COMMENT L AMIRAL PARTIT DE LISBONNE POUR SE RENDRE PAR MER EN CASTILLE
Le mercredi 13 mars, à deux heures après le lever du soleil, l'Amiral mit à la voile pour aller à Séville et le vendredi (I) suivant, 15 mars, à midi, il entrait par la
(1) On a remarqué, par opposition aux idées superstitieuses que beau-
baie de Faites dans le port de Palos d'où il était parti le 8 août de l'année précédente. Ce qui donne à son voyage une durée de sept mois moins onze jours.
Quand on sut qu'il arrivait, toute la population de la ville se porta processionnellement au-devant de lui faisant retentir les airs d'actions de grâces au Seigneur qui avait permis le succès de cette grande entreprise, dont il devait revenir tant de gloire à la religion chrétienne et aux royaumes de Castille.Tous, d'ailleurs, tenaient à grand honneur que l'Amiral fût parti de ce port pour aller à la découverte des nouvelles terres et que la plupart des hommes qui l'avaient suivi et secondé fussent nés dans leur pays, encore que, par les conseils de Pinzon, un certain nombre d'entre eux, se fussent rendus coupables de désobéissance et de perfidie.
Or, il advint que juste au moment où l'Amiral prenait terre à Palos, ce même Pinzon débarquait en Galice, et manisfestait l'intention de se rendre à Barcelone où les rois se trouvaient alors, pour leur rendre compte du succès de l'entreprise. Les rois, instruits de soii dessein, lui firent signifier qu'il eût à ne paraître devant eux qu'à la suite de l'Amiral dont il avait été le subordonné. Cet ordre lui causa tant de déboire et d'afflictions, qu'ayant en toute hâte gagné son pays (Palos), où il arriva gravement malade, il y mourut de chagrin quelques jours plus tard.
coup de gens attachent au vendredi, que les principales dates heureuses du premier voyage de Colomb échoient toutes un vendredi ; Vendredi 3 août 1492, départ de Palos. Vendredi 12 octobre, découverte de San Salvador. Vendredi 4 jan\ier 1493, départ de l'île Espagnole. Vendredi 15 mars, rentrée à Palos.
L'Amiral, avant que Pinzon fût de retour à Palos, avait pris le chemin de Séville, pour se rendre auprès du roi à Barcelone. Il ne put avancer que lentement, obligé qu'il était de s'arrêter en chaque lieu, car de toutes parts les populations se pressaient sur son passage pour lui témoigner les plus vifs sentiments d'admiration; pour voir les Indiens qu'il menait à sa suite et les choses qu'il rapportait.
11 ne put arriver à Barcelone qu'au milieu du mois d'avril.
Les rois, qui avaient reçu les lettres où il leur annonçait le succès de son entreprise, et qui en avaient éprouvé la plus grande joie, considérant les services considérables rendus par lui à leur couronne, ordon nèrent qu'il lui fut fait la plus magnifique réception
Toute la cour se porta donc au-devant de lui, et, pour le recevoir, les rois se placèrent avec grande solennité sur un trône que recouvrait un baldaquin brodé d'or.
Quand il s'avanç,a pour leur baiser la main selon l'usage, ils se levèrent en son honneur et le firent asseoir auprès d'eux.
Après avoir entendu de sa bouche un récit sommaire de son voyage^ il lui dirent d'aller se reposer dans le logement qu'ils lui avaient fait préparer, et où il fut d'ailleurs accompagné par tous ceux qui étaient allés le recevoir.
Et si grands furent les honneurs à lui rendus pendant son séjour à Barcelone que lorsque le roi allait à cheval dans les rues de la ville, l'Amiral mar- €hait à son côté, se trouvant ainsi égal à l'infant qui chevauchait de l'autre, — distinction qui jusqu'alors
n'avait été décernée qu'au premier prince du sang royal.
COMMENT IL FUT DECIDE QUE L AMIRAL RETOURNERAIT AVEC UNE FLOTTE IMPORTANTE A l'iLE ESPAGNOLE POUR LA PEUPLER, ET COMMENT LE PAPE APPROUVA LA PRISE DE POSSESSION DU PAYS NOUVELLEMENT DECOUVERT
A la cour de Barcelone il fut aussitôt décidé que l'Amiral retournerait à l'île Espagnole, autant pour porter du secours aux hommes qu'ily avait laissés, que pour faire la conquête définitive de cette terre et des autres qu'il avait découvertes, ou qu'il pourrait encore découvrir.
En conséquence de ce projet, les rois catholiques, par le conseil de l'Amiral, pensèrent à obtenir du souverain pontife l'investiture pour la possession des Indes.
Le pape, Alexandre VI, qui occupait alors le saintsiège, consentit très gracieusement à leur demande, leur concéda, non seulement les terres déjà trouvées, mais encore toutes celles qu'on trouverait à l'occident, jusqu'au point de rencontrer des possessions orientales d'un autre prince chrétien, sur lesquelles l'Amiral devrait s'interdire de pénétrer (1),
Les rois catholiques, considérant qu'ils devaient ou allaient devoir à l'Amiral les avantages de cette con-
(1) Oq voit ici persister l'idée que les terres découvertes par l'Amiral peuvent confiner immédiatement au continent asiatique.
cession et que, par le nouveau voyage qu'il était sur le point d'entreprendre, il allait accroître considérablement leur domaine, décidèrent de lui délivrer d'autres lettres où les titres, privilèges et bénéfices qui lui avaient été primitivement conférés, seraient confirmés et accrus, en cela que la survivance de ces titres, privilèges et bénéfices devait après lui passer à ses enfants ; qu'il aurait pouvoir de déléguer à qui bon lui semblerait tout ou partie de l'exercice de ses hautes fonctions, et que sommation expresse serait faite à tous les officiers et sujets des rois catholiques d'avoir à n'apporter aucun empêchement à l'exécution des mesures prescrites à l'égard de l'Amiral, sous peine d'amende et de disgrâce (1)...
XLin
COMMENT L AMIRAL ALLA DE BARCELONE A SEVILLE , ET DE SÉVILLE PARTIT POUR RETOURNER A l'iLE ESPAGNOLE
L'amiral partit de Barcelone au mois de juin pour se rendre à Séville où, dès son arrivée, il s'occupa de se faire délivrer par les officiers royaux tout le maté-' riel que les rois avaient résolu de lui accorder pour sa nouvelle expédition. En peu de temps dix sept navires, tant grands que petits, furent armés, chargés
(1) Nous avons cru pouvoir supprimer le texte fort étendu de ces lettres de confirmation ou d'amplification des privilèges accordés à l'Amiral, qui ne mentionnent d'ailleurs d'autres clauses que celles que nous connaissons déjà.
de vivres, et de tous les objets ou instruments qui pouvaient être nécessaires pour la colonisation. On engagea non seulement des artisans de diverses industries, mais aussi des agriculteurs pour mettre les terres en rapport. D'ailleurs l'appétit de l'or s'était emparé de tant dé gens, même des plus hautes conditions, que l'on dut refuser d'admettre beaucoup de ceux qui venaient en foule demander à faire partie du voyage. Et toutefois le nombre des personnes admises s'élevat-il à plus de quinze cents de toutes les classes et de tous les âges.
