‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiques (volume 2)Chapitre 21 sur 334 · I. PIATIE. 1765 — 70. l5l · texte numérisé non relu

I. PIATIE. 1765 — 70. l5l

' D'Alemberty lorsqu'Ëmile parut ^ écrivit à Rousseau que cet ouvmge décidait de sa supériorité y et devait le mettre à la tête de tous les gens de lettres; d'après cet aveu y que nous croyons sincère , il ne pouvait plus prendre la f^ume ouvertement pontre Jean-Jacques $ mais il dirigea celle de M» Suard^ ea Coopérant à la traduction de ce dernier. Nous en avons la preuve dans une lettre de David Hume^ datée d'Edimbourg, le .19 novembre 1766 (i)« « Je ne saurais , monsieur , lui dit**ily » trop vous remercier de la complaisance que vous av^ >» mise à traduire un ouvrage qui ne méritait guère » votre attention ni celte du public. Je suis on ne peut » plus satisfait dé ce travail. L'introduction m'a semblé 9 particulièrement écrite avec une grande prudence^ n et une rare discrétion , si j'en excite la partialité » que vous montrèft en fna faveur. Je me plais du moinft » à la regarder cQiQune un gage de votre amitié. Yout » et M. d'A.lemj|ltfàvet agi sagement, en adoucissant » quelques expif^Mi».«. Je ne crois pas pouvoir m'ac« 9 cuset moi'^méiiMIe la plus légère imprudence, si » ce n*est , toutefois , d'avoir accueilli cet homme quand D il s'eât jeté dans mes bras (â). Potivais-^e m'attendre » à un tel prodige d'orgueil et de férocité 7 »

Il est assez plaisant de voir Hume convenir qu'on a bien fait d^adoucir ses expre&sion^, en reproduire qui n^ont pas moins besoin d'adoucissement, Maia cette

(i) Elle n'a été publiée qu'en 1820, dau» le Ne-w-Montldy^ Magazine. On peut remarquer que les lettres qui contenaient des renseignement^ sur cette querelle , furent soigneusement mises en réserve par ceux à qui ces renseignements n'auraient pas été trèsliaTorables.

(a) On a ru que oet homttit ne s'était point jeté dans set bras.

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lettre est terminëe par une particularité plus intëressante. David prétend que Rousseau lui a dit^ dans le temps de leur ancienne intimité , quil ne pouvait plus revoir sans dégoût JÉmile, ainsi que les autres ouvrages qu'il avait publiés ; qu'il • craignait qu'ils ne péchassent par le fond , et que leur éclat n eût que la durée d'un four. Quand le bon sens ne suffirait pas pour faire donner à cette prétendue confidence la valeur qu'elle mérite, on pourrait juger de 4a véracité de celui qui'la rapporte, par les expressions dont se sert Jean-Jacques, trois ans apr€!s cette époque (i), dans le onzième livre de ses Confessions, en parlant d'Emile , son plus digne et son meilleur ouvrage.

La marche suivie par David Hume, prouve qu'il croyait que celui qui faisait Je plus de bruit avait toujours raison, et qu'il comptait sup l'appui de ceux à qui la décence, à défaut de just^^ devait faire garder la neutralité. Il ne se trompt.^jM||kt dans ce double calcul. Sa première^ lettre* est éiMppui baron d'Holbach , dont la table était un point âé réunion des philosophes et des gens de lettres; la seconde , à d'A.lembert, répandu dans d'autres sociétés, -et qui fréquentait celles de madame du Deffand, et le cercle de madame Geoffrin. 11 correspondait d'aill«urs assidûment avec Voltaire. Ces lettres furent lues chez M. Necker , qui /dans ce temps, paraissait aussi vouloir devenir un des Mécènes de notre littérature.

Si l'on ne nous croyait pas , nous produirions un témoin irrécusable, ce serait madame Suard, qui s'ex-

(i) Uintimité de David et de Rousseau finit au iQOis de mar^ \ 766 , et le XI« livre dot Confessions fat écrit en 1 769.

