‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiques (volume 2)Chapitre 12 sur 334 · HISTOIRE DZ I.*J. ROVftSEAtr y · texte numérisé non relu

HISTOIRE DZ I.*J. ROVftSEAtr y

Jean-Jacques^ et l'abbë ; rapports qui d'aiikurs étaient devenus rai:es depuis la retraite du premier.

Ceux pour qui Jean-Jacques avait conçu une affection particulière lurent Diderot etGnmm. lïous nous occuperons exclusivement de celui*ci. Rousseau racontant dans ce livre les circonstances de sa rupture avec lui , san^ les compléter, parce qu'il ne savait pas tout, Grimm vu nous aider lui-même^ Quanc aux autres , y compris Dideroty.Bous leur consacrons , dans la seconde partie dé cet ouvrage , un article où l'on verra l'origine de leur liaison, les causes de leur rupture avec Rousseau, et leur conduite envers Itd, Il raconte avec quelque^ détails (liv. Ylil) dans quelles ciroonstances Grimm et Jean- Jacques se connurent, se lièrent et vécurent dans Tintimité. Le premier était lecteur du jeune prince de Saxe-Gotha. C'était, à ce qu'il paraît, un titre fiians fonctions ou du soibins sans revenus , puisque Grimm ne restait avec le prince qu'en a/UendarU une place, et que son très-mince équipage annonçait Je pressant besoin de la trouver. Jean-Jacques y sans être beaucoup plus heureux , vivant chez madame Dupin y dans la meilleure société de Paris /connaissait beaucoup de personnes qui pouvaient le m.ener à la fortune^ s'il eût eu le talent de faire valoir un pea les talents qu'il avait. Grimm possédait ce talent en perfection et savait mieux profiter des circonstances. Rousseau lui donna ses ami& y l'introduisit dans les sociétés qu'il fréquentait, et poussa l'engouement pour cet allemand , au point de cesser de voir ceux qui ne voulaient pas le recevoir. Grimm le supplanta, lui ^ta ses amis et lui tourna le dos. On trouve sur lui, dans le neuvième livre, des détails piquants auxquels nous renvoyons. Il reste seulement à expliquer leur rupture.

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ïaïmi les femmes de Paris, avec qui Jean^Jkcqnes fut lié , on <}oit remarquer mesdames Dupin , de Clrenonceaux «a belle-fille , dTEpinay et d'HoudetoU II ne pcr** dit que mads^ine d'Ëpinay avec laquelle 'Grimm le brcmilla , aîasi que k pixniTent les mémoires de cette dame.

Dans le récit intéressant de cette rupture sont deux circonstances qui ont besoin d'éclaircissements que Rousseau ne pouvait donner , parce que seul , au milieu de gens qui agissaient à son insu,' dirigeant contre lui leurs attaques, et le frappant dans Tobscurité , il ignorait toutes leurs menées. Suppléons à son silence et donnons les explications qu'il a négligées , se fiant beaucoup trop k la pureté de ses intentions , comme a la justice de ses contemporains. Jean-Jacques raconte toutes les démarches qu'on fit pour Fengager k partir pour Genève avec madame d'Epinay , qui se rendait dans cette ville par raison de santé. La maladie était im secret, ignoré du mari : Rousseau ne le dévoile pas; mais on a su depuis qu'il sf agissait de la grossesse de madame d'Epinay. Grimm, son dimtnA alors, et que l'état de cette dame intéressait personnellement, avait combiné ce voyage. C'était un coup de' maître que de la £aire accompagner par Rousseau. C'en fut un plus habile encore que de donner pour chaperon le mari même y qui conduisit en effet sa femme à Genève, revint fort inquiet, et fut ensuite informé de la guérison sans jamais Tavoir été du mal.

La manière dont Grimm rompit avec son ancien ami tuéri te d'être remarquée. Il est nécessaire d'ailleurs, pour connaître la vérité , de comparer son récit à celui de Jean^Jacques» Celui-ci le consultait pour savoir s'il de- Tâit suivre madame d'Epinay. Sa lettre , datée du 1^

6o ntsToriiE ds i.-i.' rousseait,

octobre 1757 , se trouve dans sa correspondance. Grimm fit attendre sa réponse. £lle arrivé enfin. « Elle n élaât yi que de sept à huit lignes que je n'achevai pas de lire ^ » dit Rousseau ; c'était une^ rupture ^ mais dans de» » termes tels que la plus infernale haine les peut die- » ter. Il me défendait sa présence comme il m'aurait » défendu ses états. Sans la transcrire , je la lui renvoyai » sur-le-champ ».

