COMMENT L AMIRAL DECIDA DE RETOURNER A L ILE ESPAGNOLE
Le vendredi 13 juin, voyant que la côte occidentale de Cuba semblait vouloir se prolonger indéfiniment, et que, sur ces rivages, la navigation devenait de moins en moins sure, à cause des passes étroites et ensablées qu'il fallait franchir, l'Amiral résolut de retourner à nie Espagnole, pour savoir ou en était l'édification de la ville. Du reste, les vivres touchaient à leur fin, et il eût été impossible de songer à pousser plus loin sans ravitaillement. Pour prendre de l'eau et du bois, il toucha à une île d'environ trente lieues de tour, qu'il appela VEvangéliste, et qui est à environ 70 lieues de la Dominique. En quittant cette île, les vaisseaux s'enga-
gèrent au midi, dans un canal qui semblait parfaitement libre, et où ils naviguèrent pendant plusieurs lieues, mais qui tout à coup se trouva encombré d'écueilSjSi bien qu'il fallut rétrogader, au gra^nd déplaisir des équipages qui s'alarmaient, comme si ce retard sans importance devait avoir pour eux de graves conséquences. Force fut même à l'Amiral d'user de toute sa puissance de persuasion pour leur faire comprendre qu'il était heureux que ce contretemps les eût empêchés de s'engager plus avant dans une voie qui pouvait leur être funeste.
Ils revinrent donc, pour changer de direction, à TEvangéliste, d'où ils prirent leur route au nord-ouest. Successivement alors, ils traversèrent des eaux d'un vert foncé comme si le fond couvert d'herbe n'eût été qu'à deux brasses de profondeur, puis une mer blanche comme du lait, où il semblait que partout le sable affleurât la surface de l'eau, puis des eaux noires comme de l'encre, sur lesquelles ils naviguèrent presque jusqu'en vue de Cuba. Ils n'arrivèrent pas cependant au but de leur course sans que le navire de l'Amiral eût donné si fort sur un bas-fond, qu'on put l'y croire complètementéchoué. Iln'enfutretiré qu'à grand'peine, etd' ailleurs gravement avarié. Enfin, après avoir encore difficilement franchi maint passage où ses vaisseaux coururent de grands risques, l'Amiral accosta de nouveau l'île de Cuba par cette même côte orientale où il avait abordé en premier lieu, et en vue de laquelle, du reste, il sentit, comme la première fois, l'air embaumé de suaves odeurs.
Le 7 juillet, il descendit à terre et vit venir à lui un vieux cacique, seigneur du pays, qui assista très dé-
cemment à la messe d'actions de grâces qui fut dite après le débarquement, et qui, à l'issue de la cérémonie, fit entendre par signes qu'il comprenait parfaitement que l'on remerciât Dieu pour ses bienfaits, puisque les bonnes âmes devaient aller au ciel pendant que le corps retournait à la terre, — il ajouta que selon lui l'âme des rois était certainement destinée à souffrir dans l'autre vie (1). Parmi bien d'autres choses qu'il tâcha de faire entendre, il dit qu'il avait visité l'île Espagnole ainsi que la Jamaïque, dont il connaissait les principaux personnages, et qu'il avait aussi voyagé à l'orient de Cuba, dans une contrée dont le cacique portait un habit comme les prêtres chrétiens.
COMMENT l'amiral REGAGNA LA JAMAÏQUE
L'Amiral ayant repris la mer, le mercredi 6 juillet, par une pluie diluvienne, arriva bientôt en vue du cap de la Croix où la pluie redoubla, de telle sorte que les navires s'en trouvaient comme submergés et que tout le travail des pompes ne suffisait pas à les vider.
Les équipages étaient externués, n'ayant plus d'ailleurs pour toute ration quotidienne qu'une livre de biscuit détérioré, par homme, et une petite mesure de vin ; quand même il leur arrivait de prendre quelques poissons, ils ne pouvaient les conserver d'un jour à l'autre, car la chaleur était alors en ces régions
(1) a A aller en enfer « dit le texte, évidemment c'est une interprétation quelque peu risquée des sentiments du vieux roi sauvage.
beaucoup plus forte qu'en Espagne. L'Amiral, dans ses lettres aux rois catholiques, s'exprime ainsi sur la situation désespérée où il se trouvait en ce moment :
« J'ai dû faire encore réduire les rations. Plaise à Dieu que nous souffrions ainsi pour son service et pour celui de Vos Altesses, mais en ce qui me concerne, je ne consentirai plus à m'exposer à de telles fatigues, à de semblables périls, car il n'est maintenant aucun jour qui ne nous semble devoir être le dernier de notre vie. »
Toutefois, le 18 juillet, il prit terre sur ce cap de la Croix, où ses équipages et lui trouvèrent l'accueil le plus amical et le plus secourable de la part des Indiens qui leur apportèrent des quantités de casave (sorte de pain qu'ils font de racines râpées), des poissons, des fruits et maints autres aliments, qui les réconfortèrent un peu. Les vents leur étant contraires pour gagner l'île Espagnole, ils retournèrent sur les rivages de la Jamaïque qui les ravirent encore par la beauté de leur végétation, par la commodité des ports espacés à de courtes distances le long de la côte, et surtout par l'affabilité, par l'empressement des habitants qui de toutes parts venaient aux navires apportant des vivres dont les Espagnols commencèrent à faire quelque estime, la nécessité leur en ayant enseigné l'usage.
