DANS LES INDES
L'Amiral, ayant gagné la Castille, se rendit aussitôt à Burgos, où les rois catholiques se trouvaient alors pour célébrer le mariage de leur fils le prince Don Juan avec madame Marguerite, fille de l'empereur Maximilien d'Autriche. Bien qu'ayant assisté, en ma quaUté de page du prince, aux fêtes magnifiques qui se donnèrent à cette occasion, je m'abstiendrai de les décrire, car outre qu'elles n'appartienent pas au sujet qui nous occupe, elles ont certainement exercé la plume de plus d'un chroniqueur royal.
Arrivé à Burgos, l'Amiral fut immédiatement reçu très gracieusement par les rois catholiques, auxquels il offrit en présent toutes sortes de choses rapportées de son voyage, oiseaux et plantes, instruments et ustensiles en usage chez les Indiens, masques dont les yeux et les oreilles étaient faits de feuilles d'or, enfin et surtout beaucoup de grains d'or variant de grosseur, depuis le volume d'un pois jusqu'à celui d'un œuf de pigeon, — ce qui parut alors très étonnant, car ce ne fut que plus tard qu'il arriva de trouver des morceaux d'or pesant jusqu'à trente livres.
Les rois témoignèrent à l'Amiral toute leur satisfaction, et le remercièrent vivement du zèle qu'il déployait à leur service.
L'Amiral, après avoir fait à Leurs Altesses le récit de toutes les choses qui lui étaient arrivées ou qui concernaient la colonisation des Indes, leur remontrala nécessité de son prompt retour à l'île Espagnole, car non seulement il craignait que, en son absence, il n'advînt quelque fâcheux' événement, mais encore, comme les gens qu'il avait laissés là-bas manquaient de la plupart des ^choses nécessaires à la vie, il importait de les en fournir au plus tôt.
Et toutefois, malgré ses instances sur ce point, étant donnés les retards en quelque sorte naturels apportés à l'exécution des ordres royaux, ce ne fut qu'au bout de dix à douze mois qu'il put obtenir, non pas ce qui lui avait été concédé pom' sa propre expédition, mais seulement l'envoi de deux navires de secours et ravitaillement, qui partirent au mois de février 1498, sous la conduite de Pietro-Fernand Coronel.
Quant à lui, il dut attendre plus d'une année l'arme-
ment des vaisseaux avec lesquels il comptait retourner aux Indes.
Au cours de cette année, qu'il passa tantôt à Burgos, tantôt à Médina del Campo, où résidait alternativement la cour, les rois catholiques ne cessèrent de lui témoigner la haute estime en laquelle ils le tenaient, et de lui donner des marques empressées de leur libérahté. Je tiens à constater ici ces dispositions favorables des souverains à son égard, pour qu'il soit bien avéré que s'il perdit un jour ces bonnes grâces, il ne le dut qu'aux machinations des ennemis de sa gloire.
Notons d'abord que les longs retards apportés à Téquipement de ses vaisseaux furent dus, en principe, au mauvais vouloir des ministres royaux, et notamment d'un certain Juan de Fonsecca, archidiacre de Séville, plus tard évèque de Burgos, qui, dès ce moment, témoigna d'une haine mortelle envers l'Amiral, et devint le chef de la conspiration ourdie pour lui nuire dans l'esprit des rois catholiques.
Ce fut d'ailleurs à cette époque que don Diègue Colon, monfrère, et moi , jusqu'alors pages de l'infant don Juan, qui vint à mourir, nous passâmes en la môme qualité, parla haute faveur dont jouissait notre père, au service de la reine Isabelle de glorieuse mémoire.
COMMENT L AMIRAL PARTIT DE CASTlLLE POUR DECOUVRIR LA TERRE FERME
L'Amiral, ayant enfin complété son armement, partit le 30 mai 1498, du canal de San Lucar avec six navires, chargés de tout ce qui pouvait être nécessaire pour le ravitaillement et les travaux de colonisation de l'Ile Espagnole. Il arriva, le dimanche 10 juin, à Madère où, magnifiquement reçu par le capitaine de l'ile, il relâcha jusqu'au samedi suivant; le mardi 19 juin, il touchait à la Gomera, d'où il partit le surlendemain en faisant voile vers l'île de Fer; mais bientôt il eut l'idée d'envoyer trois de ses vaisseaux directement à l'île Espagnole, pendant qu'avec les trois autres il descendrait jusqu'aux environs des îles du Cap-Vert, d'où il prendrait la ligne droite, dans l'espoir de rencontrer la terre ferme.
Ce dessein lui ayant paru convenable, il désigna, pour commander les vaisseaux qui devaient se séparer de lui, trois capitaines, nommés, l'un Pierre d'Arana, cousin de cet Arana qui avait péri à TEspagnoîe;" l'autre, Alphonse Sancies, de Carvagiale et le troisième, Jean-Antoine Colomb, son parent.
Il ordonna que chacun d'eux eût le commandement en chef pendant une semaine, et leur laissa des instructions pour tout ce qu'ils auraient à faire, tant pendant la traversée, qu'après leur arrivée aux Indes.
Ces vaisseaux s'étant mis en route pour l'île Espagnole, il fit voile avec les autres vers les îles du Cap- Vert. Mais, presque aussitôt, il fut atteint d'une grave attaque de goutte dans une jambe, et quelques jours plus tard une fièvre terrible s'empara de lui. Quelles que pussent être ses douleurs, il ne laissait pas cependant de veiller comme de coutume à tout ce qui concernait la direction des navires, et de noter, comme il l'avait toujours fait, les moindres incidents du voyage.
Le mercredi 27 juin, il vit l'île du Sel, qui fait partie du groupe du Cap-Vert, et toucha à l'île dite de Bonnevue, bien mal nommée, car elle est fort désolée. Il gagna ensuite Santiago, qui est la principale des îles du Cap-Vert, où il relâcha avec l'intention de prendre des bœufs et des vaches qu'il voulait emmener vivants à l'île Espagnole ; mais n'ayant pu se procurer rapidement ce bétail, il crut, dans l'intérêt de la santé de ses gens, ne pas devoir s'attarder en ce pays où régnait sans cesse un épais et chaud brouillard cachant le ciel et les étoiles, et où tous les habitants, dont les deux tiers au moins étaient alors malades, avaient le teint blême et l'air languissant.