Cette lettre se retrouvant dans la correspondance de Grimm y publiée en i8i3 ^ conséquemment plus d'un demi-siècle après l'événement , nous pourrions juger le différent , puisque nous aurions sous les yeux les pièces du procès : mais il est probable que Grinlm la remplaça par une autre. Voici celle qu'il rapporte ; elle est du 5 nov. 1757.

« J'ai fait ce que j'ai pu pour éviter de répondre positivement à l'horrible apologie que vous m'avez adressée. Vous me pressez^ je ne consulte plus que ce que je me dois à moi*méme , et ce que je dois à mes amis que vous outragez. Je n'ai jamais cru que vous dussiez faire le voyage de Genève, avec madame d'Ëpinay. Quand le premier sentiment flevait vous engager à vous offrir, elle, de son côté, devait vous en empêcher, en vous rappelant ce que vous devez à votre situation , à votre santé et à ces femmes que vous avez entraînées' dans votre retraite^ voilà tnon opinion : vous n'avez pas ea le premier sentiment, et je n'en ai point été scandalisé. Il jBstvrai qu'ayant appris, à mon retour de l'armée, que^ malgré toutes mes représentations, vous aviez voulu partir pour Genève, il y a quelque temps (i), je n'ai plus été

(1) Le baron Grimm veut probablement parler du projet qu'avait Rousseau de retourner à* Genève , à Tépoque où madame d^£pinaj[

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étonné de la surprise de mes amis , de vous voir rester, lorsque vous aviez une occasion si naturelle et si hon-^ néte pour partir. Je ne connaissais pas alors votre monstrueux système; il m'a fait frémir d'indignation. J'y vois des principes si odieux , tant de noirceur et de duplicité. . . . Vous osez me parler de votre esclavage, à moi, qiii , depuis plus de deux ans, suis le témoin journalier de toutes les marques de l'amitié -la plus tendre et la

plus généreuse que vous avez reçues de cette femme

Si je pouvais vous parler, je me croirais indigne d'avoir un ami. Je ne vous reverrai de ma vie , et je me croirai heureux , si je puis bannir de mou esprit le souvenir de vos procédés. Je vous prie de m'ouLIier et de ne plus troubler mon ame. Si la justice de cette demande ne vous touche pas , songez que j'ai entre les mains votre lettre, qui justifiera aux yeux de tous les gens de bien l'honnêteté de ma conduite »»

La lettre de Grimm n'était, au dire de Rousseau, que de sept a huit lignes ; il est fâcheux que Jean-Jacques la lui ait renvoyée. Grimm n'étant mort qu'en 1807 , a vu publier les Confessions, et, possesseur de sa lettre, a pu l'arranger comme il convenait à ses intérêts. Le peu de rapport entre cette lettre, et l'analyse qu'en faitRousseau, permet cette supposition , qui va bientôt acquérir un grand degré de certidude,par les aveux de Grimm même ou plutôt par sa ténébreuse accusation. Si maintenant on lit dans la correspondance la lettre du 19 octobre 1757 , on verra Vhorrihle apologie, àoui parle Grimm qui, ayant survécu pendant trente-neuf ans à Rousseau, u'a point

le décida à accepter PHermitage. II raconte lui-même quUl liësitait entre la France et la Suisse , lorsque cette dame mit fia à son indécision.

6a nisToiRE dc ;r.-j. AOtrssEAir^

réclame contre la deuxième partie des CoQ^csAionSy pur bliée en. 1 788 , c'eat-^à-^re dix-neuf ans avant sa mort»

Passons, à l'accusation , car il n£ Saut rien négliger pour découvrir la vérités G«imm se plaint de Rousseau^ mais d'une manière perfide, nf alléguant rien de positif^ et laissant à l'imagination du lecteur, un vaste champ à parcourir :, voici- comme il s'exprime dans sa corresr pondancelittéruire , moâs d'aoùjt, 17^ :

