‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiques (volume 2)Chapitre 19 sur 334 · I. PAKTIE. 1765^70. . lai · texte numérisé non relu

I. PAKTIE. 1765^70. . lai

vait ëtait excessive-: elle l'était au point de troubler sa raisop. Assez malheureux pour s'apercevoir de cet état digne de pitié, il dit à madame de Boufflers : J'ai toutes mesfaeuUés dans un bouleversement qui ne me permet pas de vous parler d* autre chose. Mais il reprend bientôt le dessus; et, fidèle au système qu'il s'était fait d'oublier les hommes, il se livre aux impressions qu'in ^pirait le lieu . pittoresque qu'il habitait, et Je décrit avec ce chsflhie qu'il sait si bien communiquer quand il est inspiré (i).

Voulant bannir Hume de sa mémoire , il forme la résolution de . ne plus correspondre avec lui . Mais il ne pouvait éviter d'en entendre parler , toute son existence, au milieu d'un pays étranger, se composant, pour ainsi dire, de rapports créés par David Hume. Comment rompre entièrement ces rapports, et que devenir? Sachant attendre les événements qu'il ne pouvait ni prévoir ni prévenir, il n'y songe plus, et s'occupe des . agréments du liewqu il habite (a). Voyons ce qui se passe à Londres, pendant qu'il se livre à la botanique, et se dispose à composer ses mémoires.

Hume était, ou devait être, étonné du silence de Rousseau. Le mois d'avril se passa sans recevoir de ses nouvelles. H correspondait avec les amis dé Jean-Jacques. Ce fut à l'un deux , dont le nom n'a point été con*

serve, qu'il écrivit la lettre suivante, que nous copions

• * textuellement (3). "

(i) Lettres à madame de Luze, du 10 mai 1766.

(a) Lettre à madame de Luze.

(5) Private Cotiresp. of David Hume , p. 160. Cette lettre est éetite dans notre langue , probablement parce qUe le correspondant ne savait pas l'anglais.

121 HISTOIRE DE l.-J. ROUSSEAU,

■ « Little ttreet, Leicester Fieldi, ce 2 mai 1766.

« J'ai besoin de bien d'apologies , monsieur , auprès de vous 9 d'avoir tardé si long-temps de reconnaître l'honneur que vous m'avez fait; mais j'ai différé de vous répondre jusqu'au temps que notre ami serait établi: n paraît être k présent dans la situation la plus heureuse I ayant égard à son caractère singulv, et il m'écrit qu'il en est parfaitement content. Il est à cinquante lieues éloigné de Londres, dans la proviuce de Derby, pays célèbre pour ses beautés naturelles et sauvages. M. Davenport, très-honnéte homme et très-riche, lui donne une maison qu'il habite fort rarement lui-même ,. et comme il y entretient une table pour ses domestiques, qui ont soin de la maison et des jardins , il ne lui est pas difficile d'accommoder notre ami et sa gouvernante de tout ce que des personnes si sobres et si modérées peuvent souhaiter. Il a la bonté de prepdre trente livres sterlings (environ trente louis) par au, de pension y- car^ sans cela, notre ami n'aurait mis le pied dans sa mai<son. S'il est possible qu'un homme peut vivre sans occupation, sans livres', sans société, et sans somraoil, il ne quittera pas ce lieu sauvage et solitaire, qù toutes les circonstances qu'il a jamais demandées, semblent copcourir pour le rendre heureux. Mais je crains la faiblesse et l'inquiétude naturelles àtou^homme, surtout k un homme de sonicaractère. Je ne serais pas surpris qu'il quittât bientôt cette retraite; mais en. ce cas là, il sera obligé d'avouer qu'il n'a jamais connu «es propres forces , et que l'homme n'est pas fait pour être seul. Au. reste, il a été reçu parfaitement bien dans ce pays-ci. Tout le monde s'est empressé de lui

montrer des politelees, et la curiosité publique lui était iDjêive à charge»

