‹ Histoire de la vie et des découvertes de Christophe ColombChapitre 10 sur 22 · SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

SAINT-DOMINGUE

L'Amiral, ayant été informé de tous les détails de la sédition, voulut, malgré l'évidence des méfaits qui lui semblaient mériter un châtiment exemplaire, procéder lui-même à une nouvelle enquête avant d'instruire les souverains de ce qui s'était passé. D'autre part, il résolut d'user de toutes les mesures les plus conciliantes pour ramener les rebelles à la discipline et à l'obéissance.

Tout d'abord, pour que nul mécontent ne pût se prévaloir de ce qu'il était retenu malgré lui, il fît publier un édit au nom des rois catholiques, informant tous ceux qui voudraient retourner en Castille qu'ils en avaient la pleine liberté, et qu'ils obtiendraient le passage et les vivres pour leur voyage.

En outre, comme il fut prévenu qu'Orlando et une

partie des siens étaient en route pour se rendre à Saint-Domingue, il envoya l'ordre à Michel Baies trier, qui commandait dans la citadelle de la Conception, qu'il fit bonne garde sur le pays, et que si Orlando se présentait, il lui lit savoir que l'Amiral avait été grandement navré d'apprendre sa rébellionj mais qu'il consentait cependant à tout oublier et à proclamer un pardon général; en ajoutant qu'Orlando pouvait se rendre sans aucune crainte auprès de l'Amiral, qui lui enverrait un sauf-conduit s'il croyait en avoir besoin.

Orlando vint en effet, et quand Balestrier lui voulut faire connaître les sentiments de l'Amiral, il le trouva plein de hauteur et de dédain, alléguant qu'il n'avait nul souci d'obtenir paix ou pardon, qu'il tenait dans sa main la situation de l'Amiral, et pouvait à son gré soutenir ou renverser son autorité ; qu'il ne consentirait d'ailleurs à entendre parler d'arragement qu'après qu'on lui aurait rendu les Indiens faits prisonniers à la Conception, lesquels n'avaient rien fait que par son assentiment, et en vue des intérêts royaux, et que s'il voulait traiter, ce ne serait qu'à la condition d'en retirer de sérieux avantages.

En fin de compte, Orlando stipulait- que pour discuter les clauses d'un arrangement, il n'accepterait d'autre intermédiaire que Carvagiale, qui, lors de son séjour à Suragna, lui avait donné mainte preuve de la justesse et de la droiture de ses sentiments.

Ce Carvagiale était déjà mal noté dans l'esprit de l'Amiral qui, en examinant sa conduite, y avait trouvé plusieurs points à reprendre (l). L'éloge qu'en faisait

(<) Fernand Colomb énumève et détaille douze griefs principaux que nous avons cru pouvoir nous dispenser de reproduire.

Orlando devait donc contribuer à le rendre plus suspect : toutefois, comme chez lui parlait toujours la la prudence, et comme il se fût éternellement reproché de s'être formé une opinion défavorable sans des témoignages bien évidents, l'Amiral, aimant à supposer qu'on lui avait fait de faux rapports, ou qu'il s'était trompé lui-même sur le compte de Carvagiale, décida d'assembler en conseil tous les principaux de son entourage pour discuter avec eux la réponse d'Orlanda. Tous s'accordèrent à l'avis d'envoyer Carvagiale et Balestrier négocier ensemble les termes de l'arrangement avec Orlando.

Celui-ci leur opposa que, puisqu'ils ne ramenaient pas les Indiens dont il avait réclamé la mise en liberté, aucun pourparlerne pouvait avoir lieu. Sur quoi Carvagiale proposa qu'Orlando et trois ou quatre de ses amis se rendissent auprès de l'Amiral pour traiter directement avec lui. Et il allait en être ainsi, mais comme déjà Orlando et ceux qui devaient l'accompagner, montaient à cheval, ils furent entourés par les autres qui, sous aucun prétexte ne voulurent leur permettre de partir, disant que s'il devait y avoir traité, Ton pouvait le conclure par écrit.