Ils trouvèrent d'ailleurs à la Jamaïque, les mêmes conditions et variations atmosphériques, que dans les autres parages environnants, à savoir que chaque soir des nuages se formaient , qui, pendant une heure au moins , versaient une pluie abondante , — ce que l'Amiral attribua à l'influence des forêts dont les îles étaient couvertes. Il savait, du reste, qu'un fait
analogue avait été constaté à l'origine, aux Canaries, à Madère et aux Açores, où il ne se reproduit plus depuis qu'on en a détruit les forêts primitives.
Tout en naviguant au plus près de la terre, pour attendre le vent favorable à sa traversée sur l'île Espagnole, l'Amiral rencontra une île qui lui parut devoir mesurer au moins cinquante lieues de long, sur vingt de large et qui lui sembla d'aspect si charmant, que, séduit par la beauté des sites qui devaient s'y trouver, il eût beaucoup désiré l'explorer en tous sens, mais les vivres diminuaient de plus en plus, et le peu qui en restait avait été détérioré par Teau que les navires embarquaient de toutes parts. Ce n'était donc guère l'heure convenable aux excursions de ce genre, et comme un bon vent se prit à souffler, il en profita pour cingler vers l'île Espagnole.
comment l amikal decouvrit la partie meridionale de" l'Île espagnole et gagna par l'orient le territoire: de la nativité
Le mercredi 20 août, l'Amiral découvrit la côte occidentale de l'Espagnole par un cap, auquel il donna le nom de Saint-Michel, et qui devait être distant d'environ trente lieues de la pointe orientale de la Jamaïque. Comme les navires relâchaient auprès de ce cap, il vint un cacique qui appela l'Amiral par son nom, et
qui lui parla de diverses choses, montrant qu'il avait été en relation avec la colonie espagnole.
A la fin d'août, comme l'Amiral venait de reconnaître une petite île qu'il appela Alto vélo, il perdit de vue les deux autres vaisseaux qui naviguaient de conserve avec le sien. L'île avait des sommets assez élevés, d'où l'on devait explorer l'horizon à une grande distance. Il y envoya des matelots qui revinrent sans avoir aperçu les vaisseaux, et qui, chemin faisant sur cette terre déserte, tuèrent six loups marins qui dormaient sur le sable. Ils prirent aussi un certain nombre d'oiseaux qui, n'ayant jamais vu d'hommes, se laissaient approcher et tuer à coups de bâtons.
Au bout de six jours reparurent les vaisseaux égarés, et la flottille faisant voile à l'orient, côtoya l'île Espagnole, en vue d'une magnifique plaine, où les habitations étaient si nombreuses que l'on eût dit qu'elles formaient une ville d'une lieue d'étendue.
Les habitants se rendirent en foule aux navires et apprirent à l'Amiral qu'ils avaient été récemment visités par plusieurs chrétiens qui étaient venus vers eux de la ville d'Isabelle, où, à ce qu'ils avaient dit, tout allait bien. L'Amiral, très satisfait d'apprendre ces heureuses nouvelles, voulut que les gens de ïlsabelle en reçussent aussi de son expédition. A cet effet, il détacha neuf hommes qui devaient, en traversant l'île, gagner d'abord le fort Saint-Thomas, et de là se rendre à la ville où ils annonceraient son prochain retour.
Pour lui, il continua de côtoyer l'ile avec ses trois vaisseaux...
Le 15 septembre, toujours longeant la côte orientale de l'île Espagnole, il rencontra par la grâce de Dieu
une île, que les Indiens appellent Adamanias, dans une anse de laquelle il crut devoir se réfugier, en prévision du mauvais temps qui s'annonçait.
Etant là, il observa une éclipse de lune dont la durée fut plus longue de cinq heures et vingt-trois minutes qu'elle n'eût été sous la longitude de Cadix (1). Il pensa même que cette éclipse n'avait pas été sans influence sur la continuation de la tempête qui, bien que ne lui causant aucun dommage, ne laissait pas cependant de l'inquiéter, paixîe que les deux autres navires n'avaient pu venir le rejoindre. Il ne leur arriva toutefois rien de fâcheux. Le beau temps revenu, les trois vaisseaux continuèrent leur route, passèrent bientôt en vue d'une autre petite île située entre l'île Espagnole et l'île Saint- Jean, et que les Indiens nomment Amona...
Arrivé à ce point du voyage, l'Amiral dut interrompre d'inscrire, selon sa coutume, sur son journal les incidents de l'expédition, car il tomba très gravement malade par suite de fatigue, et du mauvais régime de nourriture. Il fut pris d'une sorte de fièvre pestilentielle qui le rendit comme aveugle, lui enleva la mémoire, et le priva des sens en général.