L'on embarqua aussi une certaine quantité de chevaux et divers autres animaux, qui d'ailleurs furent ensuite d'une grande utilité.
Le mercredi, 25 septembre de l'année 1493, une heure avant le lever du soleil, mon frère et moi assistant à son départ (1), l'Amiral leva l'ancre; et sortant du canal de Cadix, où s'était effectué l'armement de la flotte, il fit voile pour les Canaries, où il pensait prendre de nouvelles provisions.
Le mercredi 11 octobre, il arriva devant la Grande- Canarie, puis après un court relâche, il remit à la voile pour atteindre l'île de Gomerre; où il arriva le samedi 15, et se hâta de ravitailler ses vaisseaux de tout ce qui leur étant nécessaire, pouvait être trouvé dans le pays.
(1) Les deux enfants furent peu après admis comme pages à la cour
de Castille. (Voy. cli. lix.)
COMMENT l'amiral, APRES AVOIR TRAVERSÉ l'OCÉAX, DECOU- VRIT l'île DES CARAÏBES
Le lundi 17 octobre, l'Amiral continua sa route vers les Indes. Il avait, au préalable, remis au capitaine de chaque navire un pli fermé et cacheté avec ordre de ne l'ouvrir qu'au cas ou par suite de mauvais temps il se trouverait séparé du vaisseau amiral. Cet écrit ne contenait rien de plus que l'indication du chemin à suivre pour gagner le port de la Nativité, indication que toutefois, il ne voulait faire [connaître au juste à ses lieutenants que si la chose devenait indispensable.
Les vents étant propices et la mer bonne^ le jeudi 24 octobre, ayant déjà fait près de quatre cents lieues à l'occident de Gomerre, il remarqua qu'il ne trouvait sur sa route aucune des herbes qui s'y étaient montrées au premier voyage. Le même jour et le jour suivant, une hirondelle de mer vint voltiger autour des vaisseaux, en causant à tous la plus agréable surprise.
Dans la nuit du samedi, par une grande pluie et au milieu des éclats du tonnerre, l'on vit le corps de Saint Elme (1), formant sept flammes au sommet du mât, c'est-à-dire ces lueurs particulières que les marins affirment être le corps ou plutôt l'âme de ce saint, et
(1) 'Le feu de Saint-Elme, phénomène électrique sur le compte duquel les marins de l'âge moderne ont fait mainte légende, était connu des anciens qui voulaient y voir l'esprit de Castor et Pollux.
à la vue desquelles ils se mirent à réciter des litanies et chanter des cantiques d'actions de grâces, ayant pour certain que lorsque cette apparition a lieu, elle est un préservatif de tout danger...
Pendant la nuit du samedi 2 novembre, l'Amiral, comprenant à l'état des vents, et au mouvement des nuages que l'on devait être dans le voisinage d'une terre , fit carguer la plus grande partie des voiles et ordonna que chacun fît bonne garde. Ses prévisions étaient justes, car aux premières lueurs de l'aube, l'on vit apparaître, à quelques sept lieues à l'ouest de la flotte, une île haute et montagneuse à laquelle l'Amiral, parce ce qu'il l'avait découverte le dimanche donna le nom de Dominique (1). Bientôt après, il vit une autre île au nord-est de la première, puis deux autres plus au nord,
L'Amiral, pour rendre grâce à Dieu, rassembla ses gens à la poupe du navire, et entonna le Salve, auquel tous les assistants répondirent avec la plus grande ferveur. A bon droit devaient-il remercier le Seigneur, qui, après vingt jours de navigation seulement, depuis le départ de Gomerre, les avait conduits à cette île, après leur avoir fait franchir sans mésaventure aucune sept cent cinquante ou huit cents lieues de mer.
Or, comme sur les côtes de la Dominique l'Amiral ne trouva pas un mouillage convenable, il poussa jusqu'à une autre île qu'il appela Marie-Galante (2), du nom de son navire; puis, étant descendu sur le rivage, il prit possession de cette terre, au nom des rois catholiques, avec les mêmes formules solennelles qu'il avait employées à son premier voyage.
(1) A conservé son nom.
(?) A conservé son nom.
COMMENT l'amiral DECOUVRIT l'iLE DE LA GUADELOUPE ET CE qu'il y vit
Le lundi 4 novembre, l'Amiral étant parti de Marie- Oalante, cingla vers une des grandes îles qu'il apercevait au nord-ouest, et qu'il baptisa Sainte-Marie-de- Guadeloupe (1), pour tenir la promesse qu'il avait faite à des moines d'Espagne, qui lui^avaient demandé de donner le nom de leur monastère à l'une des îles qu'il découvrirait.
D'une distance de trois lieues en mer, on apercevait sur cette île un pic très élevée, du haut duquel jaillissait une source dont le jet avait au moins la grosseur d'une tonne et tombait avec un tel fracas que le bruit en venait jusqu'au navire. Quelques-uns affirmaient cependant que c'étaient des roches blanches, car l'eau, en formant des cascades écumeuses, imitait de loin l'aspect des rochers accidentés.
Les navires ayant jeté l'ancre, les Espagnols allèrent avec les chaloupes reconnaître certaine bourgade qu'on apercevait sur le rivage. Ils n'y virent personne, tous les habitants ayant fui vers les montagnes à leur approche. Dans une des cabanes cependant était resté un enfant, au bras duquel ils attachèrent des bracelets de verre, afin qu'au retour les parents fassent rassurés sur les internions des étrangers. Ils trouvèrent
(1) On dit simplement aujourd'hui la Guadeloupe.
là beaucoup d'oies semblables aux nôtres; des perroquets au plumage mêlé de vert, de blanc, de bleu, de rouge, et gros comme des coqs ordinaires ; des citrouilles, et certains fruits ressemblant à des pommes de pins vertes, mais de plus grande dimension et pleins d'une pulpe du goût le plus délicat et de l'odeur la plus suave. Ces fruits (1) naissent sur des plantes qui ont le port du lis ou plutôt de l'aloès. Ils trouvèrent encore autour de la bourgade maintes autres végétaux différents de ceux de nos pays, et à l'intérieur des lits en filets de coton, des arcs, des lîèches et autres objets.
