‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiques (volume 2)Chapitre 14 sur 334 · PARTIE. 17 ïl — 65, «j · texte numérisé non relu

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autre, chacun ferait ses règlements pour soi, tant pour le spirituel que pour le temporel : c'étaient toutes les lois de notre république, excepté que, pour les dépenses dé l'état y chacun devrait contribuer selon ses biens* Notre ami a fort goûté mon projet ; il aurait envie de l'exécuter, et moi de même, si je n'étais pas si vieux, et si ma terre n'était pas substituée. Une des raisons qui persuaderaient le plus à Jean-Jacques à vouloir réaliser . mon projet , est quil ignore la langue du pays : c'est bien de loi que cette raison! et peut-être est-elle bonne ».

Cette lettre met dans tout son jour le caractère de Georges Keith, son jugement, sa bonté, son bon sens^ son amour pour l'indépendance, mais.pour une indépen* dance qui n'est point ei^clusive, et doit se concilier avec cdle des autres. On sent combien Jean-Jacques eut raison de dire, après sa première visite à milord maréchal, nous nous devinâmes et nous nous convînmes.

Quelques détails sont nécessaires pour bien 6om-> prendre le récit laconique que fait Rousseau, des discus» sions qui s'élevèrent au sujet de sa condamnation. Nous les tirons de l'ouvrage d'un contemporain (ï).

« A.U moment où le Discours sur l'origine et les/on'^ démens de l'inégalité parmi les hommes allait paraître^ quelques personnes désiraient qu'il le àéàiklau ConseiL Il avait alors quitté Genève : un pasteur fut chargé de la négociation : elle ne réusât pas. Rousseau dédia son livre à la République, et ce refus ne fut pas o«blié... • Dans un état libre, il y a nécessairement deux partis ; et se faire chérir de l'un, c'est se faire détester de l'autre. Rousseau l'éprouva : il parut l'ennemi du parti

(>) /.-/. Rousseau justifié envers sa patrie , ifl-8'.

atistocratique, et aux yeux de celui-ci il le fut bientôt de rÉtat. . . Dans le Conseil , lorsqu' JE'mzïe fut condamné^ un seul magistrat ( i ) parla pour Rousseau. L'arrêt fut rendu avant que l'ouvrage n'eut été lu des Genevois. Quand ils Je connurent on rougit de cet arrêt. Le preijaier syndic nia qu'il eût été rendu et refusa d'en faire comâiunication à la famille de Jean-Jacques.

M. de Moiry, bailli d'Iverdori, homme dé lettres el philosophe , l'accueillit comme un frère. Mais quelques personnes sollicitèrent et obtinrent du sénat de Berne un arrêt d'exclusion ; il fut rendu un jour de vacance où le Sénat était presque désert. Il fuit à Neuchâtel. Il écrit quelque temps après a M. Fabre , premier Syndic, pour abdiquer à perpétuité son droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et république de Genève, Cette abdication anime ses ennemis , et le peuple l'accusa de renoncer à sa patrie. M. Chappuis lui adressa des reproches un peu sévères, prétendant qu'il n'avait pas le droit d'abdiquer. Jean-Jacques répondit avec aigreur. U veut empêcher ensuite ses amis et M. Marcel de Mezières de porter en sa faveur des représentations au Conseil» Mais elles eurent lieu malgré son opposition bien démontrée (a). Elles furent présentées par qua-

(i) M. J^llabert. ^

(2) Le j8 juin 1763 les citoyens et bourgeois de Gebève remirent au premier syndic de Jeur'rëpubliquc , une première représenlalion respectueuse , pour réclamer contre le jugement rendu p^ le magnifique Conseil , contre M. Rousseau et deux de ses ouvrages ( Emile et le Contrai social) , sans qu'il ait été ni ouï ni appelé , malgré la disposition formelle dès statuts ecclésiastiques de Genève. Le Conseil ayant fait une réponse tendante à- pallier plu|t6t qu'à jusiiiier son procédé, le$ citoyens et bourgeois firent, le 8 août

rante citoyens et appuyées par un grand nombre d'autres. La réponse du Conseil fut modérée et faible^ mais néigative. On ne voulait ni rapporter Tarrét ni faire le procès.

Il renonce à un voyage de Chambéry qu'il projetait de faire au mois de juillet 1763, de peur d' attiser ^ en }^%S2Lnt-çdir Gcnhye y le feu par sa présence é

Le Conseil manifesta sa prétention sur le droit négatif idfsolu. Par ce droit il n'avait aucun compte à rendre de ses délibérations ; il ne pouvait errer ; il était in£»illible. Une telle doctrine devait exciter les plus vives réclamations, lorsque les Lettres écrites de la campagne, parurent et imposèrent silence par le talent de l'auteur (M. Tronchin). Rousseau dit lui-même siluit terra, La doctrine subversive de la liberté y était adroitement défendue. L'auteur y voulait prouver que la négative du Sénat devait précéder le vœu du peuple, et donnait à un corps particulier la faculté d'interpréter la loi et

ùe la m«me année , une seconde représentation , pour montrer que ses raisons n^étaient pas fondées. Le C!!onseil répliqua le 1 1 octobre saÎTaut. Voici les titres des principaux ouvrages qui parurent, et qui furent la suite de ces discussions :

Dissertation historique et critique sur le gouvernement de Ge» nève, et ses révolutions, i^OS. L'auteur anonyme excite les Gènerois à maintenir leurs lois constitutives et leur liberté.

