PARTIE. 1770 — 78. I ftf
1» Sophie Arnaud avec Tëlite des petîts^maîtres et des » talons rouges. »
On verra dans le récit de madame de Gen^s^, que Rousseau né soupaitpas en ville, et qu'il sf retirait de bonne heure. Il dînait quelquefois chez Sophie Arnoud , mais tête à tête ou du moins avec un ou deux convives. Un jour des seigneurs de la cour vouknt le connaître j prièrent mademoiselle Arnoud de les faire souper avec lui. L^refus qu^elle fit , parce qu'elle était certaine d'en éprouver un de Jean- Jacques , les mécontenta; ils revinrent souvent à la charge, et menacèrent Sophie Arnoud de se- brouiller avec elle. Pour éviter cette rupture , elle fit auprès de Rousseau /ane tentative inutile. Voici comment elle se tira d'affaire. Le tailleur de la comédie 4^ait quelque ressemblance avec Jean-Jacques ; elle le remarque, et se résout a lui faire jouer le rôle deRousseau.^ Les conventions sont bientôt faites ; les voici : le tailleur doit prendre la perruque ronde , l'habit marron sans ccllety la longue et grosse canne , tout le costume enfin de Jean-Jacque^s. Il aura soin de tenir la tête un peu penchée, de ne fas dire un seul mot; on lui laisse la liberté de manger ;et de boire, mais en observant toujours le même silence ; il se lèvera de table à un signal convenu ; pour se retirer , et décampera sans rentrer dans le Salon; il sera payé largement. Le jour est pris ; les invitations sont faites ; le tailleur arrive et joue fort bien son rôle. 11 y avait environ une douzaine de convives du haut parage. Mademoiselle Arnoud plaça le tailleur à sa droite, ayant pris ses mesures pour enivrer ses hôtes, comptant sur le vin pour rendre l'illusion plus complète , et voulant le ménager au prétendu Rousseau , parce qu'il était nécessaire qu'il Mt entièrement muet. Malgré toutes ses précàulions , il but beaucoup; le sentiment de son devoir"
l8îi HISTOIRE DE J,-J. ROUSSEAU ^
et la crainte lui firent garder le silence convenu jusqu'à la fin du repas. Tout le monde parlait à la fois ^ le tail«leur se jjpÀi à £aire comme les autres , et tint des pro|)os qui, sans l'ivresse des convives , leur auraient paru fort étranges. Sophie Amoud fait le signal ^ le tailleur n'en tient compte et continuait de boire, lorsque Sophie le menaça de le faire prendre par ses gens et jeter à la porte« Il se lève et sort. Ce qu'il y eut de singulier , c'est que chacun admira le muet , tant la prévention rend aveugle , et trouva qu'il répondait parfaitement à l'idée qu'on s'était faite de son esprit et de ses talens. On fût très^fâché de ne pas le retrouver dans le salon. Il fut question de ce repas dans toutes les sociétés de Paris, et l'on ne man» qu Apas de citer des bons mots ou des sentences du tailleur. Il existe encore aujourd'hui un des convives , et Sophie Arnoud leur raconta quelque teioips après le tour qu'elle leur a^ait joué ( et dont on tient le récit d'elle • même). Ils eurent le bon esprit d'en rire. Il paraît que Grimm ne fut pas détrompé. Il pouvait croire, ainsi que beaucoup d'autres ^ qu^en effet Rousseau soupait avec l'élite des talons rouges ; et cette anecdote , dont on peut garantir la certitude, pouvait entretenir Terreur tant qu'on aurait ignoré par qui le t6\e de Jean-Jacques était rempli*
Il allait jouer aux échecs tantôt au café qui porte son nom aujourd'hui, tantôt à celui de la Régence* Sa présence attirait dans Vun et l'autre beaucoup de curieux. Madame Venant avait une sœur qui tenait un café rue de la Verrerie, et qui n'y faisait pas ses affaires; pour l'achalander , elle pria Rousseau d'y aller. Il y consentit, et la foule l'y suivit. Mais qudques jeunes gens étant venus lui réciter dérisoirement des passages d'É- Qiile, il abandonna ce café.