Etant donné l'état alarmant de leur chef, les lieutenants de l'Amiral, renonçant à la suite de l'entreprise qui avait pour but principal de découvrir toutes les îles des Caraïbes, se dirigèrent vers la ville d'Isabelle où ils arrivèrent le 24 septembre .
Là, le ciel permit que la santé revint à l'Amiral, toutefois, il lui fallut plus- de cinq mois pour être entièrement rétabli, tant était grand l'état de faiblesse auquel
(1) A chaque instant nous voyons affirmer les connaissances astronomiques de l'Amiral.
l'avaient réduit les longues fatigues et la constante contention d'esprit. Il faut bien dire,— ce qu'on se refuserait à croire s'il ne l'affirmait lui-mêrne dans ses écrits, — que, au cours de ce voyage, il lui était souvent arrivé de ne dormir que trois ou quatre heures en huit jours ; ne prenant du reste que fort peu de nourriture.
COMMENT L AMIRAL, AYANT SUBJUGUE L ILE ESPAGNOLE, Y ÉTABLIT PARTOUT LE BON ORDRE DANS l'iNTÉRET DES ROIS CATHOLIQUES
L'Amiral, en revenant à la ville d'Isabelle, y trouva son frère Barthélémy Colon, celui qui, l'on s'en souvient, était allé en Angleterre proposer au roi de ce pays la découverte des Indes. Ce monarque ayant accepté le patronage de l'entreprise, Barthélémy s'était mis en route pour gagner la Castille, d'où il comptait ramener son frère.
Passant à Paris, il fut reçu par le roi de France, qui lui apprit lui-même que la découverte des Indes était déjà un fait accompli, et le gratifia de cent écus pour qu'il pût achever plus rapidement et plus convenablement son voyage.
Barthélémy donc fit toute diligence pour tacher de rejoindre son frère, mais, quand il arriva à Séville, l'Amiral était déjà reparti pour sa seconde expédition. Toutefois, pour remplir une mission que l'Amiral lui
avait laissée en partant, sachant qu'il devait arriver, il s'en alla auprès des rois catholiques, nous conduisant^ mon frère Diègue et moi, pour que nous fussions admis, selon l'ordre de la reine Isabelle, comme pagesdu prince Don Juan, que Dieu ait en sa gloire (1).
Les rois firent le plus gracieux accueil à Barthélémy et l'envoyèrent avec trois navires à l'île Espagnole, où. •il devait passer plusieurs années, ainsi qu'il l'a consigné dans ses papiers.
Dès son arrivée, il fut nommé par son frère préfet et gouverneur des Indes, — ce qui, notons-le, ne laissa pas de soulever quelques réclamations, car on prétendait que l'Amiral n'avait pas reçu le pouvoir de conférer de pareils titres. L'Amiral en référa à Leurs Altesses, qui lui donnèrent raison. Toutefois, Don Barthélémy porta simplement le titre de préfet des Indes, et remplissant ces fonctions avec l'aide et les conseils de l'amiral, il vécut aussi tranquille que le pouvait permettre sa faible santé.
A vrai dire, il eut à lutter contre la fâcheuse influence d'un certain Pietro, dont nous avons déjà parlé, et qui s'efforçait de soulever contre lui les Espagnols et les Indiens.
Ce Pietro arguait des pouvoirs qui lui avaient été laissés par l'Amiral, lorsque partant pour Cuba, il l'avait nommé capitaine de trois cent soixante hommes à pied et des quatorze cavaliers qui devaient, pendant son absence, parcourir le pays, pour le réduire en l'obéissance des rois catholiques, et notamment la province de Cibao, qui devait être d'un plus grand rapport.
(]) Ce prince mourut très jeune.
Au lieu de suivre sur ce dernier point les instructions qu'il avait reçues, dès que l'Amiral fut parti, Pie tro se dirigea avec tout son monde vers un lieu nommé Véga Real, distant d'environ dix lieues de la cité d'Isabelle, sans s'occuper le moins du monde de rien organiser pour la soumission de l'île. De là naquit un grand discord entre lui et ceux que l'Amiral avait institués membres du conseil d'Isabelle, froissés de la prétention qu'il avait d'exercer sur eux une autorité pleine et entière. Il arriva même que, redoutant le retour de l'Amiral, auquel il aurait des comptes à rendre, il s'embarqua sur un des premiers navires venus de Castille, et partit sans laisser aucune pièce justifiant des motifs de son départ, ni sans rien prescrire pour la conduite des hommes dont il avait reçu le commandement.
Il s'ensuivit que ceux-ci, livrés complètement à euxmêmes, s'en allèrent à l'aventure d'ici et de là, maltraitant les Indiens, qu'ils dépouillaient de toutes choses, et auxquels ils ravissaient leurs femmes.
Tant de vexations et de méfaits commirent-ils que les Indiens résolurent d'exterminer tous ceux qu'ils pourraient surprendre en force inférieure.
