TROISIÈME PÉRIODE
Bu 4 juillet 1770 au ^ juillet 1778.
Il était présumable que celui qui ne médit jamais de personne (i),qui n'écrivit point de satire, ne voudrait pas laisser aprjès lui des mémoires , contenant des vérités offensantes sans en donner des preuves incontestables, ni i^m avoir mis à même de répondre et de se défendre, ceux que ces vérités blessaient. Le premier soin de Rousseau fut de rassembler les preuves sur lesquelles s'appuyaient, je ne dis pas les accusations , car il n'accusait pas, mais les faits. Ces preuves consistaient dans un grand nombre de lettres. Il les classa, les rangea par liasses et les déposa dans les mains de son ami duPeyrou. Elles sont maintenant dans la bibliothèque de Neuchàtel. Non content de cette première mesure , insuffî* santé aux yeux de celui qui regardait la justice comme le premier et le plus rigoureux .de nos devoirs, il adopta bientôt un moyen de le remplir. Ce fut de donner à ces mémoires toute la publicité qu'ils pouvaient acquérir sans avoir recours à l'impression j d'en communiquer , à cet effet , le manuscrit, et d'en faire, au milieu des personnes les plus intéressées, les plus compromises, des lectures publiques en les sommant de répondre (2).
(1) Ce soDt les expressions dont se sont seriris ceux qui vécurent plus ou moins de temps dans Pintimité de Jean- Jacques , entre autres y Corancèz et Bernardin de Saint' Pierre , dont nous rapporterons les témoignages.
(2) 0 Si quelqu^un sait des choses contraires à ce que je viens
Tel nous parait 4tre le motif qu'eut Rousseau dé venir habiter la capitale, et notre opinion se fonde sur la con-» duite qu^'il y tint y tant qu'on lui permit de la tenir , et sur .un passage de sa lettre du 4 avril 1770, à son ami M. Moulton : a Ne parlons plus de Ghambéry , lui disait- » il , ce n'est pas là ou je suis appelé. L'honneur et le » devoir crient; je n'ent^ads plus que leur voix» (i). Du moment où Jean-Jacques avait la liberté de demeurer à Paris > il crut qu'il devait venir se montrer dans cette capitale pour y, rétablir une réputation qu'il croyait flétrie et pour y confondre ses ennemis. C'était dans ses principes y dans son caractère j et nous ne croyons paint abuser de la patience du lecteur en lui soumettant cette conjecture. Nous ajouterons que, puisque Jean- Jacques avait la permission, tacite au moins, d'habiter Paris , il était de son honneur d'en profiter et le devait. Il paraît qu'il y fut bien accueilli. Le 4 juillet 1770, il écrivait à M. de La Tourette et lui disait : ce Je suis » depuis mon arrivée tellement accablé de visites et de )> dîners que, si ceci dure, il est impossible que j'y » tienne, et malheureusement je manque de force pour » me défendre. Cependant , si je ne prends bien vite » un autre train de vie, mon estomac et ma botanique » sont en grand péril. Tout ceci n'est pas le moyen de » reprendre la copie de musique d'une façon bien lucra-
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d d^expoter , il sait des Aiensonges et des impostures : s'il refuse » de les éclaircir et de les approfondir avec moi , tandis que je û suis en vie , il n'aime ni la justice ni la vérité. » C'est par cet appel que se terminent les Confessions. On verra ^u'au lieu d'eolaircir j madame d'Epioay eut recours à la police.
(1) M. Petitain présente ce langage comme T-effet de l'aliénation mentale , et presque comme un insensé , celui qui chercherait uu. sens au passage que nous, citons.
l8o HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEAU,
» tive; et j'ai peur qu'à force de dîner en ville, je ne » finisse par mourir de faim chez moi. Mon âme, na- » vrée, avait besoin de\quelque dissipation, je le sens^ » mais je crains de n'en pouvoir ici régler la mesure , » et j'aimerais encore mieux être tout en moi que tout » hors de moi t». . — 4
. A. son retour à Paris , il logea rue Plâtrière , dans une maison appartenant à M. Venant, épicier retiré du commerce, dont la femme plut à Rousseau par son bon jsenSj ses manières et sa franchise. Il voyait souvent cette famille, qui possédait une maison à Belleville, où Jean- Jacques avait loué une chambre ( i ) dans laquelle il se reposait pendant ses promenades. Dans une lettre datée de l^aplês, du 3o décembre 1770, et adressée à l'abbé Raynal , Galiani lui conseille d'aller rue Plâtrière voir la jolie mercière qui tient lieu de tout sur la terre h J.'J, Rousseau , n'en déplaise à sa gouv^ernante* C'est de madame Venant qu'il était question , et qui n'était plus ni jeune ni jolie. Poiir que Galiani sût à Naples ce^ particularités , il fallait qu'on eût pris soin de l'en instruire. L'âge et les infirmités de Jean-Jacques rendaient la plaisanterie de l'abbé déplacée. Quoi qu'il en soit, il voyait souvent cette famille.
Grimm, dans sa correspondance , représente Rousseau comme allant beaucoup dans le monde, a II a, dit-il, » déposé sa peau d'ours avec l'habit d'arménien , il est » redevenu galant et doucereux. Il va souper aussi chez
(1) Après la mort de Bousf^eau^ Ton trouva dans cette chambre plusieurs lettres qu'il y avait portées pour j répondre et des notes de sa main. Ces papiers furent mis dans une caisse , et la caisse placée dans un grenier. On a fait pour la retrouver des recherches infructueuses.