CE QUI ADVINT APRES LA SIGNATURE DE CET ARRANGEMENT
Cet accord étant fait en date du 16 novembre 1498, les mandats et les saufs-conduits étant signés, Orlando et les siens se rendirent à Suragna pour y faire les préparatifs .de leur départ.
Ce n'était pas, à la vérité, sans regret que l'Amiral avait consenti à se dessaisir de deux de ses meilleurs navires, qui lui auraient été très utiles pour continuer les découvertes et pour installer les pêcheries de perles; mais sa parole étant donnée, il ne songea qu'à
faire que les révoltés n'eussent aucun sujet pour l'accuser d'avoir manqué de bonne foi. Il veilla donc tant par lui que par ses lieutenants à ce que la mise en état des vaisseaux promis fût activée autant que possible, mais quelque diligence qui fut faite, ce ne fut que vers la fin de janvier que l'armement et l'approvisionnement en purent être achevés.
Aussitôt on les fit partir de Saint-Domingue pour Saragna, mais assaillis par une tempête terrible, ils durent chercher un refuge dans un autre port, où le mauvais temps, qui continuait à régner, les retint pendant plusieurs semaines. D'ailleurs la Nina, qui était l'une des deux caravelles, ayant été fort maltraitée et reconnue incapable de reprendre la mer, l'Amiral en fit expédier une autre, qui rejoignit bientôt la première à Suragna pour y recevoir Orlando et ses gens.
Mais les révoltés, qui pour la plupart n'avaient nulle envie de retourner en Castille, prirent prétexte du retard apporté à l'arrivée des navires pour déclarer que, par la faute de l'Amiral qui n'en avait pas observé les termes, la convention était rompue.
L'Amiral leur fit signifier par François de Garai, qui remplissait alors les fonctions de notaire royal, que, puisque des navires étaient mis à leur disposition, ils eussent à s'embarquer; mais ils alléguèrent qu'il était trop tard ; les vivres qu'ils avaient amassés pour le voyage était en grande partie consommés.
Alors l'Amiral ordonna aux vaisseaux de revenir à Saint-Domingue ; de quoi Orlando, loin de s'en montrer affecté, ne parut prendre que plus de morgue et d'arrogance. Il laissait entendre que si l'Amiral avait K mis obstacle à leur départ » c'est qu'il tenait à
les garder sous sa main, pour tirer d'eux la vengeance terrible qu'il rêvait depuis longtemps. Toutefois il fit proposer une nouvelle entrevue à l'Amiral, pour chercher, disait-il, les moyens d'un nouvel accomodement.
Toujours prêt aux mesures de conciliation, l'Amiral y consentit, et à cet effet se rendit lui-même avec deux caravelles au port de Zua, voisin de la province où se tenait Orlando, qui vint bientôt le visiter avec une grande partie de ses amis.
Là de nouveau l'Amiral redoubla d'exhortations cordiales pour les engager tous à faire cesser cette malheureuse dissension qui ruinait la prospérité de la conquête; et tous, paraissant gagnés par ses raisonnements, il proposèrent un nouvel accord sous le bénéfice des quatre conditions suivantes : 1° que quinze d'entre eux seraient admis à retourner en Castille par le premier navire qui partirait ; 2» que ceux qui devaient rester dans l'île, y recevraient une maison et ■des terres en toute propriété, en remplacement de la solde qui leur était due ; 3° que par un acte pubUc il serait déclaré que tous les dissentiments qui avaient eu lieu précédemment n'avaient été le résultat que d'un malentendu ; 4o ' qu'Orlando serait rétabli dans son titre de juge général et inamovible.
L'Amiral accorda tout ce qu'on lui demandait , même cette investiture nouvelle d' Orlando, dont il ne se dissimulait pas la dangereuse portée ; mais il fallait mettre fin à une sédition qui, non seulement depuis deux ans empêchait toute organisation et tout progrès, mais dont l'esprit menaçait de gagner même les plus fidèles, qui projetaient, sinon la révolte, au moins la dissidence.
A peine Orlando fut-il rétabli dans sa charge, qu'il en usa pour nommer, comme son titre lui en donnait le droit, un de ses amis, Pierre Requelme, juge du territoire de Bonao. Celui-ci tout aussitôt voulut faire ériger une citadelle au cœur de ce pays, mais Pierre Arana, qui commandait là pour l'Amiral, y fit opposition; et certes il s'en fût suivi de graves démêlés, si d'autres événements ne se fussent imposés à l'attention de tous.
comment un certain ogieda, qui revenait de faire des découvertes, suscita une nouvelle sedition dans l'île espagnole
L'Amiral, quelque durée que dût avoir la paix qu'il venait d'obtenir par tant de concessions, résolut d'en profiter immédiatement, dans l'intérêt de la colonie. A cet effet, il institua un capitaine avec charge de veiller à la rentrée du tribut imposé aux Indiens, et de se transporter, selon le cas, partout où l'ordre serait troublé, soit par les insulaires, soit même parles chrétiens. A vrai dire, son intention était de retourner en Castille, où il comptait emmener son frère le préfet, dont l'autorité, après tout ce qui s'était passé, risquerait, lui absent, d'être fort compromise. Déjà même il avait fait quelques préparatifs de départ, lorsque le 5 septembre de l'année 1499, débarqua dans l'île un
certain Ogieda (1), qui commandait quatre navires avec lesquels il venait, disait-il, de faire des découvertes. Cet aventurier prit terre dans un port que les Indiens nomment Taquim, et que les Espagnols ont nommé du Brésil (2). Il arrivait avec l'évidente intention de ravir aux Indiens tout ce qu'il serait en son pouvoir d'obtenir, et de charger du bois de teinture et des esclaves. Loin de dissimuler les sentiments donlî il était animé, il fit ouvertement savoir qu'il avait pour protecteur cet évoque de Grenade dont nous avons précédemment parlé, comme étant l'ennemi acharné de l'Amiral. Il ajoutait que la reine Isabelle était sur le point de mourir; qu'elle morte, l'Amiral resterait sans appui à la cour de Castille, et que alors, lui, Ogieda, protégé de l'évéque, qui était en grand crédit auprès du roi, aurait pleine et entière autorité dans les Indes, au détriment de l'Amiral.
S'abouchant avec les uns, écrivant aux autres qu'il savait être du nombre des mécontents, il s'ingéniait à se ménager partout des intelligences.
L'Amiral avisé des intentions turbulentes d'Ogieda, crut de bonne politique d'en instruire Orlando qui.
(1) Le Florentin Amérîc f^espuce, qui devait avoir l'honneur de laisser son nom au nouveau monde, était parmi les compagnons d'Ogieda et commandait un de ses vaisseaux. Pour expliquer ce baptême anormal, on a voulu prétendre qu'Améric Vespuce avait le premier touché au continent, mais c'est une erreur, puisque, une année auparavant, Colomb, comme nous l'avons vu, prenait terre dans le golfe de Paria.