Un certain cacique, de la terre dite de Magdeleine, nommé Guatigana, en tua dix, et d'autre part fit incendier une maison où étaient quarante Espagnols malades.
L'Amiral, à son retour, pour tirer satisfaction de ce chef dont il ne put s'emparer, fit saisir un grand nombre de ses sujets, que quatre navires, commandés par Antonio di Torres, emmenèrent en Castille au mois de février 1493.
Plusieurs autres caciques furent châtiés pour avoir,
sur divers points de l'île, maltraité les chrétiens.
Il faut bien dire que, sans l'arrivée de l'Amiral, qui rétablit le bon ordre, les Indiens eussent fait de bien plus nombreuses victimes, car les Espagnols se livrant envers eux à tous les excès, ils les avaient pris en profonde haine, et n'étaient rien moins que disposés à reconnaître leur autorité.
A tout prendre cependant, et encore que les caciques s'accordassent pour échapper à la domination des chrétiens, il eût été facile par de sages procédés, de les réduire à l'obéissance. Il aurait suffi pour cela de gagner les quatre principaux, qui avaient un grand pouvoir sur tons les autres.
Caunabo, Guacanagari, Beechio et Gaarionex étaient les noms de ces quatre caciques; chacun d'eux exerçait la souveraineté sur soixante-dix ou quatre-vingts chefs de second ordre, lesquels n'étaient tenus, en réalité, à leur payer aucun tribut, mais qui devaient leur venir en aide avec leurs gens, en cas de guerre, ainsi que pour le travail de leurs champs.
Or Guacanagari, qui régnait sur la, partie de l'île où était étabhe la cité d'Isabelle, était resté fidèle aux chrétiens. Dès qu'il apprit le retour de l'xVmiral, il vint le voir, pour lui affirmer qu'il n'avait jamais donné son assentiment à la conduite des autres chefs à l'égard des chrétiens, qui sans cesse avaient trouvé auprès de lui amitié et protection.
Il démontra qu'il avait toujours fait le nécessaire pour que les cent Espagnols qui étaient restés dans son pays ne souffrissent aucun dommage, et fussent pourvus sans cesse de tout ce qui pouvait leur être utile. Ces sentiments d'ailleurs lui avaient valu l'inimitié des
autres rois qui s'étaient ouvertement déclarés contre lui et avaient cherché à lai nuire. Beechio, notamment, lui avait tué une de ses femmes, et Caunabo lui en avait pris une autre ; il venait même demander à l'Amiral, de l'aider à obtenir satisfaction des outrages qu'il avait reçus pour être resté fidèle aux chrétiens. L'Amiral hésita d'autant moins à lui accorder son appui que ce chef avait prouvé par ses actes la sincérité de ses protestation d'amitié, et qu'il suffisait de parler des chrétiens assassinés à la Nativité, pour qu'il se mit à pleurer comme s'il se fût agi de la mort de ses propres enfants. L'Amiral pensa en outre que la discorde survenue entre les chefs Indiens ne pouvait être que profitable à la colonie, en lui permettant de châtier les rebelles. Le 24 mars 1495, il partit donc d'Isabelle pour aller attaquer les chefs hostiles accompagné de Guacanagari, qui était fort impatient d'obtenir vengeance de ses ennemis. L'entreprise pouvait paraître difficile, car l'Amiral n'avait avec lui que deux cents Espagnols, vingt chevaux et autant de gros dogues de Corse, pour entrer en campagne contre plus de cent mille Indiens (1).
Mais, connaissant le naturel de ces insulaires, quand il fut à deux journées de marche d'Isabelle, il partagea sa petite armée en deux corps, dont il plaça une moitié sous le commandement de son frère, le préfet, afin d'attaquer par plusieurs points à la fois, certain qu'il était, — et l'événement devait lui donner raison, — que par ce système il sèmerait plus facilement l'épouvante dans la multitude épaisse des ennemis.
(1) Ce nombre donné sous forme approximative .est évidemment exasiéré.
A peine, en effet, les deux troupes de chrétiens eurent elles couru sur les Indiens que ceux-ci, déjà éprouvés par plusieurs décharges d'arbalètes et d'arquebuses, épouvantés par les chevaux, assaillis par les chiens corses, ne songèrent plus à résister, et s'enfuirent tumultueusement dans tous les sens. Les Espagnols qui les poursuivaient en blessèrent, tuèrent ou prirent un grand nombre.
Ils s'emparèrent notamment du principal cacique Caunabo, de ses femmes et de ses enfants. Ce chef avoua qu'il était l'auteur de la mort des chrétiens restés à la Nativité avec Arano, lors du premier départ de l'Amiral; il dit encore que, feignant des sentiments d'amitié, il avait ensuite visité la ville d'Isabelle, afin de se rendre compte des meilleur^ moyens d'attaquer en temps opportun, pour y faire ce qu'il avait fait autrefois à la Nativité.