Réponse aux lettres écrites de la campagne , grand in-8° , un xo\, , avec V Examen analytique du droit négatif. . Réponses aux lettres populaires , 1765, 3 parties , uq voluqae. Les citoyens et bourgeois réfutent avec énergie , les raisonnements de l'auteur des LeUres populaires , qui défendait les LeUrps de lu campagne. Us défendent un des plus forts remparts de leur constitution , savoir, la présidence nécessaire de leurs syndics , dkus tous les conseils de Tétat. . '

fj8 fitSTOlRE DE i,-S, nOVSStLAXÎf

le pouvoir de soumettre la volonté de tous à ïa sîefnni?^ On s'adressa à Jeàn-Jacques pour réfuter ces lettres. Il fi'y refuse d'abord : il cède ensuite aux instances qu'on lui fait et à la nécessité de défendre Emile et le Contrat social, attaqués violemment par Troqchin. Il était dans l'alternative ou de venir purger le décret , ce qui mettait la ville en feu ; ou de répondre ^ ce qu'il fît par les LeUres écrites de la mi^ntagne^qm ne furent pas réfutées. Il -y eut des rapprochements entre les deux partis : le

7 février 1^65 les rep:éscbitants portèrent au Conseil une déclaration pacifique rédigée d'après les avis de Bx>u&' seau. Mais le Conseil fit ajËcher un placard par lequel il annonçait sa persévérance dans tous ses refus ^ et deux mois après y il les confirma par un autre arrêté. Dès-lors Jean-Jacques déclara qu'il ue voulait plus se mêler en rien des affaires publiques , et tint parole.

Ce qui prouve que les états de Genève et de Berne agissaient sous l'influence de la France , c'est qu'ils con* damnèrent Emile sur le réquisitoire qu'on leur avait envoyé de Paris , et non sur l'ouvrage qui n'arriva qu après la condamnation. Les projets du cabinet de Versailles causaient à Genève depuis long-temps des inquiétudes qui furent ensuite justifiées par l'édit du

8 septembre 1770 (i).

Housseau, dans ce dernier livre des Confessions, donne peu de détails sur le séjour qu'il fit dans la Unisse. M. le comte d'Eschemy, s'étant à cette époque^ intimement

. (i) Par cet édit, Louis XV ordonne qu'il mrait construit à Yér- Boix, bouv^ distant de deux lieues de Gen&re , une ville de eonamerce , et qu'on y formerait un port sûr et commode. Les en** ceintes furent tracées , les alignements pris , plusieurs maisons construites ; mais la disgrâce du duc de Cboiseul , qui TOttlak donner une rivale « Genève , fit abandonner ce projet.

lié avec lui^ nous a laissé des renseignements qu'il est bon de rappeler (i),

« Ma connaissance de Rousseau date de Tannée i']6^ La première fois que je l'ai vu, j'étais à Sauvigni , chez l'intendant de Paris; et la première «fois que je hii ai parlé, c'est à Motiers-Travers , un* an après. -J'y avais loué une petite maison pour jouir des charmes d'un vallon délicieux, pour y être seul, y vivre avec moimême; j'y partageais mon temps entre la culture des lettres, la musique, la promenade et la chasse. Le petit établissement que j'y avais formé n'avait aucun rapport avec l'homme illustre qui habitait le même village; j'ai été près de trois mois sans même Tapercevoir ou le rencontrer; c'est à travers la joie bruyante d'une fête €t d'un bal que je devais pénétrer jusqu'à lui; et ce qui peut surprendre, c'était dans les montagnes d^ la Suisse, dans les gorges du Jura, qu'en hiver quatre-vingts per^ fonnes des deux sexes toutes bien mises, et dans I9 nombre vingt croix de Saint-Louis, se trouvaient ras-* semblées pour cette fête. Mademoiselle Le Yasseur vint k moi. Comment, monsieur ^ vous êtes ici depuis plu-*, rieurs mois^ et vous n'êtes point vmu voir M. Rousseau.!— Je sais, mademoiselle, que M, Rousseau n*aime pas les visites; que ce quil redoute le plus ce sont les importuns, et je naipasvouluen augmenter le nombre, — Fous navez rien h redouter de ce côté-là , me répondit-* elle d'un ton très-doux , et je vous réponds , monsieur, que M. Rousseau vous verra avec le plus grand plaisir. Deux jours après je me rendis à cette invitation : je le trouvai assis sur un petit banc de pierre au-devant de sa

(i) OËuyres philosophiques ^ bistoriques, etc., du comte d'E»dierDy, 3 yol. in-ia, Paris, i8i4-

8o HISTOIRE t)E j.-j. RoirssEÀir,

maison rustique , exposé aux rayons d'un beau sol eirf qu'on ne fuit pas en février. Le premier regard fut pour moi, le second sur son vêtement , et le premier mot qu'il me dit, en le désignant : il est fou, mais il est commode (i). La connaissance fut bientôt faite. Je devenais un peu plus intéressant pour lui que les étrangers et les Suisses des environs^ qui souvent l'ennuyaient , et qu'il recevait fort mal, parce que j'arrivais de Paris, et que j'y avais passé dix-huit mois dans la société de plusieurs gens de lettres de sa connaissance, tels, que Diderot , Marmontel, Helvétius , Thomas > etc. »

«Il doit m'étre permis de dire un mot dés excellents dîners quej'ai faits à Motiers->Travers, chez Jean-Jacques, téte-à-téte avec lui. Sa cuisine était simple, telle qu'il l'aimait, et je partageais bien son goût; apprêtée supérieurement , et dans ce genre simple, il n'est pas possible de faire mieux que mademoiselle Le Vasseur^ c'étaient de succulents légumes, des gigots de mouton, nourris dans le vallon , de thym, de serpolet, d'un fumet admirable, et parfaitement rôtis. La- conversation était vive, animée; elle roulait sur toutes sortes de sujets; rien de suivi. L'air des montagnes est vif; nous mettions plus de suite dans notre appétit que dans nos entretien», et nous mangions avec toute la réflexion dont nous les dispensions; souvent des dissertations sur les plats qu'on nous servait et sur les qualités de chaque mets , dignes de figurer dans la gastronomie , ou d'être inscrites au rocher de Cahcale.

« Mademoiselle Le Yasseur paraissait de temps en temps , rompait lé tête-à-tête; Rousseau s'égayait à ses dépens, quelquefois aux miens, mais je le lui rendais^.