COMMENT L AMIRAL, AYANT QUITTE LES ILES DU CAP-VERT, ENDURA UNE CHALEUR TERRIBLE, PUIS DECOUVRIT l'iLE DE LA TRINITÉ ET APERÇUT LA TERRE FERME
Le jeudi 5 juillet, l'Amiral partit de Santiago, en se dirigeant vers le sud-ouest, son intention étant de des-
rendre jusqu'à la ligne équinoxiale, avant de cingler directement à l'occident, pour arriver, soit à la terre ferme, ou tout au moins à l'île Espagnole. Mais il rencontra dans ces parages des courants vers le nord et le nord-ouest, qui retardèrent sa marche à ce point qu'après deux jours de navigation il n'était encore qu'en vue de File de Feu, qui. appartient en réalité au groupe du Cap-Vert. De loin, cette île ressemble à une église^ dont un pic très élevé serait le clocher ; quand veut souffler le vent du midi, il en sort un grand jet de flamme et de fumée, analogue à celui qui couronne les volcans de Ténériffe et de Mongibello. Un peu de vent survint alors, qui permit à l'Amiral d'arriver jusqu'à cinq ou six degrés de la ligne équinoxiale où, pendant huit jours, régna le calme le plus complet avec une chaleur si excessive, qu'il semblait que les navires en dussent être embrasés. Les équipages n'eussent certainement pas résisté à cette température, si par la grâce de Dieu, quelques nuages ne fussent survenus, qui atténuèrent l'ardeur du soleil et firent tomber une pluie bienfaisante. L'Amiral ne crut pas devoir pousser plus avant vers la région australe, et de là il se prit à cingler, dès qu'un peu de vent le permit^ vers l'occident. Il importait, d'ailleurs, qu'il perdît le moins de temps possible, car Textrême chaleur non seulement desséchait et disloquait les tonnes contenant la provision d'eau, mais encore brûlait ou corrompait les vivres.
Dans cette région encore, l'Amiral voulant prendre la hauteur du pôle eut à décompter avec les données ordinaires, tant par l'illusion résultant del'obhquité de situation de l'étoile Polaire par rapport à la sphère ,
19S HISTOIRE DE LA VIE ET DBS DÊCOrVERTES
que par une irrégularité dans la direction de l'aiguille aimantée... Il nota scrupuleusement ces phénomènes qui ne furent expliqués que plus tard.
Enfin, le dernier mardi de juillet de l'année 149?. après aToir toujours marché à l'occident, et pensan: qu'il avait alors les iles des Caraïbes au nord, il crut devoir se diriger vers l'Espagnole, non seulement parce qu'il manquait d'eau et de vivres, mais encore et surtout parce quïl était fort impatient de revoir la colonie, où il craignait que, pendant son absence, ne se fût déclarée quelque discorde ou dissension parmi ceux qu'il y avait laissés, — pressentiment qui, comme nous le verrons plus tsird, n'était malheureusement que trop bien justifié.
Il avait donc pris sa route au nord, pensant rencontrer bientôt les îles des Caraïbes, lorsque, un matin, Dieu permit qu'un peu avant midi un matelot nommé Alphonse Ferez Xizzardo, étant monté dains les huniers, aperçut vers l'occident, à la distcince de quinze lieues, une terre qui semblait formée de trois montagnes réunies.
Quand on en fut plus proche, on reconnut que cette terre s'étendait, au nord-est, aussi loin que pouvait porter le regard, qui ne semblait pas devoir en embrasser les bornes.
Toujours est-il que les équipages ayant rendu grâce à Dieu, en chantant le SaZie Domine, et en disant les oraisons par lesquelles les marins ont coutume de manifester pieusement leur joie, l'Amiral appela cette terre la Sainte-Trinité (1), non seulement parce qu'il
(1} Cette terre, qm a gardé son nom de Trinité, avoisine le continent méridional par la baie de Paria, à quelque distance des bouches de l'Orénoque. ^
s'était dit qu il donnerait ce nom à la première terre qail découvrirait, mais encore parce que celle-ci s'était montrée à lui sous l'aspect de trois montagnes groupées.
Il côtoya cette terre pour aller jeter l'ancre au delà d'un cap qu'il apercevait au midi, et qu'il nomma le cap de la Galère, a cause d'un rocher qui, émergeant à quelque distance, avait de loin Taspect dune galère sous voile : mais le lieu n'étant pas favorable pour le débarquement, il chercha un peu plus loin une rive plane, sur laquelle ses gens descendirent aussitôt, et trouvèrent à se rafraîchir aux eaux pures d'une magnifique rivière.
Il ne trouvèrent là aucun habitant, bien que tout le . ng de la côte ils eurent aperçu de nombreuses colonies et cru voir beaucoup d'Indiens. A la vérité, il reconnurent que des pêcheurs avaient dû s'enfuir à leur approche, car des engins de. pèche étaient abandonnés sur le rivage.
Ils virent d'ailleurs, sur le sable, des empreintes analogues à celles que laisseraient les pieds des chèvres, mais ils trouvèrent les ossements d'un de ces animaux dont la tète ne portait point de cornes, et ils pensèrent que les traces qu'ils avaient aperçues étaient dues à des singes, — ce qui plus tard leur fit confirmé.
Continuant à faire voile au delà du cap de la Galère, ils découvrirent la terre ferme à quelques vingt-cinq lieues. Toutefois, l'Amiral pensant que ce fut encore une île. lui donna le nom d'Ue-Saintej et s'en approcha pour y débarquer, mais il explora près de trente heues de côte, de l'est à l'ouest, sans apercevoir un port dans lequel il fût possible de mouiller. Il ne constata pas
moins l'excessive beauté de ce pays, dont la population était fort nombreuse.