» Madame de Bou^ELers vous a sans doute appris les bpn^s qu^ |e mi d'Angleterre a eaes-pour loi. Le secret qu'on veut g^der sur cette affaire, est une circonstance biei^ agréable k notre ami (i). U a un peu la faiblçss^ 4e vp^lpir se rendre intéressant en se plaLga?LoX de sa p^uyre^é et dp §4 m^uvaUe santé. Mais fat découvert y par. hasard 1 q^^il a quelqli^s ressources d'argent ^ très-pieti^çs k }à vérité, piais qu'il nous a cachées quand il nous a rei^du fsompte de ses biens. Pour ce qui regarde sa jsanté, el{e me paraît plutôt robuste qu'inQrniey à ivipins que vpi9.s ne vouliez compter les accès de i^élançolie et de spleen auxquels il est sujet. G'çst grand dommage ; il est fort aimable par ses manières; il est d'un coeur honnête e( sensible; piais ces accès l'éloiguent de la société, le remplissent d'humeur , et donnfsn^ quçb{uefois h sa cofiduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui pe lui ^pnt pas naturelles »*

Cette lettre piérite d'être remarquée, i % Elle fait voir jusqu'à quel point la prétention qu'avait Hume d'écrire élég^mn^ent dans uotre langue, est fondée, et s'il est possible, Obix^mù il Y^l pi^étendu, que Rouleau l'ait assuré qu'aueup auteur fra^çs^îs ^e l'aurait surpassé. 'i°, Elle prouve l'indi^rétiou de IJavid , qui n'a encore cpniié qu'à upe douzaipç de personnel Iq secret de la pen^iop du roi d'4ngleCçrrQ$ «ecret qui devepait cçlui de la congédie. '3oj Elle est écrite sur up topt autre ton que p^lui dpnt jusqu'alors David ^vait parlé de Rous<-

(1) Voilà cinq ou six fois que Dayid coifte ce secret. David était un peu gostip.

seaa. Elle eût été -probablement moins réservée, si elle n'était adressée à un ami de ce dernier; Hume prévoit trop bien ce qui va arriver, pour qu'il ne soit pas instruit de 6e qui se passe depuis un mois à Wootton. Il rappelle la maxime de Biderot , il n'est pas bon que V homme soit seul; maxime dont Jean-Jacques avait été si justement affecté. 4<^, Enfin, elle contient plusieurs accusations indirectes, sur lesquelles il est nécessaire de s'arrêter un moment; parce que si elles étaient fondées , elles supposeraient de l'impudence et de l'hypocrisie.* Rousseau se plaignait de sa santé, mais non de sa pauvreté. Le vice de conformation qu'il avait dans là vessie^ l'usage habituel des bougies, circonstances bien connues, donnent le droit de se plaindre de la santé : une existence douloureuse , quand la vie ne serait pas compromise , justifie les plaintes. Parce que Jean Jacques n'a pas eu le mal de mer en passant le détroit , tandis que l'insulaire en était incommodé, le premier est métamorphosé par le se* cond, en homme robuste. Quant aux réticences, il faudrait plus de détails et de preuves": l'accusation est sans fondement , si David connaissait de Rousseau ces réticences; si c'est d'un tiers, il faudrait savoir quel il est, ^ connaître ci? qu'il a caché : Jean-Jacques a souvent donné Vétat de sa fortuné. Il est mort ayant ii4o livres de .rente viagère, dont 600 appartenaient à Thérèse, à qui le libraire Rey les faisait, pour reconnaître les bénéfices considérables que lui avaient "produits les ouvrages de Rousseau. Les faits démentent donc M. Hume., et l'on doit sentir que si son assertion eût été appuyée de preuves, il aurait eu soin de les donner. !Nous devdlis dire, à cette occasion, que dans ses lettres à madame de Boufflcrs , il ne cesse de lui re- •

commander de prendre désinformations chez le banquier Rougemont; mais il ne s'explique, ni* sur Tobjet, ni sur la nature de ces informations, et rien né prouve qu'elles concernassent Rousseau. Nous n'en aurions point parlé , sans la découverte ^ faite par hasard, de ces très'-petites i^essources. Les ennemis de Jean-Jacques l'ont taxié d'orgueil^ prétendant qu'il se vantait même de sa pauvreté : David dit qu'il s'en plaint , et l'accuse de faiblesse. Il faïudrait cependant s entendre.

Il paraît que lorsqu'il écrivit la lej^tre que nous venons 4e rapporter, il regardait raffaire.de la pension comme terminée; mais elle était loin de l'être, comme on va le voir.