(i) II. était Têtu, la robe et le bonnet , en Arménien. .. ^

je faisais compliment à mademoiselle Le Yassèur sur son dîner ; ce qui m'étonne ^ c'est que^ malgré mes invitations, jamais il n'a roulu permettre qu'elle se mît à table avec nous (i)^ il était à son aise et fort gai; et sansl^ gaieté y la liberté et l'appétit, point de plaisir à table; nous prenions le café; point de liqueurs; quelquefois dans l'après-dînée il se mettait à son épinette , m'accompagnait dans quelques airs italiens , ou en chantait lui-m^me. Quand c'était chez moi^ je lui chantais des romances de sa composition ou de la mienùe, accompagnées de ma harpe ,' car c'était à qui ferait la meilleure ^musique sur les mêmes paroles; il en est de Moncrif qui nous ont exercés; il aimait beaucoup ce genre de musique tendre et mélancolique, qui est en effet fort agréable, et qu'on a beaucoup cultivé et perfectionné en France dans ces derniers temps. Le soir, dans l'été ^ c'était des promenades dans les bois des environs. Dans les beaux clairs de lune, il se plaisait sur les bords dé la Reuse à chanter des duos; nous avions toujours bon nombre d'auditeurs: surtout les jeunes filles du village^ qui ne manquaient pas de venir nous écouter.

« Arrivés à Métiers de nos courses dans le Jura, nous réprîmes notre genre de vie ordinaire. Je m'apercevais d^uis quelque temps que le séjour de Métiers ne lui plaisait plus autant. Les rappo; ts vrais ou controuvés de mademoiselle Le Yasseur , de tous les propos tenus sur son compte et sur celui de son maître par les

r (i) Nous le Terrons en 176B , exiger, en Angleterre , qu^on fasse manger Thérèse arec les maîtres j et rompre des arraDgements ayantageux , parce qu^on refusait de souscrire à cette coudition. Le mariage expliquerait ce changement , mais il n'eut lieu que deux ans après cette époque.

8l HISTOIRE DE J.-J, ROUSSEAU,

commères du village , les plaintes dé quelque» aevanies auxqudles elle doumait lieu par son extrême* intempérance de langue y entraient dans ced^oût. Six semaines environ après notre retour , il vint che£ moi*, et me dit que Tair trop vif de ce vallon nuisait à sa santé , qu'il avait envie de descendre dans la plaine^ de se chmsir une habitation sur les bords ou dkns le voisinage du lac, pour respirer un air plus doux^ il me pria de Tac» ce^pagner.

a Je remarquerai, en passant, que je ne me suis* jamais trouvé dans une voiture avec Rousseau;- nos voyages, toutes nos courses, se faisaient toujours à pied.

« J'envoj'ai un exprès à madame de Luze, ma parente , amie de Rousseau, qui avait auj Bié une cam^pagne très-agréable sur les rives du lac et près de Go* lombier, pour la prévenir que nou^ irions passes quelques jours chez elle; c'était par là que nous devions commencer nos recherches.

« Il y a environ cinq lieues de Motiens-Traver» au Bié; nous y trouvâmes grand mondey ce qui', peu du goût de Rousseau, nous fit abréger le sé^ur que nous comptions y faire. M. du Peyrou , instruit denotreprojet , et qui avait une grande envie de se lier avec Rousseau (il ne l'avait vu qu'une fois en passant au val de Travers), me fit prier par son ami le colonel de Puri, qui était au Bié, de diriger nos courses vers une maison de campagne qu'il possédait à Cressier, entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne, et dans une situation assez agréable. ïl fut convenu qu'après avoir visité quelques maisons le long du lac, je le conduirais insensiblement à celle de Cressier, et lui conseillerais de la choisir ^ qu'on nous y préparerait à dîner, et qu'on noui y 1'

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attendrait. Nous arrivâmes en effet sur les deux heures à Cfesster^ je lui fis voir les avantages et les commodités de cette nouvelle demeure; elle paraissait assez lui fdarire. Nous entron» dans la salle à manger; nous nou» y promenons : il etaminait tout avec un air de complaisance^ lorsqu'un objet vint frapper sa vue et obscurcit tout-à-coup son visage auparavant riant ; c'était dans

un coin du buffet un grand pot d'argent et sa jatte.

Qu'est-ce, me dit-il, que cette argenterie fait là? à qui appartient-elle? — Je l'ignore. —Quoi ! dans une maison à louer, dans une maison vacante^ des pièces de vaisselle abandonnées! — On nous a laissé entrer sur notre bonne mine, et nous ne ressemblons pas trop à des voleurs. — Il y a du mystère ici , et je n'aime pas les mystères. A. qui est cette maison que vous me proposez ? Les questions se succédaient, et je commençais à m'em-' barrasser dans mes réponses. Alors, à un signal convenu au Bié avec M. de Puri^ lui et M. du Peyrou, qui étaient dans une pièce voisine/ entrèrent, avouèrent la petite supercherie^ en demandèrent bien pardon^ cherchèrent à m'excuser; mais Rousseau, pour le mo^, ment inexorable, se retourne vers moi et me dit avec humeur : Monsieur, je ri aime pas qu'on me trompe même pour mon, bien^ On se mit à table, le dîner ne fut pas gai; la conversation languissait; Rousseau était sottcieux et ne parlait que par monosyllabes. On fit un tour de promenade après le café. Il ne fut plus question ée la maison , ni à louer ni à offrir; ces messieurs partirent en voiture, et je restai seul avec Rousseau toujours sombre et de mauvaise humeur ( mais je puis aussi bien attester que pendant quinze ans^ qu'ont duré mes relations avec lui, plus ou moins intimes, c'est le seul reproche dans ce genre que je puisse lui faire).