(2) Ce nom était celui que les Espagnols donnaient depuis plusieurs siècles à un bois de teinture, qui, paraît-il, croissait aussi sur l'île Espagnole. Le Brésil actuel, d'abord appelé Terre de Sainte-Croix, doit son nom à ce même bois de teinture, que l'on trouva en grande quantité sur ses rivages.
n'hésita pas à se diriger avec vingt-six hommes contre le nouveau venu, pour le mettre ouvertement à la raison s'il en était besoin. Orlando arrivant, le 29 sep" tembre, à quelque distance de la côte près de laquelle étaient les navires d'Ogieda, apprit que celui-ci se trouvait en ce moment, avec douze ou quinze hommes, seulement chez un cacique nommé Haniguaiagua, où il faisait fabriquer du pain et du biscuit. Il se mit en route la nuit pensant le surprendre. Mais, avis fut donné de son approche à Ogieda, qui ne se sentant pas en force pour résiter et faisant de larron bon apôtre, se porta au-devant lui, lui remontra qu'il n'était venu là, que pressé par le besoin de renouveler ses approvisionnements, sur une terre appartenant d'ailleurs à ses rois, et qu'il ne comptait y causer aucun dommage. Il fit ensuite le récit de son voyage, disant qu'il venait d'explorer la côte de Paria sur une étendue de plusieurs centaines de lieues, et qu'il y avait trouvé certaine population qui, combattant contre lui en grand nombre et avec une grande audace , lui avait blessé vingt hommes, ce qui était cause qu'il n'avait pu faire sur cette terre un butin en rapport avec les richesses qui s'y trouvaient. Il avait vu là, disait-il, des cerfs, des lapins, des tigres dont il montra les fourrures à Orlando, l'assurant que d'ailleurs, il était impatient de pouvoir aller à Saint-Domingue, pour rendre compte de tout à l'Amiral.
C'était le moment où l'Amiral venait d'être avisé par Arena du projet qu'avait formé Riquelme, le juge de Bonao, d'ériger, sous forme de magasin à provisions, une véritable forteresse à l'aide de laquelle il pourrait exercer sa dangereuse autorité sur le pays. En tout
autre temps, il eût certainement commandé à Arena de s'opposer ouvertement à une telle entreprise, mais il ne put que l'engager à ne témoigner ni crainte, ni défiance, et en tout cas à ne rien faire qui fit naître la moindre querelle entre lui et l'ami d'Orlando. Plus pressante était, pensait-il, la nécessité de paralyser les agissements d'Ogieda.
Celui-ci, prenant congé d'Orlando, se rendit avec ses navires à Suragna, où habitaient beaucoup de ceux qui avaient fait cause commune avec Orlando.
N'ignorant pas que l'argent est le plus puissant moyen de s'attacher les hommes, il commença par publier que les rois catholiques l'avaient envoyé pour être, de concert avec Carvagiale, conseiller de l'Amiral, et pour s'opposer surtout à ce que celui-ci fît rien qui ne dût être profitable à Leurs Majestés; qu'entre autres soins, ils lui avaient confié celui de faire que la solde fût immédiatement payée à tous. Au cas où l'Amiral s'y refuserait, il offrait de se rendre à Saint-Domingue avec les ayants droit, pour le contraindre à les payer aussitôt, et ensuite, si on le jugeait convenable, l'Amiral serait expulsé mort ou vif de l'île, où, d'ailleurs, de toute façon son autorité touchait à sa fin, les rois ayant décidé de ne Yy maintenir que le temps nécessaire à l'établissement d'une meilleur gestion.
Par ces propos, il n'avait pas de peine à recruter des partisans, qui, une nuit, se déclarant contre d'autres qui refusaient de se ranger à ces opinions, engagèrent avec eux une lutte, où il y eut plusieurs morts ou blessés.
Or, comme les partisans d'Ogieda tenaient Orlando pour rallié définitivement à la cause de l'Amiral, ils
résolurent de le faire prisonnier, en se jetant sur lui à l'improviste. Mais Orlando, averti de leur dessein, s'en alla accompagné de gens courageux, dans le canton où se tenait Ogieda, qu'il avait l'intention de châtier de la façon qu'il jugerait convenable. Prévenu à son tour et pris de crainte, Ogieda se retira sur son navire. De telle sorte qu'étant l'un à terre, l'autre en mer, et professant une égale défiance à se mettre l'un aux mains de l'autre, ils s'offraient mutuellement une entrevue qui ne pouvait avoir lieu.
Enfin, Orlando voyant qu'il ne pouvait attirer à terre Ogieda, lui fit dire qu'il consentait à l'aller visiter sur son vaisseau, s'il voulait l'envoyer prendre par la chaloupe. Cette embarcation vint en effet, montée par les meilleurs marins d'Ogieda, Orlando y entra avec six ou sept des siens, qui, bien armés, et à quelque distance du rivage , alors que les gens d'Ogieda ramaient tranquillement, se jetèrent sur eux l'épée nue, en tuèrent deux ou trois, en blessèrent quelques-uns, et ramenant les autres prisonniers, revinrent à terre avec la chaloupe, ne laissant à Ogieda, pour le service de son navire, qu'un petit bateau, dans lequel il se hasarda à venir soUiciter un entretien d'Orlando.
Faisant abandon de toute fierté, Ogieda s'excusa de tout ce qu'il avait pu dire ou projeté, et, avec de vives instances, pria Orlando de lui rendre en même temps que la chaloupe, les hommes parmi lesquels se trouvaient les pilotes chargés de la conduite de ses navires.
Orlando consentit à sa demande, mais en prenant avec lui des sûretés , et en lui faisant promettre que sous peu lui et les siens quitteraient l'île.
Ogieda donna sa parole et la tint : contraint d'ailleurs
par la bonne et vigilante garde qu'Orlando faisait faire sur le rivage en vue de ses vaisseaux.
Mais de même qu'on ne peut d'espérer d'arracher l'ivraie d'un champ à ce point qu'elle n'y germe plus, quand elle l'a une fois envahi; de même, il est impossible d'attendre des natures vicieuses qu'elles ne retombent plus dans leur erreur. Quelque temps après le départ d'Ogieda, une nouvelle sédition s'éleva par le fait de Fernand de Ghevara, qui d'ailleurs avait été l'un des plus chauds partisans d'Ogieda, et qui avait conçu une grande haine contre Orlando , parce qu'il l'avait empêché de prendre pour femme une fille de Canua, une des principales reines de Suragna. Ce Fernand s'associa un certain Adrien et deux autres, qui avaient autrefois fait partie du complot formé pour l'emprisonnement ou la mort d'Orlando. Celui-ci, ayant eu vent de leurs projets, fit aussitôt saisir Fernand, Adrien et leurs principaux affidés. Puis, il envoya avertir l'Amiral, en le priant de vouloir bien lui dire ce qu'il croyait devoir être fait à l'égard de ces hommes.
L'Amiral répondit que ceux-là, ayant s ans aucun motif tenté de répandre le désordre dans le pays, il pensait que, pour l'exemple, ils devaient être rigoureusement châtiés, et qu'il laissait au juge général le soin de leur faire leur procès selon la teneur des lois.
Le juge instruisit aussitôt contre eux. Adrien fut pendu comme auteur et principal instigateur du complot, quelques autres furent bannis ou punis de la prison, quant à Fernand, il fut simplement gardé prisonnier, et envoyé plus tard à Vega, où se trouvait l'Amiral.
Ces rigueurs produisirent le meilleur effet pour la pacification absolue de la contrée, et notamment sur les Indiens, qui professèrent dès lors la plus entière soumission envers les chrétiens.
La tranquillité du travail étant assurée, les mines d'or furent découvertes en telle quantité et donnaient de si riches produits, que la plupart des Espagnols, renonçant à la solde royale, préféraient travailler à leur compte enlaissant pour tribut à Leurs Majestés un tiers de leurs trouvailles, qui étaient vraiment considérables. Certains mineurs recueillaient en un jour jusqu'à cinq marcs de grains d'or, parmi lesquels s'en trouvaient qui avaient à eux seuls la valeur de 190 ducats.