LoEsqu'eu 1776 il fit cette chute y dont il rend compte dans la .deuxième promenade , on voulut le saigner; mais il s'y Q{^osa. L'on eut recours à madame Tenant ^ à qui l'on supposait de l'influence sur Jean-Jacques. Elle le prêcha ; lui raconta que dans un accident pareil elle aurait succombé sans une saignëe:^ «C'est que vous aviez » de mauvais sang, dit*il en rinterrompant; moi^ je » n'en ai que de bon. » On tient de la famille plusieurs particularités minutieuses auxquelles nous ne nous arrêterons pa&«
Celles dW intérêt plus général doivent fixer notre attention. Telles sont les relations qu'il eut^ dans les premières années de son retour y avec des écrivains qui en ont rendu un compte plus ou moins i'éridique , et que nous allons remettre sous les yeux du lecteur , en les accompagnant des observations dont elles paraissent susceptibles. Nous nous bornerons aux principaux , c'està-<iireà madame de Genlis, à MM- Dusaulx, le prince dp Ligne ^ de Rulhière ^ Bernardin de Saint-Pierre y Grétri et Corancèz, dont les relation^ offrent quelques, variétés. Le même désir animait ceux qui voulaient connaître Jean-Jacques. C'était la curiosité. Quelques-uns étant au nombre de ses admirateurs y exprimèrent leur sentiment y et l'éloge réveillait la méfiance de Rousseau^ qui le croyait ironique.
Commençons par Dusaulx y qui eut avec lui pendant quelque temps des rapports dont il a publié le récit (1). La lecture de cet ouvrage y en faisant naître un choc de sentimens o^^sés , devient fatigante , parce qu'on passe de l'admiration à la pitié , à laquelle succéderait même
(i) De mes rapports avec J.- Jacques Rousseau, un vol. iii-8»» 179&. Cette liaison u^a duré que sept mois : elle commença en 1770.
l84 HISTOIRE DE J-J. RCHISSEAU,
le mépris , si Ton adoptait sans réflexion les conjec* tures et \e^ interprétations de l'auteur , qui explique toujours à sa manière un mouvement ou une action bizarre, de Rousseau; c'est-à-dire, en supposant une inten. . tion mauvaise sans en donner aucune espèce de preuve. On voit que Dusaulx était profcmdément blessé. Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'il termine le récit de leur rupture par cet aveu qui aurait dû l'engager à ménager davantage son ancien ami. « Je ne sache pas que , depuis » notre éternelle séparation , il soit sorti de la bouche âje » Jean-Jacques un seul mot capable de m'offenser : au » contraire , j'ai appris avec reconnaissance qu'il s'était » expliqué sur mon compte d'une manière trop hono- » rable pour le répéter. » Dusaulx n'a pas cru devoir suivre cet exemple dans le récit de ses rapports. 'Nons allons en extraire quelques passages. Commençons par un dîner qu'il donne à Rousseau.
« On s'était rassemblé de bonne heure ; Jean- Jacques ne se fit pas trop attendre. A quelques nuages près , mon Dieu! qu'il fut aipaable ce jour-là! tantôt enjoué , tantôt sublime. Avant le dîner , il nous raconta quelques-unes des plus innocentes anecdotes consignées dans ses Confessions, Plusieurs d'entre nous les connaissaient déjà ; mais il sut leur donner une physionomie nouvelle et plus de mouvement encore que dans son livre. J'ose dire qu'il ne se connaissait pas lui-même , lorsqu'il prétendait que la nature lui avait refusé le talent de la parole; la solitude sans doute avait concentré ce talent en lui-même : mais dans ces momens d'abandon, et lorsque rien ne l'ofifusquait , il débordait comme un torrent impétueux à qui rien ne résiste. S'il se fut exercé dans l'art oratoire , s'il eût abordé une tribune vraiment nationale , qui sait jusqu'où cette âme de feu , pourvue de tant de moyens
cl^DS tous les genres y aurait porte l'ëloquence française ? Il fut question de nos plus grands écrivains : abstraction faite de ses opinions particulières y il les caractérisa tous avec justesse, précision^ surtout avec une impartialité dont nous fûmes ravis ; et il semblait par-là nous avertir que leur gloire ne portait aucun préjudice k la sienne. Montaigne, nous dit*il , ce premier philosophe français , fut notre maître à tous. Sans lui peut-être nous n'aurions jamais eu ni Bayle ni Montesquieu. Quel homme ! ajouta-t-il, que ce Michel Montaigne! outre la naïveté, la grâce et l'énergie de son style inimitable , il avait des vues longues , et, comme il l'a dit, l'esprit priwe^aM^ier. Quand Jean- Jacques en fut à Voltaire , qui l'avait si indignement outragé , au lieu de récrimination , il se plut à rendre justice entière à sa fécondité inépuisable, à la diversité de ses talents. Quant à son caractère , il n'en dit que ces mots remarquables : je ne sache point d'homme sur la terre dont les premiers mouvemens aient été plus beaux que les siens.