84 HISTOIRE tt J.-l. AOUSSBAU^

u Nous reprîmes le chemin du Bië; nous avions quatre lieues à faire : la première liéue ne fut pas agri^able; car il me tournait le dos dans le chemin y et me boudait comme im enfant. .11 m'avait parlé ci-devant à Motiers de l'inquiétude que lui donnaient tous ses papiers e^ un grand nombre de manuscrits dont la perte ou le vol l'auraient mis dans le plus grand embarras ; il prévoyait dans l'avenir , des absences , des voyages, et la plitite maison presque isolée qu'il occupait dans ce villà^, ne le rassurait pas. Il avait eu l'intention de remplir deux malles ou caisses de ses papiers et de me les confier; j'alternais beaucoup alors entre la Suisse et Paris, et il sentit que je ne pourrais répondre d'un pareil dépôt. Ce fut en lui rappelant nos conversations à ce sujet , que je commençai à me faire écouter. Je lui dis , ce qui était vrai, qu'en lui proposant la maison de Gressier, je le rapprochais d'un homme de mérite qui pouvait lui être fort utile; que IVH. du Peyrou, fixé à Neuchâtely était précisément l'homme qu!il lui fallait pour devenir dépositaire de ses papiers; qu'il était mon ami intime^ d'une probité à toute épreuve, et que j'en répondais. Après m'avoir grondé, il fut sur le point de me remercier; sa bonne humeur revint, et nous allâmes faire au Bié un souper plus gai que n'avait été le dîner. Telle a été l'origine des liaisons de M. du Peyrou avec Rousseau. De retour à Motiers , j'écrivis à mon ami que son vœu et le mien étaient remplis ; que nous irions le voir dans quelques jours. Rousseau n'accepta point la maison de Cressier, mais il s'accommoda de celle de M. du Peyrou à Neu^âtel. C'est depuis ce temps , qu'excepté l^hiver il passait son temps entre Motiers et Neuchâtel ; je m'y rencontrais le plus souvent que je pouvais, et dans mes séjours à la ville, je n'avais alors, à cause

de 'R<msseaa , d'autre table que celle de mon ami* « Je n'eus pas lieu d^abord de m'applaudir de mon succès, car aussitôt que la connaissance fut faite, il ne fut plus question que de botanique ^ Rousseau pour snàfre son goût , M. du Peyrou pour s'y conformer et lui complaire» Pour moi, qui n'avais aucune vocation pour cette science, j'avoue que pendant tout le reste de L'été ces messieurs m'ennuyèrent et m'impatienl^rent ^^rt. L'hiver suivant Rousseau me convertit un peu. Las surtout d'être en tiers, personnage muet, réduit à écouter ce que je n'entendais pas , ]e me résignai à ouvrir un herbier , et à le parcourir:^

« Ce fut pendant l'été qui suivit cet hiver ^ et si ]e ne me trompe , en 1 764 , que nous nous trouvâmes tous réunis au val de Travers , M. du Péyrou, le colonel de Puri, Rousseau et moi. Il fut question alors d'herboriser en grand sur le Jura , d'étudier le système sexuel de Linnœus , d'y puiser des principes généraux de la science, d'observer sur chaque ieur, à l'aide d'une loupe, les étamines et les pistils, d'étudier dans chaque plante les caractères assignés à chacune des vingt-<{uatre classes de l'ingénieuse nomenclature de ce grand naturaliste. Rousseau nous recommanda de nous munir , chacun de nous , d'un systema naturœ de Linnaeus. Mais ces deux messieurs ne savaient pas le latin ; ils furent obligés d'à* voir recours à moi: je leur traduisis les observations sur le règne végétal qui sont à la fii) du volume. Ce furent pour moi deux jouissances , celle de l'amour propre et celle de la vengeance ;. je devenais leur professeur , je triomphais et me vengeais en même temps des deux ou trois mois d'ennui qu'ils m'avaient donné en parlant sans cesse de botanique avec Rousseau. Je n'en restai pas là. Poussé par une noble ardeur , je voulus étendre le

8Ô HISTOIRE DE J.-J, R0t7SSEAV ,

champ de mes victoires, j'aspirai k de nouveaux lâjuriers ; et dans la première semaine de nos courses sur ces montages , j'appris à reconnaitre et à retenir les noms déplus de trois ocnts piaules avec leurs synonymes, d'après Lixina^us , Tournofort , Gaspard Bauhin , «te. Rousseau, en deux endroits de «es ouvrages , fait men<" tion de ce tour de force.

« fatigué des eflSorts de mémoire que f avais faits, par vaine gloire , non par goût ^ dans la semaine qui venait de «'écouler , j'aurais fort regretté que du matin au BOÎr les entretiens n'eussent roulé qœ sur la botanique ; il <me suffisait de n'être plus étranger à la science. J'ouvris donc un avis. «-Messieurs , leur dis-je, lorsque pendant yf plusieurs semaines on doit être réuni par une même 1» table et par un même lit , et que dans les intervalles » des repas on doit de plus ne point se séparer ^ je crois » qu'il serait à propos d'user de prévoyance. Nous avons 9 deux ëcueils à éviter, i«, la gène de parier ^q-uand on f n'a rien k dire ^ 20^ l'ennui de parler sans cesse et de » s'appesantir sur un même sujet, tdl que la botanique. 9 Elle est eu soi une fort belle science; elle peut,v«^us » un autre rapport , nous devenir précieuse en ce qii'^le V sera, si vous le permettez, la chose dont nous nous » occuperoiK quand nous serons las de causer, n Rx)usseau , qui entrevit le double but oà je tendais , me regarda en souriant malignement. La botanique ne m'a* musait guère, j'aimais bien mieux jaser, et il e$t certain que soit k la ville , soit à la campagne , les personnes qui journellement se réunissent en société , devraient observer la même règle , c'est-a-dire , convenir d'un sujet agréable sur lequel on reviendrait quand la conversation languit et qu'on fait effort pour la soutenir , ce qiiî n'arrive que trop souvent } et en vérité , parler pour

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parler est la cbpse du inonde la plas insupportable. H est Vrai que le sujet convenu universellement , c'est le jeu^f triste ressource et pourtant nécessaire ) sans le jeu dans le monde , . on périrait d'ennui.