Contrarié, d'ailleurs, par des courants qui venaient de terre avec autant d'impétuosité qu'à l'embouchure des plus grands fleuves (1), l'Amiral dut chercher un autre point de débarquement. Il se dirigea donc vers un cap qu'il apercevait à l'occident et qu'il nomma la pointe de l'Arenal (du Sable). Un peu avant d'y arriver il vit venir au-devant de lui un canot portant vingt-cinq hommes qui, lorsqu'ils ne furent plus qu'à une portée d'arquebuse, commencèrent àinterpeller les Espagnols, mais sans qu'il fût possible de comprendre ce qu'ils disaient. Pour les engager à monter sur le navire, on leur montra divers objets pouvant exciter chez eux le désir de possession, comme on avait touj ours fait avec les autres Indiens; mais il se bornèrent à se rapprocher un peu, sans vouloir se décider à accoster tout à fait. L'Amiral ordonna que l'on portât un tambourin à la poupe et que, pendant que l'on en jouerait, quelques jeunes matelots se missent à danser. Mais aussitôt, comme s'il se fût agi d'un belliqueux signal, les Indiens prirent leurs arcs, leurs flèches et commencèrent à tirer sur les danseurs. L'Amiral leur fit répliquer par quelque traits d'arbalètes. Alors ils s'éloignèrent, se dirigeant vers une autre caravelle, qu'ils accostèrent sans frayeur aucune. Le pilote descendit dans leur canot, leur fît quelques présents qu'ils reçurent avec grande joie. Puis il s'en allèrent à terre et revinrent apportant de leur pain, que ceux du navire cependant ne voulurent pas accepter par crainte de déplaire à
(1) Courants dus aux nombreuses et importantes embouchures de YOrénoque.
rAmiral. Ces Indiens avaient le teint plus clair que ceux des autres îles, ils étaient bien faits de corps, portaient leurs cheveux longs, liés avec des cordelettes, et cachaient leurs parties honteuses sous un morceau de toile.
DU PÉRIL QUE COURURENT LES NAVIRES EN PASSANT PAR LE CANAL DU SERPENT, ET COMMENT FUT ACCOSTEE LA PRE- MIERE TERRE FERME, DITE DE PARIA
« En arrivant à la pointe de l'Arenal, dit l'Amiral dans son journal de bord, je remarquai que Tîle de la Trinité formait, avec la terre que j'avais appelée l'Ile Sainte, un canal large d'environ deux lieues, du levant au couchant, que je nommai Bouche du Serpent (1), et que pour entrer, on rencontre une suite de courants qui traversent ce canal en faisant un bruit épouvantable. Je pensai que cela provenait de récifs et d'écueils qui devaient en fermer l'accès. Je mouillai donc à la pointe de l'Arenal, à l'issue du canal, et je trouvai que l'eau venait de l'orient à l'occident avec autant d'impétuosité que le GuadaJquivir dans ses débordements, et cela, nuit et jour, sans discontinuer. Je crus que je ne pourrais ni revenir sur mes pas, à cause des courants qui m'avaient apporté, ni aller en avant, à cause des bas-fonds. Au miheu de la nuit, j'entendis un bruit terrible qui venait du côté du midi vers le navire, et je
(1) Le nom est resté.
vis la mer qui s'élevait du couchant au levant, formant une espèce de colline aussi haute que nos mâts. Audessus de cette élévation de la mer, se manifestait un courant qui s'avançait en rugissant avec le fracas des flots de la mer se brisant sur les rochers. Aujourd'hui même, je crois éprouver encore le sentiment de crainte qui s'empara de moi à l'idée que nous allions être inévitablement submergés. Par la grâce de Dieu, cependant, la houle passa sans avoir rien fait de plus que nous secouer fort rudement et sans qu'il s'en suivît pour nous aucun dommage. A vrai dire l'un des navires eut ses ancres enlevées, et fut emporté à quelque distance, ce qui causa une grande terreur à ceux qui le montaient, mais ils firent force de voiles et réussirent à se tirer saufs de ce mauvais pas.
<c Etant donnés les périls que nous venions de courir et afin de n'y être pas exposés de nouveau, je m'engageai dans un autre canal, que j'appelai du Dragon, dont la direction me semblait telle, qu'à l'issue je devais être sur la route directe de l'île Espagnole. »
Toujours pensant que la terre qu'il côtoyait fut une île, l'Amiral se refusait à l'accoster, pour ne pas s'attarder inutilement, encore qu'il y aperçut d'excellents mouillages.
Toutefois, le 5 août, qui était un dimanche, jour où, quand il le pouvait, il avait coutume de rester à l'ancre, l'Amiral s'arrêta et permit à ses gens de descendre à terre. Ils s'y rendirent et trouvèrent une contrée fort riante, dont les habitants effrayés s'étaient enfuis; et ce fat, sans qu'ils s'en doutassent, le premier débarquement des Espagnols sur la terre ferme (1).
(1; Au fond du golfe de Paria, — Nous regrettons que, vu son
COMMENT SUR LA TERRE DE PARIA l'oN TROUVA DE l'OR ET DES PERLES, ET DE QL"ELLE NATURE EN ETAIENT LES HA3I- T.VNT>
La flottille ayant continué à suivre le canal du Dragon pendant l'espace d'une quinzaine de lieues, l'une des caravelles fut un matin accostée par un canot que montaient trois Indiens. Le pilote, connaissant le vif désir qu'avait l'Amiral d'entrer en relation avec les naturels de cette terre, descendit dans le canot, et, avec la chaloupe du navire, conduisit ces trois hommes à l'Amiral, qui les traita avec la plus grande douceur. leur fit plusieurs présents et les fit reconduire à terre.