« On lui fît remarquer sur mes tablettes tous ses livres exposés sur le même rayon. Il s'émeut à cet aspect. Ah / les voilà, s'écrie- t-il , je les rencontre partout : il semble qu'ils me poursuivent. Que ces gens-là m^ont fait de mal et de plaisir! Il s'en approche ; il les frappe et les caresse l'un après l'autre. Son Emile fut le plus maltraité , en père néanmoins. — Que de veilles , que de tourmens il m'a coûtés ! et pourquoi ? pour m'exposer aux fureurs de l'envie et de mes persécuteurs. Cet' enfant , opprimé dès sa naissance , ne m'a jamais souri : j'ignore quel chemin il a fait dans le monde. Mon Héloïse du moins m'a fait passer de bons momens , quoique je ne l'aie pas non plus engendrée saris douleur, et qu'on l'ait insultée Pendant ce long dîner, qui me parut si court ^ nous crûmes
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entendre tantôt Platon, tantôt Lucrèce. Il ne lui fallait que des admirateurs et point de rivaux ( i ). D'ailleurs , lorsqu'il s'agissait de préfërence'ou de distinction , il était si susceptible, que quelqu'un parlant de Rousseau le poète^ et ayant ditle grand Rousseau- (!2 )y nous le vîmes changer de visage , comme si on ne lui eût assigne par-là que le second rang dans la république des lettres* Ce qu'il y eut de plus singulier dan3 cette séance ^ c'est qu'il fit bon visage à tout le monde....
a Je lui avais peint le poète Piron comme un homme aussi aimable que généreux : il voulut, en juger par luimême. Peut-être aussi se flattait-^il d'y découvrir quelques traces de la conspiration dont il cherchait le fil ( 3 ) ; mais il n'y trouva que ce que je lui avais promis. C'était précisément la fête d'Alexis Piron. Des le point du jour les vers, les fleurs avaient commencé à pleuvoir chez lui. Nous y arrivâmes trois heures après son repas ; c'était le bon moment; celui des saillies et de l'imagination. Quoi qu'en ait dit Voltaire , Piron ne dormait pas toujours. Il faisait ce jour-là les délices d'un cercle de personnes choisies, et qui malgré lui l'avaient couronné de roses, de
. (i) Jean- Jacquet a cependant vécu dans rintimité pendant longtempa aTec Diderot, qui pouvait être un rival ; dans l'hommage' qu^il rend à Voltaire ,' et Taveu qu'il ftfit souvent de sa supériorité , il ne comptait pas sur un admirateur. La manière dont ù vécut en Suisse , en Angleterre , en Dauphiné , Tisolement dans lequel il se tint , semblent ne pas trop démontrer qu'il ne lui fallait que des admirateurs.
(a) Voilà un changement de visage bien singulièrement interprété !