Les Indiens pénétrés du plus profond respect pour la personne de l'Amiral, et pour lui en donner le témoignage, venaient en grand nombre lui demander à ce qu'on les fît chrétiens. Presque toujours aussi, quand les chefs devaient paraître devant lui, ils faisaient en sorte d'être couverts de quelques vêtements.
Voyant l'île en paix, l'Amiral résolut d'en visiter successivement les divers centres de population ou de travail. Le mercredi, 20 février 1500, il quitta Saint- Domingue avec le préfet. Les deux frères arrivèrent le 19 mars à l'Isabelle, d'où ils repartirent le 5 avril pour se rendre à la Conception, où ils arrivèrent le mardi suivant. Le vendredi 7 juin, le^ préfet partit pour Suragna.
COMMENT SUR DE FAUX RAPPORTS LES ROIS CATHOLIQUES ENVOYÈRENT A l'IlE ESPAGNOLE UN JUGE CHARGE DE RECHERCHER LA VERITE SUR CE QUI S'y ETAIT PASSÉ
Pendant que les séditions troublaient l'île Espagnole, les rebelles n'étaient pas restés sans envoyer aux rois catholiques, ou à leurs conseillers, soit par lettre, soit par ceux qui retournaient enCastille, des plaintes contre l'Amiral et contre son frère, les représentant comme gens de grande cruauté, de profonde avarice, et d'autant moins propres à exercer l'autorité qu'ils étaient étrangers, venus d'outre-monts, et n'avaient aucunes notions de la vie des gens de qualité ; affirmant que si Leurs Majestés ne mettaient ordre à l'administration du pays, c'en était fait de la colonie. En supposant même que la ruine ne vînt pas des défauts de son gouvernement, l'Amiral, n'avait -il pas le dessein bien évident de s'approprier exclusivement cette terre qu'il avait découverte, afin d'y régner, soutenu par les chefs dont il s'était assuré la soumission et l'appui ? Ne savait-on pas que, pour mieux réussir, afin que les richesses du pays restassent ignorées, il empêchait les Indiens et de se mettre au service des chrétiens et de se faire chrétiens eux-mêmes, espérant ainsi les avoir ti sa dévotion, pour les employer à tout ce qui serait contraire aux intérêts de Leurs Majestés ?..,
Enfin, il n'était pas de calomnie, dont les roiscatho-
ligues ne fussent importunés par les courtisans qui se faisaient l'écho des jaloux et des mécontents ; on leur affirmait surtout que nul n'avait jamais reçu la solde attribuée aux gens des expéditions.
Il me souvient qu'un jour, à Grenade, où j'étais avec mon frère, nous vîmes une cinquantaine de vagabonds, qui, ayant acheté une charge de raisins, s'étaient assis pour les manger, sur k place de l'Alhambra, et au moment où passèrent Leurs Altesses, ils se mirent tous à crier que tel était l'état où les avait réduits la confiance que les roisdeCastille avaient placée dans l'Amiral, qui, jamais, ne leur avait compté rien de la solde qui leur était due. Mainte fois, il arrivait que des foules de misérables entouraient le carrosse de Leurs Altesses, ou couraient derrière en criant : « La paie ! la paie ! »
Et si par aventure mon frère etmoi, qui étionspages de la reine, nous venions à passer en quelque lieu où se trouvaient quelques-uns de ces criards, nous pouvions les entendre qui se disaient les uns aux autres, en nous montrant ; « Les voilà, les fils de cet Amiral maudit, de celui qui est allé découvrir une terre de fausseté et de tromperie, pour y faire mourir de misère les gentilshommes castillans, » ou maint autre propos non moins injurieux.
Tant donc furent grandes et réitérées les perfides importunités des grands et des petits, que dans le conseil des rois il fut décidé qu'on enverrait à l'île Espagnole un juge, qui rechercherait la vérité sur les divers points signalés, et qui, s'il trouvait l'Amiral coupable des faits dont il était accusé, le renverrait en Castille, «n se substituant à lui pour le gouvernement de l'île.
Les rois choisirent, pour cette délicate et redoutable mission, un pauvre commandeur de l'ordre de Calatrava, nommé François de Bovadiglia, qui, à la date du 31 mai 1499, reçut à Madrid toutes les investitures nécessaires pour pouvoir procéder là-bas à l'enquête désirée, chacun étant tenu de lui prêter aide et de se soumettre à ses commandements.
Il arriva à Saint-Domingue à la fin du mois d'août 1500, à Fépoque où l'Amiral s'était rendu à la Conception pour rappeler dans le devoir des Indiens qui s'étaient soulevés contre le préfet. De telle sorte que, ne trouvant à son arrivée personne avec qui il pût convenablement traiter du sujet qui l'amenait, son premier soin fut d'aller prendre résidence dans la demeure de l'Amiral, et de s'y conduire comme si tout ce qui s'y trouvait lui était échu, d'ores et déjà, en pleine et absolue propriété, par droit héréditaire. N'étant guère là en rapport qu'avec d'anciens rebelles, ou avec des gens qui professaient la haine la plus vive pour l'Amiral et pour ses frères, il se déclara aussitôt gouverneur.
Pour s'attirer la faveur du peuple, il fit publier un droit de franchise pour une durée de vingt années, et envoya dire à l'Amiral qu'il eût à venir le trouver sans retard, — la chose important au service des rois catholiques. Pour appuyer cet ordre, il lui fit remettre par un frère Jean de la Sera, à la date du 7 septembre, une lettre royale dont telle était la teneur :
<( Bon Christophe Colomb, notre amiraldela mer océane, nous avons ordonné au commandeur François de Bovadigliaj porteur de cette lettre, qu'il vous dise de notre part, certaines choses. C'est pourquoi nous vous prions de vouloir
t242 HISTOIRE DE LA VIE ET DES DECOUVERTES
lui accorder cotre crédit et de lui oléir. Bjnné à Madrid, h 31 mai de Vannée 1499.
« Signé : Ifoi U Roi, Moi la Reine, et par ordre de Leurs Altesses: Michel Ferrez d'Almazan. »
LXXYTII
COMMENT l'.YjIIRaL FUT SAISI, ET CONDUIT ENXHaLnÉ EN CA5TILLE AINSI QUE SES FRERES
L'Amiral, au vu de la lettre des rois catholiques, se hâta de venir à Saint-Domingue où se trouvait le juge, qui désireux de rester investi des fonctions de gouverneur, le fit sans plus de délai, et sans autre formalité judiciaire, arrêter et conduire prisonnier sur un navire, ainsi que Don Diègue, son frère, ordonnant de les charger de fers et de veiller attentivement sur eux, avec défense, sous les peines les plus sévères, que personne ne s'occupât des choses qui les concernaient.
Il commença ensuite leur procès dans les règles, admettant comme témoins les anciens rebelles ses ennemis, et se montrant particulièrement sympathique à ceux qui venaient déposer contre eux dans le sens le plus défavorable. Ces dépositions étaient si évidemment dictées par la haine et inspirées par Tesprit de mensonge, que lorsque les rois catholiques les connurent, ils refusèrent d'y ajouter la moindre foi, et les déclarèrent sans portée aucune, regrettant alors d'avoir confié une telle mission à un homme tel que BovadigUa.
Et de fait leurs regrets furent fondés à tous les points de vue, car non seulement Bovadiglia s'acquitta de sa mission de juge avec toute la partialité imaginable, mais encore en tant que gouverneur, il détruisit la prospérité de File Espagnole, par les mesures qu'il prit afin de se rendre avant tout populaire.