La condition mise par Jean-JacqUes k son acceptation^ était. remplie; c'est-à-dire, que celui qu'il appelait son père, milord Maréchal, dont il voulait le consentement, l'avait envoyé. Le refus devenait inconséquent; c'étai^ manquer à ses amis , à ses protecteurs , au Roi même : c'était s'exposer aux reproches d'orgueil , de folie et d'ingratitude. Mais Vidée de cette pension venait de Hume, et Rousseau ne voulait point la lui^devoir. • ^ ' David rendant compte k madame de Boufflers de ce qui se passe k cette occasion, nous n'avons rien.de mietix k faire qû'k présenter son propre témoignage. Voici ce qu'il écrit k cette dame^i), le 16 mai 1766.;

a Rousseau vient cl# se rendre coupable d'une inconcevable extravagance; vous savez combien j'ai fait de démarches, de son consentement (2), pour lui obtenir une

(1) Prw. Corresp. , p. 168. Hume envoyait à madame de Boufflers , avec cette lettre , six exemplaires du portrait de Jean-Jacques par Râmsaj, dont il chargeait M. Âinslie. ;

(a) Après avoir reçu celui de Miîord Maréchal , on devait en instruire lean*Ji^c(jues au Heu d^agir.

126 HISTOIRE DE J.-l. KOtTSSEAU,

pension. Dès que milord Maréchal eut donné son avis^ j'en avjertis le géùéral Conway, qui terminât l'affjiîre, obthit une décision favorable du Roi', m'erï fit part, ci me témoigna la yoie qu'il éprouvait d'avoir rendu séi'vice à unhomilàe duntérit« de JeaiïJacques. ïl ajoute, que i'ii eûA eu son adresse, il lii^ aurait éefit directement. .J'en-* voyai sa. lettre k JeansJatques. Hier j0 vis le généi*àl , qui me montra la. réptonse.de Houssesruy me priant de détruire ses scrupules. Je Compte lui mandei^ qu'il ne peut" plus- bésifter sans* s'exposer aux just^ reproches du Roi y ^u lord Gc^way , de lord Maréchal et de Inoi. '

i» Mils^y Aylesbury croit q«esom hùmear est causée par la lettre d'Horace Walpole. Celui-ci vietft- d'en faire une seconde pleine d'esprit ^ niftis' il est rés^kï de n'en point laisser prendre de copie. Il m'a6sure qu'il est, ainsi. que madavfte du Dëff^d, innocent de la pdkHcation de 1» première lettre (i), prét^klaiXI^ •qu'elle est due à Funè< de yosr aviies. • .

» Voiïs cpnHaâssez probabieiaa^i kif lettre de Vollaire à jioflire philosopher étrianget^ jfiina!giïie qu'elle le ré^térllera de sa léthargie. Ce sotJt dèoiiX' gkdiÀ^eai^s éi^ghe^ d^enirar «tk h<ie » ih .vapp^ikriEM k l4it«é d@ ÎMé» et d'Ëatellos (t»> La' ftoutdesse, l'iiré^ é% k^grâéé^déTiin, formeront uas conttf^te agréable a^éc la ^^éliéi^énce et l'énergie de Fauire;i$

La réponse db Jeax^lacqties at»géMràl Cénway, que David failsait passer à madame de Boi^ers,- ésf An ra

(t) Celle de Frédéric. La-secondv est au nom d^Emile. Voyez, à rarticle ff^alpole , dtkn» le second volume de eei ouvrage, dès édaircàssements sur cette seconde kttre , et sur la yémeilé dé: celui qui récrivit. • ' '

(a) Virgile, liv. V.

mai 176Ç» €t iait partie de la correspondance. Ayant à se plaindre de Hume , ne voulant pas . lui devoir la pension^ et ne pdnvani encore doûner an général la véritable rais<m de son refns, il kii dit que de nouveaux malheurs lui âtani la UbeHë d'esptit nécessaire , '\\ éuit forcé de suspendre, sa résolution sur toute affaire impor*tante. «liOin de nie refnser, ajoute-t*il, aixx bienfaits » du Roi 9 pac Vorgueil qu'on m'impute, ^ le mettrais » k m'en glorifie», et tout ce que j'y- voi« de pénible, 1» est de ne pouvoir m'en honorer aux yeui: du public , » comme aizx miens propres.» On conclut de ce pasvisage y que le véritable mrcytif de son refus était le secret que le ftoi exigeait.

Quant à la lettre de YohaiTe , dont parle Hume , il est probablement questimr de celle, au dc^cteur Pàdsofhe , qui fut iuiprimée ou publiée à Londifes, et attribuée a cet homme câkht&i il en écrivit, à^ cette occïision, une à M. Hume (i). C'est une» ironie sangiatae^coûlre Rousseau qui ne la connut point; s'il lut le^ pamphlet du docteur Pausophe^ ii n'y répondit pai$, et le bon' Hume ^ trompé dan» son; espoir.