L'ordre de l'Amiral fut qu'on ne prit rien de tout cela, pour ne donner aux Indiens aucune raison de redouter les chrétiens.
Ayant poussé loin dans les terres, sans voir aucun habitant, les Espagnols revinrent aux navires.
Le lendemain, l'Amiral envoya de nouveau les chaloupes, pour tâcher d'obtenir des naturels des renseignements sur l'état du pays, ainsi que sur la situation et la distance de l'Ile Espagnole. Les chaloupes revinrent ramenant un jeune homme qui dit n'être pas né dans cette île, mais dans une autre nommée Borigen (2), où il avait été fait prisonnier par les habitants de la Guadeloupe appelés Cardibes. Les embarcations, étant retournées à terre pour recueillir quelques matelots qu'elles y avaient laissés, les trouvèrent avec six femmes qui étaient venues vers eux en s'échappant des mains des Caraïbes, et qui ne demandaient qu'à se rendre aux navires.
(l, Des ananas.
(2) Aujourd'hui Tîle de Porto-Rico.
L'Amiral, qui tenait à gagner la confiance des habitants de l'île, donna quelques menus objets de verroterie à ce jeune homme et à ces femmes, puis il les fit, — i^iais contre leur gré, — reconduire à terre. Ce bon procédé n'obtint pas le résultat attendu, car à peine les chrétiens furent-ils remontés dans leurs bateaux, qu'ils virent les Caraïbes s'emparer brutalement des présents de l'Amiral.
Telle était d'ailleurs la crainte inspirée à leurs captifs par les Caraïbes, que le lendemain, quand les embarcations allèrent au rivage, pour faire de l'eau et du bois, les mômes femmes vinrent supplier qu'on les conduisît aux navires, indiquant par signes que les gens de l'île ne les retenaient en esclavage que pour le manger. Touchés de compassion, les matelots les emmenèrent, ainsi que deux enfants et un jeune homme qui venait de s'échapper. Les femmes faisaient entendre qu'elles préferaient se confier à des étrangers, quels qu'ils pussent être, que de rester au milieu de ces barbares qui avaient dévoré leurs maris et leurs enfants.
On apprit de l'une d'elles, qui savait mieux se faire comprendre, que du côté du midi, se trouvaient beaucoup d'îles, les unes désertes, les autres habitées, appelée Giamncaque, Cairoaco, Huino, etc. Quant à la grande terre, qui était l'île Espagnole, elle lui donnait le nom de Zuanie. Elle raconta qu'il était venu naguère des gens de cette île pour trafiquer avec ceux de son pays; elle dit encore qu'en ce moment le roi de l'île, dont elle était esclave avec les autres femmes, était parti avec des canots contenant trois cents hommes, pour aller dans les îles voisines prendre des gens destinés à leur nourriture.
Ces mêmes femmes renseignèrent en outre l'Amiral sur la situation géographique de l'île Espagnole, car bien qu'il lui eût assigné sa place sur ses cartes ma rines, il n'était pas fâché de prendre à ce sujet l'avis des gens du pays.
Sans doute, il aurait aussitôt fait route pour cette lie; mais l'un de ses capitaines, nommé Marco, était descendu à terre dans la journée avec huit hommes sans y être autorisé par lui, et, le soir venu, il n'avait pas encore reparu. Il dut envoyer à sa recherche, mais, par le fait de l'épaisseur des bois qui couvraient l'île, il fut impossible d'avoir aucune nouvelle des absents.
Ne voulant ni abandonner aucun des siens, ni laisser en arrière un de ses navires, qui risquerait de ne pouvoir ensuite rejoindre les autres, l'Amiral résolut de rester encore un jour au mouillage devant l'île. . Pendant toute la journée du lendemain, des matelots explorèrent le pays, en tirant de temps en temps quelques coups d'arquebuse comme signal, mais ils durent le soir retourner aux navires sans avoir retrouvé leurs camarades. L'Amiral qui s'était longtemps attardé, et qui pouvait arguer que ses hommes s'étaient perdus par infraction à la discipline, fit mine de mettre à la voile, mais cédant aux prières des uns et des autres, il consentit à différer encore son départ, ordonnant que le temps fût employé à faire de l'eau, du bois, et à laver le linge et les hardes des équipages. Il envoya à terre le capitaine Ogieda conduisant quarante hommes, qui avaient ordre non seulement de rechercher les matelots égarés, mais encore d'explorer avec attention le pays, en en remarquant les pro-
ductions. Ils trouvèrent des arbres à mastic, des aloès^ du saiidal, de l'encens et certains végétaux qui semblaient être des arbres à cannelle, puis des cotonniers. Ils remarquèrent aussi des tourterelles, des perdrix, des oies, des rossignols et maints oiseaux du genre des nôtres. Ils dirent que pour faire environ six lieues dans l'île, ils avaient dû franchir vingt-six cours d'eau, dont quelques-uns en se mouillant jusqu'aux aisselles. Je serais tenté de croire que, vu la nature fort accidentée du sol, ils traversèrent plusieurs fois la même rivière.
Or, pendant que cette petite expédition, ainsi que d'autres troupes, s'évertuaient en vain à la recherche des absents, ceux-ci revenaient d'eux-mêmes aux vaisseaux le vendredi 8 novembre, alléguant pour toute raison que l'épaisseur des fourrés les avait mis dans l'impossibilité de retrouver leur chemin.
L'Amiral, pour faire un exemple ; ordonna que Ton mît le capitaine aux fers, et que les hommes fussent privés d'une part de leur ration ordinaire.
Sur ces entrefaites, l'Amiral étant descendu lui-même à terre et au cours d'une exploration qu'il fît à une certaine distance du rivage, il aperçut quelques cabines dans lesquelles il trouva ce qu'on avait trouvé dans les premières, notamment du coton en bourre et filé, et quelques tissus, mais en outre des têtes d'hommes pendues çà et là ainsi que des tas d'ossements humains ! Ces cabanes, d'ailleurs, l'emportaient sur toutes celles que jusqu'alors il avait vues chez les Indiens par l'ingéniosité de la disposition et de l'aménagement.
COMMENT L AMIRAL QUITTA LA GUADELOUPE ET TROUVA SUR SA ROUTE UN GRAND NOMBRE d' AUTRES ILES
Le dimanche 10 novembre, l'Amiral fit lever les ancres, et la flotte prit le large se dirigeant vers l'île Espagnole.