Il remit d'abord le tribut à la plupart des Indiens, affirmant que les rois catholiques ne désii'craient rien de plus que le titre de seigneurs du pays, en laissant tous les avantages aux habitants. Et toutefois, pendant qu'il affichait cette magnifique générosité au non de ses souverains, il ne laissait pas de la démentir par sa façon dagir personnelle... S'étant lié avec les plus riches de l'ile, il leur donnait des Indiens pour travailler dans les mines, à condition de partager avec eux le bénéfice de leur travail. Il vendait à l'encan les biens que l'Amiral avait acquis aux rois catholiques, sous prétexte que ceux-ci n'étaient ni trafiquants, ni industriels, et se trouvaient satisfaits de posséder l'affection de leurs sujets. Il adjugeait souvent aussi pour le tiers ou le quart de la valeur réelle des choses que rachetaient des amis, avec lesquels il entrait ensuite en compte, n'ayant d'autre but, en dépit de toute justice et droiture, que de s'enrichir en s'assurant la faveur du populaire. Un instant, cependant, il put craindre que le préfet qui n'était pas encore revenu de Suragna, et qui ne laissait pas d'avoir des partisans, ne les armât pour délivrer l'Amiral ; mais celui-ci fit dire à son frère que, au nom de la fidélité due aux rois cathohques, il le priait de ne fomenter aucune sédition, et de venir au contraire le rejoindre paisiblement, pour qu'ils pussent aller ensemble soumettre leur cause à
la justice des souverains, ce qui serait la plus sûre voie pour obtenir le châtiment de leurs ennemis, et la réparation du tort qui leur était fait.
Le préfet se rendit à ces conseils, Bovadiglia ne le fit pas moins emprisonner avec l'Amiral; et il tolérait que de toutes parts fussent répandus contre eux les outrages les plus abjects, qu'on affichât des placards injurieux dans les lieux publics, qu'on allât, avec des cornets, faire par moquerie du tapage près des vaisseaux où ils étaient retenus , et il approuva fort certain Diègue Ortez, gouverneur de l'hôpital , d'avoir lu en pleine place un libelle infâme contre les prisonniers.
Quand dut partir le navire qui allait emmener l'Amiral, Bovadiglia donna l'ordre au capitaine nommé André Martin, de remettre à l'arrivée ses prisonniers aux mains de l'évêque don Juan Fonseca, qui aviserait dès lors à faire le nécessaire.
Une fois en mer, ce capitaine, pour qui ne faisait point doute la cruelle injustice de Bovadiglia, voulut ôter les fers de l'Amiral ; mais l'Amiral s'y opposa, disant que les rois catholiques lui ayant ordonné dans leur lettre de se soumettre à tout ce que lui commanderait Bovadiglia, et celui-ci l'ayant fait charger de chaînes, il voulait laisser à Leurs Altesses seules le soin de décider s'il devait en être délivré.
(Il avait d'ailleurs pris dès lors la résolution de conserver ces chaînes en manière de reliques, témoignant du prix qu'il avait reçu de ses services. Il les garda en effet; je les vis plus tard dans sa chambre, où il les avaient suspendues, et il ordonna même qu'elles fussent déposées dans son cercueil)
...Le 20 novembre 1500, il écrivit aux rois pour leur annoncer qu'il venait d'arriver à Cadix...
COMMENT L AMIRAL ALLA A LA COUR, POUR RENDRE COMPTE DE SA CONDUITE AUX ROIS CATHOLIQUES
Quand les rois apprirent que l'Amiral était arrivé et qu'on le retenait prisonnier, ils envoyèrent aussitôt l'ordre de le remettre en liberté, et lui écrivirent de venir auprès d'eux à Grenade, où se trouvait alors la cour.
Il y alla donc et fut reçu de la plus honorable et gracieuse manière par les rois, qui lui affirmèrent que c'était contre leur volonté qu'il avait été emprisonné, qu'ils en éprouvaient un profond déplaisir, et qu'ils avaient tout ordonné pour que les coupables fussent punis, et qu'il lui fût fait entière réparation. Ils lui firent savoir qu'ils avaient résolu d'envoyer à l'île Espagnole un gouverneur qui aurait pour principale mission de justifier ses actes et ceux de ses frères, et d'obliger Bovadiglia à toutes les restitutions désirables; et qu'enfin l'on ferait le procès aux séditieux, pour que chacun fût jugé selon ses œuvres.
Cette charge de gouverneur fut donné à don Nicolas d'Ovando, commandeur de Lorès, homme d'esprit judicieux et rassis, qui cependant ne laissa pas de montrer
plus tard qu'il pouvait, au cas échéant, céder à de fâcheuses suggestions.
Les rois pensèrent encore que pendant que le nouveau gouverneur irait remettre le bon ordre en l'île Espagnole, il serait bon que l'Amiral entreprit un nouveau voyage, dont leur couronne ne saurait manquer de retirer quelques avantages; et ils l'engagèrent à faire les préparatifs nécessaires pour cette entreprise.
Toutefois, comme l'Amiral eut vent que ses ennemis, ne se tenant pas pour battus, intriguaient de façon à ce que tout pût être remis en question d'un jour à l'autre par l'arrivée de quelques nouveaux rapports venant de l'île Espagnole, il soUicita des rois un acte d'approbation de sa conduite, qu'ils lui octroyèrent dans une lettre, où ils disaient notamment ce qui suit :
« Soyez certain qu'en apprenant votre emprisonnement, nous avons éprouvé un véritable déplaisir; ce que vous avez bien pu voir, puisqu'aussitôt que la nouvelle nous en est parvenue, nous avons donné ordre que vous fussiez élargi. Vous savez que nous avons toujours commandé que Ton vous traitât de la façon la plus honorable. Aujourd'hui plus que jamais, nous sommes disposés à vous donner des témoignages de notre estime particulière, en vous assurant que toutes les grâces et concessions que nous vous avons précédemment accordées, vous sont confirmées dans la teneur pleine et entière du privilège qui vous a été délivré par nous, et dont vous devez jouir sans conteste par votre personne et par celle de vos fils. S'il était nécessaire qu'une nouvelle confirmation intervînt, nous la donnerions en ordonnant que vos enfants fussent de plein droit substitués à tous les honneurs
«t bénéfices dont nous avons cru devoir récompenser vos mérites. Soyez en outre assuré qu'en aucun cas, nous n'oublierions de prendre soin de vos fils et de vos frères... Nous vous prions donc de ne point retarder votre départ. Donné à Valence, le 14 mars 1502. »
Or, si les rois s'exprimaient ainsi à la fin de leur lettre, c'est que l'Amiral avait laissé entendre qu'il ne voulait plus être mêlé par lui-même aux affaires des Indes, pensant se substituer mon frère, Don Diègue, dont il avait une excellente opinion. Il disait que, si les services qu'il avait déjà rendus n'avaient pas suffi à désarmer les inimitiés, ceux qu'il pourrait rendre par la suite seraient bien moins efficaces encore ; que d'ailleurs son œuvre était accomplie depuis qu'il avait prouvé qu'il existait, au delà des mers d'occident, des terres peuplées de gens pacifiques et civilisables ; que la voie qu'il avait frayée était facile à suivre. Qu'il suffirait maintenant que Leurs Altesses favorisassent de nouvelles entreprises pour l'exploration et la connaissance de ces pays, et que d'ailleurs, la porte était en quelque sorte ouverte à tous, chacun se trouvant apte à poursuivre le cours des découvertes dont il avait donné l'exemple, en trouvant d'abord les îles, puis la terre ferme.