« J'ai été intimemi^t lié avec M. Eousseau pendaal plus de huit ans, et )^ le connais peut- être tjcop bioi^ pour ne me point récuser,; quand il s'agit d'un jugement de rigueur sur ses faits et gestes* U y a tout Juste neuf ans que ^e me crus obligé de rompre tout commerce^ quoique )p n'eusse aucun reproche k lui faire, qgù, fàt relatif à n^oi, et qu'a son tour, U ne m'eut fait aucua reproche durant tout le temps de notre liaison. Vraisem'^ blablement la probité et la jjustice ne me laissaient pas le choix entre une rupture^ et le parti vil de trahir la vérité et de déguiser mes sentiments d'une manière dë9^ honnête ,. et dans une occasion décisive, dont M. Rou*» seaa m'avait constitué le juge fort mal à propos ,. mais dont je pouvais juger avec d^autant.plus de s'écurité, quo le procès m'était absolument étranger. J'ai toujours peu* se que c'est manquer essentiellement et impardonnable^ ment à un homme, que d'oser lui confier dessentim^its révoltants , dans l'espéraiace qu'il pourra les approuver^ les écouter du moins, et les passer sous silence. C'est dire à son ami : Je me flatte que vous n'avez au fond ni honneur, ni délicatesse; et je ne connais, point d'oifense plus grave. »

Il y a, dans ce langage , une perfidie remarquable. On dénonce une action basse , vile , sans la spécifier. Pour rendre l'accusation plus vraisemblable, on annonce qu'on

eftC étranger à cette aaion, qa'on n'était ftomt Foliîel de rin)ure , et qu'on a'a perscNioellenienI aucun rcptodw à {aiFQ au coupable dans cette occasion; consëquemnieiic nul autre imérét que l'amouf de la Jusltce el de la vér»té» Ces prceauUons wtUoires sont ëridemsent prises pour iuspirer pltcs de conBance. Mais^ au fiait ^ dequoî s agit-il ?' On n'en sjiit rien ; on n'en peut riisn s&TOÛr y et l'on se trouverait même dans l'imposaibilité de &ive aufcune conjecture raisonnable , si l'on n'avaH^ dauft d'autres • Mémoires, des. données contrairea* Maû c» consnkaait, pouF le& faiAs et. Leurs daies,. les^ Cpnfessèons de lemi' Jtmques et les Méimdrts de^ madame d'Epinajr, nous poièYons savoir ce qui se passa entre Grunm et Rousseau an mois d'octobre l'jS'} , époque précise indÂquée par le premier comme eé&s, de- la ruptuie> Sous voyons en- ef* fet qu'il est question, du voyagx» de- âenève^ de kt gros^ fesse â» madame dlÉpinay qu^il importoà de tenir se^ cnète* Nous tronvons dans* la Cùrvespondance de Jean-- Jacques une lettre du 19 octobre ^^Brj^ à Gnimm^ et dans laquelle le premier expose au secondles motifs pour lesquels il ne pentaccompagnec cette dame. Nous voyons ( liv. TSl des CanfeMtons^) que , dans cette même amiée f«} 57 y les deux amis se broaiUèrent et se réconcilièrent en« sui te; queGrimm. reçut JeanJacques exLempereur romain; mais enfin que lar réconciliation pQ2>ut sincive de la pavt de Jean- Jacques. C'est trè&-peu de temps après, que Grimm éctivit cette singulière lettre ^ sans motif, sans provocation^ et qui surprit dkiutaiit plus- son ami qu'il s'attendait à un tout autre langage. Il fallait que la cause de Grimm fut bien mauvaise, puisque, ayant gardé pendant quarante ans dans ses mains la principale* pièce du procès ^ il n'a pu la modifier d'une manière plus favorable pour ses in- . téréts. Nous avons fait remarquer le peu de rapport qui

64 HISTOIRE DE J.-J* ROUdSEiXTy

existe en^e la lettre de Giimm et le compte qu'ed rend Jean -^ Jacques; on verra, en lisant dans la cor* respondance , la lettre du 19 octobre 1757, qu'il y a moins de rapport encore entre cette lettre et la réponse de Grimm, que son ami consultait pour savoir s'il devait réellement accompagner à Genève^ madame d'Epinay; il le faisait son juge; il s'engageait à obéir ^ l'arrêt que ce juge prononcerait y et n'en reçoit qu'un billet outrageant I