A une première île qu'il rencontra il donna le nom de Monserrat (1), à cause de l'altitude et de l'escarpement des montagnes qui s'y trouvent, mais il n'y débarqua point, parce que les Indiens qu'il menait avec lui dirent qu'elle était complètement déserte, les Caraïbes en ayant mangé tous les habitants. Puis il en aperçut une autre que les Indiens nommaient Ocamaniro, mais qu'il nomma Sainte-Marie -la-Uonde, parce qu'elle avait une forme si ronde, et si unie qu'il semblait qu'on ne pût y aborder qu'à l'aide d'une échelle.
Il découvrit une troisième, qui pouvait avoir dix-huit lieues de côtes, les Indiens la nommaient Jamaïque (2); il la baptisa Sainte-Marie-d' Antigue.
A partir de là, en suivant sa route au nord-ouest, il trouva beaucoup d'autres îles toutes assez élevées, et et toutes couvertes d'une puissante végétation. La
(1) Par analogie avec le Montserrat d'Espagne, montagne dont les pics très escarpés paraissent dentelés comme une scie. Cette île a gardé son nom.
(2) Il ne s'agit pas ici de la grande île de Jamaïque, qui est à l'ouest de Saint-Domingue, et qui ne devait être découverte que quelques mois plus tard. On la nomme aujourd'hui, de la dernière partie du nom que lui donna Colomb : Antigoa.
flotte s'arrêta en vue d'une de ces dernières que l'Amiral mit sous le vocable de Saint-Martin (1).
Au mouillage, l'on remarqua que les ancres, quand on les relevait, rapportaient du fond de l'eau des branches de magnifique corail; ce qui donnait à penser qu'on ferait à terre d'autres trouvailles intéressantes, mais il tardait à l'Amiral de connaître le sort des hommes qu'il avait laissés à l'île Espagnole à son premier voyage, et il ne jugea pas devoir s'arrêter davantage.
Le mauvais temps l'y contraignit cependant. Le jeudi 14 novembre, il fît relâche dans une île dont il ordonna d'aller prendre quelques-uns des habitants, pour avoir par eux des renseignements sur les parages où l'on se trouvait. Le bateau qu'il avait envoyé ramenait aux navires quatre femmes et trois enfants, quand il rencontra en mer un canot dans lequel se trouvaient quatre hommes et une femme. Les Indiens, voyant que les Espagnols voguaient vers eux et comprenant qu'ils allaient les atteindre se préparèrent aussitôt à leur opposer de la résistance. Tout en s'efforçant de s'éloigner, ils décochèrent des flèches doat furent blessés deux des Espagnols; ceux-ci, alors, fondant sur les Indiens, les attaquèrent si vivement que leur canot chavira. On les prit pendant qu'ils nageaient encore que l'un d'entre eux, en se soutenant sur l'eau, ne laissait pas d'envoyer des traits avec autant d'adresse que s'il eût été sur terre.
On reconnut que ces gens n'étaient autres que des captifs que les Caraïbes engraissaient pour les manger, ^t qui étaient parvenus à s'échapper, — ce qui expHque
(1) A cause du saint dont c'était la fête le jour de la découverte. Elle a gardé son nom.
qu'ils se fassent si énergiquement défendus, dans leur crainte de tomber aux mains d'hommes aussi cruels que ceux dont ils avaient trompé la vigilance.
L'Amiral, poursuivant sa route au nord-ouest, trouva des îles en si grand nombre, qu'après avoir donné à la plus grande le nom de Sainte-Ursule, il appela l'ensemble du groupe les Onze-mille-Vierges (1).
Il toucha ensuite à l'ile que les Indiens appelaieut Boreguen et qu'il nomma Saint- Jean-Baptiste (2). La flotte ensuite relâcha dans un canal où l'on prit beaucoup de poissons de genres analogues à ceux de nos mers, où l'on vit des faucons, et où l'on trouva de la vigne sauvage.
Les chrétiens étant descendus sur une terre qui était au levant de ce canal, y virent des cabanes fort bien installés. Elles étaient faites de grands roseaux entrecroisés avec des toits brodés de verdure, comme on en voit aux alentours de Valence, et au-dessus desquels se trouvaient, du côté de la mer, des terrasses en balcons pouvant recevoir dix ou douze personnes.
t^OMMENT l'amiral, EN ARRIVANT A l'iLE ESPAGNOLE, Y APPRIT LA MORT DE SES ANCIENS COMPAGNONS
Enfin, le vendredi 22 novembre, l'Amiral aborda par la côte septentrionale Tile Espagnole, d'où il dépêcha
(1) On nomme encore aujourd'hui cet archipel : les îles Fiergcs,
(2) Forto-BicQ.
aussitôt vers Samana un des Indiens qu'il avait emmenés et qui, originaire de ce pays et déjà converti à notre sainte foi, s'était offert de persuader à ses compatriotes qu'ils devaient vivre en paix avec les chrétiens et les servir fidèlement.
La flotte se dirigea ensuite vers la ville de la Nativité.
A la hauteur d'un cap que l'Amiral avait, à son premier voyage, nommé des Anges, des Indiens vinrent aux navires pour y proposer des échanges. Un peu plus loin l'on toucha au port du Mont-du-Christ, oii les chaloupes prirent terre. Les hommes qui avaient débarqué, trouvèrent les restes de deux hommes morts, un jeune et un vieux, ce dernier portant au cou une corde de sparte (herbe particulière au pays), qui avait certainement servi à Tétrangler, tandis qu'il avait été lié par les mains, les bras étendus sur un bois en forme de croix.
Il fut impossible de reconnaître si c'étaient là des corps d'Indiens ou de chrétiens, mais on en tira de funestes présages.
Le jour suivant, 2Q novembre, l'Amiral envoya explorer le pays : les Indiens vinrent s'entretenir très amicalement, très familièrement avec les chrétiens. On remarqua même qu'ils connaissaient les noms espagnols des principaux objets de vêtements, ce qui parut chasser de l'esprit de l'Amiral le soupçon qu'il avait d'abord conçu, car il se disait que s'ils eussent eu à se reprocher des torts envers les Espagnols, ces Indiens ne fussent pas venus aux navires avec tant de sécurité, et en manifestant de tels sentiments d'amitié.
Quand, vers le miheu de la nuit suivante la flotte se trouva devant le port de la forteresse de la Nativité, il
vint un canot dont les gens demandèrent à parler à l'Amiral. On leur répondit qu'il était à l'intérieur du navire, et on les engagea à y monter. Mais ils dirent qu'ils n'en feraient rien tant qu'ils n'auraient pas acquis de leurs yeux la preuve de sa présence. 11 fut donc obligé de se montrer à eux. Alors deux des Indiens montèrent, et offrirent à l'Amiral de la part du roi ou cacique, Guacanagari, qui sollicitait la bienveillance du chef des chrétiens, deux de ces masques garnis d'or dont nous avons parlé lors du premier voyage.