étendue, il ne nous soit pas possible de reproduire ici en entier ia partie des mémoires où Christophe Colomb pense que s"U pouvait convenablement explorer cette région, il arriverait sans nul doute à la découverte du Paradis terrestre, charmante page où toutes les ingénuités de la foi sincère s'tinissent aux plus subtiles pénétrations du génie. «Je n'admets pas. dit-il, que le Paradis terrestre ait la forme d'une montage escarpée, mais qu'il est sur le sommet de l'endroit cù j'ai dit qu'était ia forme de la queue de la poire (l'isthme formant queue au continent méridional) et que cette élévation extrême est formée par tme pente insensible prise de très loin, et je crois que personne ne pourra parvenir au sommet... Je n'ai jamais lu, ajoute-t-il en parlant du vaste estuaire de Vûrénoque, qu'tine telle quantité d'eau douce fut ainsi en dedans de l'eau salée, ce qui vient encore à l'appui, c'est la délicieuse température ; et si cette eau douce ne sort pas du Paradis terrestre, c'est merveUle plus grande encore, car je ne crois pas qu'on trouve dans le monde un fleuve aussi large et aussi profond.
OÙ se voyaient un grand nombre de leurs compatriotes.
Ceux-ci, convaincus des intentions pacifiques des chrétiens, vinrent aussitôt dans plusieurs canots, apportant, pour trafiquer, diverses productions de leur pays, qui ne différaient guère de celles des autres îles. Les Espagnols remarquèrent, cependant, qu'ils avaient pour boisson une sorte de liqueur blanche comme du lait et une autre noirâtre, ayant le goût d'un vin qu'on aurait fait avec des raisins mal mûrs, mais ils ne purent savoir de quels fruits il la tiraient. Ces Indiens apportèrent aussi des morceaux de toile, de la grandeur moyenne d'un mouchoir, très habilement tissée avec du coton teint en diverses couleurs. Parmi les objets qu'on leur montrait, c'étaient les bassins de cuivre et les grelots qui attiraient le plus leur attention. Ils semblaient de mœurs plus douces et d'esprit plus sociable que ceux de l'île Espagnole. Les hommes cachaient leur nudité à l'aide d'un morceau d'étoffe et s'en enroulaient un autre autour de la tête, mais les femmes restaient entièrement nues. Plusieurs d'entre eux portaient au cou de petites plaques d'or.
L'Amiral qui ne pouvait s'attarder à explorer le pays, mais qui, cependant, tenait à être renseigné à ce propos, fit prendre six de ces Indiens qu'il garda sur son vaisseau, et continua sa route.
Un peu plus loin, il rencontra deux grandes îles qui, non seulement, lui parurent fort peuplées, mais où il vit même des champs en culture régulière.
Les habitants de ces îles, qui avaient des ornements d'or en plus grande quantité, dirent qu'ils leur venaient d'une île située au couchant, dont les habitants étaient
mangeurs d'hommes. Lem^s femmes portaient aussi des bracelets de perles si belles et si grosses que l'Amiral en fit acheter plusieurs pour en faire présent à Leurs Altesses Castillanes. Quand on leur en demanda la provenance, ils répondirent qu'on les trouvait dans des coquilles qui se péchaient au nord de cette terre que l'Amiral avait nommée l'île Sainte.
Afin d'être plus exactement renseigné sur ces différents points qui pouvaient avoir une grande importance, l'Amiral jeta l'ancre sur cette côte, et envoj^a la chaloupe à terre. A peine y arrivèrent-elles, que les Espagnols furent entourés d'une multitude d'Indiens qui leur prodiguèrent à l'envi toutes les marques de la plus cordiale sympathie. Ils voulurent même les emmener^, et les emmenèrent, en effet, dans une grande cabane qui devait être le palais de leur roi, où ils leur offrirent toute sortes de mets, ainsi que de ce vin dont nous avons parlé plus haut. Ils les conduisirent ensuite dans la maison du fils de ce roi, où ils reçurent le même accueil.
Ces Indiens étaient plus blancs que tous ceux qu'on avait rencontrés jusqu'alors, et d'aspect moins sauvage. Ils avaient les cheveux coupés sur les oreilles, presque à la mode castillane. Ce fut d'eux qu'on apprit que leur terre s'appelait Pariai et qu'elle était terre ferme.
COMMENT l'amiral APRÈS AVOIR COURU DE NOUVEAUX DAN- GERS DANS LE CANAL DU DRAGON, SE RENDIT DE LA TERRE FERME A l'Île ESPAGNOLE
L'Amiral suivant toujours le canal du Dragon, dont il espérait sortir par l'occident, remarqua que l'eau sur laquelle il naviguait était de l'eau douce, il envoya celle de ses caravelles qui se nommait le Courrier, et qui avait un tirant d'eau plus faible que la sienne, reconnaître la passe. Ce navire revint, ayant reconnu que du côté de l'occident le bras de mer s'achevait dans un golfe de forme carrée, où venait déboucher quatre fleuves, — ce qui expliquait la douceur de l'eau.
L'Amiral fut donc obhgé de rétrograder pour prendre sa route au nord où devait se trouver un détroit entre la Trinité et la terre ferme . Or, comme il suivait les courants qui le portaient en ce sens, et qui sont dus à l'énorme quantité d'eau douce qui vient se rendre à la mer proprement dite, il arriva que le vent tomba tout à fait, et que, n'en ayant plus l'aide pour gouverner dans cette passe relativement étroite, il put craindre à plusieurs reprises d'être jeté sur les bas-fonds ou sur les écueiJs qui sont nombreux le long des côtes.
Mais il plut de nouveau à Notre-Seigneur que le salut résultât pour lui de ce qui le mettait en péril, car un courant favorable ayant pris ses vaisseaux, les porta sains et saufs hors du détroit du Dragon, et les mit en
pleine mer.
Sans avoir, encore une fois, éprouvé aucun dommage, l'Amiral put, le lundi 13 août, se trouvant au delà de la côte septentrionale de la terre de Paria, faire voile directement pour gagner l'île Espagnole, en adressant mainte action de grâce à Dieu, qui semblait veil~ 1er si particulièrement sur lui, et qui lui faisait découvrir tant de pays magnifiques pleins de richesses, et notamment cette dernière terre dont l'existence confirmait les dires des Caraïbes, qui s'étaient accordés pour lui affirmer qu'au midi de leur pays se trouvait un grand continent.