, primerait ainsi (1) : « Six semaines après le départ de » Rousseau pour l'Angleterre, nous étions allés souper » cl^ez madame Necker. Une personne qui sortait de » chez le baron d'Holhach, nous dit qu'il venait de » recevoir une lettre de M. Hiime, qui commençait » par ces mots : mon cher IfUron, Rousseau est un scé^ I» térat. On resta frappé d'étonnement. Ces mots étaient » échappés à l'indignation de cet excellent homme. Je » crois que Tépithète d'insensé lui aurait mieux con^ v venu , quoiqu'on ne puisse le disculper d'ingratitude. » On passa toute la soirée à en citer des preuves sans ' » nombre. Je né les rappellerai point : ^e dirai «eule- » ment, que M. Suard traduisit cette correspondance, » et qu'il y joignit une préface pleine à* impartialité, » mais peu favorable à l'auteur de l'insulte faite à son » respectable amr ». ^

Gomme cette ingratitude est bien démontrée par des preuves sans nombre, ainsi que V impartialité peu favorable , qui fait songer à la partialité dont s'est plaint cet excellent Hume! ai-je dit un mot de trop en parlant de la réunion des hommes de lettres? l^r ménage même s'en mêlait! Cehùrci n'est pas certain que l'épithète ^insensé n'eût pas mieux convenu que celle de scélérat; le doute sur la scélérs^tesse de Jean-Jacques est exprimé comiquement, avec autant de charité que de scrupule; et n'oser décider la question, est l'elFet de cette candeui-, qui devient si rare et qu'on aime à retrouver encore.

Rien ne manqua donc pour donner à la querelle, entre

(i) Essais de Mémoires sur M. Suard, i8ao, in-i3 , p. 90. OuTrage très-rare , parce qu^il se donne , et dont nous parlerons à Yarlide Suard.

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David et Rousseau^ la plus grande publicité, et les intentions du premier furent remplies. Que faisait le second? il partageait ses journées entré la botanique , la musique^ et la rédaction de ses mémoires. Quand, forcé par ses amis, de songer à David Hume, il était obligé de s'en occuper et de parfer de son ancien hôte, c'é* tait pour dire à l'un (i) : a Je continuerai , quoi qu'il » arrive, de laisser M. Hume faire du hnùt tout seuls » à l'autre (a) : on dit que M. Home me traite de scé" » lérat et de vile canaille; si je savais répondre à de ' » pareils noms, je m'en croirais digne; à un troi- » sième (3) : laissons dire et M. Hume et les puissances, » et les gazetiers, et tout le monde; au quatrième ^ » lorsqu'on vous parlera de ce qu'écrit M. Hume, faites » comme moi , gardez le silence et demeurez en re- » pos (4); au cinquième (5) : mettez-vous donc sur mon » compte le vacarme qu'a fait le bon David, pendant » que je n'ai dit un mot qu'à lui , dans le plus grand se- » cret, et quand il m'y a forcé; enfin, au sixième, et 9 c'est le résumé de toute la querelle (6) : après un » premier mouvement d*indignation , je me suis retint » paisiblement; il a voulu une rupture formelle, il a » fallu lui complaire; il a voulu ensuite une explica<^ n tion, j'y ai consenti : tout cela s'est passé^ entre lui

(i) M. Davenport Yoy. .seconde partie.

(a) M. Guy ; lettre du a août 1766. Elle est eurieuse.

(3) M. MarC'Michel Rey ; août 1766.

(4) M. Divernois , lettre du 3o août 1766*

(5) Lettre à M. du Peyrou, 1766.

(6) Lettre du a janvier 1767. Dans celle du 7 f^émer suivant^ adressée à M. Dureds, û dit qu'i7 désire sincèrement qu'on laissa hurler tout leur soûl > David et ses amis.

