôtres dans la dernière cène : Desiderio desidera\fi hoc Pascha manducare vobiscum. « J'ai souhaité avec ardeur de manger cette Pâquc avec vous. » Le jeune et pieux archevêque , animé de l'esprit divin, adjura les Milanais de revenir à Dieu en s'efforçant de remplir les devoirs que la religion leur imposait, et exhorta le clergé à s'appliquer avec zèle et charité à instruire les fidèles par la prédication , et à les édifier par l'exemple de leur piété, assurant les uns et les autres qu'il était préparé à sacrifier non - seulement son repos et sa santé, mais sa vie même, si elle était nécessaire, pour assurer le salut du troupeau que Dieu avait confié à sa sollicitude épiscopale.
Ce discours, prononcé avec onction, remplit tous les assistants d'une reconnaissance profonde; aussi la plupart des Milanais ne quittèrent là métropole qu'après avoir adressé au Très-Haut les prières les plus ardentes pour la conservation du pasteur que le ciel leur avait départi et qui promettait de réunir en sa personne les vertus et la piété de ses plus saints prédécesseurs.
Pendant que ceci se passait, les évéques que Charles avait appelés à Milan s'étaient rendus à la convocation de leur métropolitain. Ces prélats illustres étaient Bernardin Scot , cardinal de Trani , évêque de Plaisance (1 ) , Guy Ferrier, évêque de Verceil, qui reçut le chapeau de cardinal des mams de Charles pendant le concile , Jérôme Vida ,
(\) Non sufFragant de l'archevêque de Milan.
évêqiie d'Albe, Maurice Piétra, évêque de Vigevano, César Gambara, évêque de Tortone, Scipion d'Esté, évêque de Casai , Pierre de Costachiaro, évêque d'Acqui, Dominique Bolano , évêque de Brescia , Nicolas Sfondrat, éyêque de Crémone, élevé depuis au pontificat sous le nom de Grégoire XIV, Jérôme Gallarato, évêque d'Alexandrie de la Paille, et Frédéric Comaro, évêque de Bergame. Les évêques de Lodi, de Novare^ d'Asti et de Savone, absents par empêchements, y furent néanmoins représentés par. leurs délégués. L'évêque de Vintimille étant trépassé, cette église envoya également un député au concile. Les cardinaux Castiglione et Bobba voulurent aussi assister à cette assemblée, non qu'ils fussent sûffragants de l'archevêque de Milan , mais pour donner des marques publiques de leur respect pour cette action sainte, premier fruit du concile de Trente.
C'était un imposant spectacle que celui qu'offrit la métropole le jour de l'ouverture du concile. Les robes rouges des cardinaux, les insignes pastoraux et abbatiaux des évêques et des abbés, l'image des saints patrons représentée sur les nombreuses bannières élevées devant les pasteurs des différentes paroisses de l'Eglise de Milan, la pompe des cérémonies, les chants sacrés, le son des cloches retentissant dans les airs, tout était nouveau et solennel pour les Milanais accourus pour unir leurs prières à celles des ministres du Seigneur, et appeler les bénédictions du ciel sur les saints travaux de leur pieux et bien -aimé archevêque.
A l'issue de la messe, à laquelle le duc d'Alburquerque, le sénat de Milan et les principaux magistrats assistèrent, le cardinal-archevêque alla se placer sur un siège qui avait été préparé au centre de la cathédrale et qui lui était des-
tiné. Alors la session du concile commença. Charles prit la parole, et le discours qu'il prononça put convaincre les prélats qui Técoutaient qu'aucun des besoins de l'Eglise de Milan n'était ignoré de son vigilant pasteur, et que ni l'éloignement, ni les occupations importantes qui l'avaient jusque-là retenu à la cour de Rome, ne lui avaient point fait perdre de vue le troupeau au salut duquel il était résolu de se dévouer jusqu'à sa dernière heure.
On sera sans doute bien aise de trouver ici quelques fragments de l'exhortation du pieux métropolitain.
«... Nous avons pensé, trè&-révérends pères, qu'en renouvelant l'ancien usage des conciles provinciaux, nous donnerions une preuve de la soumission que nous professons pour le saint concile de Trente, et que là surtout nous trouverions les meilleurs remèdes aux maux qui désolent cette E^ise. Nous n'eussions point différé jusqu'à ce jour, si l'obéissance qui nous retenait ailleurs ne se fût trop longtemps opposée à ce que nous devions à notre dignité de métropolitain et à notre amour pour une ville, notre patrie, qui a été notre mère et qui est devenue notre fille.