. Four éviter le reproche de partialifé, nous continuons de produire la correspondance de David ^ et' noiïS ïe laissons exposer lui-même ïes faits. Voici ce qu'il écrivait

(i) Data^ de Feraey, le a4 octobre »76ft. Voy. édit. èe Kelii, tome LIIC , p> l^. Nous ignorons si, pendant son séjour à Wootton^ Rolisseaq lisait aucune des Ërocliures qu'on publiait contre loi ; nous sàvons^qu'on lui-fit passer la réponse que fit madame De- .latbur , à TEapbsé de David , traduit par M. Suard. Voy. la Correspondance. Quant à la lettre du dàcteur Pansophe , elle fut traduite en anglais , et feu ai vu un exemplaire' publié à Loudres , k celle, époque.

1^8 HISTOIRE DE J.-J. HOUàSEAU,

le i5 Juillet 1766, à madame dç Bouffiers, quM ne prenait pour confidente qu'à la dernière extrémité (i).

« J'espérai, dit*il, le ramener et lui faire com{Hrendre < que la condition du secret sur cette pension était ou devait lui être plus agréable. J'engageai le général Gonway à prier le Roi de se départir de cette condition, qui semblait offenser Rousseau. Ce général y consentit, pourvu que je fusse certain de son acceptation. Sur ces entrefaites je reçus la lettre incluse (celle du 1^3 juin) ».

Hume met la réponse qu'il y 6t : il demande, avec une remarquable énergie à se justifier, et somme Jean- Jacques, sur l'honneur, sur l'amour dé la justice et de la <r vérité , de lui déclarer et l'accusation et les accuffiiteurs.

« Quoique je suppose un calomniateur, je sais qu'il n'en est pas; soit parce qu'il ne reçoit aucune lettre par la poste (2) , soit parce qu'on ne pourrait , s'il en recevait, que lui parler des preuves de ma constante amitié. - C'est donc un proj,et formé de me nuire. Son affliction • n'était qu-un mensonge, car JVI. Davenport m'écrivait dans le même instant et me parlait de la g^té, de la sociabilité de Rousseau. Il lui remit ma lettré en exigeant une réponse. Jean- Jacques promit de la faire* M. Davenport crut que ses reproches portaient sur ma liaison avec quelques philosophes de Paris, ennemis de cet homme.

» Donnez-moi vos avis. Si je suis le conseil que me donnent lord Herford et le général Conwai , djs publier les détails relatifs à cette querelle , je- ruine entièrement

(i) Priv.- Corresp. } p. 173.

(a) CommçDt Hume est-il si bien au fait de la correspondance de Rousseau ?

ce malheureux. ( 1) Chacun tournera le dos à un être aussi faux, aussi ingrat, aussi méchant, aussi dangereux. Je ne sais dans quel coin de terre il pourrait aller cacher sa honte, et cette situation aurait pour résultat le désespoir ou la folie. Malgré sa conduite monstrueuse envers moi, je ne puis me résoudre à commettre une telle cruauté envers un homme qui a si long-temps trompé une partie du genre humain. D'un autre côté , le silence a ses dangers. Il compose maintenant un livre dans lequel il me déshonorera par ses mensonges atroces. Il écrit ses mémoires. Supposez qu'ils soient publiés après sa mort, ma justification perdra beaucoup de son authenticité. L'on me dira qu'il est aisé d'inculper un mort. J'ai donc l'intention d'écrire le récit de cette querelle , en y joignant les pièces originales; de donner à ce récit, la forme d'une lettre adressée au général Conway; d'en faire des copies qui seront déposées dans vos mains, dans celles de milord Maréchal , du général Conway y de M. Duvenport et de quelques aatres personnes, enfin d'en envoyer une h. Jean-Jacques en lui désignant les dépositaires, afin que, s'il a quelque chose à répondre, il le leur adresse. Tel est mon projet en ce moment. Mais n est-il pas cruel pour moi , de prendre tant de peine à cause d'un pareil scélérat » .

« Ne soyez pas surprise si vous entendez parler de cette affaire dans Paris. J'en ai entretenu tous les amis que j'y possède, afin de me justifier contre un homme si dangereux : j'en ai dit un mot au bason d'Holbach. Faitesen part au prince de Conli en lui demandant ses ordres

(1) Ce langage suppose dans celui qui le tieut une estime de soimême, portée au dernier degré j car cVst se mettre à un bien haut prix, que de croire que chacun ya tourner le dof k notre ennemi par amour pour nous.

sur la conduite que j'ai à tenir. Je désirerais y ai la santé de la maréchale de Luxembourg, lui permettait de recevoir de pareilles confidences, que vous eussiez la bonté de la lui faire. Je conipte sur l'intérêt de madame de Barbantane, si elle est à Parisé Je n'ai pas encore écrit à milord Maréchal , mais je vais le faire ».

