‹ Histoire de la vie et des découvertes de Christophe ColombChapitre 7 sur 22 · COMMENT L AMIRAL DECOUVRIT L ILE DE LA JAMAÏQUE · texte numérisé non relu

COMMENT L AMIRAL DECOUVRIT L ILE DE LA JAMAÏQUE

Le samedi 3 mai, l'Amiral résolut de quitter les rivages de Cuba pour gagner une grande île que les Indiens, qui la nommaient Jamaïque (1} lui avaient signalée comme étant celle de toutes les îles où se trouvait le plus d'or.

Elle fut en vue dans la soirée du dimanche suivant, mais on ne s'en approcha que le lendemain. L'Amiral crut pouvoir juger au premier aspect de cette terre qu'elle était la plus belle des îles qu'il eût jusqu'alors rencontrées.

Pendant la journée suivante, il longea la côte pour

(1) 11 s'agit cette fois de la vraie Jamaïque actuelle.

trouver un mouillage convenable. Arrivé devant un port naturel, qui lui sembla convenir au débarquement, il envoya une chaloupe pour en reconnaître l'entrée. Mais il parut aussitôt, tant sur le rivage que dans des embarcations, un si grand nombre d'Indiens témoignant d'intentions hostiles, que la chaloupe dut s'en retourner, non que les gens qui la montaient s'effrayassent d'une attaque, mais parce que, Qdèles au système pacifique de l'Amiral, il leur sembla inutile d'avoir aucun démêlé avec les naturels.

Les navires se dirigèrent donc vers un autre port non moins vaste et commode, que l'Amiral^appela Bon- Port. Mais là encore, quand les chaloupes voulurent gagner le rivage, les Indiens vinrent en foule pour s'y opposer, et avec tant de violence que les Espagnols contraints de faire usage de leurs arbalètes, en blessèrent six ou sept, ce qui mit les autres en fuite.

Bientôt après toutefois, et comme, s'il ne se fût rien passé, de nombreux Indiens vinrent en canots aux na vires de la manière la plus pacifique, pour trafiquer de vivres et de diverses choses, qu'ils échangeaient contre des bagatelles.

L'Amiral profita de l'excellent abri que lui offrait ce port, creusé en forme de fer à cheval, pour réparer une avarie survenue à la coque du vaisseau qu'il montait.

Des vents contraires l'y retinrent quelque temps, mais le temps propice étant revenu, il fit voile de nouveau pour les côtes de Cuba, son intention étant de longer les rives de cette terre sans revenir sur ses pas, avant d'avoir fait les cinq ou six cents lieues qui devaient le confirmer dans l'idée qu'il avait que c'était un continent.

•COMMENT L AMIRAL QUITTANT LA JAMAÏQUE, RETOURNA CO- TOYER LES RIVAGES DE CUBA, CROYANT QUE CE FUT TERRE FERME

Parti de la Jamaïque, le mercredi 14 mai, l'Amiral reconnut de nouveau Cuba par une pointe de terre, qu'il nomma cap de la Sainte-Croix, et en vue duquel il fat assailli par une tempête épouvantable, qui lui fit courir d'autant plus de périls que dans ces parages se trouvaient de nombreux bancs de sable où il pouvait s'échouer. Obligé à la fois et de carguer les voiles pour donner moins de prise à l'ouragan, et de garder un peu de toile pour gouverner au défaut des bas-fonds, il était dans une position fort difficile. Et plus il allait dans les diverses directions sur cette mer agitée, plus il y trouvait de petites îles formant entre elles des canaux assez étroits et peu profonds. Sur quelques-unes de ces îles se voyait un peu de végétation, mais d'autres effleuraient pour ainsi dire la surface de l'eau, lorsque même elles n'étaient pas submergées. La plus grande mesurait une lieue de tour. A la vérité, plus il approchait de Cuba et plus ces îles semblaient élevées au-dessus de la mer, et en prenant l'aspect plus agréable elles se trouvaient séparées par des canaux plus facilement navigables. Comme l'Amiral n'aurait pu donner un nom particulier à chacune de ces petites terres, qui devaient être au nombre de plus de cent soixante, il

baptisa l'ensemble du nom de Jardin de la Reine. Sur certaines de ces îles, les Espagnols virent des troupes de grues de la taille et de la forme de celles d'Espagne, dont elles différaient seulement par le rouge vif de leur plumage. Sur d'autres, ils trouvèrent beaucoup de tortues, dont les œufs étaient de la grosseur de ceux des poules.

Pour déposer ces œufs, les tortues ouvrent ellesmêmes dans le sable des creux ; une fois pondus elles les recouvrent laissant à la chaleur du soleil le soin de faire éclore les jeunes tortues, qui avec le temps, atteignent parfois la grandeur d'un bouclier ou d'une roue de chariot.

Il y avait là aussi des multitudes de petits oiseaux dont le chant étaient le plus harmonieux du monde, et l'air y était tellement embaumé, qu'on se serait cru au milieu des roses et des fleurs aux plus suaves émanations.

Pendant que l'Amiral naviguait avec toutes les précautions possibles le long d'un de ces canaux, il lui arriva d'apercevoir dans une embarcation des Indiens qui étaient occupés à pêcher et qui voyant venir les navires, leur firent signe de s'arrêter, pour ne pas troubler leurs opérations. Les Espagnols furent alors témoins du singulier procédé qu'emploient ces sauvages pour capturer de grosses pièces, et qui consiste à attacher par la queue au bout d'une cordelette certain petit poisson qui porte de la tête au milieu du dos un système de piquants crochus se relevant à contresens de son corps à l'aide desquels il va s'accrocher aux autres poissons. Quand le pêcheur sent que ce contact a eu lieu, il tire à lui et ramène au bout de sa corde les deux poissons en même temps.