Orlando envoya donc à l'Amiral une lettre par laquelle, après avoir fait retomber sur le préfet toute la faute première de la dissension, il lui demandait un sauf-conduit pour se rendre auprès de lui, et formulait, en vue d'un arrangement, des prétentions qui n'étaient rien moins qu'exorbitantes.

Le lendemain Balestrier, écrivit de son côté à l'Amiral pour lui remontrer qu'il n'avait pas tenu aux exhortations de Carvagiale que la conciUation ne s'opérât,

mais que, malgré tous ses pacifiques efforts, il n'avait rien pu obtenir; que, quelque déraisonnables que fussent leurs prétentions, il lui semblait qu'on devait accéder aux désirs exprimés par les révoltés, car non seulement il les voyait bien décidés à ne céder sur aucun point, mais encore il ne se passait pas de jour sans que leurs rangs ne se grossissent de quelques nouveaux mécontents; et il pourrait se faire que les défections fussent de plus en plus nombreuses parmi ceux qui jusqu'alors étaient restés fidèles.

L'Amiral n'avait que trop vérifié la justesse de cette assertion, car un jour où prévoyant la venue prochaine d'Orlando, il avait voulu passer une sorte de revue des forces dont il pourrait disposer, il ne parvint à réunir qu'environ soixante-dix hommes, dont quarante au plus auxquels il aurait pu se fier, tous les autres se disant boiteux, malades, ou autrement empêchés de se rendre à son appel.

Dans une autre lettre datée du 17 octobre, Orlando disait à l'Amiral, que si ses amis et lui s'étaient éloignés du préfet, c'était principalement parce qu'ils savaient que celui-ci ne cherchait qu'un prétexte pour les emprisonner et même les faire mourir; que d'ailleurs ils professaient tous le plus grand respect pour son illustrissime Seigneurie (l'Amiral), ayant sans cesse à tous et en tous lieux recommandé qu'il ne fût rien fait qui lui pût être désagréable, alors que pourtant il n'eût tenu qu'à eux de lui causer beaucoup d'ennui ou de dommage. Et, ajoutait-il, puisque l'Amiral de retour aux Indes, au lieu de leur savoir gré de leur sage et fidèle conduite, ne semblait les considérer que comme des rebelles et des coupables, dont il voulait tirer ven-

geance, ils croyaient devoir lui déclarer qu'en vue de conserver la liberté de bien faire, ils se dégageaient de tous liens envers lui.

L'Amiral, avant de recevoir cette lettre, avait déjà répondu à Orlando par l'entremise de Carvagiale, pour l'assurer qu'il l'avait toujours tenu en grande estime, estime dont il avait rendu témoignage aux rois catholiques, et pour le prier de vouloir bien de concert avec Balestrier chercher les moyens de mettre fin au malentendu qui troublait la colonie. Mais dès qu'il eut reçu l'épître arrogante d'Orlando, il fit partir pour la Castille cinq navires avec mission de porter aux souverains un rapport sur l'état des choses, en ajoutant que les trois autres navires qu'il gardait auprès de lui, iraient bientôt explorer les côtes de Paria, et organiser, s'il était possible, la pèche des perles dont il envoyait à Leurs Altesses de magnifiques échantillons.

COMMENT ORLANDO SE RENDIT AUPRES DE l'aMIRAL ET NE PUT TOMBER d' ACCORD AVEC LUI, ET COMMENT ENFIN FUT FAITE ENTRE EUX UNE CONVENTION

Orlando, ayant reçu la lettre de l'Amiral, répondit le troisième jour à celui-ci qu'il était prêt à faire tout ce qu'il lui demandait, mais que ses gens ne voulant pas le laisser se mettre en route pour aller se concerter avec lui sans un sauf-conduit bien régulier, il le priait de lui

■an adresser un collectif pour lui et les principaux de ses amis, qui se proposaient de l'accompagner.