Cette lettre méritait d'être rapportée, pour faire connaître l'emportement du bon Dav^d. Soit qu'on se méfiât de sa sincérité , soit qu'on vît cette querelle sous son véritable point de vue , elle ne fit perdre à JeanJacques aucun des amis qui lui restaient. M. Davenport continua de le voir et même correspondit dans la suite avec lui lorsqu'il sortit de l'Angleterre. Le prince de Conti lé reçut après cet événement et lui offrit un asile. Personne ne crut que Rousseau fut le plus grand scélérat qu'il y eût au monde. Les gens raisonnables le plaignirent, parce qu'il était à plaindre, plus encore en mettant les torts de son côté qu'en le supposant innocent. Ils durent suspendre leur jugemfflU, parce qu'ils n'avaient pas les renseignements que noiis publions pour la première fois : c'est-à-dire la correspondance secrète de Hume, dans laquelle il se présente lui-même plutôt comme Vobservz^ leur de Roussieau que commis son ami. Poursuivons.

Nous devons faire remarquer la différence que chacun des deux amis tint dans sa conduite, en se brouillant avec l'autre. La personne qui les avait liés ensemble ^ avait un droit égal à leurs confidences réciproques et devait naturellement être l'arbitre et niême le juge en dernier ressort de leur différent. C'était la comlteçse de Boufilers. Rousseau sentit son devoir, et ne s'en écarta point. Le 9 avril 1766, il lui écrit la lettre dont nous avons déjà parlé , dans laquelle il lui dit , il faut absolu* ment que vous connaissiez ce David Hume à qui vous

m*a\^ez lîpré. Que fait Hume? il informe tout le monde littéraire delà Fraace^des torts de JeaurJaajues. Madame dèBoufflers iiele& ap|»rend qu'après les d'A.lembert, le» d'Holbach, etc. Elle reçoit enfin la lettre que nous avons rapportée et que David ne pouvait pbis se dispenser décrire. Yoici la réponse remarquable qu'elle fit à cette lettre. La date du post-scriptum prouve qu'elle fut com» mencée le ds )uiltet à Fougues^ où madame de Boufflers avait accompagné le prince deConti.

« Quelque raison que vous me puissiez dire, pour ne m'avoir pas instruite la première de l'étrange évène* ment qui occupe à cette heure l'Angleterre et laFrance, je suis convaincue que par réflexion voua sentirez , si vous ne Tavez déjà senti , qu'il n'y en peut avoir de valable. Le chagrin que vous prétendes avoir voulu m'éviter, ne pouvait être que retardé , et l'état d'intertitude ou vous m'avee laissée, était plus pénible sans doute, que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j'avais de croire l'histoire fabuleuse $ combien ma surprise et inon ignorance , que j'exprimais naïvement dans mes lettres , contribuaient à la faire regarder comme telle par les personnes qui concluaient , ainsi que moi, que le baron d'Holbach (i) n'eût pas dû être votre premier confident: enfin le déplaisir que vous m'avez causé p{(r une conduite qui déroge un peu, ce me semble^ à l'amitié que vous m'avez promise. En tout cela vous

(1) Voici àoûc un tëmoigQage conttroporain et digne de foi , d'après . lequel on ne 'saurait douter de la malveillance du baron pour Jean-Jacques. Jusqu^à présent Rousseau seul avait signalé cetto malveillance ; mais comme il était partie intéressée , on ne Payait pas cru. Le baron était Pampfaytrion des gens de lettres qui ne pou« ▼aient se dispenser de payer leur écot , et formaient ce que Jean- Jacques y dans ses Confessions , appelle la Coterie holbachii/tte,

l32 HISTOIRE DE J.-J. KOTTSSEAtT,

trouverez, je pense, de quoi contre-balancer les faibles motifs qui vous ont déterminé au silence avec moi. Persuadée que vous êtes incapable de vous refuser à Tévidence, ou de nier une vérité reconnue , je tiens ce point pour accordé, et je le conclus, en vous assurant que, si j'ai commencé par vous expliquer mes sentiments à cet égard, ce n'est pas que mon mécontentement soit considérable. C'est pour agir avec plus d'ingénuité 5 pour qu'on ne me soupçonne pas d'affecter de la modération; enfin, pour traiter les choses dans l'ordre qu'il convient, en réservant le plus important pour le dernier.