Chemin faisant, il rencontra plusieurs îles auxquelles il donna divers noms, et qui lui auraient offert bien des . particularités à noter, si, à ce moment de son voyage, par suite des veilles prolongées et de l'attention donnée par lui aux observations et aux lectures, il n'eût été pris d'une grande inflammation des yeux qui l'empêchait d'écrire. Toutefois, il fit encore là de singulières remarques sur les variations de l'aiguille aimantée...
Enfin, le lundi 20 août, il mouilla entre la petite île dite Béate, et la pointe méridionale de l'île Espagnole, d'où il fit partir un Indien pour porter à son frère, le préfet, une lettre dans laquelle il lui annonçait son arrivée; et le 30 du même mois, il entra avec ses vaisseaux dans le port ou plutôt dans l'embouchure de la rivière, sur la rive orientale de laquelle, le préfet avait fixé l'emplacement de la ville qu'on y voit aujourd'hui, et qu'il avait nommée Saint-Domingue, en souvenir du nom de son père, mon- aïeul (1).
(1) La ville a ensuite donné son nom à l'île Espagnole.
COMMENT l'amiral TROUVA l'ÎLE ESPAGNOLE EN ETAT DE SÉDITION ET DE REVOLTE, PAR LA MALIGNITE d'uN CERTAIN ORLANDO, qu'a son DÉPART IL AVAIT INVESTI DES FONC- TIONS DE JUGE GÉNÉRAL
L'amiral en entrant dans la ville de Saint-Domingue, avec la vue presque perdue par suite des longues veilles et après les rudes fatigues du voyage, espérait y goûter un peu de calme et de repos ; mais il n'y trouva, au contraire, que le trouble et l'agitation.
La plus grande partie des gens qu'il avait laissés dans l'île étaient morts, plus de cent quarante étaient malades, et, outre qu'à l'instigation d'un rebelle, beaucoup d'autres s'étaient soulevés, l'on n'avait aucune nouvelle des trois navires chargés de vivres que l'Amiral avait dépêchés des îles Canaries.
Ici nous devons reprendre les choses au départ de l'Amiral pour la Castille, qui eut lieu, comme nous l'avons dit, au mois de mars 1496, et suivre l'ordre des événements jusqu'à son retour, qui ne s'effectua que trente mois plus tard.
Dans les premiers temps, tout se passa bien dans la colonie, où l'on espérait voir revenir promptement l'Amiral amenant avec lui des vivres et des provisions de toutes sortes. Mais une année s'étant écoulée, sans que les secours arrivassent, les maladies augmentant avec les fatigues, et l'espoir semblant perdu de voir la situation générale s'améliorer , le mécontentement
eommença à se manifester, des querelles privées sur, vinrent, dont des meneurs ne manquèrent pas de prendre prétexte, avec la visée d'être chefs de partis. Parmi ceux-là se fit aussitôt remarquer certain François Orlando, natif de Torre, que l'Amiral avait mis en grand crédit , tant auprès des Espagnols que des Indiens, en le nommant juge général, et en l'investissant d'une autorité en quelque sorte égale à la sienne.
Etant donné ce titre et les droits qui y étaient attachés, on comprend qu'entre Orlando et le frère de l'Amiral, qui était préfet et gouverneur des Indes, la question de rivalité prima bientôt les questions d'intérêt pubhc.
Tout d'abord, l'Amiral tardant à revenir, et les secours se faisant vainement attendre, Orlando s'en autorisa pour surexciter le mécontentement, et ne projeta rien moins que de s'emparer du pouvoir absolu en mettant à mort les frères de l'Amiral, qui seuls pouvaient faire obstacle à ses visées. Il attendit donc une occasion favorable.
Or il advint que le préfet, s'en étant allé en une province de la partie occidentale de l'île, distante d'environ quatre-vingts lieues de la ville d'Isabelle et nommée Suragna, Orlando fut chargé de le suppléer dans ses fonctions de gouverneur, tout en restant cependant sous les ordres de don Diègue, second frère deTAmiral. A vrai dire, il tint dès l'abord l'autorité de celuici en complet mépris. Comme en sa qualité de remplaçant du préfet, il avait dans ses attributions le soin de veiller à ce que les caciques de File payassent aux rois catholiques le tribut que TAmiral avait imposé à
tous les Indiens, Orlando profita des relations que lui valait cette perception pour travailler à se rallier les esprits des tributaires.
Mais il n'est perversité si audacieuse et si grande qui pour se manifester et marcher à ses fins ;ie se croie obligée de s'appuyer sur un prétexte. Orlando fit naître ce prétexte à propos d'une caravelle, que le préfet avait fait construire pour l'envoyer en Castille, si quelque jour il en était besoin.
Bien que ce navire fût à peu près achevé, l'on était empêché de le mettre à l'eau par le manque de cordages et d'autres objets, qui devaient en compléter le gréement.
Orlando laissa entendre que tels n'étaient pas les vrais motifs du retard apporté au lancement de la caravelle, en insinuant qu'il conviendrait cependant qu'on la mît en état de prendre la mer, pour qu'il fût loisible à quelques-uns d'aller faire savoir en Castille l'état des travaux de la colonie. C'est ainsi que sous couleur d'intérêt général, et bien qu'en reconnaissant l'impossibilité, il poussait à ce que chacun réclamât la mise à l'eau de la caravelle. Et comme don Diègue ne pouvait que s'y opposer, par la raison plausible du manque d'objets indispensables au gréement, Orlando intrigua pour que l'opération eût lieu en dépit du frère de l'Amiral. Il répandait le bruit que si le préfet et Don Diègue se refusaient à la mise en état de cette caravelle, c'était que, ayant résolu de s'assurer toute l'autorité, ils ne voulaient pas qu'il fût possible d'aller instruire les rois catholiques de leurs actes oppressifs et tyranniques. Il ajoutait qu'étant, donné la dureté excessive du préfet, qui imposait, aux habitants une
existence de travail et de privations, les nourrissant à peine et très mal, en les faisant travailler aux terres, aux fortifications, sans qu'il parût que l'Amiral dût jamais m'envoyer aucun ravitaillement, il serait convenable, qu'on s'emparât de ce vaisseau, pour le faire servir à recouvrer la liberté. Etait-il admissible que dans l'attente d'une solde qui, n'était pas, et qui ne serait jamais payée, les Espagnols restassent esclaves d'un étranger (1), qui, pendant qu'ils enduraient toutes les souffrances, passait une vie heureuse et facile. Au lieu d'avoir à travailler tant euxmêmes, ne serait-il pas plus naturel qu'ils pussent soumettre les Indiens à leur autorité propre et les faire travailler pour eux. Leur était-il seulement permis de prendre pour femme une Indienne qui leur convenait; ne leur imposait-on pas à tous la plus dure discipline, et pour le moindre écart n'étaient-ils pas passibles des peines les plus sévères, comme le jeûne et l'emprisonnement?