L'Amiral demanda ce qu'étaient devenus les hommes qu'il avait laissés à la Nativité. Les Indiens répondirent que quelques-uns d'entre eux étaient morts de maladies, que les autres avaient quitté le pays, et que tous d'ailleurs avaient quatre ou cinq femmes.
Quoique l'Amiral comprît qu'en réalité cela signifiait que tous ses anciens compagnons étaient morts, il crut bon de ne laisser rien voir de cette triste cer titude , et il chargea les Indiens de remettre divers présents de sa part au cacique.
COMMENT L AMIRAL TROUVA INCENDIEE LA VILLE DE LA NA- TIVITÉ, DONT IL NE REVIT AUCUN DES HABITANTS ET COMMENT IL s'eNTRETINT AVEC LE ROI GUACANAGARI
Le jeudi 28 novembre, vers le soir, l'Amiral entra avec sa flotte dans le port de la Nativité. Il trouva l'établissement anéanti par le feu, et ne vit âme qui vive
aux environs. Navré du spectacle qui s'offi'ait à ses yeux, l'Amiral descendit à terre le lendemain pour mieux examiner le désastre qui était complet, car, non seulement les maisons, la forteresse avaient été brûlées, mais encore les débris en avaient été dispersés.
Ne trouvant personne qui pût le renseigner sur les événements qui s'étaient accomplis en son absence, il ordonna que, pendant qu'il irait à la découverte en remontant avec une chaloupe le cours d'un fleuve du voisinage, on fit des fouilles dans le puits de la forteresse, car il avait été convenu qu'en cas de surprise les gens de la garnison y jetterait tous leurs objets précieux. Mais ces fouilles n'amenèrent aucun résultat ; et l'Amiral revint sans avoir pu communiquer avec aucun Indien, tous, à son approche, s'étant sauvés aux profondeurs des forêts.
En continuant les recherches on découvrit cependant huit corps d'hommes d'une part, et trois de l'autre, dont la mort semblait remonter à plus d'un mois, les vêtements seuls les leur firent reconnaître comme étant des cadavres de chrétiens.
Sur ces entrefaites, il vint aux navires un frère du cacique Guacanagari, accompagné de quelques Indiens qui savaient quelques mots d'espagnol, et qui notamment nommaient par leurs noms chacun des chrétiens qui étaient restés dans leurs pays. Interrogés sur ce qui s'était passé, ils dirent que presque aussitôt après le départ de l'Amiral, la discorde s'était mise parmi les gens de la garnison par suite de l'avidité avec laquelle chacun d'eux cherchait à s'emparer de l'or et des femmes des Indiens. Un jour Pierre Guttiere et Scobedo tuèrent un certain Jacques, puis emmenant
leurs femmes s'en allèrent avec neuf autres chez un cacique nommé Caunabo, qui régnait sur la région des mines d'or. Celui-ci les ayant tués, vint ensuite à la Nativité où ne restait plus que Diègue d'Arana, avec dix personnes qui gardaient la forteresse, pendant que tous les autres s'étaient dispersés dans les pays environnants.
Caunabo, arrivant de nuit à la Nativité, mit le feu aux maisons que les Espagnols habitaient avec leurs femmes. Saisis d'épouvante, les chrétiens avaient fui du côté de la mer, où huit d'entre eux s'étaient noyés, et trois autres avaient été tués sur terre. Ainsi s'expliquaient les deux groupes de cadavres qu'on avait trouvés, huit d'ici et trois de là.
Le cacique Guacanagari, qui était venu et avait combattu contre Caunabo pour défendre les chrétiens, avait été blessé et obligé de se retirer.
Cette relation s'accordait avec celle de quelques hommes des équipages qui, revenant du pays du cacique Guacanagari, où l'Amiral les avait envoyés pour avoir des nouvelles, rapportèrent que le cacique était en effet malade d'une grave blessure, par suite de laquelle il n'avait pu venir visiter l'Amiral. Ce chef, empêché de quitter sa maison, faisait d'ailleurs prier l'Amiral de vouloir bien se rendre auprès de lui, pour qu'il put l'entretenir de tout ce qui s'était passé.
I/Amiral alla dès le lendemain visiter le cacique qui avec de grandes manifestations de chagrin, lui lit de nouveau un récit des événements conforme à celui qu'il avait déjà entendu ; il lui montra d'ailleurs plusieurs de ses gens qui, dans le combat, avaient reçu des blessures, dont l'examen prouvait bien qu'elles
avaient été faites non par les armes des chrétiens, mais par des flèches et des javelots indiens garnis d'os de poissons, ce qui prouvait la part qu'ils avaient prise à la défense des Espagnols. Guacanagari offrit ensuite à l'Amiral huit ceintures ornées de petites pierres blanches, vertes et rouges, une autre garnie d'or, puis une couronne royale du même métal, et trois petites corbeilles pleines de grains d'or, pouvant peser en total quatre marcs. En échange, l'Amiral lui donna diverses bagatelles qui ne valaient certes pas trois réaux, mais que le cacique estima plus que si elles en eussent valu mille.
Bien que se disant gravement malade, le cacique ne voulut pas moins aller visiter la flotte où les honneurs lui furent rendus, et où il s'extasia surtout à la vue des chevaux, dont il disait que les Espagnols de la Nativité lui avaient beaucoup parlé. Il ajouta que quelquesuns des défunts l'ayant entretenu de notre foi d'une manière assez vague effort défavorable, il désirait que l'Amiral l'en instruisit d'une manière certaine : et tout d'abord même il accepta de porter au cou une médaille d'argent de la Sainte Vierge, qu'il avait refusée quand on la lui avait offerte une première fois.
DE CHRISTOPHE COLOMD 147
COMMENT l'amiral, ABANDONNANT LA VILLE RUINEE DE LA NATIVITÉ , EN ALLA FONDER UNE AUTRE , A LAQUELLE IL DONNA LE NOM d'iSABELLE
Etant donné que sur l'eau comme sur la terre, il n'avait éprouvé que des mécomptes et des disgrâces sur ce point de l'île Espagnole, où d'abord un de ses vaisseaux s'était perdu, et où ensuite ses gens avaient été massacrés, l'Amùal, qui savait que sans s'éloigner beaucoup il pourrait trouver une localité plus convenable à la fondation d'un établissement, fit mettre à la voile, le 7 décembre ; et la flotte, longeant la côte orientale, alla dès le môme soir jeter l'ancre à peu de distance du mont du Christ. Le lendemain, toujours en restant en vue de cette montagne, l'on poussa jusqu'à un groupe de sept petites îles basses, qui bien que n'ayant pas de très grands arbres, ne laissaient pas cependant de sembler charmantes, puisque, en. plein hiver, on y trouva des fleurs, des nids d'oiseaux, les uns avec des œufs, les autres avec des petits, et tout ce qui caractérise la saison d'été .