» Dès qu'il a plu au Seigneur d'exaucer nos vœux, nous n'avons rien eu de plus pressé que de visiter cette épouse chérie, résolu de travailler, avec le secours de la grâce et de vos lumières, à compenser le retardement par une plus grande diligence et par une application continuelle aux affaires. Nous voici donc assemblés pour porter de ce lieu élevé nos premiers regards sur toutes les parties de notre province, afin que , selon les accroissements du prophète Ezéchiel, nous cherchions ce qui est égaré, attentifs à relever ce qui est tombé, à lier ce qui avait été brisé, à fortifier ce qui est toujours faible et à consoler ce qui est resté
fort et bon. Mais Dieu seul peut nous donner la force de remplir ces devoirs »
Le prélat récapitula ensuite les soins qui devaient occuper les membres de la sainte assemblée , afin de parvenir à la correction des abus, à la réforme des mœurs et à terminer les dissensions funestes au bien de TEglise. Il retraça les vertus et les travaux des anciens évêques, et continua en ces termes ;
«... Il nous sera moins difficile de rétablir l'ordre, ladiscipline et la régularité, si, fidèles nous-mêmes à mardier sur les traces des saints évêques, nos prédécesseurs, nous n'employons pour nous faire obéir que les mêmes moyens dont ils se sont si heureusement servis pour introduire d'abord et pour conserver dans les premiers siècles les mêmes lois que nous sommes chargés de remettre en vigueur. Proposons-nous donc, très-révérends pères, et tâchons d'imiter la sainteté de leur vie et la sagesse de leur gouvernement. Irrépréhensibles dans leurs mœurs, chastes, doux, humbles, simples, modestes, assidus à la prière et à de saintes lectures , ils savaient s'oublier eux-mêmes pour ne donner leurs soins et toute leur attention qu'au salut des âmes. Ils aimaient et pratiquaient l'hospitalité; l'économie et la plus grande frugalité n'étaient que pour eux seuls, la libéralité et une sainte profusion pour les autres. Ils cultivaient avec beaucoup de soin et de travailla vigne du Seigneur; ils paissaient ou nourrissaient, par la parole, par l'exemple et les sacrements, les brebis confiées à leur conduite. A l'imitation du souverain Pasteur, qui a donné pour elles sa vie et son sang, ils s'exposaient de même à toutes sortes de peines et de travaux pour le salut des peuples ; et en tout (•(^la ils n'envisageaient aucune récompense temporelle, afin (le ronieillir dos fruifs plus abondants dans )a vie future. . .»
Enfin Charles termina ainsi : « La grande et illustre ville de Milan, qui nous voit ici assemblés, implore aujourd'hui votre sagesse; elle sollicite votre charité. Tous vos troupeaux attendent de vous le même bienfait, et la province entière le réclame moins par des paroles que par des besoins qui ne vous sont point inconnus. Ledirai-je enfin, Jésus- Christ attend de nous cette preuve de notre amour pour des brebis qu'il n'a point refusé de racheter de son sang, et qu'il a voulu confier à notre prudence. Craignez donc qu'il ne nous rende responsables de leur perte, si elles venaient à périr par notre faute , ou à être dispersées par notre négligence. »
Après cette exhortation , qui obtint l'assentiment général , les décrets du saint concile de Trente furent pubUés et acceptés solennellement. Charles, les évêques et tous les autres députés firent leur profession de foi. Puis on procéda à l'examen des propositions soumises au concile par le cardinal-archevêque. Ces travaux occupèrent plusieurs sessions. Les ordonnances et constitutions furent ensuite approuvées par l'assemblée entière.
Ainsi on régla la discipline ecclésiastique. On détermina une sage réforme dans les mœurs et la conduite des clercs et des évêques même. On condamna la sacrilège témérité de ceux qui abusaient des saintes Ecritures. On traita de la prédication de la parole de Dieu, du culte des images, de la vénération des reliques, de la magie, des divinations, du blasphème et de la célébration des fêtes.
Des statuts particuliers réglaient Tadministration des sacrements en général , et ce qui concernait en particulier la sainte messe et le jeûne. Les devoirs des évêques, des curés et des chanoines étaient déterminés invariablement. Les premiers devaient célébrer le plus souvent pos-
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8ible le saint sacrifice, être vêtus modestement, tenir une table propre et frugale, composer leur maison de personnages doctes , pieux et de mœurs exemplaires.