» et moi^ il a jugé à p]:opo$ d'en faire le vacarme que » vous savez ^ il Vafak tout seul; je m/s suis tu; je con- » tinuerai de me taire, et je n'ai rien du tout à dire de » M. Hume, sinon que je le trouve un peu insultant » pour un bon bpmme, et un peu bruyant pour un » philosophe ».

Jean-JacquQs a, dans sa lettre du notois d'août 1766, à la marquise de YerdeLin, établi clairement la question ^ en disant : « Qae la fausse lettre du roi de Pruâse soit » de M. d'Alembert, ami de M. Hume, ou de M. Wal- » pôle, ami de M. Hume, ce n'est pas, au fond, de » cela qu'il s'agit j c'est de savoir , quel que soit l'au- » teur de la lettre, si M. Hume en est complice ».

]>[ous avons mis le lecteur en état de juger cette question, et de prononcer sur le degré de complicité de David, en rapportant les lettres qu'il écrivit, ou qui lui furent écrites à cette occasion; le naïf aveu qu'il fait à madame de Barbantane, à laquelle il protestait que ce fut chez le lord Ossory , et non chez (T cadre , qu'il s'était permis la plaisanterie la plus piquante du persiflage contre Jean-Jacques; enfin, en exposant les faits , d'après lesquels il est aisé de voir s'il fut confident du priujcipal auteur de ce persiflage , et s'il ne fut que confident. Laissons maintenant David Hume, avec lequel Rousseau n'eut plus aucune espèce de rapport.

Quant aux écrivains français qui prirent parti dans cette querelle; que l'un des deux personnages rendit scandaleuse, leur réunion pour un Anglais contre un des leurs y et celui dont- aucun d'eux ne contestait le mérite littéraire, est remarquable (1). Une seule voix

(i\ Les opinions , les prétendaes contradictions de Jean-Jacques étaient l'objet de leurs critiques j mais tous se taisaient sur le talent.

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se fit entendre en faveur de Jean-Jacques; ce fut celle d*une femme. Son enthousiasme pour Rousseau , la juste indignation qu'elle éprouvait en voyant tant d'aggresseurs et pas un seul défenseur, lui firent prendre la plume, Tinspirèrent, lui donnèrent de l'énergie. £lle }utta toute seule , tant avec David qu'avec ses traducteurs , et, de concert avec du Peyrou, publia une réfutation qui produisit de l'effet, et fit naître au moins le doute parmi ce grand nombre de lecteurs ^ toujours disposés à croire celui qui parle, ou le dernier, ou seul dans sa cause. C'était madame de Latour Franqueville. Nous rendrons compte ailleurs (i) de l'ouvrage qu'elle écrivit à l'occasion d'une querelle qui nous occupe depuis trop long-temps. Disons seulement qu'en répondant à celui qui lui faisait passer cet ouvrage , Jean-Jacques s'exprimait ainsi : « Je vous charge, monsieur, ou plutôt » j'ose vous permettre^ en lui donnant ma lettre, de » vous mettre en mon nom à genoux devant elle, et de » lui baiser la main droite, cette charmante main, plus » auguste que celles des impératrices et des reines, qui » sait défendre et honorer si pleinement et si noblement » l'innocence avilie {*i) ».

Le séjour de Jean-Jacques à Wootton n'est marqué par aucun autre événement digne d'intérêt. C'est là qu'il

Ordinairement Tenyie le conteste, et tâche de le faire mettre en doute ; mais; cette fois, elle n^osa point ^ il n^y eut que don Cajot qui traita Rousseau de plagiaire. Voyez la Notice historique sur Emile , dans le second volume.