<c Voici, maintenant, la question qui se présente. A:vez-vous recommandé au baron d'Holbach de taire oti de répandre les plaintes que vous faites du procédé de Rousseau? Le public, non encore instruit, les trouve amères , et juge que le baron , en servant votre indigna^ tion dans sa première chaleur , vous a mal» servi vousmême. Votre douceur, votre bonté, l'indulgence que vous avez naturellement, font attendce et désirer de vous des efforts de modération, qui passent le pouvoir des hommes ordinaires. Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mouvements d'un cœur grièvement blesse que la raison n'a pu encore dompter ? Pourquoi vous dérober la plus noble vengeàlkce qu'on puisse prendre d'un ennemi (i), d'un ingrat, ou plutôt d'un malheureux que les passions et son humeur atrabilaire égarent (souffrez cet adoucissement); celle de l'accabler de votre supériorité , de l'éblouir par l'éclat de cette vertu même

(i) Par cette adroite concession , madame de fioufflers se réserve le droit de dire la vérité à son ami , mais les ménagements qu'elle va prendre , prouvent que' cet ami n^était guère moins irascible que celui dont elle plaide la cause.

qu'il veut mëconnaitre ? Mais y euoBS au fond de Tafifaire. La lettre de Rousseau est atroce; c'est le dernier excèt de rextravagance la plus complète : rien ne peut Texjcuser y et c'est Timpossibilitë d'effacer une pareille faute jqui fera le tourment de sa vie. Ne cboyez pas pourtant qu'il soit coupable d'artifice , ni de mensonge^* qu'il soit un imposteur, ni un scélérat. Sa colère n'est pas fondée ^ mais elle est réelle (i), je n'en doute pas.

« Voici le sujet que j'en imagine : j'ai ouï dire , et on le lui aura peut-être mandé, qu'une des meilleures •phrases de la lettre de M. JValpole était de vous (2) ; que vous aviez dit , en plaisantant et parlant au nom du roi de Prusse : si vous aimez les persécutions, je suis Roi et je puis vous en procurer de toutes les espèces; que depuis cela, M. ^a//?a/e avait employé cette phrase, disant qu'elle était de vous , pour ne pas s'approprier un bon mot dçnt il, était l'auteur. Si ce fait est vrai , et que Rousseau l'ait su ; sensible , fougueux , mélancolique , orgueilleux même, comme on dit qu'il l'est, faut*il s'étonner qu'il soit devenu fou de rage? C^tte lettre, si

(1) Par un seul mot, madame de Boofflers met là question dans son véritable point de vue , et ce mot qui peut être appliqué à beaucoup de circonstances de la yie de Rousseau , démontre à la foia l'er- -T9ur et la véracité de Jean-Jacques.

(s) Ce fait seul justifierait entièrement Rousseau. Cest une perfidie révoltante que de caresser un malheureux , lui offrir un asile, Pentrainer avec soi, au moment même où Pou vient de prendre toutes les mesures les plus propres a le bafouer , à le rendre un objet de ridicule. Ce serait cependant la tactique de David Hume , s^il avait pris part à la prétendue lettre de Frédéric. On voit qu'il en fut accusé , non par Rousseau, qui, du fond de sa retraite , dans une province sauyage de rÂn|;leterre , i|^orait ce qui se passait en France, mais par le pi|blic de Paris.

t34 HISTOIRE DE l.-J. ROU)S£âU^

peu digne dé spn géaie, qji'il adresse au gasetier anglais^ témQÏfçaJs «a dUpositioa et en indique la cause. Tel est i&dubiiablem^^ le vrai principe de son déplorable ëga* renient, que j'ai deviné trop tard; car, de Taccuser, comme vous faites , de. préméditation, de dessein formé de vous nuire et de vous déshonorer, c'est ce qui n*est nullement vraisen^blable« Tous les intérêts bnmains , se réunissent pour l'en détourner^ £stîni£*t-il la gloire, la réputation? étaiiH^e tm mioyen d'acquérir Tun ou l'autre de se montrer ingrat? B est sans appui, sans ressource y sans consolation quelconque, si vous l'abandonnez ^ et vous imaginez que c'est de sang froid , avec toute sa raison, qu'il s'expose k de pareils malheurs ! !Non : il n'est pas possible.