La bibliothèque des curés devait renfermer les livres saints, un recueil d'homélies approuvées par Tévêque, la Somme théologique de saint Antonin, le Pastoral de saint Grégoire et le Traité du sacerdoce de saint Jean Chrysostome.
Il était ordonné aux ecclésiastiques de porter Thabit clérical conforme à leur ordre et à leur dignité, avec la tonsure et les cheveux courts.
Il leur était interdit de recevoir aucune femme dans leur demeure, leurs parentes même (1 ) , de porter des armes, d'assister à aucune espèce de jeu public et de spectacle, et de se dispenser de la résidence dans leurs bénéfices.
D'autres ordonnances réglaient les devoirs divers des ministres de l'Eglise , l'ordre à observer dans les cérémo-
(1) Le cardinal Borromée n'autorisa que dans de rares occasions la transgression de cette défense. Voici le texte d'une permission qu'il ac* corda pour la durée de l'année 1573 à un ecclésiastique, viellard infirme qui avait été contraint de solliciter l'autorisation d'appeler et de conserver ' auprès de lui , pour le soigner, sa sœur âgée die- même de soixante^dix ans. L'original de celte curieuse pièce , signée de la main de Charles , et revêtue du sceau archiépiscopal , est conservé à MUan dans les archives de la maison Borromée.
Caroltu cardinalis Borrometu, archiepiscopus Mediolani tibi presby-
tero Hier, de Carrara Annibalem et LaurerUium nepotem de Margheri-
tara sororem rmlieremy œtatem annorum septuagtnta, domi habere li-
cerehis litteris concedimus, quas per arinum tantum suffragari volumus.
liât eœ œdibus archiepiseopalibus die xœij Mensis junii. Anno 1 673.
Signé : C, Àrchiep'.
On Ut plus bas :
1574. Die p^ (c^',
prorogata per annum.
Signé : (7, Arohiept. — i?, Frefêehês.
DE SAINT GHAltLËS BORROMÉE. 67
nies religieuMi et Tadmiûistfatiôn de la Juridiôtiôû ècclésiaAtique.
Des coûstitQtioùs obligôâiént léS femmes de mâUVftiSé vie à se vêtir d'habillements de couleurs particulières, ifltët*dl« saient les comédies et les jeux de hasard et modéraient les repas somptueux:.
En ce qui concernait les maisons religieuses, à Tévêque Seul appartenait le droit de régler la dot que les novices et les pensionnaires devaient payer lors de leur réception.
On menaçait d'excommunication les pères qui feraient violence à la vocation de leurs filles.
Tout commerce entre un chrétien et un juif était interdit. Enfin des peines sévères étaient prononcées contre quiconque n^observerait point ou enfreindrait les ordonnances du concile.
Les travaux de la pieuse assemblée étant sur le point d*être clos , le cardinal Borromée prit une dernière fois la parole, et adressa à ses suffragants une exhortation touchante , leur représentant la sainteté de leurs fonctions , Timportance et l'étendue de leurs devoirs , et les exhortant à suivre personnellement et à faire observer aux fidèles confiés à leur direction spirituelle les saints règlements qu*ils venaient de sanctionner, et qu'ils devaient considérer désormais comme des règles dictées par l'Èspritr-Saint luimême.
Les jours qui suivirent la tenue du concile provincial furent employés laborieusement par le cardinal-archevêque, dont les travaux venaient d'être couronnés d'un si éclatant succès. Il s^empressa d'adresser au souverain pontife une copie du procès-verbal des sessions , soumettant à la sanction du pape les diverses ordonnances et constitutions qui avaient été approuvées et ordonnées.
^approbation papale ne se fit point attendre, et le saintpère, à peine informé de ce qui s'était passé à Milan, témoigna au cardinal neveu , par le bref suivant, sa vive satisfaction.
Pie rv AU cardinal Charles Borromée.