L'Amiral, décidé à créer là une nouvelle ville, fit opérer le débarquement général, non seulement de tout le personnel des navires, mais encore des vivres et des outils dont on s'était nanti au départ pour les travaux d'établissement. Etant monté sur une sorte de plateforme, que dominait une roche escarpée propice à re-
cevoir une forteresse, il déclara en prendre possession pour y construire la future ville qui, du nom de la reine de Castille, s'appellerait Isabelle.
La situation fut, de l'avis de tous, jugée excellente, et des plus convenables, car outre qu'au pied du rocher s'ouvrait un port très spacieux, à trois portées d'arbalète de là, coulait un très beau fleuve, qui permettrait d'amener par des canaux des eaux très abondantes au cœur même de la ville. Puis encore, au dire des Indiens, les mines d'or n'étaient qu'à peu de distance de de la plaine où la cité allait être édifiée.
On se mit donc à l'œuvre, l'Amiral se multipliait pour imprimer à tous une bonne direction, donnant à chaque instant et partout à la fois en quelque sorte l'exemple de l'activité. Tant même, se surmena-t-il en cette circonstance, que, l'excès de travail s'ajoutant aux longues fatigues qu'il avait éprouvées pendant la traversée, il tomba sérieusement malade,— ce qui fut cause que du 11 décembre 1593 au 12 mars 1594, il ne put, comme il l'avait fait jusqu'alors, enregistrer jour par jour les choses qui advinrent. 11 y a donc une lacune dans son journal.
Nous savons toutefois qu'après avoir donné ordre aux premiers travaux d'établissement de la ville nouvelle, au mois de janvier, il envoya quinze hommes sous la direction d'Alphonse d'Ogieda, pour aller à la recherche des mines de Cibao (1), et que le 2 février, douze des navires de la flotte repartirent pour la Castille, commandés par Antoine de Torres, frère de la nourrice de l'infant don Juan, homme de grande valeur et
(1) Région centrale et montagneuse de l'île.
dignité, que les rois de Castille tenaient en très haute considération. Ce capitaine emportait des lettres où l'Amiral rendait compte à Leurs Altesses de ce qui avait été fait, leur exposait l'état de la conquête et les mesures qu'il semblait convenable de prendre par la suite.
Ogieda revint disant qu'à quelque distance d'Isabelle, ses hommes et lui avaient trouvé un cacique dont ils avaient reçu le plus courtois accueil, et que, à dix jours de marche au delà, il avait atteint la région des mines, où les Indiens étaient allés aussitôt en leur présence ramasser des quantités de grains d'or dans le lit d'une rivière ; sur plusieurs autres points, la même trouvaille s'était répétée, et, en somme, ils avaient pu constater que l'or abondait en réahté dans cette région.
Ravi de cette nouvelle, l'Amiral, qui était convalescent, résolut d'aller lui-même en exploration dans le pays, pour voir de ces yeux l'état des choses et savoir ce qu'il conviendrait de faire.
11 partit d'Isabelle, le mercredi 12 mars, se dirigeant vers Çibao, accompagné du plus grand nombre de ses hommes, les uns à pied, les autres à cheval. Il laissait sous bonne garde toutefois les deux vaisseaux et les trois caravelles qui lui restaient de la flotte, ayant eu soin de faire réunir à bord du vaisseau amiral toutes les armes et munitions, afin d'ôter à ceux qui restaient les moyens de rébellion. Et s'il faisait ainsi, c'est que pendant sa maladie, on avait pu craindre quelque chose de semblable, par le fait d'un certain nombre de gens qui ne s'étaient associés au voyage que dans l'espoir de se charger, dès leur arrivée à terre, d'une
quantité d'or, avec laquelle ils seraient aussitôt retournés dans leur pays. Or, comme en abordant il leur avait été démontré que, môme dans ce pays, on ne pouvait acquérir l'or ni sans recherches ni sans peine, qu'il y fallait, au contraire, du temps et de l'industrie ; comme, en outre, après les fatigues et les privations obligées du voyage, on leur avait demandé de travailler à Tédification de la ville, dans une contrée dont le climat causait à plusieurs des indispositions, ils avaient décidé de refuser l'obéissance à l'Amiral, de s'emparer par force des navires qui restaient et de s'en servir pour retourner en Castille.
Ce complot avait pour principal instigateur un capitaine de justice de la cour, appelé Bernard de Pise, qui avait reçu pour le voyage le titre et les fonctions de contrôleur royal. Quand l'Amiral fut instruit des menées de cet homme, il se borna à ordonner son emprisonnement jusqu'à ce qu'il pût le faire conduire en Espagne, où son procès lui serait fait pour cause d'insubordination.
Ayant mis ordre à tout, aussi bien dans la ville que sur la flotte, dont il confia le commandement à son frère Diègue Colon, l'Amiral se dirigea vers Cibao, ayant eu soin de prendre avec lui tout ce qui devait servir à établir, dans le pays des mines, un château fort où les chrétiens occupés à recueillir l'or pourraient déposer en lieu sur le fruit de leur travail, et qui les mettrait en état de repousser les attaques des Indiens, s'il arrivait que ceux-ci les voulussent inquiéter.
D'ailleurs, afin d'inspirer toute la crainte possible aux naturels du pays, et pour leur donner une idée importante de la force des Espagnols, non seulement
il avait eu soin d'emmener avec lui tous ceux de ses gens qu'il avait pu distraire des travaux de la ville et de la garde des navires, mais encore il avait voulu que chacun d'eux fût revêtu de ses plus brillants habits, munis de toutes ses armes; et sa troupe n'avançait que, bannières déployées, au bruit des tambours et au son des trompettes.
Après avoir franchi deux rivières, il alla camper le soir à trois lieues environ d'Isabelle, sur un plateau fort agréable, dominant de la hauteur de deux traits d'arbalète, un défilé que l'Amiral nomma Passage des Gentilshommes, parce que c'étaient quelques-uns des hidalgos qui étaient avec lui qui avaient pris les devants pour en frayer le passage au reste de la troupe.
Il entra ensuite dans une immense plaine, à travers laquelle il marcha pendant plus de cinq lieues pour arriver aux rives d'un grand cours d'eau, qui coule vers le mont du Christ, et qu'il appela le fleuve des Roseaux. Il passa d'une rive à l'autre avec l'aide des canots et des radeaux des Indiens !