•a Sfous BOUS trouvâmes fort bien )de ma (précaution : la -botanique en soof&it «un peu , mais en jrevanche nous goûtâmes. dans tourle sa plénitude le plaisir de la conversation, car , sa^diajQtt que nous pouvions nous taire quand nous voulions , nous ne tarissions pas ; tant il est vrai que la itberté ) quand on ip'en abuse pas, est le paremier des biens!

« Jetons en passant quelques ûeurs sur la tombe de cs&aj. «qui nous accompagnaient , et qui .tous , excepté moi., put depuis long-temps seessé de vivce*

•« M. du Peyrou. C'était un.bomme réflécbi , tête froide, à 'Calcul et à combinaison; fort instruit, du jcoxmnerce le jjlus ,$ur et le plus aimable ; ami cbaud, philosopibe épicurien et ile<plus honnête bomm^e .que j'aie jamais connu j sa bourse était ouverte aux malheureux émigrés. Il esft.mort à table., en 1794, en versant à boire ik 4es pcétres persécutés et fugitifs.

o Son beau-père , le colonel de Pupi , loyal et ancien fuilitasire^ de Tesprtt, des ^principes sévères, de l'inuiginatiooi ,,rbu]meiir chagrine^ des mœurs austères., "un peu cauj^tique , de la bonbconie avec toutes les apparences de la hauteur, en soDte que son ton tranchant et protecteur ^e repoussait que ceux qui-ne le connaissaient pas. Nous l'ayions agrégé , parce que long-^temps avant nous il avait quelque teintune de botanique. )I1 est mort il y a sept ou huit <ans>.

« Entre toutes ces courses , toutes fort agoéables, mais uniformes , deux surtout m'ont frappé et sont restées gravées dans ma mémoire ; l'une sur la montagne de

68 HISTOIRS DE 3. 'S. ROVSSZAtr,

ChàsseroTij l'autre à Brot, dans les gorges et affilés qai environnent l'entrée du val de Travers.

« Nous avions une partie du vallon à traverser pour arriver au pied de la montagne de Ghasseron } et comme nous ouvrions une campagne qui devait durer plus d'un jour, il s'agissait d'avoir des vivres et de camper. Nous avions pourvu à tout; nos magasins portatifs reposaient sur le dos d'une mule ; ils consistaient en couvertures pour la nuit , en pâtés y volailles et gibier rÂti ; cantine bien fournie. Le justicier Leclerc était le pourvoyeur. M. duPeyrou avait soin des herbiers. Le colonel de Puri était notre éclaireur , il portait la boussole^ car dans la sombre épaisseur des forêts on ne peut se guider qu'en connais^ sant le nord. ÂLCCoutumé au pays de montagnes où j'ai vécu si long-temps, je fus créé fourrier : j'avais de plus la garde du café et l'emploi de le faire : muni d'un bri** quet que je garde précieusement y c'était moi qui dans le bois allumais le feu y comme le plus adroit à le reproduire y et à donnw au café sa juste cuisson. Rousseau y comme le plus âgé y était le capitaine delà petite troupe y cbargé de la discipline du corps , et d'y maintenir l'ordre et la subordination.

« Nous avions cinq bonnes lieues de marche pour gagner le haut de la montagne, et souvent par des sen* tiers escarpés et rompus. Ce fut Rousseau et moi qui les premiers atteignîmes le sommet de Ghasseron. Nos compagnons étaient restés en arrière ; et je me souviens toujours que M. du Peyrou, qui était excédé, rendu, et qui pouvait à peine se traîner, lorsqu'il nous aperçut sautant et cabriolant , s'étendit à terre : il nous avoua le soir qu'il avait éprouvé , en nous voyant , un mo^ ment de désespoir.

« Stu: ces lieux élevés^ la nature parait çxpirante^

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elle semble n*avoir laissé à la végétation qu'un reste de vie : des buissons maigres et clair-semés , des arbustes chétifs, des sapins de petite venue, rabougris et usés par le temps ; nous nous amusions à les secouer , les ébranler y les renverser , et lorsque nous les avions étendus à iios pieds , nous , comme des enfans ou des sauvages , nous formions des ronds , nous dansions autour -d'eux en signe de victoire.

« La montagne se termine dans son point le plus élevé par un rocher large et plat , et qui paraît comme lancé dans les airs : ce rocher, appelé le Bec de Chasse^ ron^ est le lieu que nous avions choisi pour nous reposer et prendre nos repas. Bientôt on soulage la mule d'un fardeau que nous brûlions de porter nous-mêmes et de nous partager. Le jeune conducteur étale \ nos yeux des richesses plus précieuses pour nous que tout l'or du Pérou ; pâtés , jambons , volailles ; nous tressaillions , à cette vue , car nous mourions de faim.

« Jamais dîner ne fut plus gai , plus bruyant , plus animé , plus' sensuel en même temps. Si en général la conversation excite à table l'appétit, l'appétit à son tour l'échauffé et la nourrit.

« Le repos et le bien-être d'un long dîner nous avaient délassés. Avant de nous engager dans les bois touffus du revers de la montagne où nous devions herboriser le lendemain , nous voulûmes reconnaître les environs d'un lieu où nous avions pris un si bon repas, et oii nous comptions de revenir les jours suivans.