« Vos lettres m'ont toujours été très-agréables, mais beaucoup plus qu'aucune autre, celle que j'ai reçue le dixhuitième jour du présent mois, par laquelle vous me faites savoir l'heureux succès du concile de votre province, et particulièrement la déférence publique que l'on a rendue aux décrets du concile de Trente , la disposition que vous avez rencontrée dans ces peuples à embrasser toutes les choses que vous avez réglées dans le synode ; comme aussi les promesses que le gouverneur et les autres ministres du sérénissime Roi catholique vous ont faites de favoriser de leur assistance et de leur crédit l'exécution de ces décrets. En quoi reconnaissant un secours visible de la bonté divine qui seconde l'ardeur et la sagesse de votre zèle , nous vous en louons comme vous le méritez , et nous vous exhortons à continuer d'établir le bon ordre , et d'édifier les peuples par tout ce que vous pourrez leur donner de bons exemples. Lorsqu'il sera temps , allez à Trente visiter les princesses (1) et leur rendre vos honneurs; et vous ferez ensuite tout ce que vous savez être selon notre intention et notre volonté , étant très-persuadé que votre prudence et votre bonne conduite vous feront venir à bout de toutes choses avec succès. Notre-Seigneur vous conserve. A Rome, le vingtr-septième décembre mil cinq cent soixante-cinq. »
(1) Les sœurs de Tempereur Maximilien, Jeanne, mariée à François de Médicis, et Barbe, à Alphonse d'Esté , duc de Ferrare.
Le cardinal Borromée se hâta d'exécuter la raission que le souverain pontife lui avait confiée. Il quitta Milan et se rendit à Trente, où se trouvaient les deux sœurs de l'empereur. Il accompagna Jeanne à Florence et se disposait à suivre la duchesse de Ferrare en Toscane , lorsqu'un courrier lui apporta la nouvelle que le pape était dangereusement malade. Charles prit aussitôt congé de la princesse et se rendit à Rome, où il apprit que l'état du souverain pontife était de plus en plus alarmant. Interrogés par le jeune cardinal , les médecins de Sa Sainteté déclarèrent même qu'ils avaient perdu tout espoir de le sauver. Quelque tendre affection , quelque vive reconnaissance que Charles éprouvât pour Pie IV , il sut cacher à tous les yeux l'affliction profonde que lui causait cette funeste révélation, et il accourut auprès de l'illustre mourant , le visage calme et résigné , non pour lui dissimuler l'état critique auquel il était réduit, mais pour l'éclairer sur sa fin prochaine et le préparer à quitter sans regret les biens trompeurs de la terre, et à mériter, par une mort digne de sa pieuse vie, la paix éternelle et les félicités du ciel.
La vue du cardinal neveu rendit pour un moment quelque force au souverain pontife; il tendit à Charles une main déjà glacée, et lui témoigna, autant que le mal le lui permettait, le contentement qu'il éprouvait de le revoir une fois encore avant de mourir. Un des prélats présents à cette entrevue ayant tenté d'éloigner de l'esprit du pape cette idée d'un trépas prochain . Charles l'interrompit avec ménagement, et, présentant à Pie IV l'image de la croix, il fit succéder à ces paroles timides cette courageuse exhortation :
« Très-saint-père, tous vos désirs et toutes vos pensées ne doivent plus se tourner que du côté du ciel. Voilà Notre-
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Seignear Jésus-Christ, Tunique fondemeût de toutes nos espéranœs : il est notre résurrection et notre vie; il est notre médiateur et noire avocat ; il est la victime et le sacrifice offert jKMir nos péchés; il ne rejette aucun de ceux qui, touchés d'un repentir sincèrede l'avoir offensé, mettenten lui toute leur confiance ; il est la bonté et la miséricorde même : cette miséricorde se laisse toujours fléchir aux larmes des pécheurs , et fait grâce à qui la demande dans un véritable esprit de pénitence, et avec un cœur parfaitement contrit et humilié. »