Il concluait en leur faisant remarquer qu'exerçant en quelque sorte l'autorité d'un roi, il ne pouvait vouloir les induire en erreur, ni leur rien conseiller qui pût leur être préjudiciable.
Par ces haineuses mais très habiles suggestions, qui toutes semblaient avoir pour principe le bien public, il était parvenu à gagner si entièrement certains esprits, qu'un jour où le préfet était revenu de Suragna à la ville d'Isabelle, quelques-uns des amis d'Orlando étaient résolus à le poignarder; et même leur projet fut si près d'être exécuté que déjà la corde était prête
(1) On lui reprochait d'être Génois.
pour pendre le préfet après l'avoir frappé. Ils se prévalaient surtout en cette occasion de l'emprisonnement injuste, selon eux, d'un certain Barabona leur ami; mais Dieu conseilla au préfet de se montrer clément envers celui-ci, et de le faire remettre en liberté, ce qui fut cause que les conjurés n'eurent plus de prétexte à invoquer pour agir contre lui.
COMMENT ORLANDO TENTA DE PRENDRE LA CITADELLE DE LA CONCEPTION ET SACCAGEA LA VILLE d'iSABELLE
Voyant l'avortement de son projet, et comprenant que sa conjuration n'était plus secrète, Orlando pensa qu'en s'emparant de la citadelle et de la ville dites de la Conception, bâties à l'intérieur du pays, il se rendrait plus facilement maître de l'île.
Il fut d'autant mieux poussé à suivre cette idée que, en l'absence du préfet. Don Diègue l'avait envoyé avec quarante hommes soumettre les Indiens des environs de la Conception qui s'étaient soulevés, ayant, eux aussi, l'intention de s'emparer de la ville et de massacrer les chrétiens.
Orlando, sous prétexte de rétablir Tordre et de châtier les rebelles, se réunit avec ses gens dans la bourgade d'un cacique, nommé Marchés, qui était à sa dévotion, pour attendre le moment favorable à l'exécution de ses desseins. Mais il ne tint pas ses intentions si secrètes que Balestrière, le capitaine de la cita-
délie n'en prît quelque soupçon, et, tout en faisant bonne garde, ne crût devoir en aviser le préfet. Celuici, prenant avec lui tous les hommes dont il pouvait disposer, se rendit immédiatement à la citadelle.
Orlando, jugeant sa conspiration découverte se rendit avec un sauf-conduit auprès du préfet, moins peut-être pour entrer en arrangement avec lui que pour étudier les moyens de lui nuire.
Il se présenta en affectant l'irrévérence et la hauteur, et réclama de nouveau que le préfet fît mettre à l'eau la caravelle, ou bien l'autorisât à se charger de ce soin de concert avec ses amis.
Le préfet opposant le dédain et l'ironie à l'insolence, fit observer à Orlando que ni lui ni ses amis n'étaient gens de mer, qu'ils n'entendaient rien à la mise à flot d'un navire; que même la caravelle fût-elle lancée, il leur serait impossible de s'en servir, puisqu'on manquait de cordages et de divers autres appareils; que ce serait vouloir exposer à un même péril l'embarcation et ceux qui la monteraient ; et qu'en conséquence les choses devaient rester en l'état jusqu'à ce qu'il pût en être décidé autrement par le soin des hommes compétents. Après l'échange de quelques propos analogues, Orlando s'en alla fort mécontent, sans avoir voulu consentir, comme le lui avait demandé le préfet, ni à se démettre de ses fonctions de juge, ni à se borner à les remplir, disant qu'il ne relevait que du roi, et non de l'homme qui laissait percer tant de sentiments de haine envers lui; il ajouta qu'il espérait bien avoir raison de l'injustice qui lui était faite, mais que pour montrer qu'il savait se maintenir dans les lois de la raison,- il consentait à accepter comme résidence le lieu
que le préfet désignerait. Or, celui-ci l'ayant engagea se rendre auprès de Don Diègue, Orlando répliqua qu'il ne trouverait pas là des vivres suffisants pour ses hommes, et qu'il allait chercher un meilleur séjour.
Aussitôt il se dirigea vers Isabelle, où après avoir vainement essayé de mettre la caravelle à l'eau, il se jeta sur le magasin des munitions et des vivres, où les siens prirent tout ce qui pouvait leur convenir, sans que don Diègue, qui était accouru, pût s'y opposer. Celui-ci même ne dut son salut qu'à cela qu'il se retira en toute hâte dans la citadelle avec les gens de sa suite. Au cours du procès, auquel donna lieu plus tard cette rébellion, il fut dit qu'Orlando promettait obéissance à Don Diègue, s'il voulait se déclarer contre son frère le préfet.
Toujours est-il qu'Orlando, désespérant de l'emporter sur Don Diègue, et craignant l'arrivée des secours que ne pouvait manquer d'envoyer le préfet, quitta la ville suivi de tous les mécontents, et trouvant aux environs des bestiaux en pâturage, il fit tuer un certain nombre de ces animaux pour la nourriture de sa bande, et en emmena beaucoup d'autres pour approvisionnement de route. Son projet était de se rendre en cette même province de Suragna que le préfet venait de quitter, et qui l'attirait par son extrême fertilité en même temps par l'aménité de ses habitants en général, mais plus particulièrement encore par la beauté et l'accortise de ses femmes.