« Le Bec de Ghasseron est , comme nous l'avons dit , une espèce de jetée ou de mole qui se prolonge dans les airs. Au-dessous sont des abîmes dont l'œil à peine peut sonder la profondeur. La montagne , à une assez grande distance de droite et de gauche, est coupée à pic, et

gi^ëaen^e à vue 4'ois^au Iqs mêmes profondeurs. Dsms le gros de Vété^ cm laisse les vacbes paîtr«sur ces hauteur», et il arrive q«i(eJiquefois niii'attirées paor les herj>es â&« vouxeuses qui qroissept ^ur les bords de ral>îme ( comane la coquelpur^e^-doBt ellefrsoai ipès-Êriandies) ^le pied leur glisse y ^les Jiombent ; et da^s le .fo^d du précipice nmts çjQ décomvi-ioas deux ou trois tombées récem^iient y iqui ne nous paraissaient que de la grosseur jà'fm levreau ; on peut j.i^r ,de son én9r;me pi^çi^fo^pdâiu'. . a Nous arpentions avec dëjices <es badtfeftris , ifok nous découvivipns de tous cotés une vfiMe étondue de 'p^j^ ; nous ne lais&ieps pas de ^encontseir içà et ià quelques plapt^.qui ne^çroissent qu^ sur i^ sommfit.des plus haates in»«ntagnes .; nous (T^ç^iriops un air très-pur, très-vif, f^jés^ge beuireuiK de l'appétvt «du lendemain. Rousseau était de la m^eilleur.e bumeor du monde , >exr cepté quand 'il «voyait que nous avancions de trop près sur le précipice , il nous .priait fii ^^âoe >de oions retirer? je l'ai vu -«ous idonner une pre^ive 4e son excessive sensibilité : ^Gonime le plus^ jeune d^la t^^upe , :î'!étais .a<uâsi IjB plu# .étourdi , -et je pcKussai« aui^si Pim.prudence jusqu'à pirouetter sur cette lisière scabrei^&e. Je l'ai vu se )âter à genoux^ et me supplier en grâce de ne pa;S cécidiv^er , que je lui faisais un mal affreux* ^

« Npus desc^pdimes pr^s d'unie heure ^ to^t en nous propxenant, jasaint, herborisant; le jour baiss^^t. £n ma qua),ité ,de fourrier , je fuà envayé à la reçheiHïljLe d'fiin gîte pour y passer la nuit. Suivi d^ la mule j'^ai^riyai à •un chalet 4'assez bonne appar^enci^ ; il appact«nait à ides vachers de Fribour^ , qui fabniicfiiienit les fromages :de Gruyère. Je leur demandai l'hospUaUté qui me fut .ausr sitôt accordée. Je n'ai jamais vu de meillel^'es gens sous un extérieur plus sombre ^ plus farouche ( ce q[ui dé->

ï. PARTIE. 171a — 65r Qi

rang€ un peu les inductions tirées de la physionomie ). C'étaient des hommes silencieux , taille gigantesque , iongscheveux plats, ba]:l!>e noire , costume hétéroclite et enfumé^ l'œil hagard sous des feutres énormes. Je détachaiie jeune berger qui conduisait la mule , et l'envoyai à»os botanistes pour leur servir.de guide; ils arrivèrent: la mule fut conduite à l'^table, les vivres dans le cellier. Nous avi<ms ^né tard , «ous étiom harassés , personne ne soupà ; on ne songeait qvtk se coucher ; dhacun prit sa couverture , et nous escaladâmes , au moyen d'une écihe^, d'énormes tas^e foin rassemblés ^ans la grange. Là, oète à côte , chaci&n s'endormit coaume il put ; la diôse n'était pas aisée , car ce foin nouvellement faucha, et très-K;haud , fermentait au-dessous de nous: nous étions presque sur unTolcan^ l'embrasement quelquefois suit la fermentation.

« On se leva ; la toilette fut bientôt farte , on ne s'était point déshabillé. J'allai préparer le café et pourvoir au déjeuner. Eéunis dans la pièce contiguë à la grange ou mangeaient ces bonnes gens , l'un d'eux nous apporta de ia crém« dans un baquet de bois très-propre. Mais quelle ci^ême 1 7([ous convînmes tous que nous n'en avions jamais goûté "de si délicieuse : elle était fraîche , de la veille , et «i épaisse , que la cuîller s'y tenait ; nous étions tous amateurs du café à la crème, mais surtout Rousseau qui ne pouvait se lasser d'exalter et de savourer cette crème. Je lui fis remarquer qu'il mettait la moitié plus île sucre que moi. — « C'est vrai , dit-il , je n'ai jama-is pu me i> sucrer également; chaque jour j*afoul« à la dose de » la veille; mais aussi, quand je suis parvenu à une » certaine hauteur, tout-à^coup je me retranche des trois » quarts , puis j'augmente insensiblement , c'est le flux i et reflux; vous verrez que dans quelques jours jecom-

92 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEAV,

» menceraî par un très-petit morceau de sucre , il n'y a » que le premier jour qui me coûte ^ le lendemain je » trouve dëjk mon café très-bon ^ parce qu'il est plus » sucre que le jour précédent. »

« Ce sont là des simplicités sans doute. Je ne sais pourquoi on ne les oublie pas : on se les rappelle souvent mieux que des choses importantes.

« Il était cinq heures du matin, lorsque, délassés et refaits par un bon déjeuner, nous sortîmes du chalet pour nous répandre dans les belles, prairies et les bois qui couvrent les flancs et une partie des sommets de ces montagnes. Nous fîmes une assez ample moisson de plantes et de fleurs, tout en nous promenant, allant et revenant, mais toujours nous élevant pour nous trouver à deux heures sur le plateau de Chasseron, où la mule et le dîner nous attendaient.

« Gomme je ne me souviens ensuite de rien d^intéressant , et que je ne veux rien inventer , je passe tout de suite à notre retour au chalet, à son rustique réfectoire , et au souper que nous y fîmes. Il me semble que je m'y vois encore , tous assis sur des bancs , autour d'une table, et au-devant dei chacun de nous une écuelle de bois remplie de la crème du matin; nous y trempions de fort bon appétit du pain bis à la lueur d'une lampe suspendue au plancher , lampe qui réveillait plutôt l'idée d'obscurité que celle de lumière.

« Mais que ne donnerais-je point pour me souvenir de la conversation qui s'engagea entre Rousseau et moi sur le chapitre de la gloire , et qui dura plus de deux heures! Elle était d'un grand intérêt; j'aurais dû l'écrire le lendemain ; mais je l'ai dit , je ne prenais note de rien. Le dialogue est sorti de ma mémoire , mais le tableau est encore sous mes yeux» Je me rappelle seulement que

l'idée de gloire me transportait^ et que je soutenais contre Rousseau qu'il n'y a^it rien dans le monde au-dessus du bonheur de porter un nom célèbre. Il me serait d'autant plus difficile de me souvenir de mon plaidoyer , que je pense aujourd'hui , et sens sur ce sujet, précisément le contraire de ce que je sentais et je pensais alors.