L'époque de la rupture est indiquée avec tant de préci- •sion , et la lettre de Grimm coïncide tellement avec la date qu'il désigne lui-même ( il y a tout juste neuf ans au mois d^ octobre 1766), qu'on ne saurait douter que le voyage de madame d'Epinay ne fut la cause de cette rupture , puisque la lettre de Grimm , insérée dans les mémoires de cette dame, l'annonce clairement, quand nous n'aurions pas le récit de Rousseau. Mais Grimm se donne bien de garde de désigner ce voyage , parce qu'on pourrait porter un jugement: il parle à* nu fait qui lui est étranger, dans lequel Un a aucun reproche à lui faire personnel-* lement ^ d'un fait où Jean-Jacques le constitue son juge y et le met par-là dans la nécessité de rompre avec lui^ ou de trahir bassement la vérité. Il s'agissait d'accompagner la femme avec qui Grimm avait depuis long-temps un commerce public , et d'en soustraire à tous les yeux le résultat ! /

Il est heureux que , grâce à la date précise , on puisse faire le rapprochement , et connaître le forfait odieuot si vaguement exprimé. •

D^ns ce livre , Rousseau parle de V attentat exécrable d*un forcené , sans le désigner plus clairement : il . s'agit de la tentative d'assassinat faite sur Louis XV, le 4 jftiivier 1757, par Damiens.

t. PARTIE, 1712-^65. 65

liiv. X : rfa i5 décembre 1757 à 1760(1). Le dépit et Tindignation venaient de le faire sortir brusquement de l'Hermitage* La force que lui donnaient ces. sentiments .passagers /d^parut avec eux, et fut remplacée par un .état de langueur et de découragement qui altéra sa santé.

Il développe le plan de Grimm contre lui , et fait sentir la. différence de situation , toute à l'avantage du premier, parce que , vivant dans le grund monde, il disposait de ceux qui y donnaient le ton, et particulièrement du baron d'Holbachk

Dégoûté des amis protecteurs y il prend la résolution de s'en tenir désormais aux liaisons de simple bienveil- •lai%ce. Il donne des détails sur celles qu'il avait k cette époque.

Il refuse une place de collaborateur au journal des Savants^ par la certitude de mal remplir les fonctions dont il aurait fallu se charger. // savait que tout son ta-lent venait du vif intérêt quil prenait aux matières quil avait à traiter, et qu*il ny avait que l* amour du grand, du vraij du beau, aui. pût animer son génie. Il ne pouvait écrire par métier, et ne sut jamais écrire que par passion.

Nous rapportons ce passage, parce qu'il nous donne le secret de son talent.

Il forme le projet d'écrire ses mémoires et à^ en faire un ouvrage unique, par une véracité sans exemple. Il sentait, par sa propre expérience, quil ny a point d'in-

. (1) Écrit à Monquia , près Bourgoia , en 1769. La preuve en est dans un passage de ce livre. Après avoir rapporté des lettres, dont une est en date du 8 décembre 1769 , Rousseau dit : Il y il maintenant dix ans que ces lettres ont élë écrites,

66 HÏS70IRX DE J.-J. ROUSSXAUy

térieùr humain, si pur qu*il puisse être, qui ne reeètt quelque vice odieux.

Il fait y en 1759 , de nouvelles liaisons^ Les plus impor^ tantes sont la famille du maréchal de Li|i,embom:g et SI. de Malesherbes , dont le père était chancelier* Il était chargé de la librairie, et facilitait l'impression de la Nouvelle Hélo'ise et de TËrnile. Rousseau vécut à cette époique dans la familiarité du maréchal et de la maréchale de Luxembourg; L'un, par la simplicité de ses manières et la sûreté de son commerce, lui convenait mieux que l'autre , quij ayant été d'une rare beauté^ et l'ob)et à& tous les hommag<», avait vécu dans le plus grand monde. Elle passait pour méchante, et comme elle avait beaucoup d'esprit, cette réputation faisait trembler Jean- Jacques. Soit par curiosité , soit par pitié réelle, elle lui témoigna un intérêt si vif, que ce fut en quelque sorte un engouement dont la durée devait être en raison in-verse de la vivacité. Gauche et maladroit, Rousseau commit envers elle, comme il le dit hii-inême, cent balourdises , dont la moindre n'est pas VattetUion qu'il eut de faire pour elle seule (jef précisent^ parce qi/elie y pouvait trouver une alhision injurieuse ) un extrait des aventures de J^îilonl Edouard ( 1 ).