L'amiral se borna toutefois à garder ce cacique prisonnier, pour être emmené en Espagne, avec un de ses frères, car il ne jugea pas convenable de châtier un personnage aussi important sans en avoir référé aux rois catholiques. Il ne laissa pas cependant de punir, d'autre part, tous ceux qui lui furent signalés comme coupables de méfaits particuliers à l'égard des Espagnols.
La victoire qu'avait obtenue l'Amiral, les exemples qu'il crut devoir faire et la captivité du cacique rétablirent à tel point les affaires des Espagnols que, bien qu'ils ne fussent plus qu'au nombre de six cent trente dans l'île, et que même il y en eût beaucoup de malades, une année entière se passa pendant laquelle l'Amiral, explorant en tous sens le pays, n'eut jamais
besoin de tirer l'épée ni de sévir en aucune façon pour se faire respecter. Si bien môme fît-il prévaloir son autorité, qu'il obtint de tous la promesse de payer à chaque trimestre un tribut aux rois catholiques. Pour ceux qui habitaient la province de Cibao, où se trouvent les mines d'or, ce tribut fut fixé à raison d^une pochette pleine de poudre d'or par personne âgée de plus de quatorze ans, et pour ceux des autres provinces à vingt-cinq livres de coton. Pour reconnaître ceux qui avaient acquitté le tribut, on fît pour chaque paiement des médailles de cuivre ou de laiton, que ceux qui venaient payer recevaient et devaient porter suspendue à leur cou, en sorte que ceux qui étaient rencontrés sans la médaille pouvaient être punis comme n'ayant pas acquitte la dette convenue.
Sans aucun doute les mesures que l'Amiral avait prises auraient assuré une longue paix et une véritable prospérité à la colonie, si, encore une fois, ne se fussent glissées parmi les Espagnols des dissensions, sur lesquelles nous aurons bientôt à revenir, car les Indiens, depuis la captivité de Caunabo se tenaient en des sentiments si pacifiques que non seulement il était possible à un chrétien de voyager seul dans toute l'étendue du pays, sans s'exposer à aucune fâcheuse aventure, mais encore les habitants s'ofl"raient à lui servir de guides, et même à le porter sur leurs épaules partout où il lui plaisait de se rendre.
L'Amiral ne pouvait attribuer l'établissement d'un tel état de choses qu'à l'intervention de Dieu et à l'heureuse destinée des rois catholiques, car, sans ces influences, comment s'expliquer que deux cents hommes malades pour la plupart, mal armés, eussent pu suffire
à dominer une pareille multitude. Et non seulement la divine Majesté disposa l'esprit de ces peuples à la soumission envers les chrétiens, mais encore il arriva qu'en ce moment ils furent visités par la famine et les maladies, qui en firent périr plus des deux tiers, témoignage évident que les conquêtes les plus merveilleuses résultent beaucoup moins de la force ou du génie de certains hommes, ou de la faiblesse de certains autres, que des secrets desseins du Créateur.
DES CHOSES VUES DANS L ILE, DES COUTUMES, DES "CEREMO- NIES ET DE LA RELIGION DES INDIENS
Les habitants de l'île étant devenus plus familiers, les Espagnols, qui avaient de ce fait une plus libre pratique du pays, purent être mieux renseignés sur beaucoup de choses qui jusqu'alors étaient restées en quelque sorte secrètes pour eux. Ils apprirent particulièrement que la région contenait des mines de cuivre et de lapislazuli; qu'on y trouvait des ébéniers, des cèdres, de Tambre, de la gomme, de l'encens et plusieurs épices dont, par des soins de culture , on pourrait tirer des produits meilleurs et plus abondants, notamment de la cannelle, du piment, du gingembre. Us reconnurent encore des mûriers de divers espèces à feuilles persistantes, et beaucoup d'arbres ou plantes fort utiles, bien qu'inconnues en nos pays.
Ils furent, d'autre part, initiés à beaucoup de particu-
larités de la vie des Indiens, qui me semblent dignes d'être rapportées ici et pour lesquelles je m'en référerai à ce qu'en dit l'Amiral lui-même dans ses mémoires.
« Je n'ai pu , écrit-il , reconnaître chez eux aucun système religieux. J'ai simplement remarqué que leurs roiâ, qui sont nombreux aussi bien dans les îles que sur la terre ferme, ont chacun une maison séparée de toutes les autres, dans laquelle ne se trouve aucune chose, sinon certaine image de bois taillée qui porte le nom de Cemi.
«Dans cette maison l'on n'entre jamais que pour aller comme nous le faisons dans les églises, accomplir certaines pratiques et dire certaines prières en l'honneur du Cemi. Il y a là, une sorte de petite table ronde bien travaillée (1) où se trouve une poudre qu'ils posent avec un certain cérémonial particulier sur la tète du Cemi, et qu'ensuite ils aspirent par les narines (2), avec une double canne creuse, en prononçant des paroles incompréhensibles pour nous.
«L'aspiration de cette poussière a pour effet de leur causer une sorte d'ivresse, qui les prive en quelque sorte de sentiment.