(i] Dans les preuves mises à la fin du second volume de cet ouvrage. Voyez aussi l'article de madame Latour- FranquewilU , dansL la Biographie des Contemporains de Rousseau,

(a) Jjettre à M. Guy, du 7 février 1767.

fit les six premiers livres de ses C(^fessions. Pendant les treize (i) mgis qu'il passa dans cette solitude, il écrivit un grand nombre de lettres (3) dans lesquelles on voit qu'il s'occupait de botanique, de musique, de la rédaction de ises m^émoires et de quelques affaires , telle que la vente de ses livre* et de ses estampes qu'il ne voulait point faire venir de Londres à y^ootton.

Mais il traînait après soi la plus cruelle ennemie de son repos. C'était Thérèse Le Vasseur. La confiance qu'il avait en elle était sans bornes, comm.e l'empire qu'elle avait sur lui , et cette confiance était fondée sur ce qui devait la détruire^ c'est-à-dire sur une excessive simplicité.Thérèse était bornée au-delà de toute expression,puisqu'elle ne cessa point de l'être en vivant pendant trentetrois ans avec Rousseau dans là plus grande intimité. D la crut incapable de lé tromper, et se trompa lui-même. L'habitude impose un joug d'autant plus fort , qu'établi graduellement , il est insensible ; et Jean- Jacques subissait ce joug sans en avoir le moindre soupçon. Il est facile de concevoir combien Thérèse devait s'ennuyer à Wootton, ignorant la langue du pays. Ceux qui parvient la sienne, ne pouvaient vivre long-temps avec elle en bonne intelligence (3). Elle brouilla son maître avec les habitans delà maison de M. Davenport. La lettre que Jean- Jacques écrivit à ce dernier le 3o avril 1 767 , ne permet pas d'en douter. Après s'être plaint des traitements qu'il éprouve dans cette maison^ il annonce à son hôte qu'il en

(i) îl y arma vers le ao mars , et quittai cette solitude le i^ mai 1767.

{!k) Environ cent.

(3) A Motiers, à Trie, à Monquin, elle eut des querelles qui influèrent sur la destinée de Rousseau.

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sort le lendemain. La précipitation qu'il mit dans ce dépai't^la lettre qu'il écrivit en route au général Conwai, donnent lieu de. croire qu'il y eut dans cet événement des causes plus importantes que le commérage de Thérèse, mais on les ignore (i). Ck>rancèz a conservé quelques particularités qu'il tenait de Rousseau même, et qui prouvent combien il était vivement affecté. Nous les rapporterons dans le chapitre suivant, ne voulant point couper le récit de M. de Corancèz.

Rousseau partit donc brusquement de Wootton , le I" mai 1767 , laissant ses effets, et dans la plus violente agitation d'esprit. Le 21 il arriva à Calais, d'où il écrivit au marquis de Mirabeau (chargé par le prince de Conti de lui offrir un asile à Trxe-le-Ghâteau) que pour accepter cet asile, il faudrait qu'il eût la certitude d'y pouvoir vivre en paix. Le 33 il partit pour Amiens; il y vit Gressct, qu'il ne connaissait que de réputation. Le caractère de cet aimable poète lui plut, et tous deux se convinrent. M. Renouard , dans sa vie de Gresset, a rapporté un mot de Jean* Jacques qui, jusqu'alors , avait été travesti et qu'on avait rendu grossier, d'obligeant qu'il était, a Je suis persuadé , dit Jeaiï-Jacques en quittant » l'auteur de Ver- Vert, qu'avant de m' avoir vu, vous V aviez de moi une opinion bien différente; mais vous » faites si bien parler les perroquets, qu'il n'est pas éton- » nant que vous sachiez apprivoiser les ours » (^2).

(1) La lettre de Hume, rapportée dans Tédition de Belio (T. VU , Notice, p. xj), contieut plusieurs inexactitudes. Elle se retrouve dans the Privait Correspond.

(2) Vie de Gresset , p. 71. Dans l'anecdote travestie , on suppose que Rousseau gaeda le silence pendant la visite de Gresset , et qu'en le reconduisant , il lui dit :' Il vous est plus difficile de faire

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