« C'est ainsi qu'aux extrémités de la vie, les opinions du n^éme homme se trouvent en contradiction. Mes opinions actuelles me feraient pitié si je pouvais remonter à vingt-cinq ans; cette pitié est celle que j'éprouve pour les opinions que j'avais à cet âge. Nous nous applaudissons donc et nous nous moquons alternativement de nous-mêmes , selon le point auquel nous sommes parvenus dans la carrière de la vie.

a J'ai une idée confuse que tous les moyens de Rousseau , dans ses déclamations contre la gloire et la célébrité, roulaient sur les tourments qu'éprouve celui qui aspire à se faire un nom, surtout dans la carrière de& lettres; sur les amertumes dont on l'abreuve, sur les obstacles qu'on lui suscite et qu'il rencontre à chaque pas dans l'amour propre et l'ambition de ses rivaux; sur l'envie qui s'attache à rh« ^ume de génie, qui le poursuit, le persécute : Point de passion /A\%^\\-\\ , plus opposée à la tranquillité et au bonheur de la vie !

« C'est à Brot qu'eut lieu la plus longue de nos réuni(»is champêtres. Là, nous étions logés dans l'auberge d'un méchant petit village, tenue par un nommé Sandoz , laboureur et boucher. Lui, et sa femme, assez bonne cuisinière, et les plus braves gens du monde, firent tous leurs efiforts pour nous bien traiter. Là , nous avions des lits au lieu de foin, tables, nappes, serviettes, sièges commodes, usage nouveau pour nous, presqu'un luxe, ^t après avoir vécu à Chasseron , et dans nos autres cara-

yaneSy comme des Spartiates , au Brouêi près, nous menions ici mie vie de Sibantesw (iCie justicier Le Clerc n'était pkis, avec nous, il avait regagné son village.) INous étions au mois de septembre. Après le déjeuné^ nous nous répandions dans la campagne , k une ou deux lieues de distance, et noms reatriosis à Brot sur les cinq heures. Nos herbiers grossissaient: Plus commodément logés, ils étaient mieux tenus fies plantes ont alors une autre physionomie que dans le mois de jtLin. Nous avions souvent occasion de fire des naïvetés et des simplicités de notre botaniste, qui n'en était pas mioins un prodige de science. Comme depuis trois mois nous rencontrions souvent les mêmes plantes, nous les savions par cœur ; nous passions outre , et nôoB engageâmes M. Gagnebain à ne plus nous arrêter que pour celles qui étaient nou* velles pour nous, ou qui nous étaient moins familières; il nous dit oui , mais ce oui sortait de sa bouche et non dé son ecfèxsté II ne pouvait résister à la tentation de pro^ noncer ces nom» chéris. Chaque plante vivante était pour lui l'objet d'un culte; jamais le» Égyptiens n'en rendirent un plus fervent aux productions de leurs jafrdioB. 11 arrivait de là que n^tte imperturbable nomen« dateur, san^ égard à nos prières , nous forçait , en s'atré* tant tout court au-devant d'une plante, à l'entendre prononcer du ton le plus religieux , ses divers noms en différentes langues, sa description avec les différentes phrases imaginées par les botamstes pour en rappder la figure, les sexes, le port ou les propriétés^ Rousseau l'appelait le parolier, mais ce surnom ne £end point pour notre botaniste tout ce que fait entendte celui dejàblier^ donné par madame de la Sablière à Là Fontaine»

« Nous dînions entre cinq et six heures, c'était notrcr seul repas , et nous restions près de deux heures à table**

Avant et aiprès le dîner, comme on ne penî pas toujours causer , neiiK nous occupions die divers petiifs- ^ux , des jeux d'en&nSy ils délassent, et ce ne sont pas ceux qui kitëressent le moins^, il6 ]^Ftent avec' eux un caractère de candeur et d'innocemee : cekii auquel nouis revenions le plus souvent, qui le croirait ! c'^ëtaitle jeu de l'oie! lïos lectures étaient aiisorties à ilos jeux; ne^s nous amu-^ sion& à lire les a«n?eurs à& Fierté Lelong^et de Blctnehe Beau : Rousseau aimait ce petit roman' , qui a bien son mérite. Dans son vieux langage , il a quelque chose de doux, de naïf, de tendre, de dévot, et en même temps de pathétique! on croit être au quatorzième siècle! Nos jeux et nos lectures étaient entremêlés de gaité , de rire et de plaisanterie.

« Nos entretiens roulaient quelquefois sur les gens de lettres et les philosophes de Paris : il reiidait justice k tous , ne les présentait que sous le côté le plus avantageux , jusqu'à Voltaire , dont il oubliait les injures, pour ne se souvenir que de ses talents et de son génie ^ il ne prononçait son nom qu'avec respect.

« Quoique broiftllé avec Diderot depuifS long-temps, il en faisait le plus grand éloge : ce qu'il adinirait surtout , c^était la profondeur de ses vues, et la clarté avec laquelle il traitait les matières les plus abstraites. Il appuyait beaiicoup sur l'heureux choix de ses expressions^ et sur le don qu'il lui seconnaissait du mot propre,

« Lié avec tous les deux,, et alternant entre le séjour de la Suisse et celui de Paris , Diderot m'avait prié de faire sa paix avec Rousseau , et de ménager enti-e eux un raccommodement; Je m'y suis porté avec tout le zèle possible : j'ai parlé , j'ai écrit , j'ai prié , fai pressé > Rousseau a été inexorable (i ).

(1) Des lettres de Eousseau qui ont trait à celte affaire, il ne.

g6 HISTOIRE DE l.-J. ROUSSEAU ,

« La. démarche de Diderot lui fait honneur, le refuâ de Rousseau n'est pas le plus beau trait de sa vie ; mais la vengeance qu'en a tirée Diderot après sa mort , dans la note sanglante de V Essai sur la vie de Sdnèque, est inexcusable pour tout homme qui ne l'a pas connu (i).