Mais, bien que pendant quelque temps il fût resté dans ces idées qui, sans doute, résultaient chez lui des nombreux et graves déboires qu'il avait éprouvés, il ne laissa pas de se rendre aux instances des rois, et notamment de Sa Majesté la reine, — qu'il tenait à honneur de servir avec tout le zèle dont il était capable.
COMMENT l'amiral SE RENDIT DE GRENADE A SÉVILLE POUR ARMER DE NOUVEAUX VAISSEAUX, ET COMMENT IL RETOURNA
A l'Île espagnole
L'Amiral, ayant reçu toutes les lettres royales qui consacraient de nouveau ses privilèges et son autorité, quitta Grenade pour se rendre à Séville, où il sut faire telle diligence pour l'armement de la flottille qui lui avait été concédée, qu'en peu de temps, il eut à sa disposition, bien avitaillés et prêts à prendre la mer, quatre vaisseaux, le plus grand du port de 70 tonneaux, le moindre de 50, montés par 140 hommes, au nombre desquels je me trouvais (1).
Nous partîmes du canal de Cadix, le 9 mai 1502... pour arriver à la Grande-Canarie, le 20 du même mois; nous fîmes de l'eau et du bois dans une autre île, le 24, et de là, nous fîmes voile directement pour les Indes. Après une traversée des plus heureuses, dans la matinée du 15 juin, par une mer très agitée et un vent très violent, nous nous trouvâmes en vue de l'île de Mati-
(1) Fernand Colomb n'avait guère que quatorze ans. Cette dernière partie de son livre se ressent dans le texte primitif des souvenirs personnels qu'il a rapportés de ce voyage, car il y répand beaucoup d'incidents, qui ont frappé son esprit d'enfant. Il décrit des sites, des animaux, il raconte d'insignifiantes aventures de pêche et de chasse, etc. Nous avons pensé que nous pouvions supprimer ces détails vraiment puérils qui ne font que retarder dune manière assez inopportune le grave cours du récit.
niiio, où selon la coutume déjà établie, l'Amiral jugea convenable que nous fissions relâche. On fit là quelques provisions d'eau et de bois ; on nettoya les bardes, puis, nous passâmes à la Dominique, qui est distante d'environ dix lieues.
Nous gagnâmes ensuite les iles des Caraïbes, et, le 24 du même mois, nous partîmes de l'île Saint-Jean, nous dirigeant sur l'île Espagnole.
L'Amiral voulut s'y rendre avant d'aller continuer ses découvertes sur les côtes de la terre ferme, parce qu'il pensait pouvoir y échanger l'un de ses navires qui, non seulement était fort mauvais voilier, et retardait la marche de la flottille, mais encore supportait mal la loiie, et au moindre effort du vent, se penchait sur l'eau à ce point d'être presque sans cesse en danger de submersion.
Quand, le mercredi 29 juin, nous arrivâmes à Timproviste devant Saint-Domingue, le commandeur de Lorès, qui était alors gouverneur de l'île, ne parut pas s'émouvoir le moins du monde de notre venue. L'Amiral lui ayant envoyé Pierre de Terreros, capitaine du navire défectueux, pour lui témoigner du désir d'en trouver un autre en échange, et pour l'avertir que, prévoyant une grande tempête à court délai, il comptait mettre sa flottille en sûreté dans le port; il lui faisait dire, en outre, que vu les mauvais temps dont on était menacé, il l'engageait à ne pas laisser sortir la flotte qui était réunie dans le port, et qui semblait faire des préparatifs de départ.
Or, non seulement le commandeur ne voulut pas permettre que l'Amiral entrât dans le port, mais encore il entendit qu'aucun retard ne fût apporté au dépar*
de la flotte, qui était composée de vingt-liuit navires, lesquels emmenaient en Castille, en même temps que Bovadiglia, le persécuteur de l'Amiral et de ses frères, Orlando et tous les autres séditieux, qui leur avaient causé tant de graves ennuis.
Dieu voulut-il les aveugler tous, pour qu'ils ne crussent pas devoir se rendre aux conseils que l'Amiral leur donnait sur la foi de sa vieille et subtile expérience? je serais tenté de le croire, et d'admettre que ce fût un effet de sa suprême justice ; car, arrivés en Castille, et soutenus par le crédit de l'évêque, ils eussent certainement échappés à la peine qui leur était due. Au lieu de cette faveur, ils trouvèrent dès leur sortie du port une horrible tempête qui, sur la pointe orientale de l'ile, les assaillit avec tant de fureur, que la caravelle capitane qui portait Bovadiglia et la plupart des révoltés, fut engloutie, et que de tous les autres navires, quatre seulement échappèrent, mais non sans dommage, au désastre.
L'Amiral qui avait prévu ces gros temps, et à qui l'entrée du port avait été refusée, était allé en toute hâte s'abriter du mieux qu'il avait pu sur un point de la côte, où sans trop de fatigue, ses vaisseaux attendirent la fin de la tempête.
Les gens qui l'accompagnaient n'avaient pas laissé d'être fort affligés par la façon dont ils avaient été reçus, se demandant ce qu'il en serait quand ils visiteraient des peuples étrangers, alors que des compatriotes se comportaient aussi durement avec eux. L'Amiral n'avait pas senti moins vivement qu'eux l'injure qui lui était faite, et qui lui semblait d'autant plus cruelle que l'asile lui était refusé sur une terre qu'il
avait, à proprement parler, donnée à l'Espagne et à ceux qui le repoussaient.
Mais avec sa prudence habituelle, il tâchait de ne rien laisser voir de ces pénibles sentiments, et il continuait à veiller attentivement à la sécurité de ses navires. Un soir cependant, la mer devenant plus mauvaise et la nuit étant très obscure, il arriva que les trois navires, qui étaient jusque-là restés auprès du sien, furent emportés en divers sens et coururent les plus graves périls, notamment celui qu'il avait été question d'échanger.
Toutefois, ces navires, après de grandes fatigues, purent rallier celui de l'Amiral qui avait réussi à se maintenir en bon lieu, et le dimanche suivant, la flottille gagna sur la côte méridionale de l'ile le port dit d'Azua, où elle se mit en sûreté, et où ses équipages purent prendre quelque repos.
Or, quand on sut que la flottille de l'Amiral était sauve, taudis que la flotte se rendant en Castiile avait été presque totalement anéantie, et quand on apprit même que parmi les vaisseaux de l'Amiral, le sien seul, n'avait couru aucun danger sérieux, au lieu d'en faire honneur à son esprit de prévoyance et à sa profonde connaissance de la science maritime, des gens se trouvèrent pour prétendre, qu'à l'aide d'influences magiques, il avait suscité cette tempête, afin de tirer vengeance de Bovadigliaet de ses autres ennemis.