Toutefois, comme il ne voulait pas s'éloigner sans avoir prouvé ce que pouvaient les forces dont il disposait, il résolut de se diriger d'abord vers la ville de la Conception qu'il envahirait à l'improviste, pour j tuer
le préfet qui y faisait alors sa résidence. Il était d'ailleurs décidé d'en faire le siège, dans le cas où il ne réussirait pas à la surprendre.
Le préfet, heureusement instruit des intentions d'Orlando, se mit en mesure d'opposer bonne résistance, aidé des habitants de la ville auquel il sut remontrer, car il était homme d'éloquence persuasive, qu'ils n'avaient aucun intérêt à passer sous l'autorité d'un nouveau chef.
Orlando, qui s'était flatté qu'à son approche tous embrasseraient son parti, fut encore une fois déçu dans ces espérances; et non seulement le préfet, sûr de la fidélité et de l'énergie de son entourage, se trouva en mesure de repousser l'attaque prévue d'Orlando, mais obéissant aux instincts valeureux qui étaient en lui, il résolut de trancher par les armes un différend que ni les bons conseils, ni le raisonnement n'avaient pu terminer, et sortit de la ville, pour aller attaquer les rebelles en pleine campagne.
COMMENT ORLANDO s'eFFORÇA DE SOULEVER LES INDIENS CONTRE LE PREFET, ET SE RENDIT AVEC LES SIENS A SU- RAGNA
Orlando, voyantqu'aucune défection ne se produisait, du côté du préfet, n'attendit pas que celui-ci vint l'attaquer ; il décampa en toute hâte, se dirigeant, comme il en avait eu primitivement le dessein, vers Suragna.
Tout le long de la route il allait prêchant aux Indiens le mépris du préfet, et la révolte contre son autorité. Il ne s'éloignait, leur disait-il, qu'à cause de l'extrême oppression que ce préfet, homme d'une dureté et d'une cupidité sans égales, faisait peser sur les chrétiens aussi bien que sur les Indiens. Il leur donnait à enentendre que le tribut auquel ils étaient soumis, et que jusqu'alors ils avaient régulièrement payé, irait sans cesse en augmentant, contre l'assentiment des rois catholiques, qui ne recherchaient rien de plus que leur obéissance, et n'avaient d'autre désir que de leur assurer la justice et la paix. Il insinuait, d'ailleurs, que si quelque jour il leur arrivait de trouver le joug du préfet trop lourd, il se ferait un devoir de les prendre sous sa protection et de les défendre. L'effet immédiat de ces suggestions fut de ralentir la perception de l'impôt, tant dans les provinces éloignées de la résidence du préfet, où il était difficile d'aller l'exiger, que dans les provinces voisines, où l'on ne voulait pas sévir par crainte de surexciter les esprits.
Mais quelque témoignage de sympathie qu'Orlando et ses affidés prodiguassent aux Indiens, ils n'en restaient pas moins eux-mêmes aux yeux de ceux-ci des oppresseurs dont ils rêvaient de secouer le joug. Le préfet ayant dû s'absenter d'Isabelle, Guarionex, le cacique principal de la province, forma le projet de tenter un coup de mains sur la ville et sur la citadelle pour mettre à mort les chrétiens qui les habitaient. Il réunit de plus tous les caciques des environs, et convint avec eux d'un jour, pour que le massacre devint général, chacun promettant d'assaillir en même temps les Espagnols, qui étaient alors dispersés par groupes
de huit ou de dix sur les divers points du pays. Les caciques ne doutaient pas qu'ils ne dussent ainsi les anéantir jusqu'au dernier, et à cette effet n'ayant que les lunaisons pour tout mode de supputer le temps, ils décidèrent, d'un commun accord, que cette exécution aurait lieu au jour de la prochaine pleine lune.
Or, il arriva que l'un des caciques les plus zélés, manquant de données astronomiques certaines, devança l'époque convenue, et donna ainsi Téveil aux chrétiens avant que tous les Indiens ne fussent prêts pour Taction générale. Ce malavisé s'étant enfui auprès de Guarionex, fut mis à mort par ordre de celui-ci, qui le punit ainsi d'avoir empêché le succès de la conjuration.
Les révoltés, que conduisait Orlando, furent les premiers affectés de cette mésaventure, dont il espéraient tirer profit par la mort probable du préfet ; et, sentant qu'on pourrait leur demander compte de la part occulte qu'il devaient avoir prise à l'affaire, ils se hâtèrent de gagner Suragna, où il arrivèrent en protestant, plus haut que jamais, qu'ils venaient pour protéger les Indiens, tandis que tous leurs actes étaient ceux de véritables larrons, n'ayant pour frein, ni la crainte de Dieu, ni le respect des hommes, et n'écoutant que la voix de leurs ardentes convoitises, Orlando leur donnant l'exemple, ils prenaient partout et de toutes mains, se faisant donner par les caciques tout ce dont ceux-ci disposaient, sous prétexte de défendre les Indiens contre le prélèvement injuste des tributs que réclamait le préfet.
On peut citer, par exemple, un de ces chefs nommé Manicauter qui, à lui seul, en trois mois, recueillit •et apporta à Orlançlo une grande mesure d'or fin, à quoi
le malheureux Indien se sentait indirectement contraint par l'Espagnol, qui, sous le faux semblant d'amitié, retenait auprès de lui son fils et l'un de ses neveux.
COMMENT ARRIVERENT DE CASTILLE LES DEUX PREMIERS NAVIRES DE SECOURS ET RAVITAILLEMENT, PUIS CEUX QUE l'amiral AVAIT ENVOYES DES ÎLES CANARIES
Aucun secours n'arrivant de Castille, le préfet et don Diègae maintenaient difficilement en paix les gens de leur entourage. C'étaient gens de basse condition pour la plupart, ne visant guère qu'aux jouissances matérielles de la vie, que d'ailleurs Orlando ne s'était pas fait faute de leur promettre pour les attirer dans son parti. Dieu voulut toutefois intervenir en faisant enfin arriver ces deux navires, dont à grand'peine l'Amiral avait pu obtenir l'envoi, comme nous l'avons dit plus haut.