(3) Aller chez Piron, qui éuit presque aveugle et plus qu'octo^ géuâire , pour y découvrir une conspiration ! voilà une étrange conjecture J
myrtes et de lauriers. Je crois le roir et l'entendre 2 c'était Ànacréon } c'était encore Pindare. Piron , qui s'abandonnait alors y au sein de l'aiiLitié, à des transports charmants, ne pouvait pas savoir que nousfus&ions si près de lui y. parce qu'il avait la vue très-courte. -^ Mon oncle^ s'écria la nièce hors d'haleine , le voilà ! — Qui donc? est-ce Jean-Jacques ?-— Oui ^ c'est M. Jean-* Jacques Rousseau, c'est lui-même. A oe6 mots^ qui le font bondir sur son siège , il cherche en tâtonnant la main de Jean-Jacques, la saisit, entf 'ouvre sa robe de chambre, la glisse sur son cœur, et, d'une voix de Stentor, entonne le Nunc dinùuis sefvum iuum, Domine , retenant toujours dans la .même place, sur son coeur palpitant-, la main de celui qu'il estimait être le plus éloquent de son siècle. — Je ne mourrai donc pas , mon cher Rousseau , sans que mes vœux soient exaucés ? Le voilà , m'a dit Nanette : j'ai pressenti que c'était vous. Puis il l'embrasse, puis il l'étreint de toutes sea forces. Je regardais Rousseau : quel contraste ! il calculait de sang froid ces douces étreintes ( i ) et paraissait- n'j rien comprendre. Piron allait toujours son train. — « Oh ! la bonne tête ! phi le bon cœur! et cependant des barbares ont brûlé son Emile, Tant mieux ! le parfum d'un pareil holocauste a du réjouir les anges. Mais comment vous a-t-il pris fantaisie de venir ches moi ? car il s'en faut bien, m'a^ t-on dit , que vous alliée partout ; serait-ce pour y faire contraster la sagesse avec la folie ! A propos , m'avez vous pardonné certaines épigrammes que je me reproche
(1) DaM U fait, il n'y entendait rieD, celui qui a dit : « Mon » Di«u ! qu^une main serrée , qu'un regard animé , qu'une étreinte » contre la poitrine, que le soupir qui la suit» disent de choses ! et A que le premier mot qu'on prononce est froid apris tout cela ! »
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aujourd'hui ? ce sont les fruits d'une verve libertine et qui m'emporte malgré moi. — Je fais plus ^ dit Rousseau, j'en attends d'autres. Allez, joyeux nourrisson de Bacchus, enfant gâte des muses, soyez toujours le même, soyez toujours Piron. Vous êtes né malin , et n'avez jamais été méchant. »
M.Dusaulx, comme on voit , suppose que Jean- Jacques n'était nullement sensible à l'accueil de Piron. Pour donner une idée de cette manie des conjectures et des interprétations qui lie connaît pa^ de bornes , nous allons rapporter un passage très-curieux. « Supposez , dit l'auteur , » que la vie de Rousseau se fàt prolongée jusqu'à l'é- » poque désastreuse où la fleur des Français fut traînée ^ à l'échafaud ^ qui doute que nos tyrans subalternes » n'eussent trouvé dans ses ouvrages cent fois plus d'hu » manité qu'il n'en fallait pour l'y traîner l'un des prc- » miers? gui douée aussi que , ses œuvres à la main , il » n'eût provoqué les bourreaux , pour en obtenir la » palme du martyre, qu'il avait si long-temps désirée? » Quand on métamorphose ses conjectures en certitude, ses hypothèses en réalité , au point de ne pas permettre le doute, on ne mérite pas une réfutation sérieuse (i). Nous n'en ferons donc pas. Mais , pour montrer à qnel point les préventions peuvent aveugler un homme de mérite et le rendre injuste , nous rapporterons un trait que Dusaulx raconte avec beaucoup de sérieux , en le
(i) Ainsi nouft nous abstiendroDs de répondre à Dusaulx, racontant que Francueil fit prendre la négative à Jean*Jacques dans la question de Pacadémie de Dijon , et qu^à cette occasion iU se brouillèrent et ne se revirent plus. La seule réponse est le fait. Ik ont continué de se voir , et très-souvent , chez madame d'Epinay , depuis ipSo » époque où le discours fut couronné, jusqu^en 1757,