Rousseau parle , dans ce livre, delà perte d'une grande bataille , qui força le maréchal de Luxembourg de retourner à Versailles, et qui affligea beaucoup le Roi. Cette

(i) Nous avions cru que cet extrait arait servi pour rimpression qui en fut faite ^ns la suite, et conséquemment^ que madame de Luxembourg qui pouvait le détruire , ne Tayaut pas fait , ne voyait entre eBe et la marquise aueun rapport^ mais Jean- Jacques disant , dans le XII* livre des Confessions , qu'on lui avait pris le brouillon de cet extrait , nous ne sommes pas sûr que censtsoit pas sur ce brouillon que Téditiou fut faite.

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Wtaille, qu^il ne désigne pas, est celle de Minden, Ifvrée le i" août 1759, et perdue par le maréchal de 0>fitade§. Liy. XI : de l'^ôo à lajindèjuin 176a. Rousseau fait la connaissance d'un personnage qui ne fut point étran* ger k sa destinée* ce fut M. de Choiscuii, qui, apprenant son histoire de Venise , exprima des regrets sur ce qu'il avait abandonné la carrière diplomatique^ et le désir de l'occuper s'il y consentait. Cette offre n'eut pas d^ suite ^ il cause de la santé de Jean» Jacques. Celui-ci commet xrne erreur à pn^s de ce Aiinistre, en faisant des vœux pour qu'il triomphât des intrigues de madame de Pompadour^ Cette maîtresse du roi vécut avec M. de Choiseul dans la plus parfaite intelligence. Ce fut plus tard^ entre madame Du Barry et le duc, qu'il y eut une lutte dans laquelle ce dernier succomba. La méprise de Rousseau vient de ce qu'écrivant ce livre à l'époque où cette lutte avait lieu, il confondit dans son esprit deux femmes^ dont l'une n'était pas sans diroits à l'estime, tandis que Fautre n'en avait qu'au mépris ( i )* •

• Madame la maréchale de Luxembourg fait d'inutiles fcch^<^es poip^ retrouver un des enfants de Rousseau ^ nous parlerons des réflexions de ce dernier à ce sujet, en rendant compte de sa liaison avec Dusaulx , pour redres^*

(i) Rousseau n^a pas été juste envers madame de Pompadour. Il a partagé tous les préjugés qu'on avait cqntre elle , et qu^on a Ûtlifours en France , contre U taiaiti^sse d'un Roi. Il y avait , entre eeUe^à et madame Du Barry, une différence totale et tout entier* à Pavantage de la première, qui n'oubliait dans sa grandeur , ni b glaire de son amant, ni m£me l'intérêt de l'état, tandis que la seconde ne songeait qu'à ses plaisirs : l'une voulait faire, pardonner son élévation , en développant les qualités dont les flatteurs avaient en partie étouffé le germe dans Louis XV *, l'autre acbeva leur ouvrage, et ne sut qu'avilir»

68 HISTOIRE DE ^.-J. KOVSSSAV^

ser ^'interprétation que celui-ci leur donne avec tinc insigne mauvaise foi. .

Ce livre contient beaucoup de particularités sur la Nouvelle Héloïse ainsi que sur V Emile, dont l'impression fut suspendue où retardée par des motifs ignorés de Tauteur, qui en connut les plus vives alarmes, et se tourmenta, tellement, qu'il en perdit le repos. Il avoue et décrit avec franchise son extravagance. Les causes de cette suspension, qu'il n'a jamais connues , sont les communications qu'on avait faites du manuscrit, à son insu ^ l'examen de cet ouvrage, l'hésitation sur le parti que l'on prendrait, le partage des opinions, Éinile étant approuvé par des hommes puissants, tels que le P. de Conti, le maréchal de Luxembourg, M. de Malesherbcs, , et condamné par le clergé, qui l'emporta. . A.U moment de la publication d'Emile , parut , sur le même sujet, un autre ouvrage qui inquiéta Rousseau^ parce que l'auteur prenait le titre de citoyen de Genève. Cet ouvrage fut mémç couronné par l'Académie de Harlem, et Jean-Jacques crut l'académie imaginaii*, et vit dans ce fait une intrigue dirigée contre lui. Nous ferons voir son erreur, à l'article Balexsert, auteur du livre couronné, et nous examinerons si l'apparition de ce livre fut le résultat d'une combinaison ou d'un hasard singulier.