«Ils donnent, — dumoinsautant que je puiscroire,— les noms de leurs pères et de leurs aïeux à des statues qu'on voit quelquefois chez eux au nombre de dix où même davantage, et que d'ailleurs il semblent vénérer à divers degrés, adressent plus d'hommage ou faisant plus de révérences à celle-ci qu'à celle-là, — comme on
(1) En forme de tailloir, — dit le texte, — c'est-à-dire semblable aux rondelles de pain qui servaient encore d"assiettes à l'époque de TA-
miral.
(2) Sans doute du tabac en poudre.
le voit chez nous pour des saints diversement honorés, «Les caciques, d'ailleurs, se targuent tous, et leurs sujets avec eux, d'avoir des Cemis supérieurs à ceux des autres. Quand ils se rendent dans la chambre où se trouvent leurs Cemis, ils font en sorte que les chrétiens ne les voient pas entrer et n'y puissent pénétrer euxmêmes. Et s'ils pensent que ceux-ci doivent venir, ils emportent leurs Cemis, qu'ils vont cacher dans lesbois, de crainte qu'on ne les leur vole. Chose curieuse cependant, ils ont coutume de chercher à se dérober mutuellement ces idoles.
« Une fois, il arriva que des chrétiens étant tout à coup entrés dans une des cabanes où se tenait un Cemi, cette statue se mit à proférer des imprécations contre les étrangers. En cherchant la cause de ce prétendu miracle, on reconnut qu'à la bouche de la statue correspondait un tuyau, dont le bout était dissimulé sous des feuilles dans un coin obscur de la cabane, où se trouvait cachée une personne qui parlait dans l'ouverture, disant pour le Cemi ce que le cacique avait jugé convenable de lui faire dire.
((Le cacique, voyant l'artifice découvert, supplia les Espagnols de ne pas révéler le secret, sous prétexte que c'était pour lui un moyen efficace de maintenir ses sujets dans l'obéissance.
«II m'a donc semblé que toute la croyance des Indiens se réduit à accepter comme surnaturelle cette prétendue faculté de parole que le cacique attribue au Cemi, et à l'aide de laquelle il induit ses sujets en erreur à son profit, s' assurant ainsi de leur soiimission, et de leur docilité à lui payer les tributs qu'il lui plaît de prélever sur eux.
La plupart des caciques d'ailleurs possèdent trois pierres pour lesquelles ils ont, ou font semblant d'avoir, une grande vénération: la première exerce, disentils, son influence favorable sur la culture des plantes alimentaires ; par la seconde, les femmes enfantent sans douleur ; la troisième dispense, selon le besoin le beau temps ou la pluie.
(( J'envoie à Vos Altesses trois de ces pierres, et j'en ai trois autres que je compte emporter avec moi.
« Quand les Indiens meurent, leurs funérailles s'effectuent de diverses manières. Le corps des caciques ayant été ouvert, on le fait dessécher au feu, pour le conserver en cet état. Des autres on ne garde ordinairement que la tête. Quelques-uns sont déposés dans des grottes avec une gourde pleine d'eau et un peu de pain, que l'on met à côté d'eux. Il en est que l'on brûle dans leur cabane aussitôt après leur mort. La coutume est d'ailleurs assez générale d'étrangler ceux que l'on voit à l'extrémité, et notamment les caciques. Quelquefois on emporte de leur maison les mourants, qu'on installe au loin dans un hamac. On a soin de leur laisser un peu d'eau et de pain; et, cela fait, on ne s'inquiète plus de ce qu'ils deviennent. Souvent aussi, quand des gens sont très malades, on les conduit vers le cacique qui, après les avoir examinés, décide si l'on doit les étrangler où les laisser vivre encore .
u J'ai très inutilement cherché à savoir s'ils croient à une vie future (1), nul d'entre eux n'a pu ou voulu me répondre sur ce point. Caunabo, le principal cacique
(1) Le vieux chef dont il a été question plus haut (ch . LVi) semble cependant, si tant est qu'il sût bien se faire comprendre, avoir une idée assez nette de la vie future.
de l'île Espagnole, homme de grand sens et d'âge respectable, interrogé par moi à ce sujet, m'a toutefois laissé entendre qu'il comptait aller dans une certaine vallée, qu'il considérait comme son pays véritable, et où sans doute il retrouverait son père et ses ancêtres, avec lesquels il passerait le temps à manger, boire, à prendre toutes sortes de plaisir (1). .)>
COiMMENT L AMIRAL PARTIT POUR L ESPAGNE, AFIN DE RENDRE COMPTE AUX ROIS CATHOLIQUES DE l'ÉTAT DANS LEQUEL SE TROUVAIENT LES PAYS PAR LUI DECOUVERTS
Ayant rétabli partout la paix dans l'île Espagnole, et voyant que la cité d'Isabelle, encore que peu importante, était convenablement organisée, l'Amiral résolut de retourner en Espagne, non seulement pour exposer aux rois catholiques la situation de la colonie, et ce quipourrait être fait en vue d'en accroître la prospérité, mais encore pour tâcher de mettre à néant les rapports des envieux qui, à ce qu'il avait appris, cherchaient à
(I) Pour suppléer sans doute au peu d'étendue que l'Amiral donne par lui-même à l'observation des moeurs et coutumes des Indiens, notre auteur imagine de placer ici un cahier qu'il dit avoir trouvé dans les papiers de son père. C'est l'œuvre d'un pauvre moine hiéronymite, qui connaissait la langue du pays, et à qui l'Amiral avait, paraît-il, ordonné de rassembler tout ce qu'il pouvait apprendre des traditions et des croyances.des Indiens. En somme, maigre et indigeste ramassis de fables sans intérêt, que Fernand Colomb aurait dû ne pas insérer dans son livre. Nous croyons bien faire en l'oubliant dans notre ti-aduction.