Pie IV, qui avait écouté attentivement les pieuses paroles du cardinal, déclara que tels étaient sa croyance et son espoir. Charles invita alors les assistants à unir leurs prières à celles du vénérable pontife, et à éviter d'entretenir ce dernier d'aucune affaire étrangère à son salut. Dès cet instant le cardinal ne quitta plus l'illustre mourant, l'exhortant avec une fermeté et un dévouement admirables. Le mal étant arrivé à son dernier terme, « il lui administra de sa propre main le saint sacrement du viatique et de l'ex- Irême-onction , moyennant lequel secours, en trèfr-bonne disposition et avec un particulier contentement d'esprit, et par l'assistance continuelle que lui donna son neveu bienaymé , ce trè&-saint pontife passa de cette vie à une meilleure le dixième jour de décembre mil cinq cent soixante» cinq, en l'an de son âge le soixante et sixième, huit mois et six jours , ayant toujours conservé une entière cognoiasance et proférant comme il expiroit ces paroles du saint vieillard Siméon : Nunc dimittis seîvum tuum Domina secujidum verhum tuum in pace (1 ). »
(1) « Seigneur, vons renvoyez maintenant en paix votre semteur selon votre parole. *
DE SAINT CHAULES BORROMÉE. 7l
Le pontificat de PielY avaitduré moins de sixannéed. Mais comme Jean-Ânge Medicis excellait en sapience, en piété et en munificence , ce court espace de temps lui avait suffi ix>ur remédier aux maux qui affligeaient l'Eglise, terminer le saint concile de Trente, encourager les lettres et les arts, fonder une imprimerie au Vatican , et restituer à Rome moderne un grand nombre de ses monuments antiques. Ce qui fit dire à un pdfete contemporain qu'Auguste l'avait faite de marbre quand elle n'était avant lui qu'en briques ; mais que sous le pape Pie IV la cité aux sept monts avait été trans^ formée en or :
Marmôream îm fecU, êram cùm terrea, Cmùr; Âurea sub quarto mm modo faota Pio,
Après avoir donné quelques courts instants à la douleur profonde où l'avait jeté la mort de Pie FV, de ce parent si tendre, si dévoué, Charles, animé d'une somnission sans bornes aux volontés du ciel, ne songea plus qu'à user du crédit et de l'autorité dont il jouissait à Rome pour contribuer à procurer au monde chrétien un chef pieux, vigilant et éclairé. Il se prépara à cet acte important par des jeûnes rigoureux et des oraisons continuelles. Loin de prêter l'oreille aux conseils de ses parents et de ses amis qui le pressaient de faire en sorte que le choix du conclave tombât sur un des cardinaux qui lui étaient attachés par les liens de la parenté ou par la reconnaissance, ce fut Michel Ghislieri, religieux de Tordre des prêcheurs, partisan des Caraffa, mais qu'il savait animé d'un zèle ardent pour la réformation de l'Eglise et l'exécution des décrets du saint concile de Trente, qui lui sembla le plus capable d'occuper dignemeînt le post^ redoutable de ^ icaire du divin Sauveur des
hommes. Michel GhisUeri était issu d'une des plus nobles familles de Bologne. Victimes des désordi'es et de la confusion qui suivirent les guerres civiles qui embrasèrent ritalieau xiv* siècle, les seigneurs de GhisUeri avaient été dépossédés de leurs biens, chassés de Bologne, et s'étaient réfijgiés à Rome et à Bosco (1). Ce fut donc dans ce petit bourg, situé à trois lieues d'Alexandrie, que jiaquit Michel, le 17 janvier de l'an 1504. . *
Admis dans la congrégation de Saint-Dominique dès rage de quatorze ans, prêtre à vingt-huit, commissaire du saint-office en Tan 1 550, Paul IV qui avait été à même d'apprécier la sainteté de la vie et la variété et l'étendue de la science du père Michel Ghislieri, l'appela aux évêchés de Su tri et de Nepi, et le créa cardinal de Sainte-
(4) ^acharnement de leurs ennemis, tous Gibelins fanatiques, était tel qu'ils firent murer la porte Saint-Isaïe par laquelle les seigneurs de Ghislieri étaient sortis de la cité , comme pour leur enlever tout espoir d'y rentrer jamais. Mais, à l'exaltation du pape Pie V, les Bolonais s'empressèrent de réparer l'injure faite à ses ancêtres. On rouvrit la porte Saint- Isaïe , qu'on nomma depuis la porte Pie, et pour conserver la mémoire de cette réhabilitation on fit graver en lettres d'or sur deux tables de marbre les deux inscriptions suivantes :
PORTAM CITIUS SEDITIONIS CAUSA CKMTVM ET AMPLIV8 AMirOS OB8TRVCTAM, PIO T.
POUTIF. MAX. IN SVMMA GIVXUM TRAN- QCnXXTATR JOANRES BAPTISTA DOIUA BO- NOX. PRJES. PDBLICO COMMOOO ATQUE OR- N AMEIf TO APERIRI, COIISTRUI, PIAMQUR 7f O- Mr\ARI VOLUIT EX 9.C. MDLXVIII.