Tout le long de la route, du reste, il rencontrait çà et là des villages, dont les cabanes bâties en forme arrondies, étaient couvertes de paille et avaient une porte si basse qu'il fallait s'accroupir pour pénétrer à l'intérieur.
A chacune de ces rencontres, les Indiens qui; accompagnaient l'expédition entraient dans les cabanes et s'appropriaient tous les objets qui leur convenaient parmi ceux qui s'y trouvaient, ce dont le maître du lieu ne semblait nullement se fâcher, car c'était, paraît-il, la coutume du pays. Par contre, les Indiens, quand ils venaient auprès des chrétiens pensaient
152 HISTOIRE Dï: LA VIE ET DES DECOUVERTES
pouvoir agir de même avec eux ; mais on leur eût bientôtfait comprendre que nos usages ne comportaient pas des libertés de ce genre.
Le chemin suivi traversait de magnifiques forêts, dans lesquelles on trouva des vignes sauvages, des aloès, des canneiiers, et certains arbres portant un fruit semblable à la figue, et que l'on crut être celui qui produit la scammonée.
COMMENT L AMIRAL ARRIVA AU PAYS DE CIBAO, OU IL TROUVA LES MINES d'or ET OU IL ÉRIGEA LE PORT DE SA.INT- THOMAS
Le vendredi 14 mars, l'Amiral partit du fleuve des Roseaux, et, une lieue et demie plus loin, trouva une autre rivière qu'il nomma Rivière de l'or{l)j parce qu'en la traversant il 5^ trouva des grains du précieux métal.
De là, il marcha sur une bourgade de quelque importance, dont la moitié de la population prit la fuite, mais dont ceux qui restaient se fortifièrent dans leurs cabanes en barrant simplement les portes avec des roseaux, comme si ce dût être là d'infranchissables obstacles. 11 faut dire que parmi fces peuples, il est de tradition que nul n'oserait pénétrer dans une cabane dont la porte est ainsi obstruée, de telle sorte que le moindre roseau équivaut pour tous à n'importe laquelle de nos serrures.
(1) C'est la deuxième fois q,ue l' Amiral donne ce nom à une rivière.
DE CHRISTOPHE COLOJttB 153
Un peu plus loin, l'Amiral franchit encore une belle rivière qu'il nomma le Fleuve vert, parce que les rives, sur lesquelles il passa la nuit, étaient couvertes de cailloux verts et translucides.
Le lendemain, la troupe s'arrêta au pied d'une montagne très escarpée que l'Amiral nomma les Portes-de- Cibao, parce qu'il estimait qu'au delà commençait la province de Cibao.
Le jour suivant, les Espagnols s'engagèrent dans une région fort accidentée, pour la traversée de laquelle ils durent plus d'une fois conduire à la main les chevaux, tant les sentiers étaient étroits et difficiles.
L'Amiral renvoya de là plusieurs mules à la ville d'Isabelle pour en rapporter des vivres; car le voyage avait été plus long qu'on ne croyait, et les provisions s'épuisaient d'autant mieux que les Espagnols n'étaient pas accoutumés à se contenter des aliments trouvés chez les Indiens, — aliments qu'aujourd'hui ils reconnaissent convenir bien mieux que les nôtres à la vie dans ces climats, encore qu'ils soient beaucoup moins substantiels.
Le dimanche 16 mars, enfin l'expédition atteignit le pays de Cibao, qui est une contrée très âpre, très rocheuse, toute couverte d'herbes qui poussent dans les cailloux, et baignée de nombreuses rivières dans le lit desquelles l'or se trouve en fragments. Plus on avança dans ce pays et plus Ton y vit de hautes montagnes, d'où descendaient des ruisseaux roulant des parcelles d'or.
L'Amiral jugea que cette province pouvait avoir une étendue égale à celle du Portugal. Partout l'or s'y trouvait en grande quantité dans les cours d'eau, mais
en revanche, il n'y avait que fort peu d'arbres, palmiers ou pins, qui la plupart, du reste, ne végétaient qu'aux bords des rivières.
Comme déjà le pays avait été exploré par Ogieda, l'envoyé de l'Amiral, les Indiens étaient prévenus de la prochaine arrivée des Espagnols. Ils savaient qae le désir de recueilUr de l'or devait être le but de leur voyage. Ils venaient donc au-devant d'eux apportant des aliments et des grains d'or, qu'ils avaient ramassés avec l'intention de les leur offrir.
L'Amiral, considérant que la région où l'on recueillait le plus d'or était distante de près de vingt lieues de la ville d'Isabelle, décida d'édifier sur une des hauteurs qui la commandaient, un fort qu'il appela le château de Saint-Thomas, et qui était destiné à former comme le chef-lieu de la province minière, en même temps qu'à donner asile aux chrétiens, lorsqu'ils y arriveraient.
Il confia le soin de la construction du château à Pierre Margarita, homme très entendu, qui y employa cinquante-six hommes de diverses professions, en lui recommandant de l'édifier de telle sorte que, au cas échéant, il pût résister aux efforts d'un grand nombre d'Indiens.
Il y eut cette singularité, que, en creusant la fondation dans le rocher, après avoir atteint à une profondeur de deux brasses, les ouvriers mirent à découvert une sorte de nid de paille et de foin, dans lequel, au lieu d'œufs, ils trouvèrent trois ou quatre pierres rondes de la grosseur d'une forte orange, qui semblaient avoir été taillées pour servir de boulets aux pièces d'artillerie (1).
(1) Ce fait singulier est resté sans explication : mais il ne faut pus . oublier que dans la plupart dus contrées visitées par Christophe Co-
COMMENT L AMIRAL RETOURNA A LA VILLE D ISABELLE ET RECONNUT qu'elle ETAIT BATIE SUR UNE TERRE FERME
L'Amiral après avoir donné toutes les instructions nécessaires pour rétablissement de la forteresse de Saint -Thomas, se mit en route pour retourner à Isabelle. Chemin faisant, il rencontra près de la rivière Verte, des mulets chargés de vivres qui avaient été retardés par la difficulté de franchir la rivière de l'Or que les pluies avaient considérablement grossie.
Par la même cause, il dut s'arrêter lui-même quelques jours près d'un village d'Indiens dont les habitants lui firent le meilleur accueil, et lui vendirent pour peu de chose divers aliments à l'usage desquels certains Espagnols, et notamment l'Amiral, commençaient à s'habituer.
Enfin, le samedi 29 mars, l'Amiral fut de retour à Isabelle, où il constata que des melons qui avaient été semés moins de deux mois auparavant, donnaient déjà des fruits bons à manger. En moins de vingt jours, des concombres étaient arrivés à maturité, et une vigne sauvage qu'on avait taillée montrait déjà des raisins fort bien fournis.