le déconsidérer auprès des monarques, en niant les avantages de ses entreprises.
Il s'embarqua, le jeudi 10 mars 1496, avec deux cent vingt-cinq chrétiens et trente Indiens sur les deux caravelles, la Sainte-Croix et la Nina (1), les mêmes dont il s'était servi pour aller découvrir Cuba .
Après avoir louvoyé pendant plusieurs jours dans les parages de l'île, où le retenaient les vents d^est, il perdit enfin de vue la pointe orientale de l'Espagnole le mardi 22 mars ; mais comme les vents soufflaient toujours dans le même sens, ce qui retardait fort sa marche, et que ses provisions commençaient à s'épuiser, il fit voile au midi, pour accoster les îles des Caraïbes, où il voulait se ravitailler et donner quelque repos à ses équipages.
Il jeta l'ancre devdiniMarie-Galante, le samedi 9 avril, et bien qu'il n'eût pas coutume, lorsqu'il se trouvait au mouillage, de reprendre la mer le dimanche, il remit cependant à la voile le lendemain, pour complaire à ses gens qui soutenaient que lorsqu'il s'agissait de chercher des vivres on pouvait ne pas observer les jours de fête ; il gagna donc l'île de la Guadeloupe, et dès qu'il fut arrivé il dépêcha les chaloupes à terre. Or, comme ces embarcations approchaient du rivage, les matelots virent sortir des bois un grand nombre de femmes qui, armées d'arcs et de flèches, parurent se disposer à les empêcher de débarquer. Ils leur envoyèrent deux des Indiens ramenés de l'île Espagnole, qui remontrèrent à ces femmes que les chrétiens n'avaient d'autre dessein que de leur demander à
{{) Sans doute celle qui avait fait le premier voyage.
acheter des vivres. Elles répondirent qu'ils devaient en ce cas pousser plus loin au nord, vers la contrée qu'habitaient leurs maris, qui les approvisionneraient de tout ce qu'ils pourraient désirer.
Les Espagnols suivirent donc cette direction, en longeant de fort près la côte, sur laquelle à plusieurs reprises ils aperçurent des Indiens qui , du rivage essayaient, mais sans y réussir, à envoyer leurs flèches jusqu'aux navires. Quand ils se crurent arrivés au point ^indiqué, et voulurent débarquer, une multitude d'hommes se présenta encore pour les combattre, mais épouvantés par le bruit et par l'effet des bombardes qui tiraient sur eux des navires, ils s'enfuirent dans les bois, abandonnant leurs cabanes à la discrétion des Espagnols, qui y pénétrèrent et y prirent tout ce qui pouvait être à leur convenance.
Comme, en outre, les Epagnols étaient alors instruits duprocédé que les Indiens employaient pour faire leur pain, ils se mirent en devoir d'en préparer de grandes quantités, avec les provisions et les ustensiles que contenaient les habitations.
Ces cabanes étaient carrées d'ailleurs, et non rondes comme la généralité de celles que les Espagnols avaient vues jusque-là. Ils y trouvèi;;pnt de grands perroquets, du miel, de la cire, des instruments tranchants, des espèces de métiers destinés à tresser les nattes dont étaient faites les parois de leurs demeures, et enfin un bras d'homme embroché pour être rôti.
Pendant que l'on travaillait à la confection du pain, l'Amiral fit reconnaître le pays par une quarantaine d'hommes, qui revinrent le lendemain ramenant dix femmes et trois enfants, qu'ils avaient pu saisir pendant
que fuyaient tous les autres habitants. Parmi les femmes était l'épouse d'un cacique; elle avait été capturée par un naturel des îles Canaries que l'Amiral avait amené avec lui, et qui était le plus rapide coureur que l'on pût trouver. Voyant que cette femme était seule, il s'élança vers elle, la saisit à bras-le-corps, mais elle le renversa, et l'aurait certainement étouffé, si les Espagnols ne fussent venus à son aide.
D'ailleurs, ces femmes quoique assez bien proportionnées étaient fort grasses. Entièrement nues, elles portaient de longs cheveux tombant sur leurs épaules, et enroulaient de la cheville jusqu'au genou, une épaisseur de coton filé autour de leurs jambes pour les faire paraître plus grosses, genre de parure qu'elle nommaient cocre et qu'elles tenaient pour fort gracieuse.