Quoi qu'il en fût, sur les quatre navires qui restaient des vingt-huit qui avaient quittés le port, un seul fut en état de continuer sa route, portant d'ailleurs une grande quantité d'or, que les facteurs de l'Amiral lui envoyaient du produit de leurs mines;
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Quand l'Amiral pensa que ses gens étadent assez reposés, et qu'il eut fait à ses navires les réparations nécessaires, nous quittâmes le port d Azua. Après avoir évité une non^elle tempête, en nous réfugiant dans le port de Gioachemo, nous fûmes pris par des courants, qui nous p<»tèrent sur des îles voisines de la Jamaïque, d'où, suivant notre route au midi, nous atteignîmes des îles qui avoisinent la terre ferme d'une dizaine ce lie ues, sur un point que l'Amiral avait appelé la 02sirti. mais que l'on nomme aujourd'hui Honduras (1\ -arrivé à ces îles, dites de Guanazi, l'Amiral envoya 5:1: In Barthélémy à terre, avec deux
:h?.: : .27 1 - : . : i-rent là des gens assez semttlables }. :z:z . ; -.z5 .es. mais avec le front beaucoup plus développe. Les marins découvrirent aussi en 3??ez g'P.nif ?.b:niance. un minerai de cuivre qu'il? -jr.iri: ; : 1: i-z '. ::. et dont ils amassèrent tous une ;e::a le quantité, qu'ils cachaient de leur mieux, lors ie -e;ir retour au navire.
Pendant qu'ils étaient à terre, cherchant à se rensei-
(13 Xc
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taient avec eux des lingots de ce métal destinés à être fondus. Comme aliments, ils avaient les mêmes racines et les mêmes grains qui sont d'usage à l'île Espagnole: puis une espèce de vin faitavecle maïs, analogue à la bière d'Angleterre, et certaines amandes auxquelles ils paraissaient attacher un grand prix, car je remarquai que, lorsqu'ils furent sur le vaisseau? s'il leur arrivait d'en laisser tomber une, ils mettaient à a ramasser autant de précipitation que si l'un de leurs yeux se fût détaché de leurs tètes (1).
Ils parurent fort étonnés qu'encore que nous leur parussions terribles et féroces, nous ne leur fissions aucun mal alors qu'ils étaient nos prisonniers. Je dois noter à leur louange, que hommes et femmes semblaient avoir au plus haut degré le sentiment de la pudeur, car s'il arrivait que l'on touchât au tablier d'un des hommes, il se hâtait de cacher sa nudité avec les mains, et les femmes' se drapaient, comme je l'ai déjà dit, dans leur voile, aussi soigneusement que les Mauresses.
Touché d'ailleurs de leurs honnêtes manières, l'Amiral les voulut traiter avec la plus grande douceur: en les remettant en liberté dans leur canot, il leur fit donner maintes choses comme dédommagement de celles qui leur avaient été prises. Il ne retint qu'un homme âgé^ nommée Giambe, dont il espérait tirer des renseignements sur l'état da pays, et qui devait lui servir à entrer en relation avec les indigènes.
(1, C'est le cacao. Notre auteur, q^ui écrivait après la découverte du Mexique, d'abord nommé Nouvelle-Espogne, dit en parlant de ces amandes « de celles que les gens de la Nouvelle-Espagne emploient comme monnaie. 5 Au reste, les peuples dont il est ici questiojj habitaient des terres limitrophes du grand emçHre mexicain.
DE CHRISTOPHE COLOMB 2oo
Ea effet, ce brave Indien, pendant tout le temps qu'il demeura auprès de nous, s'acquitta très fidèlement et avec un grand zèle de cette tâche, et il nous fut d'un grand secours; mais quand nous arrivâmes en des régions dont il ne comprenait plus la langue, c'est-àdire à hauteur du cap de la Grâce- de-Dieu, l'Amiral le fit remettre à terre après l'avoir gratifié d'un certain nombre de présents ; et le vieil Indien s'en retourna fort satisfait dans son pays.
Lxxxi:
COMMENT l'aMIR-U. SE DIRIGEA VERS BERAGUA, POUR TACHER DE DÉCOUVRIR LE DETROIT DE LA TERRE FERME
Ayant pu. sur les produits que contenait le canot, juger de la richesse de la terre ferme, et sur la conduite de ceux qui le montaient, du bon naturel des habitants, TAmiral persista dans le projet qu'il avait formé d'aller découvrir le détroit, qu'on lui avait dit être au bout de la terre ferme et par lequel il comptait passer dans la mer méridionale qui baignait le pays des épices 1).
En conséquence, il résolut de se diriger par l'orient vers Beragua^ où il était convaincu de rencontrer ce détroit, qui s'y trouvait en effet ; mais les renseignements qu'il avait reçus, causaient une équivoque dans
(1^ Ce pays des épiées n'est autre dans la pensée de rAmiral que le continent asiatique, dont il croit toujours devoir faire la prochaine
rencontre.
son esprit; au lieu que ce fût, comme il le pensait, un détroit ordinaire par lequel les deux mers communiquaient l'une avec l'autre, il s'agissait d'une bande de terre ne formant entre elles qu'une étroite séparation. Et l'on s'explique que, dans la confusion possible entre un détroit d'eau ou un détroit de terre, il ait penché pour celle des deux acceptions qui s'accordait le mieux avec s«s désirs. Quoi qu'il en fût, et encore que l'Amiral en dût éprouver une certaine déception, ce détroit de terre n'est pas moins comme une porte ouverte sur les mers et sur les contrées d'où devaient se répandre tant de richesses. Dieu ne voulut pas qu'un autre que V Amiral eût l honneur d'en faire l'importante découverte (1).
Laissant donc les îles de Guanarex (2), qui ne lui offraient aucune particularité digne d'attention, l'Amiral, négligeant de fouiller le golfe où il se trouvait, continua sa route vers l'est et atteignit une terre basse, où il vit encore des populations fort affables et assez industrieuses. Il remarqua notamment que ces Indiens savent se faire avec du coton des cuirasses capables de parer même les coups de certaines de nos armes. Un peu plus loin, il trouva des hommes presque noirs, d'aspect terrible et semblant tout à fait sauvages, car, au dire de l'Indien qui nous avait accompagné jusquelà, ils se nourrissent de chair humaine, aussi bien que de poisson tel qu'ils viennent de le pêcher. Il ont d'ail-
(1) Passage remarquable. Cet isthme de Panama, quil est question de couper aujourd'hui, pour qu'il en résulte les plus merveilleux effets sur les relations universelles, ce détroit que Ton va créer, Colomb fit mieux que le découvrir, alors qu'on ne savait rien encore des immenses continents qu'il relie, il en devina l'importance par une sorte de vision du génie.
(2) Même nom aujourd'hui.
leurs les oreilles percées d'une ouverture si large qu'on y ferait passer un œuf de poule, de là vient que l'Amiral nomma le pays la côte de l'Oreille.
Tout en suivant cette côte, un jour, où le préfet était descendu à terre avec les chaloupes, il vit venir audevant de lui une centaine d'Indien chargés de vivres, qu'ils déposèrent à ses pieds, puis ils se retirèrent sans rien dire. Le préfet leur fit offrir des grelots, des chapelets, et autres petits objets qu'ils vinrent recevoir. Il voulut entrer en pourparler avec eux et se renseigner sur la région, mais malgré le secours de notre vieil interprète, il fut impossible de s'entendre. Le jour suivant, ils revinrent en nombre deux fois plus grand, apportant des poules, plus belles que les nôtres, des œufs, des poissons rôtis, des fèves blanches et rouges, et la plupart des choses qui se trouvent à l'île Espagnole. Quoique bas, le pays était beau, couvert d'une abondante végétation : on y voyait beaucoup de pins, des chênes, des palmiers de plusieurs sortes. Il s'y trouvait des cerfs, des gazelles, des léopards, et les eaux foisonnaient de poissons aux formes les plus étranges. Les habitants, qui ne nous parurent pratiquer aucune religion, vont presque entièrement nus, quelques-uns ce pendant portent des espèces de camisoles sans manches leur descendant jusqu'au nombril. Ils ont, en général, les bras et d'autres parties du corps tatoués par le feu, ou chamarrés de figures représentant des cerfs, des léopards, des cabanes, ce qui leur donne l'aspect le plus singulier. Les notables portent sur la tête des morceaux d'étoffe de coton blanche ou rouge, et quelques-uns laissent pendre sur leur front de longues mèches de cheveux.