Au 30 mars, on coupa des épis mûrs donnés par du froment semé à la fin de janvier; on cueillit aussi des
lomb, et ses successeurs en exploration, on a trouvé depuis des vestiges d'une civilisation depuis très longtemps disparue.
pois chiches beaucoup plus gros que ceux qui avaient été semés vingt-cinq jours auparavant. Il n'était d'ailleurs aucune graine qui, mise en terre, restât plus de trois jours sans lever. En sept jours, des noyaux germaient; et le même temps suffisait au développement des cannes à sucre.
L'Amiral fut émerveillé en constatant cette fertilité extraordinaire qui promettait une grande prospérité à l'établissement des Espagnols dans le pays.
Le mardi l" avril, vint un messager du fort de Saint- Thomas, envoyé par le commandant Pierre Margarita, qui faisait savoir à l'Amiral que tous les Indiens s'enfuyaient de la contrée, parce qu'on leur avait annoncé que le cacique Caunabo se disposait à venir incendier la forteresse. L'Amiral ne prit pas grande frayeur de ces menaces, car il avait été à même d'apprécier la couardise de ces Indiens qui, par exemple, craignaient que les chevaux ne les dussent manger, et qui n'auraient osé s'aventurer dans un lieu où se trouvait un de ces animaux. Toutefois, il décida d'envoyer à Saint-Thomas un certain nombre d'hommes, pour renforcer et ravitailler la troupe qui occupait cette place.
D'ailleurs, comme il avait formé le projet d'aller à la découverte de la terre ferme avec les trois caravelles qui lui restaient, il ne lui semblait pas mauvais de mettre en lieu sûr toutes les choses qu'il ne devait pas emporter.
Le mercredi 2 avril, il fit donc partir pour Saint- Thomas, deux troupes de vingt- cinq hommes chacune, la première conduisant les vivres et les munitions, la seconde devant tâcher de trouver et frayer une route moins difficile que celle qu'on avait suivie jusqu'alors.
et le long de laquelle le passage à gué des rivières créait de grands obstacles.
Ces gens partis, pendant qu'à bord des vaisseaux on disposait tout pour l'expédition projetée, l'Amiral s'occupait de régler les diverses installations de la cité d'Isabelle : il y traça des rues avec une place centrale; puis, comme la rivière était trop éloignée pour que les habitants y pussent aller puiser l'eau nécessaire à leurs besoins journaliers, il fit le plan d'une écluse qui, en en élevant les eaux, permettrait non seulement de les amener par un canal et de les distribuer en abondance dans la ville, mais encore pourrait fournir la force motrice capable de meître des moulins en mouvement.
Notons que les habitants souffraient doublement et de la subtililité de l'air, et du manque relatif de vivres convenables, car il ne restait guère, par la faute des capitaines qui avaient mal veillé sur leur approvisionnement, que du biscuit et de petites quantités de vin, se conservant d'ailleurs moins bien dans ce pays que dans le nôtre.
En réalité, comme je l'ai déjà dit, les aliments ne manquaient pas, mais c'étaient aliments d'Indiens aux-r quels nos gens n'étaient pas accoutumés.
Étant donné un tel état de choses, l'Amiral crut convenable de ne pas laisser dans llle plus de trois cents hommes et de renvoyer les autres en Castille. Il lui semblait que ce nombre était bien suffisant pour garder le pays, et pour le conserver sous l'obéissance des rois catholiques.
Le biscuit touchait à sa fin, et l'on était sans aucune provision de farine. L'on avait, à vrai dire, du froment,
mais pour le moudre, il fallait établir des moulins.
Il voulut y faire travailler, mais c'était à qui tâcherait de se soustraire aux moindres fatigues. Ne conservant à la ville que les maîtres artisans, qui devaient installer les moulins près de la chute d'eau, il résolut d'envoyer tous les autres hommes valides en expédition dans l'intérieur des terres, afin qu'en même temps ils tinssent eu respect les Indiens, et que, peu à peu, ils s'accoutumassent à l'alimentation que fournissait le pays. Il fit donc partir une troupe sous la conduite du capitaine Ogieda, qui devait se diriger sur Saint-Thomas, où pour se reposer d'avoir exploré cette contrée de Cibao, — dont le nom en langue du pays signifie rocheuse, — il remplacerait le commandant qui s'en irait à son tour battre les environs,
Ogieda quitta donc l'Jsaôe/^e avec plus de quatre cents hommes, le 29 avril, pour se rendre à Saint-Thomas.
Au delà du fleuve de l'Or, il s'empara d'un cacique, d'un de ses frères et d'un de ses neveux qu'il envoya chargés de fer à l'Amiral, après avoir fait couper les oreilles à un des sujets de ce prince en présence de de beaucoup d'Indiens; et voici la raison de cette punition.
Trois chrétiens, allant de Saint-Thomas à l'Isabelle, avaient reçu^du cacique, comme porteurs de leurs bagages pour traverser le gué du fleuve, trois Indiens qui, une fois arrivés au milieu de Teau, s'en étaient retournés chez les leurs avec les paquets des Espagnols. Le prince, au lieu de les punir pour ce méfait, s'était tout simplement approprié les objets dérobés, et avait refusé de les rendre aux Espagnols, quand ceux-ci étaient venus les lui redemander.
Un autre cacique qui habitait sur la rive opposée du fleuve, instruit de la disgrâce arrivée à son voisin, et se portant fort de quelques services qu'il avait rendus aux Espagnols, suivit les prisonniers afin d'intercéder pour eux auprès de l'Amiral.
Celui-ci le reçut cordialement, mais n'en commanda pas moins que les coupables fussent conduits sur la place pour y être exécutés. Le cacique fidèle, versant d'abondantes larmes, se jeta aux pieds de l'Amiral et fit par signes la promesse que ses compatriotes ne se rendraient plus jamais coupables d'aucune faute envers les chrétiens.
L'Amiral accorda le pardon de tous, mais à peine venait-il de donner cette marque de générosité, qu'un cavalier qui arrivait de Saint-Thomas, annonça que les sujets de ce même cacique gracié par l'Amiral avaient fait prisonniers cinq Espagnols qui, se rendant à l'Isabelle, traversaient leurs pays. Il n'avait réussi, disait-il, à les délivrer que par suite de la terreur que son cheval avait inspirée avait Indiens réunis, lesquels, bien que réunis au nombre de plus de quatre cents, s'étaient dispersés à cette seule vue. Malgré ce rapport , TAmiral à qui il répugnait d'user effectivement de rigueur, maintint ses mesures de clémence, sur la simple promesse de fidélité qui lui fut renouvelée par le cacique.
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