Elles serraient ces liens avec une telle force que quand il leur arrivait de les enlever, leurs jambes restaient d'une extrême sensibilité.
On apprit de l'épouse du cacique ou reine, que l'île où elle avait été prise n'était peuplée que de femmes; que celles qui s'étaient opposées au débarquement des Espagnols n'avaient parmi elles que quatre hommes venus d'une île voisine, la coutume étant que, à de certaines époques de l'année^ ceux-ci allassent les visiter et passer quelque temps avec elles. Elle dit qu'il en était de même des habitantes d'une autre île qui se nommait Matinine^ enfin tout ce qu'elle conta de leur existence semblait rappeler de point en point ce que les historiens anciens rapportent des Amazones.
L'Amiral crut remarquer, du reste, qu'elles étaient plus intelligentes que les femmes des autres îles, et «n jugea surtout ainsi par ce fait que, au lieu de con-
naître exclusivement les différentes divisions du temps par les apparitions du soleil et de la lune, elles se réglaient aussi d'après le lever ou le coucher de telles ou telles constellations, ce qui témoignait d'une certaine subtilité d'observation.
COMMENT l'amiral PARTIT DE LA GUADELOUPE POUR LA CASTILLE
Après avoir ajouté du pain pour vingt jours de rationnement aune égale provision que contenaient déjà ses navires, l'Amiral décida de continuer sa route vers la Castille. Mais cette île de Guadeloupe , lui semblant être comme une porte ouverte sur toutes les autres îles, par le fait des femmes qui l'habitaient, il crut devoir faire en sorte que celles-ci gardassent un bon souvenir du passage des Espagnols (1). Pour les dédommager du préjudice qui leur avait été causé, il fit des présents à celles qui étaient sur son navire, et ordonna de les reconduire à terre, moins la cacique qui était très aise d'aller en Castille avec une de ses filles, en la compagnie des Indiens que TAmiral ramenait de l'île Espagnole.
Parmi ceux-là se trouvait ce roi Caunabo, Caraïbe d'origine, qui, nous l'avons déjà dit, était un des chefs les plus renommés de l'île.
(1) Quand l'Amiral se présente à nous comme politique ou comme arbitre juridique, c'est toujours la douceur et la persuasion qu'il emploie de préférence. Nuance heureuse de son caractère vraiment supérieur.
L'Amiral partit de la Guadeloupe, le 20 avril. Mais les vents firent bientôt défaut, et il y eut dans le calme une telle persistance, qu'après un mois de navigation l'on n'avait encore aperçu aucune terre, et que les vivres touchant à leur fin, force fut de ne plus donner à chacun qu'une ration quotidienne exclusivement composée de six onces de pain et d'une petite bouteille d'eau.
Or, bien qu'il y eût sur les deux caravelles plusieurs vieux hommes de mer, aucun d'eux ne pouvait dire où l'on se trouvait, hormis l'Amiral qui affirmait que l'on devait être dans le voisinage occidental des îles Açores, et qui s'efforçait de le leur prouver parle raisonnement, mais sans réussir à les convaincre.
Toujours est-il que, continuant à régler la marche des caravelles selon la ligne qu'il croyait être la bonne, l'Amiral les conduisit de telle sorte qu^e, le 8 juin, une terre fut eu vue. Les avis des pilotes, que les privations et la crainte semblaient avoir frappés de vertige et d'aveuglement, furent encore très partagés. Selon les uns. Ton allait entrer dans le canal de Flandre > selon les autres, on se trouvait sur les rivages d'Angleterre, ou de Galice. L'Amiral crut pouvoir affirmer que la terre qu'on apercevait n'était autre que l'île d'Omire, située entre le cap Saint-Vincent et la pointe de Lisbonne. Mais quelle que pût être cette terre, tous voulaient qu'on l'accostât directement , dussent-ils briser les navires et naufrager à la côte plutôt que de rester encore sur l'Océan, exposés à la faim. A vrai dire, ils en étaient arrivés à l'éprouver si cruellement que plusieurs avaient proposé de manger les Indiens à la façon des Caraïbes, tandis que d'autres conseillaient
tout au moins de les jeter à la mer pour épargner les vivres qu'ils consommaient, et même, sans aucun doute
ce dernier avis aurait prévalu, si TAmiral n'eût usé de toute la grave et puissante autorité de sa parole pour remontrer à ceux qui les condcunnaient que ces malheureux, étant leurs frères en Jésus-Christ, ne devaient pas être moins bien traités que les autres hommes.
Quoi qu'il en fût, l'événement vint une fois de plus donner raison aux affirmations de l'Amiral. L'ile était bien celle qu'il avait indiquée. Le lendemain, lesnavires jetaient l'ancre sur la côte portugaise, et tous les marins qui l'accompagnaient s'accordaient à reconnaître que l'Amiral avait une sorte d'intelUgence divine des choses de la navigation.
COilMEM l'amiral SE RENDIT A LA COUR, ET OBTINT DES ROIS CATHOLIQUES CE Qu'iL LUI FALLAIT PAR RETOURNER