Peu de jouis après la publication d'Emile, Jean-Jacques est décrété deprise de corps j le P. de Conti, le maréchal de Luxembourg , facilitent son évasion^ disons mieux; la lui rendent nécessaire. Il part pour la Suisse. Aux détails pleins d'intérêt qu'il donne, ajoutons quelques observations de fait, sur le parti qu'il prit ou qu'on lui fit prendre, et qui décida de son sort.

Dans un événement singulier, qu'on a voulu couvrir

d'un voile ëpais^ et dont on a supprimé les causes avec soin y on ne peut faire que des conjectures pour l'expliquer; mais si ces conjectures s'accordent avec les données jcertaines et les faits connus, elles doivent approcher de la vérité.

Les faits connus et certains sont le refus bien positif que fit Rousseau, de laisser imprimer TEmile en France; ]a protection spéciale du maréchal de Luxembourg; celle de M. de Malesherbes, chargé de la librairie, et conséquemment seul responsable de la publication d'un ouvrage dont il revoit les épreuves, et dont il fait faire une édition en France, contre le vœu de Fauteur. Toutes ces circonstances étaient constatées par des lettres et des pièces dont il ne reste que la plus importante; le certi^cat de M. de Malesherbes, que nous rapportons (voy. les preuves),

. £u paraissant avec toutes ces pièces, Rousseau gagnait évidemment son procès; mais il compromettait ses protecteurs.

, • £n se renfermant dans une dénégation pure et siïnple, il ne pouvait éviter le mensonge. >

Dans l'un et Tautre cs^s, jnadame de Luxembourg et les autres couraient des risques. s

H était beaucoup plus simple de sacrifier l'auteur. C'est ce qu'on fit. On le mit dans la nécessité de partir précipitamment, et les personnes intéressées et compromise» par leur correspondance, s'emparèrent de cette correspondance. Elle fut détruite.

Le Parlem,ent était alors occupé des jésuites : le 6 août (près de deux mois après la condamnation d'Emile), il prononça la dissolution de la Société. Le 8 juillet 1761, il avait condamné ^lieurs ouvrages des jésuites à être brûlés par la main du bourreau. Epargner Emile et

Tauteùr y c'était^ aux yeax de cette société et de seft nom» breux partisans fjane contradiction choquante,

La cour ne pouvait donc, à* après les principes ^ se dis" penser de faire ce qu'elle fit (i). Il était malheureux qu'Emile parût dans de telles circonstances.

Jean<Jacques avait pour protecteurs M* le maréchal et madame la maréchale de Luxembourg, le P« de Gonti, et M. de Malesherbes. Ce magistrat suffisait , comme seul responsable d'un livre dont il corrigeait les épreuves»

Remarquons qu'en paraissant, Jean-Jacques contentait cette soif insatiable de célébrité qu'on lui supposa si gratuitement. Celui que cette soif aurait tourmenté ne pouvait souhaiter , dans ses désirs ambitieux, une plus belle occasion de la satisfaire. Paraître devant toutes les cours assemblées; paraître en criminel pour avoir fait l'Emile; y prouver que, dans la publication de cet immortel ouvrage, on s'était conformé à toutes les lois; qu'on était entièrement étranger à l'introduction de ce livre en France, qu'on s'était soumis avec un scrupule religieux à tous les règlenSens, c'était un spectacle nouveau, qui, sans nul doute, eût occupé toutes les trom* pettes de la renommée; (frétait marcher à la victoire, car nous ne ferons pas au Parlement l'injure de supposer qu'il aurait brûlé l'auteur avec le livre.

Liv. XII : depuis le i5 Juin i-^&i jusqu'au a5 oc* tohre 1765. Cet espace de temps comprend le séjour de Jean- Jacques à Yverdun chez M. Roguin, ou il*resta environ six semaines , celui qu'il fit pendant trois ans à Motiers-Travers d'après l'autorisation de Frédéric, son pèlerinage à File de La Motte d'où il fut bientôt chassé comme il l'avait été de Motiers; et, pour éviter ■ : hak^ , ,

(i) Seulement elle eurait dû faire un àieilleur réquisitoire.