mettant cependant dans la bouche deRulhîères: « Qu'esn pérer d'un hoiflme qui en est venu au point , la chose » est certaine y de se méfier de son propre chien, et cela » parce que les caresses de ce pauvre animal sont trop T» fréquentes , et qu'il y a là-dessous quelque mystère » caché ? Mais il faut entendre Rousseau parler lui- » même. Un essaim de moineaux , me dit-il un jour , ve- » nait assidûment sur ma fenêtre manger les miettes de » ma table y que j'avais soin de leuv jeter à la même n heure ^ comme elles ne suffisaient pas pour les nourrir » eux et leurs petits , je prenais sur le pain de ma jbur- » née pour ne les laisser manquer de rien , et me félici » tais d'être à leur égard le ministre de la providence. » J'avais bien le droit, ce me semble, de croire que nous « fussions les meilleurs amis du monde: point du tout , »'ils ne valaient pas mieux que les hommes. Je veux » les caresser, et voilà mes étourdis qui s'envolent comme » si j'eusse été un oiseau de proie. Us n'auront pas été , » j'en suis sûr , à deux rues de ma maison , qu'ils auront » dit pis que pendre de moi. »
Ce conte est reporté pour faire voir à quel excès de méfiance Jean-Jacques était parvenu. Quelque prévenu qu'on soit contre Rousseau , il me semble qu'il eût été prudent, en répétant ce fait, de se mçyîer de soi-même , et , comme Jean-Jacques n'était présisémént ni sot ni
qu'il se brouilla avec cette dame et ses amis. Nous réfutons suffisamment, dan's la notice de ce discours, les accusations de cette espèce. Nous ne répondrons encore à Dusaulx, représentant le baron d'Holbach comme le plus doux , le meilleur des hommes, celui qui eut le plus de complaisance pour Rousseau , que par Taveu de ce baron (vo/es son article) , qui s'amusait à contrarier Jean- Jacques pour le mettre en verve.
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stupide, de chercher à découvrir rinteation qu'il pouvait avoir. Car ^ puisqu'on suppose^ comm^ chose certaine ^^ qu'il &e méfiait àe sou chiea^ puisque y uou^-seulemeut on se permet des suppositions , mais qu'on les donne comme des faits, nous pouvons en faire une , et voir dans Y aventare de ces moineaux , un apologue ingénieux , une épi-^ gramme pour faire sentir à* celui ^uVn entretient , et qu'on soupçonne de se moquer de nous^que l'on n'est pas sa dupe. En efifet^ à qui la fable est-elle contée? A. Rulhières, bel esprit, homme à la mode, qui n'allait che» Jean- Jacques que pour, y recueillir des ridicules dont il amusait ensuite ses sociétés. Peut-être même Fapologue est-il de son invention. ■
Après avoir fait remarquer que Dusaulx semble se plaire à consigner dans son livre tout ce qui peut nuire à son ancien ami , et qui ne mérite pas de réponse { i), nous
(i) Pour faire voir que ce n'est pas faute de moyens , nous allons rappeler sommairement toutes les accusations. Dans ]a note précédente, nous eu ayons présenté deux qui se réfutent d'elles-mêmes.
1% JeAD-Jacques recevait de toutes mains ^ stoondés par sa fenmie , ses amis profitaient, de sa simplicité pour subyenir à ses besoins. Chacun avait son département , Tun les vivres , Tautre rhabillement , ainsi du reste. Voilà comme notre philosophe , trompé du matin au soir^ s^esl tiré d'ajSaire sans déroger à sa pauvreté systématique. Il y a ici contradition dans les expressions. S'il était trompé f si Ton profitait de sa simplicité ^ on ne pouvait le soup> çonuer de s'entendre avec Thérèse ^ d'ailleurs la- mère de celle-ci gardait les cadeaux pour elle. Quand Jean-ïaôques sut qu'elle en recevait , il la renvoya dans les vingt-quatre heures. Remarquons que Dusaulx , qui parle , a envoyé douze bouteilles de vin à Jean- Jacques , qui en eut beaucoup d'humeur , et pensa se brouiller' avec lui.