« On assure que vous avez écrit qu'il voulait se ranger du côté de l'opposition (i): je ne puis croire que vous ayez eu cette idée. Rousseau de l'opposition l Connaît-il les différents intéréte de l'Angleterrei Derb jshire e^-il un lieu propie k intriguer? Tirera-Crii plus d'avantage det«eâgneu^ du parti, qu'il n'en a pu tirer, «'ill'eikt voulu, de votre amitié^ de la protection de M. Conway, et des bontés du Roi ? Mais c'en est' trop là-dessus (a). Je le répète, je ne me persuaderai qu'à la dernière extrémité^ qu'il ait formé un projet ipfàme et nuisible à lui-même, avec l'entier usage de sa raison. Mais cette

(i) Four conapreadra feffiet et le motif d'une pareflle inculpatioii, il faut «e rappeler la pension du roi d'Angleterre , qni n'aurait fait qu'un ingrat ; et la situation de Jean-Jacques , qui se aérait mis en contradiction manifeste avec lui-même , ayant toujours , dans ses écrits , professé publiquement Pobëiésance et le respect au gouTemement tlu pays qu'il habitait.

(9) Madame de Booflers parle eoomie quelqu'un qui est persuadé que Dayid Huaie a tenu le propos.

raison utie fois troublée par ses passions ardentes, il n'a pu s'en servir ponr les commander. U a oablië toute décence* Il a cru, contre toute apparence, ce qu'il ne devsût jamais penser , ce que la rectitude de son propre cœur aurait dû empêcher qu'il pensât jamais: c'est qu'un homme connu, estimé comme vous l'êtes, dont la probité est conErmée par un long exercice, ait pu tromper tant d'années, <ou changer en un instant. Quel* ques preuves qu'on lui ait données contre vous ,. il a àà les rejeter, démentir ses yeux même, et s'expliquer sur ses soupçons avec honte d'être assez faible pour les avoir conçus. Au reste, si ses plaintes ne sont fondées que sur la phrase qu'on vous attribue, on peut dire que son amour propre est trop facile à blesser , puisque cette phrase est plutôt une satire contre le pouvoir arbitraire que contre lui (i). Se laisser aller à cette violence, sur une simple raillerie ; passer toute borne ; oublier tou^ devoir, c'est un excès d'orgueil bien criminel. S'il vous a cru de moitié dans toute la lettre , cela l'excuse un peu plus, mais pas assez. Mais vous! au lieu de vous irriter contre un malheui^eux qui ne peut vous nuire et qui se ruine entièrement lui-même, que n'avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible ? Vous eussiez évité im éclat qui scandalise, qui divise, les esprits, qUi flatte la malignité, qui amuse ^ aux dépens de tous deux, les gêna oisifs et inconsidérés, qui fait faire des réflexions injurieuses, et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. J'ose croire que , si vous eussiez été près de moi^ lorsque eette cruelle

(1) Il est yrai quMle est piquante contre Frédéric ^ maù «II« fliippose daoi cehii qui aimerait Us persécutions , ua orgueil insensé , et Tamour de la célébrité poussé |usqu'à la démence.

l36 HISTOIRE DE J.-J. ROVSSEÀV,

ofifcnse vous a été faite, elle vous eût inspiré plus ie compassion que de colère. Mais, dans l'état ou sont les choses , il ne faut s'occuper du passé , qui est irrémédiable , qu'autant qu'il en est besoin pour régler votre conduite présents et future. Vous me demandez mon avis sur une question délicate; savoir, si vous devez instruire le public de cette aventure par un écrit, ou l'ensevelir dans l'oubli. C'est à- quoi j'ai besoin de réfléchir.. Je vais me reposer : mais ^ avant de conclure cette première partie de ma lettre, je dois vous déclarer que c'est par le devoir que vous m'en imposez et selon ce que l'amitié exige de moi, que je hasarde mon opinion, et que j'entreprends de vous dire ce que je ferais, mais non pas peut-être ce que vous devez faire ; car il est difficile de se, mettre entièrement à la place d'autrui. En conséquence, soit que vous suiviez, soit que vous rejetiez mon avis ^ je serai contente si vous l'êtes, et si le public vous approuve. Je n'ai pas la présompttcm de me croire la capacité qu'il faudrait pour bien cônsieiller un homme tel que vous qui a sa gloire ai soutenir, et sur lequel tous les yeux vont se fixer. Votre prévention en ma faveur ne peut aller jusqu'à me la supposer (i); vous faites bien néanmoins, dans la crise où vous êtes , de ne négliger aucune précaution, et d'écouter tous les avis. Le mien, en particulier, sans être • décisif, ne peut être méprisable ; et les sentiments qui le dicteront, doivent sans doute lui donner quelque

poids.