I* PARTIE. I7î!ï-^65. «fl

an pareil traitemem , son dëpart précipite de Bienne.

De nouveaux personnages paraissent sur la scène. Let principaux sont milord Maréchal et M. Du Peyron avec lesquels Rousseau se lie , et qui ne se démentirent point dans l'intérêt qu'ils lui portèrent.

Nous devons profiter de ^l'occasion qui se présente à propos de milord Maréchal , pour faire remarquer la véracité deKousseau. Toutes les foi& que nous avons pu vérifier son récit, nous avons vu que toujours il était conforme à la vérité. Nous allons en donner une preuve, parce qu'elle repose sur deux lettres du lord d'Ecosse qui sont curieuses, et n'ont, jusqu'à présent, été puhliées qu'à Londres, en i8q;o (i). Rousseau, dans le douzième livre de ses G)nfession$ , donne des détails s|ir George Keith , sur. ses rapports avec ce général , Taccueil qu'il en reçut et les démarches qu'il fît en faveur de Jean- Jacques auprès du roi de Prusse.

Ces deux lettres sont adressées à madame de Boufflers que milord Maréchal consultait au sujet de Rousseau. La première est datée de Neuchàtel, le aa septem* bre^i^ôa : « Madame, )ai dit-il, sans avoir l'honneur de vous étreconnu , je prends la liberté de m'adresser à vous , pour que vous m'aidiez dans une négociation plus dijfficile peut-être que la paix entre la France et rAngleterrct> Je sais la bonté que vous avez pour M. Rousseau , et le respect qu'il a pour vous. Je voudrais lui rendre service, et le Roi mon maître, souhaite de rendre son séjour ici aisé. M» Rousseau m'ii dit qu'entr'autres malheurs il avait eu celui de mal calculer; qu'il devait être déjà mort. Je me suis imaginé qu'il avait mang^

(i) DaDS la Correspotulance de David EUime , publiée eu iSao, et 4oQt nous parlerons bientôt avec plus de détaih.

^ 7^ HISTOIRE DE J.-J. tiOV^S^AJJy

son petit fonds. En parlant de lui au Roi, je lui avais dit cela entre autres choses. Il me répond : « Votre » lettre, mon cher milord, au sujet de Rousseau de y> Geaèye^ m'a fait beaucoup déplaisir. Je vois que » nous pensons de même. Il faut, soulager un malheu- » reux qu'on ne peut accuser que d'avoir des opinions » singulières, mais quil croit bonnes ».

« Le Roi, pour ménager la délicatesse de M. Rousseau, voudrait; lui faire donner le vin, le blé. Je bois, ses petits besoins ^7z nature, dit le Roi , quil acceptera plutôt que de l'argent. Il aurait aussi envie de lui faire fcâtir unbermitage, avec un jardin dans la suite.

« Je l'attends ici en quelques jours, pour travailler à la conversion d'une honnête et belle âme. Nous espérons la convertir k notre sainte religion chrétienne , déjà prévenue en faveur dé M. Rousseau. Avec son esprit et son éloquence (et la grâce de Dieu surtout), nous viendrons à bout de cette conversion , et M. Rousseau donnera à notre Église un nouveau chrétien. Vous direz. Madame, que nous ne ferons qu'un. hérétique; mais elle (son âme) sera de plusieurs degrés plus près de votre Ë^ise qu'elle n'était, quand elle ne croyait qu'en Mahpmet^ et M. Rousseau,- poursuivi comme peu croyant, deviendra ici un apôtre. J'attendrai votre réponse avant que do parler à M. Rousseau des intentions du Roi à son égard. J'ai l'honneur, etc. Signe' le maréchal d'ËcossE ».

Cette lettre prouve l'opinion qu'avait George Reith àç Jean-Jacques. Il parait qu'il ignorait qu*il était rentré dans sa religion, pendant son voyage à Genève, en 1754. Le bon lord croyait probablement qu'il avait embrassé celle du Grand-Prophète en prenant l'habit de musulman; erreur qui fait voir combien grande était la tolé- * rance de milord Maréchal, en matière de religion, et,

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