a<*, Dusaulx raconte qu'à la mort de Louis XV, Jean-Jacques éprouva la plus vive douleur, et qu'il dit (oon à Dusaulx) , mais
finirons son article en rapportant Tobservaiion par laq^elleil termine lui-même son ouvrage, et qu'il adresse à ses amis : « Je ne vous ai guère montré Jean-Jacques
à un de ses amis, qu'il allait hériter de toute la haine que Vo9 portait au roi. Vous voyez où j'en suis ^ ajoutait-il. Si le fait est vrai il faut plaindre Rousseau. C^est un malheur, mais pon un crime', ,que d'être' malade. La même réflexion s^applique aux confidences de Rousseau , rap|»ortées par Dutaulx , qui prétend qu^il lui a dit que du coin de son feu U voyait «t entendait à eent lieues à la ronde tout ce ^ui se tramait contre lui^ qu'on l'enseuelirait tout vivant dans un cercueil; qu'en prenant. la Corse , c*est un tour iju'on lui jouait, pour lui ravir la gloire de rédiger un code pour ce pays, etc. Nous le répétons , ces propos sont Peffet du délire d^une imagination malade. Slls ont été tenus , c'est au coin du feu : à qui ? et de qui les tient«on ^ d'un intime ami du malade. Du reste ., ils ne font ni tort ni mal i personne. Ils consolent Penvie et confirment la remarque de Sénèqué : NuUum magnum ingenium sine mixturd dementiœ. Senec. De tranquillitate ^imi.'
3% Jean- Jacques exprime assez souvent les remords qu'il éprouve d'avoir mis ses enfants à Ph6pital , et toujours avec tant d'énergie on d'amertume, qu'on ne peut guire douter de sa sincérité. Dusaulx raconie qu'à la lecture de cet article , dans les Confessions , il ^'arrêta ^ et qu'un morne silence semblait lui dire : O ciel ! s* il eût été le père de dix, il en aurait sacrifié dix. Et nous ne prîmes pas lajuite! Et vous faites, vous, d'aussi odieuses conjectures , quand nous avons tant de preuves éloquentes des regrets de Tauteur ! II est une conjecture sur le même sujet , plus odieuse encore, que nous rapporterons lorsqu'il sera question des lectures qu'il fît de ses Confessions.
4^, Rousseau ne se faisait appeler Jean- Jacques que parce qu'il ne pouvait pas s'intituler monseigneur. Ce sarcasme (puisque Dusnulx l'appelle ainsi) est si pitoyable, qu'il n'a besoin que d'être répété pour qu'on en fasse justice. Jean-Baptisle Rousseau n'est mort qu'en 1^4^ ■ "^^f ^^^ après un autre Rousseau devient célèbre. U prend ses prénoms , et c'est parce qu'il ne peut s'intituler monseigneur! Risum tenealis.!
192 HISTOIRE DE J.-tI. ROUSSEAlT,
D qae payant à la nature humaine le tribut de fa^Iesse D que, savants ou ignorants , nous lui payons tous d'une » manière plus ou moins frappante. Justes comme vous » l'êtes, vous sentez avec moi que , lorsqu'il s'agit d'un » homme entraîné par l'impatience de son génie hors » de sa propre sphère, et qui a constamment cherché » le mieux dans le possible^ vous sentez, dis-je, qu'il » ne convient pas d'apprécier un pareil homme d'a- » près des mœurs domestiques , des liaisons , particu- » Hères et des caprices momentanés. Ce n'est plus déî> sbrmais que dans ses œuvres immortelles , et qui , » malgré les erreurs qu'on y remarque , le mettent à »* côté de Platon , que vous trouverez le vrai Jean- » Jacques. Ses inconséquences , ses aspérités , ses mé- » prises involontaires, et la plupart des reproches qu'on » lui a faits , tomberont dans l'oubli , ou n'inspireront » que de la pitié : ce qu'il eut de beau , de grand et de » sublime, vivra dans la mémoire des hommes ».
Madame de Genlis eut dans le même temps avec Rousseau des relations fréquentes dont le récit est d'autaut plus curieux (1) que, sans le vouloir, elle y fait de l'auteur di Emile un éloge complet, et que dans la seule critique qu'elle se permette, elle donne des détails qui réfutent se^ interprétations (2). Comme ce serait une folle témérité que de prétendre raconter aussi bien que madame de Genlis , nous n'avons rien de mieux à faire qu'à la laisser parler elle-même.