« Rousseau n'avait pu lui pardonner ^ après avoir été encouragé par lui de publier V Emile, d'avoir agi sous main avec d'Alembert pour le faire supprimer. Il en avait des preuves si positives contre Diderot , qu'il alla

m^on est resté qu'une : elle est dalëe de Moticrs, le 6 ayril 1765 : le cachet est une lyre , et je crois que c>st la première qu'il m*ait adressée sur ce sujet.

a Je n^entends pas bien , Monsieur , ce qu'apris sept ans de lU » lence, M. Diderot vient tout d*un coup euger de moi. "Se ne lui » demande rien , je n*ax nul désaveu à faire. Je suis bien éloigné » de lui vouloir du mal , encore plus de lui eu faire ou dVn dire » de lui. Je sais respecter jusqu'à la fin les droits de Famitié , même j» éteinte, mais je ne la rallume jamais, c'est ma plus inviolable » maxime.

» Tignore encore où m'entratnera ma destinée. Ce que je sali 9 » c'est que je ne quitterai qu'à regret un pays, où parmi beaucoup » de personnes que j'estime, il y en a quelques-unes que j'aime et. » dont je suis aimé; mais, Monsieur, ce que j'aime le plus au » monde , et dont j'ai le plus de besoin , c'est la paix : je la cberp cberai jusqu'à ce que je la trouve, ou que je meure à la peiue. » Voilà la seule chose sur laquelle je suis bien décidé. »

(1) Tai retrouvé , en feuilletant de vieux papiers de ce tempf*là, la copie d'uue lettre sur ce sujet , que j'écrivais à M. du Peyrou , le 18 juillet 1779*

a Diderot, en exhalant sa rage sur le cadavre d'un homme qui » avait été autrefois sou ami , .et qui avait à la vérité repoussé set D avances , et refuté de le redevenir , a commis une faute d'au- » tant plus impardonnable qu'il s'est fait le plus grand tort à luio même. Il y a plus \ son procédé n'est pas d'un homme adroit , il » est d'un homme à qui la passion a fait perdre l'esprit. Je croît » bien coanaUtre Diderot , parce que je fai vu hort du Ir^teo» /

- t. PAaTtEb 1712 — 65. 95

<ïtiez lui , où ep présence de la compagnie ({ui s'y trouvait, il lui déclara ne pouvoir plus être de ses amis.

« Qui le croirait! cet homme ^ ce Jean-Jacques, si connu par sa misanthropie^ était avec nous à Brot et dans toutes nos courses , le plus simple , le plus doux , et le plus modeste dès honunes : il est vrai qu'il était dans son élément , dans des contrées un peu sauvages, mais extrêmement variées, pittoresques et romaiitiques) que nous étions tous de bonnes gens, qu'il se plaisait avec

3> je Tai vu dans la familiarité de la vie privée » à la campagne , en 9 route j si je n^e le connaissais que par sa note de Séaèque, je dirais 9 comme vous , c'est un monstre ; mais je le connais , et je vois ' » i|ue cette note est l'effet d'une haine franche et ouverte , et que » cet effet est lourd et gauche , parce que Phorame est gauche et 9 très-gauche : il ne sait pas préparer ses poisons, il n^est pas artifî<» 9 cieux comme bien d^autres , il est impétueux , brusque et bon » homme; il hait comme il aime , sans art. Diderot a dVscelfeutes » qualités , un fo^t bon cœui' , mais c'est une tête! une tête!. ... *

Plusieurs années après , je me suis avisé de parcourir de nouveau cette yie de Sénèque , et j'ai remarqué deux traits qui m'avaient échappé , et qui me prouvent que je Tai bien jugé dans la lettre ci-dessus , surtout lorsque j'ai répété qu'il était ganche , maladroit : j'aurais ptt ajouter qu'il est naïf dans sa méchanceté. Qu'y a-t-il en effet de plus gauche , et de pitis naïf en même temps , que d'écrire une pareille note; et dans» le même livre, quelques pages plus bas» dire que Vinjure qu'on fait aux morts est plus Idche que celle qu'on fait aux vivons ? n'est-ce pas prononcer sa propre condamnation? c'est du moins convenir qu'injurier un mort est une Ucheté.

Et dans un autre endroit du même livre , je lis de plus : // est lâche de calomnier ceux qui ne sont plus et qui ne peuvent se défendre.

Qui dit cela? Diderot, qui vient d'insulter aux mAnes de son ancien ami. C'est ici U seconde sentence qu'il prononce contre lui-même. ( IHote de M. le comte d'Escherny.)

fyQ BISTOIRS DE J.-J. ROUàS£Air^

nous , qu'il y était libre et à son aise j qtke nous respirions un air pur , vif; que nous jouissions tous de la meilleure sauté, que nous avions grand appétit , et qu'il avait pour la botanique un goût beaucoup plus vrai que le mien; quoique je lui aie entendu dire assez souvent : Chaque printemps je suis obligé de recommencer, parce que tout s* échappe de ma mémoire pèrCdant l'hiver,

« J'ai déjà dit que nous étions long-temps à table : nous vidions Volontiers quelques bouteilles des plus' excellens vins de Cortaillod, mais la. plus légère pointe était pour nous les colonnes d'Hercule de notre ivresse, nous n'allions pas au-delà. La conversation roulait sur toute sprte de su}etâ; Kousseau ne soutenait jamais ses opinions avec aigreur ou ténacité, son ton n'était jamais tranchant; et je me souviens que sur l'histoire de France deux ou trois fois le colonel de Purile releva avec dureté , et que Rousseau baissa la tête et ne répondît rien. On peut juger par-là combien il était bon convive»

a II s'est plu souvent, dans ses lettres, et je crois même dans ses rêveries, à rappeler nos intéressantes courses , et surtout notre séjour à Brot : il n'en parlait qu'avec regret et attendrissement ».

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