La venue de ces vaisseaux fut d'un excellent effet pour rappeler les Espagnols à la discipline et à la fidélité, car, outre qu'il en résultait un ravitaillement relatif, ils apportaient Fassurance que l'Amiral était heureusement arrivé en Castille, qu'il avait encore le crédit de la cour; et les rebelles durent craindre d'entendre sonner l'heure du châtiment.
A tout hasard cependant, Orlando résolut de se rendre avec les siens à Saint-Domingue, où se trou-
valent les navires, dans l'espérance de gagner à sa cause les arrivants. Mais le préfet, averti avant lui de la venue des vaisseaux, et se trouvant d'ailleurs plus près de Saint-Domingue, s'y rendit aussitôt, et fit faire bonne garde pour empêcher, au cas écliéant, les séditieux de communiquer avec le port.
Au surplus, comme son plus grand désir était de faire en sorte que l'Amiral à son retour trouvât l'Ile tranquille, il crut convenable de faire proposer l'accord à Orlando , qui était à six lieues de là, par le capitaine même des navires nouvellement arrivés , Pierre-Fernandez Coronel, homme de grande valeur et probité, dont il espérait que les paroles seraient favorablement entendues.
Mais, redoutant l'influence d'un tel ambassadeur, Orlando l'envoya recevoir par quelques gens en armes, comme pour lui faire honneur, de telle sorte que loin de pouvoir parler publiquement à tous, le capitaine dut se borner à échanger quelques paroles avec ceux qui étaient venus au-devant de lui.
L'entrevue se termina donc sans amener aucun résultat. Coronel s'en retourna au port, tandis qu'Orlando et les siens regagnaient Suragna, d'où ils eurent soin cependant d'écrire à ceux de leurs amis qui restaient auprès du préfet, qu'en cas de l'arrivée de l'Amiral, ils démontrassent bien à celui-ci, qu'ils étaient tout prêts à reconnaître son autorité, vu que c'était du préfet seul qu'ils avaient à se plaindre, et la querelle était exclusivement entre lui et eux.
Disons maintenant ce qu'étaient devenus les trois vaisseaux que l'Amiral avait détachés de sa flottille aux îles Canaries.
Les routes n'étant pas encore bien précisément indiquées, les capitaines de ces vaisseaux, surpris par les courants, ou trompés par de faux calculs, au lieu d'arriver à hauteur de Saint-Domingue, qui devait être le but de leur voyage, abordèrent l'île Espagnole par la côte de la province de Suragna, où se trouvaient les révoltés.
Ceux-ci, à la nouvelle de l'arrivée de leurs compatriotes (qui naturellement ne savaient rien de la sédition), se rendirent aux navires, où, pour expliquer leur présence dans cette province, ils se dirent envoyés par le préfet pour s'occuper de recueillir des vivres.
Toutefois, Alfonso Sancies de Carvagiale, qui était le plus capable des trois capitaines des navires nouvellement arrivés, ne tarda pas à soupçonner la vérité, et l'ayant fait avouer à Orlando, il lui offrit de s'entremettre pour négocier la paix avec le préfet; mais déjà les relations s'étaient trop intimement établies entre les équipages et les révoltés, pour que les pacifiques intentions de Carvagiale pussent avoir le résultat qu'il désirait, et d'autant moins que parmi ses gens semblait prévaloir l'idée de rester auprès d'Orlando, qui très habilement avait en secret travaillé les esprits. Voyant donc qu'il n'avait aucune chance d'établir l'accord, Carvagiale décida, de concert avec les deux autres" capitaines, que ceux des passagers qui étaient venus pour travailler aux mines ou pour exercer quelque autre profession, se rendraient par terre à Saint-Domingue, attendu que le voyage par mer, rendu très difficile par les courants et les vents contraires, retarderait leur arrivée d'au moins trois mois, pendant lesquels ils ne feraient que consommer inutilement des
vivres, et, tout en perdant leur temps, seraient exposés aux maladies.
Cette résolution prise, il fut convenu qu'Antoine Colon, l'un des trois capitaines, se chargerait de conduire ceux qui devaient prendre la voie de terre, et qui étaient au nombre de quarante ; qu'Arana, le second capitaine, prendrait le commandement des navires, et^ enfin, que Carvagiale resterait à Suragna pour tâcher d'amener la conciliation.
Or, quand par suite de cet arrangement, Antoine Colon voulut se mettre en route, il arriva que les travailleurs, ou plutôt, pour les appeler du seul nom qui leur convienne, les vagabonds qui devaient le suivre, passèrent aux révoltés, à l'exception de six ou sept. En présence d'une telle trahison, le jeune capitaine qui était homme de cœur et d'énergie, s'en alla trouver Orlando, à qui il déclara qu'il avait tort de retenir des hommes qu'on n'avait embarqués que sous la promesse qu'ils travailleraient de leur métier dans l'intérêt de la colonisation ; que pour mettre d'accord ses, actes et les sentiments dont il faisait profession, il aurait dû les renvoyer, et qu'en acceptant qu'ils restassent auprès de lui, il se rendait ennemi du bien public et manquait à l'obéissance due à ses rois.
Orlando, le prenant sur un ton de plaisanterie, répondit qu'il ne pouvait faire violence à personne, et que son quartier était une sorte de lieu d'asile, d'où nul ne devait être repoussé.
Comprenant qu'il ne gagnerait rien à insister et que peut-être même il y aurait pour lui quelque péril à le faire, Antoine retourna aux vaisseaux, avec le peu d'hommes qui lui étaient restés fidèles. Là, s'étant
concerté avec Arana, et quelque difficulté que dût oârir le voyage, les deux capitaines résolurent de conduire les trois vaisseaux à Saint-Domingue.
Ils partirent. La navigation fut aussi longue que pénible, non seulenient le retard, le mauvais temps causèrent la perte d'une grande partie des vivres, mais encorde navire de Carvagiale donna sur un bas-fond, où il subit les plus graves avaries, et d'où l'on ne put le retirer que par de longs travaux, de telle sorte qu'ils n'entrèrent au port que longtemps après l'arrivée de l'Amiral.
CE qu'il advint après l'arrivée de l'amiral a