Mis en posession de ce sauf-conduit, Orlando vint aussitôt auprès de l'Amiral, mais bien moins pour entrer de bonne foi en arrangement que pour sonder le terrain sur la possibilité de défection des gens restés fidèles au devoir commun; il fut facile de le comprendre par la nature même des exigences qu'il formula.

Il s'en retourna donc sans avoir rien conclu, sous le seul prétexte de prendre conseil de l'ensemble de ses compagnons, disant que, après délibération, il en-verrait une réponse écrite. L'Amiral le fit accompagner par son majordome, nommé Salamanca, qui avait des instructions pour débattre certains points, et qui devait apporter la réponse.

Quelques jours plus tard, l'Amiral reçut la lettre où Orlando formulait à nouveau les exigences les plus grandes, en protestant que, d'accord avec ses gens, il ne croyait pouvoir rien changer à ces conditions. Il ajoutait que si l'Amiral les acceptait, il aurait à le lui l'aire signifier à la ville de la Conception où il se rendait avec sa troupe, et où il attendrait la décision de l'Amiral jusqu'au lundi suivant.

Quand l'Amiral eut connaissance des propositions qui lui étaient faites, et qu'il jugea incompatibles avec le soin de sa dignité et l'honneur de ses frères, il n'en voulut admettre aucune, afin de laisser, en temps opportun, libre cours à la justice qui un jour aurait à se prononcer sur cette affaire.

Toutefois, pour que même en ce cas extrême il ne fût pas dit qu'il avait manqué d'indulgence, il fit, à la date du 11 novembre, publier une sorte d'appel

en forme de sauf-conduit général, où il était dit qu'un délai de trente jours était fixé pour que tous les sujets des rois catholiques indistinctement, quel que fût le titre qu'ils portassent, et quelle qu'eût été leur conduite antérieure, pussent faire acte de fidélité aux souverains en se présentant à l'Amiral, qui assurait à ceux qui auraient l'intention de- retourner en Castille le passage et la solde habituelle de traversée; que si, les trente jours expirés, il était quelqu'un qui ne se fût pas présenté, il serait procédé contre lui avec toute la rigueur des lois.

L'Amiral envoya Carvagiale à la Conception pour notifier cette ordonnance aux révoltés, qui ne firent que s'en moquer, en disant que sous peu ce serait certainement l'Amiral qui s'estimerait heureux de recevoir d'eux un sauf-conduit.

Entre temps, sous prétexte de s'emparer d'un homme qu'ils voulaient faire passer en jugement, Orlando et les siens assiégeaient Balestrier dans la forteresse, et pour le réduire plus tôt, ils avaient coupé les conduits qui lui portaient de l'eau ; mais l'arrivée de Carvagiale fit diversion, et quoi qu'en puissent dire les rebelles, ils crurent devoir entrer en arrangement, de telle sorte qu'une convention fut enfin signée dont voici les principales dispositions.

Étant donné qu'Orlando et les siens ne semblaient demander qu'à retourner en Castille, l'Amiral ferait mettre à leur disposition, dans le port de Saragna, deux navires en bon état montés par un nombre suffisant de marins experts, et autant que possible approvisionnés de tout ce qui pourrait leur être nécesair® pour le voyage.

Il serait remis aux partants, outre un sauf-conduit les déclarant fidèles serviteurs, un mandat pour qu'à leur arrivée en Castille, ils pussent toucher, avec l'agrément des rois catholiques, la totalité des sommes qui leur étaient dues comme solde de voyage et de travail, ainsi que le paiement de certaines choses qu'ils abandonnaient en quittant l'île.

Chacun d'eux, pourrait emmener soit des esclaves, destinés à les servir, soit les femmes qu'ils avaient rendues mères, ainsi que les enfants nés d'eux et de ces femmes, lesquels seraient déclarés libres.

Il leur serait en outre donné l'assurance, par acte signé de l'Amiral, que les navires qui restaient en la possession de l'Amiral ne prendraient pas la mer à la suite des leurs, et qu'en aucun cas il ne pourrait être mis le moindre empêchement à leur; voyage, etc..

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