Quand ils veulent se parer au plus haut point, ils se teignent le visage de noir, de rouge, ou bien le barriolent de lignes de diverses couleurs. Certains ce bor' nent à se noircir le tour des yeux, et tous, en somme, croyant s'embellir, ont l'air de véritables démons.
COMMENT l'amiral ALLA DE LA COTE DE l' OREILLE AU CAP DE LA-GRACE-DE-DIEU, PUIS ATTEIGNIT CARIAI ET PENDANT LES MOIS QUI SUIVIRENT EXPLORA LES COTES DE LA TERRE FERME
Quittant la côte de l'Oreille, nous dûmes employer soixante-dix jours de navigation très laborieuse pour faire tout au plus soixante lieues et atteindre enfin, après avoir lutté contre vents et courants contraires, un cap auquel TAmiral donna le nom de Grâce-cle- JDieu (1), parce que chacun de nous considérait comme une faveur divine d'avoir pu y parvenir sans accident, et aussi parce que, arrivés là, nous eûmes le plaisir de reconnaître que la côte s'infléchissait directement au midi, de telle sorte que le vent qui, jusque-là, s'était opposé à notre marche allait au contraire la favoriser. Le 25 septembre, nous atteignîmes la terre dite de Cariai du nom que les habitants lui donnent eux-mêmes. Ces Indiens, lors de notre première apparition, manifestèrent des intention hostiles, nous les vîmes venir en
(I) Point extrême oriental de Tétat actuel de Honduras.
armes au rivage pour défendre leur pays, mais quaud ils eurent reconnu que nous ne leur voulions aucun mal, il ne demandèrent plus qu'à trafiquer et entrer en relations avec nous.
Nous vîmes, sur cette terre de Cariai, maintes productions naturelles que nous n'avions pas encore rencontrées et plusieurs animaux quadrupèdes, parmi lesquels des espèce des chats sauvages et des porcs diflérents des nôtres.
Pendant tout le mois d'octobre, les mauvais temps nous retinrent le long de ces mêmes côtes où nous dûmes nous abriter, tantôt dans un port, tantôt dans un autre, communiquant avec les populations, et reconnaissant déplus en plus chaque jour combien le pays que nous côtoyons devait plus tard fournir de richesses. En novembre, nous n'avançâmes encore que fort peu, caria mer restait grosse et les vents soufflaient toujours à la côte; par compensation, au cours de nos relâches, nous eûmes avecles Indiens les meilleurs rapports.
Or, comme tous nous parlaient du pays de Beragua, qui était le lieu de provenance de l'or, dont ils se faisaient des ustensiles et des ornements, l'Amiral prit pour visée de se rendre dans cette région fortunée. Nous partîmes donc dans la direction où elle devait être, mais il nous fallut encore endurer toutes les fatigues, courir tous les dangers, pour n'arriver que vers la iin de l'année dans les parages que nous cherchions.
COMMENT l'amiral RESOLUT DE FONDER UNE NOUVELLE CITÉ
Le jour des Rois de raniiée 1503, nous jetâmes l'ancre à l'embouchure d'un fleuve que TAmiral nomma de Bethléem, à cause de la fête de l'adoration, des Mages. Un peu plus loin, à l'occident, se trouvait un autre fleuve qui, comme nous l'apprîmes des Indiens, s'appelait Beragua. Nous étions donc arrivés aux terme de nos recherches. Aussi, dès le lendemain, l'Amiral envoya- t-il des chaloupes reconnaître le pays , et tâcher d'apprendre dans quelle direction se trouvaient les mines d'or.
De prime abord, les habitants voulurent s'opposer au débarquement, mais on leur envoya un Indien que nous avions amené d'un pays voisin, et qui, pour avoir passé quelque temps avec nous, put leur témoigner que nous étions gens pacifiques, ne voulant rien prendre sans payer ; ils se rendirent familiers et vinrent aussitôt nous offrir à acheter des grains et des lames d'or, —non sans prendre soin d'en rehausser la valeur, en nous disant que pour posséder ce métal ils étaient forcés d'aller le recueillir au sein de montagnes très escarpées, et que, pendant leur séjour en ces lieux déserts, ils étaient privés de toute ahmentation et de la société de leurs femmes. Il paraît d'ailleurs que les naturels de l'île Espagnole alléguaient, lors de la dé-
couverte, des raisons semblables pour renchérir l'or qu'on leur voulait acheter.
Notre flottille mouilla dans le lit même du fleuve de Bethléem, le9janvier, et le surlendemain le préfet se mil en mer avec les chaloupes pour gagner l'embouchure du Beragua, dans l'intention d'entrer en rapport avec un roi nommé Quibio, qui régnait sur le pays.
Ce roi, en apprenant la venue du préfet, descendit le fleuve avec son canot pour le recevoir. Leur rencontre fut très affectueuse : ils échangèrent divers présents, et s'entretinrent longtemps. Le jour suivant, Quibio vint visiter l'Amiral ; après avoir causé avec lui, par truchement, pendant plus d'une heure, il s'en alla très satisfait des cadeaux qu'il avait reçus.
Au moment où nous nous croyions le plus en sûreté, le fleuve de Bethléem déborda tout à coup, et cette inondation aurait pu faire courir à nos vaisseaux les plus grands dangers, si nous n'eussions pris les plus grandes précautions. Il ne nous arriva rien de fâcheux, mais nous fûmes cependant obligés de garder strictement le mouillage, sans pouvoir même descendre à terre avec les chaloupes. De là vint un grand retard dans les projets d'exploration qu'avait formés l'Amiral.
Quoi qu'il en fût, convaincu qu'il avait découvert une contrée des plus riches, l'Amiral résolut de fonder là un nouvel établissement où il laisserait son frère le préfet, avec la plupart de ses gens, pour qu'ils se rendissent maîtres du pays, pendant qu'il irait en Castille chercher des secours et de nouveaux moyens de colonisation.
Dès que le beau temps fut revenu, le préfet et trente hommes partirent à la recherche de la région des mines.
Le roi Quibio, auprès duquel ils se rendirent, leur donna des guides qui leur firent faire le premier jour quatre ou cinq lieues dans les montagnes. Ils passèrent la nuit sur les bords d'une rivière, que, dans leur marche ils avaient franchie un grand nombre de fois, et, après avoir fait le lendemain environ une lieue et demie de chemin, ils arrivèrent dans une région couverte de grands arbres fort toufFus, entre les racines desquels chacun d'eux, en moins de deux heures, eut ramassé une certaine quantité d'or, — ce qui ne pouvait que leur sembler merveilleux, car nul d'entre eux n'était muni d'aucun outil pour fouiller la terre. Comme d'ailleurs ils n'avaient d'autre but que de connaître la situation des mines, ils s'en retournèrent fort satisfaits aux navires, où ils annoncèrent la bonne nouvelle.
En réalité, les mines qu'ils avaient visitées n'étaient pas celles de Beragua proprement dites, qui se trouvaient beaup plus rapprochées du fleuve. Quibio, pour que les siennes fussent épargnées, avait fait conduire les Espagnols sur celles d'Urira, tribu avec laquelle il était en guerre.