Ce a5 , à Paris ( juillet).

(i) S'il avait supposé cette capacité dans madame de B. , il aurait 'commencé par la consulter , avant décrire aux principaux ennemis de Rousseau j à moins , ce qui serait possible , que , bien certain dn blàmede la comtesse, et voulant, exécuter son projet, il u'att

P. S. « Ma lettre a été interrompue trois jours , pendant lesquels j'ai fait soixante-quatre lieues (i). En arrivant àParis , j'ai trouvé la- vôtre à M. d'Alembert, qui râvait* envoyée chez moi pour que je la lusse. J'avoue qu'elle m'a surprise et affligée au dernier point. Quoi ! vous lui recommandez de la communiquer (^) , non seulement à vos amis de Paris (dénomination bien vague et bien étendue) , mais à M. de Voltaire , avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions! Après ce trait dépassions après tout ce que vous avez dit et écrit , les réflexions que je vous communiquerais, les conseils que je pourrais vous donner, seraient inutiles. Vous êtes trop confirmé dans votre opinion, trop engagé, trop soutenu dans votre colère, pour m'écouter. Peu s'en faut que je ne brûle ce que j'ai déjà écrit (3). Au reste, vous aurez ici un parti nombreux composé de tous ceux qui seront charmés de vous voir agir comme un homme ordinaire. Ce n'estpas un médiocre avantage pour ceux qui ne pou-

craint L'ascendant qu'elle {kouvi^it avoir sur lui , ou , s^il allait plus loin , une rupture enlière. Cette lettre prouve qu^elle était trèscapable de conseiller un homme tel que David i et même ua homme tel que Rousseau.

(1) Madame de Bouf&ers était aux eaux de Fougues.

(a) La recommandation était superflue , et le choix de d'Alembert prouve que madame de Boufflers aurait donné et donnait d'inutiles conseils.'

(3) Heureusement elle ne Va pas fait, car nous aurions été privés

]|pr de la pièce la plus intéressante du procès, de ceUe qui met eu état

• de juger avec impartialité, et sans laquelle on n'aurait été que pep>

suadé des torts de David j au lieu qu'au moyen de cette lettre

pleine de sagesse, de raison et de bonté, Ton réunit la cowictioi^

h la persuasion. *

^3$ HISTOIRE DE l.-J. ROVBSE^U,

valent atteindre jusqu'à votre hauteur, de voq$ rapprocher, tant 8oit peu de la leur. Pour moi, je 8ui« pénétrée de cet événement. Je n'ai pas la force d'écrire rien, de plus sur ce triste sujet et je n'ajouterai que quelques lignes, parce que ma conscience et mou amitié m'y obligent. Si les choses sont telles que je me les figurç, le trouble de Rousseau en écoutant M.Davenport et en lisant votre lettre, n'est point la conviction d'une noirceur méditée. Il natt d'un trait de lumière qui lui aura fait entrevoir l'abime où son Col orgueil Ta précir pi té* Il aura commencé à douter de la réalité de sas griefs } il en aura été accablé. Nous verrons quel effort il fera pour se tirer de ce mauvais pas.

« Autre article auquel je dois répondre. M. le prince de Conti, à qui je n'ai pas montré votre lettre, parce qa^est absent depuis six jours, s'était chargé de Tint fenbation chez. M. de Rougemont, Il Ta différée d'un jour à l'autre; ensuite il a passé lui-même chez ce ban<" quier^ qui, s'est trouvé sorti. Le banquier, voyant un tel nom ^ aurait du venir sur-le-champ demander quels ordres on avait à liii donner. Il n'en a rien fait : bref, tantôt par une raison, tantôt par une autre, ce qu£ nous voulions savoir n'a pas été su. Tous ne méconnaissez point quand vous imaginez que je puisse vous avoir caché le résultat des recherches que nous faisions de concert. Mais que prétendez-vous faire des nouvelles informations dont vous chargez M. d'Holbach ? Vous n'avez pas dessein apparemment de rien écrire contre ce malheureux homme qui soit étranger à votre cause (i) ?

(i) C«8 recherchei , chez M. de Rougeraont , nous en ont fait faire , poar en counaitre le iflotif. INous en rendrons compte à Tar-

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