Ils virent prendre de cette façon beaucoup de poissons de forte taille, ainsi qu'une très grosse tortue au cou de laquelle le petit poisson à crochet était allé se cramponner.

Leur pêche achevée, les Indiens vinrent très pacifiquement aux navires, pour s'informer de ce que leur voulaient les Espagnols. On les engagea à monter à bord, ils acceptèrent, et parurent tout disposés à donner aux chrétiens tout ce qu'ils avaient avec eux; c'està-dire non seulement le produit de leur pêche, mais encore leurs engins et les calebasses dont ils se servaient pour emporter l'eau qu'ils buvaient. L'Amiral ne voulut accepter que leur poisson, et leur donna en échange quelques menus objets dont la possession sembla leur causer un véritable ravissement.

L'Amiral continua sa route, mais sans avoir l'intention de pousser beaucoup plus loin dans le même sens, car ses vivres commençaient à s'épuiser. S'il en avait eu en abondance, il n'aurait, comme il le dit luimême songé à retourner en Espagne, qu'en suivant la voie d'orient (1). D'ailleurs, la mauvaise alimentation, les longues fatigues, qu'il venait d'éprouver au cours des derniers mois, l'avaient rendu très faible et très souffrant. Outre que depuis le jour de son départ d'Espagne et jusqu'au 19 mai, il n'avait reposé déshabillé dans un lit que pendant les neuf jours où ilavait été très gravement malade ; il était en ce temps-là constamment tenu en éveil pour diriger lui-même la marche de ses navires à travers ces îles, dont la multitude était si grande que dans les vingt premiers jours de mai, il

(1) Première idée ijratique d'un tour du monde.

en reconnut soixante et onze sans compter toutes celles qu'il avait aperçues et laissées, tant au nord qu'au sudouest. Non seulement, d'ailleurs, il avait à se garder sans cesse des bas-fonds qui avoisinent ces îles, mais encore, chaque soir, il arrivait que le ciel se couvrait de lourds et profonds nuages qui, presque toujours, donnaient lieu à un orage épouvantable avec éclairs et tonnerres. Ce n'était qu'au lever de la lune que les derniers brouillards se résolvaient en pluie, et que, le vent tombé, le beau temps revenait.

Ces phénomènes sont, parait-il, particuliers à ces parages, car il ne furent pas remarqués seulement par l'Amiral lors de ce deuxième voyage; il me souvient personnellement d'en avoir été témoin en l'an 1502, lorsque nous revenions de découvrir Veragua (1).

COMMENT L AMIRAL SUBIT DE PLUS GRANDES FATIGUES EN CONTINUANT A NAVIGUER d'iLE EN ILE

Continuant donc sa route vers l'occident en trouvant toujours un nombre infini de petites îles, le 22 mai, il lui arriva d'en rencontrer une plus grande à laquelle il donna le nom de Sainte-Marthe. Apercevant un village sur la rive, il envoya des hommes à terre, mais il fut impossible d'entrer en relation avec les narels qui avaient tous disparu. On ne trouva rien dans leurs cabanes sinon du poisson qui était sans doute

(1) Au cours du quatrième et dernier voyage de Colomb.

leur unique nourriture, et l'on vit beaucoup de chiens dô grande taille habitués aussi à la même alimentation... Un peu plus loin, malgré toutes les précautions prises, et encore que l'on n'avançât pour ainsi dire qu'en sondant, sans cesse, les navires touchèrent le fond à plusieurs reprises, ce qui fit que l'Amiral, qui était accablé d'inquiétude et succombant de fatigue, se décida d'atterrir à Cuba pour y faire de l'eau dont les équipages manquaient.

Au lieu où la flottille aborda, le rivage était couvert d'une végétation si haute, si touffue qu'il fut impossible de savoir s'il s'y trouvait des habitations d'Indiens. Un matelot armé d'une arbalète descendit cependant à terre pour tâcher de tuer quelques oiseaux ou tout autre gibier. Il revint disant qu'il avait aperçu une trentaine de naturels armés de bâtons et de lances, parmi lesquels il avait cru en remarquer trois qui, ayant la peau blanche comme nous, portaient une espèce de robe blanche descendant jusqu'aux genoux de l'un, et jusqu'aux pieds des deux autres. Il n'avait pu parler avec eux par la raison que, tenant en méfiance une troupe aussi nombreuse, il s'était mis à crier comme pour que ses compagnons vinssent le rejoindre; sur quoi les Indiens s'étaient sauvés pour ne plus revenir.

Ayant poussé à une dizaine de lieues plus loin à l'occident , le long de la même côte, les Espagnols aperçurent au bord de la mer des cabanes desquelles sortirent des Indiens qui montèrent sur leurs canots et vinrent aux navires apportant des provisions dont on les paya largement. Comme ils allaient s'éloigner, l'Amiral ordonna d'en retenir un, à qui il fit dire par un de ses interprètes qu'on ne le laisserait aller qu'a-

près avoir appris de lui tout ce qui concerne le pays, mais qu'on le récompenserait de ses renseignements. L'Indien affirma donc à l'Amiral que Cuba était une île, que sur la partie orientale régnait un cacique qui ne parlait à ses sujets que par signes et qui obtenait d'eux l'obéissance la plus prompte et la plus absolue. Il ajouta que tout le long de cette côte, qui était très basse, les îles et les sables abondaient. L'Amiral n'eut que trop sujet de vérifier la réalité de cette dernière assertion, car le jour suivant, c'est-à-dire le 11 juin, ce ne fut qu'à grand'peine, et en le faisant remorquer par les chaloupes, qu'il put retirer un de ses navires d'un bas-fond où il s'était engagé.

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