COMiMENT L AMIRAL CRUT CONVENABLE DE FAIRE SAISIR LE ROI QUIBIO ET SES PRINCIPAUX SUJETS, QUI MENAÇAIENT LA SÉCURITÉ DES ESPAGNOLS
Le préfet, continuant à explorer le pays, entra quelques jours plus tard en relations avec le cacique de cette tribu d'Urira, dont on lui avait fait visiter les mines. Il en reçut le meilleur accueil, et troqua pour des objets de peu d'importance de grandes quantités d'or.
Il visita aussi d'autres peuples des environs, qui lui parurent dans les meilleures dispositions envers les chrétiens. De retour aux navires, où l'Amiral faisait les préparatifs de son prochain départ, il se mit en devoir de choisir l'emplacement où s'élèverait la future cité.
Bientôt, sur un monticule, à une portée d'arquebuse des rives du fleuve de Bethléem, s'élevèrent les premières maisons où devaient se loger les quatre-vingts personnes qui allaient demeurer avec le préfet sur la terre indienne. Outre ces maisons, faites de bois et couvertes de feuilles de palmiers, l'on construisit un édifice plus vaste, plus solide, pour servir de magasin des vivres et d'arsenal, sans préjudice d'un des vaisseaux qui devait rester à la disposition des colons et •où seraient déposés un grand nombre d'objets, noitamment les appareils de pèche.
Déjà tout était assez convenablement aménagé pour
la création de l'établissement de Bethléem, et l'Amiral était sur le point de mettre à la voile pour la Castille, lorsque les eaux du fleuve, qui avaient failli nous causer tant de désastres par leur surabondance, baissèrent à ce point, que les navires furent mis dans Timposa,bilité d'aller reprendre la mer.
Notre ennui était grand, et de même que précédemment nous avions imploré l'assistance de Dieu pour qu'il fit s'achever les pluies qui entretenaient l'inondation, de même nous appelions de tous nos vœux les nuées qui pouvaient faire enfler les eaux du fleuve.
Entre temps, avis fut donné à l'Amiral que Quibio, le cacique de Beragua, projetait de venir secrètement mettre le feu aux maisons des chrétiens, qu'il espérait massacrer pendant le désordre que causerait l'incendie ; car il déplaisait profondément à la population indienne de les voir s'établir dans le pays.
Il parut donc à l'Amiral que, autant comme châtiment individuel que comme exemple à donner aux autres Indiens, il serait sage de s'emparer de Quibio et de ses principaux affidés, et de les emmener en Castille, en plaçant de ce fait le pays sous Ja domination des Espagnols.
En conséquence, le 30 mars, le préfet se rendit avec soixante-quatorze hommes à la ville ou bourgade de Beragua, —formée d'ailleurs de cabanes fort distantes les unes des autres.
En apprenant son approche, Quibio l'envoya prier de ne pas monter jusqu'à sa maison, qui était placée sur une colline des bords du fleuve Beragua. Le préfet, décidé à ne tenir aucun compte de cet avis, voulut toutefois éviter d'eflaroucher le cacique; il s'avança
donc accompagné seulement de cinq ou six hommes, mais il commanda aux autres de s'espacer sur la route, en ajoutant que s'ils entendaient tirer un coup d'arquebuse, ils se hâtassent de se réunir autour de la maison, et de la cerner de telle sorte que nul ne s'en put échapper.
Comme il arrivait près de la cabanne de Quibio, celui-ci lui fit encore dire qu'il l'engageait à ne pas y entrer, prétextant qu'il était malade d'une blessure récemment reçue, et, en outre, parce qu'il ne convenait pas que ses femmes subissent le regard des étrangers. Du reste, il se présenta au seuil de l'habitation, où il s'assit, en priant le préfet de venir seul lui parler. Le préfet y consentit; mais, en quittant ses compagnons, il leur donna pour mot d'ordre que s'ils le voyaient prendre le cacique par le bras, ils vinssent aussitôt l'aider à le faire prisonnier. Arrivé auprès de Quibio, il commença à s'entretenir avec lui, par interprète, de diverses choses et notamment du motif de son indisposition; puis, sous prétexte de voir où était sa blessure, il le prit par le bras. A ce signal, cinq des hommes du préfet se jetèrent sur le cacique, pendant que le sixième déchargeait en l'air une arquebuse, dételle sorte que les autres Espagnols accoururent à l'investissement de la maison, dans laquelle se trouvaient une cinquantaine de personnes, tant petites que grandes, qui furent presque toutes prises sans coup férir, CoLT dès que ces Indiens virent leur roi prisonnier, aucun d'eux ne tentât plus la moindre défense.
On prit là plusieurs femmes et fils de Quibio, et un certain nombre de notables qui, pour obtenir d'être mis en liberté, promettaient aux Espagnols de leur
donner un grand trésor, qui était caché dans une forêt des environs. Mais, sans s'arrêter à ces offres séduiduisantes, le préfet n'eut rien de plus pressé que de fcûre conduire tous ses prisonniers aux navires, avant que la population des alentours, avertie de ce qui venait d'arriver, ne se fût ameutée.
Devant rester encore en ce lieu, où il se proposait de capturer les autres membres de la famille royale qui avaient pu s'échapper, il confia le soin d'emmener les prisonniers à un pilote nommé Jean Sauciez, homme très énergique, à qui le cacique fut livré pieds et poings liés, et qui jura par sa barbe (1) qu'il ne lui échapperait pas. On embarqua donc les prisonniers dans la chaloupe qui avait remonté le fleuve, et l'on redescendit vers les navires.
Après une demi-heure environ de navigation, et comme la nuit tombait, Quibio se plaignit que les cordes dont on l'avait lié lui meurtrissaient les mains. Jean Sauciez, touché de compassion, desserra les liens, et au lieu de laisser le cacique attaché sur un banc, se contenta de le tenir par la corde qui lui entourait le corps. Peu après, Quibio, au moment où son gardien était loin de s'y attendre, sauta précipitamment dans la rivière. Sanchez, qui tenait la corde, dût la lâcher, pour n'être point entraîné; et, Tombre de la nuit aidant, au milieu des clameurs des Indiens et des Espagnols, on ne put savoir ce qu'était devenu le fugitif. 11 en fut de lui comme d'une grosse pierre qu'on aurait jetée à l'eau.
Pour que la chose ne se renouvelât pas avec les au-
(1) Chose sacrée, que la barbe d"un noble espagnol.
très Indiens, les Espagnols firent dès lors meilleure garde, mais ce ne fut pas sans honte qu'en arrivant aux vaisseaux, ils durent avouer leur mésaventure.
Le jour suivant, comprenant qu'il lui serait bien difficile de poursuivre fructueusement les Indiens dans un pays très montueux, très boisé, où les cabanes étaient considérablement espacées, le préfet résolut de retourner auprès de son frère. Il y arriva sans qu'il fût rien advenu de fâcheux à aucun de ses hommes, et présenta à l'Amiral le butin fait dans la demeure de Quibio, dont la valeur pouvait bien s'élever à plus de trois cents ducats, en plaques, colUers, chaînes et couronnes d'or servant d'ornements aux chefs indiens.
Après avoir mis de côté le cinquième de cette prise pour les rois catholiques, l'Amiral divisa le reste entre ceux qui avaient participé à l'entreprise, en attribuant particuhèrement au préfet une couronne d'or, comme témoignage d'honneur pour la victoire qu'il venait de remporter.