« Ma première entrevue avec Jean-Jacques ne fait pas n honneur à mon esprit et à mon discernement; mais
(i) Souvenirs de Félicie^ tome I , p. 390. (a) En général , madame de Genlii n'est pat heureuse dans ses Commentaires. Voyez tome II , son artiUe.
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»' elle a. quelque choso.de si comique et de si singulier » que je m'amuserai moi-même en me la rappelant. Il » était à Paris depuis six mois. J'avais alors, dix-huit ans » (i). Quoique je n'eusse jamais lu une seule ligne de » ses ouvrages y j'épi*ouyais un grand dësir de voir un » homme si célèbre qui m'intéressait , particulièrement j> comme auteur du Devin du village: Mais Rousseau » était trèsrsauvage^ il refusait toutes les visites et n'en 9 faisait point. D'ailleurs je ne me sentais pas le courage » de faire la moindre démarche à cet égard : ainsi je » témoignais l'envie de le connaître, sans imaginer qu'il ' » me fût possible d'en trouver les moyens. Un jour M* » de Sauvigni, qui voyait quelquefois Rousseau, me » dit en confidence que M- De** voulait me jouer un » tour j qu'un soir il m'amènerait Préville, déguisé en » Jean-Jacques Rousseau, et qu'il me le présenterait » pour tel. (Cette idée me fit beaucoup rire, et je pro- » mis bien de faire semblant d'être dupe de cette plai- » santeric. 0
Plusieurs semaines se passent , Préville n'arrive point ^ mais Rousseau, qui désirait d'entendre madame de Genlis jouer de la harpe, vint chez elle, conduit par M. de Sauvigni. Elle prend Jean-Jacques pour Préville. « J'avoue , continue-t-elle , que rien ne me parut si plai- D sant que sa figure , que je ne regardais que comme )> une mascarade. Son habit , ses bas couleur de marron, i> sa petite perruque ronde, tout ce costume et son v maintien n'offraient à mes yeux que la scène de co- » médie la mieux jouée et la plus comique. Cependant , » faisant sur moi-même un effort prodigieux, je pris
(1) Ce devait être au mois de janTier 1771 9 Jean- Jacques étant à Paris en juillet 1770. Cependant madame de G. est née en 174G.
iq4 histoire de «.-j. bousse>u, % une contenance assez convenable^ et, après avoir bali> bntié deux ou trois mots de politesse , je m'assis. L'on i> causa, et, heureusement pour moi, d'une manière «assez gaie^ je gardai le silence; mais de temps en » temps j'éclatais de rire, et c'était avec tant de naturel % et de si bon cœur , que cette surprenante gaieté ne » déplut pas à Rousseau, li dit de jolies choses sur la jeu- » nesse en général. Je pensais que Prévillc avait de » l'esprit^ et qu'à sa place Rousseau n'aurait pas été 91 si aimable, parce que mes rires l'auraient scanda- » lise (i). Rousseau m'adressa la parole. Comme il ue » m'embarrassait pas du tout, je lui répondis très» » cavalièrement tout ce qui me passait par la tête. Il tt me trouva fort originale, et moi je trouvais qu'il » jouait avec une perfection que je ne me lassais pas v d'admirer (si). Jamais les caricatures ne m'ont fait » rire; ce qui me charmait, c'était la simplicité, le « naturel de celui que je croyais un comédien; et, » d'après cette idée, il me paraissait bien supérieur en » chambre à ce que je l'avais vu sur le théâtre. Cepen- » ^ant il me semblait qu'il donnait à Rousseau beaucoup i> trop d'indulgence, de bonhomie et de gaieté (3). Je » jouai de la harpe, je chantai quelques airs àa Devin » du village , et je riais aux larmes des éloges de Rous- ^ - ■ — ~.
' (i) Cëtait une conjecture , et madame de Genlis a l^abitude ilVn faire.
(a) Comment croire à la fois que Rousseau n^aurait p4u éljé ii aimable que Tétait Vréville , et que celui-ci jouait avec une per^ feclion admirable le rôle de Rousseau ?
(3) Autre conjecture. Jean- Jacques n'avait ni indulgence ni bonhomie. Ce qu'il y a de plaisant dans cette scène vraiment comique , c'est le rôle que joue Phistorienne en la racontant. La scène con« tiiuie.