PARTIE. 1790 — 78. ïgf
» seau et de tout ce^fu'il disait sur son Devih* Rousseau » me regardait toujours en souriant y avec cette sorte de » plaisir qu'inspire Uti enfantillage bien. naturel; et^en tf nous quittant^ il proiAit de revenir le lendemain dîner » avec nou8« Il m'avait tant divertie, que cejte pro« n messe^m'enchanta^ et j'en sautai de joie * je le recon- » duisis jusqu'à là porte, en lui disant toutes les dou« » ceurs et toutes les folies imaginables* Quand il fut » sorti, je cessai tottt-à-fait de itie contraindre, et je « me mis à rire à gorgé déployée* M. Dé'*'* stupéfait, » me considérait d'un air mécontent et sévère qui rc-* ?» doublât ma gaieté. Je vois bien, lui^dis^je, que vous » reconnaissiJB enfin que vous ne m'avez pas attrapée. » "Vous en^ tes piqué 5 mais , au vrai , comment .pouviezp vous croire que je serais assez simple pour prendre p Prévilje pV)ur Jean-Jacqueâ Rousseau? — Préville?— n Eb! oui^ nielle, votis me persuaderez* — La tête » vous a-t-elle tourné? — J'avoue que Préville a été 1) cbarmant ; d'tm naturel parfait ; il n'a rien charge' ; » on ne peut pas jouer mieux que cela ; mais je parie » qu'à l'exception du costume , il n'a pas du tout imité »- RousseaUi II • a représenté un bon vieillard très-ai-> » miable etnoaRousseau, qui certainement (i) m'aurait )? trouvée fort extravagante, et se serait formalisé d'un » semblable accueil. A ces mots M. De** et M. de Sau- » vigni se mirent à rire si démesurément, que je com*
• (i) Cb bon vieillard très^aimàble ^ se troinrant être Rousseau au }i«'u de Préville , prolonge la situation comique* par Pavétt naïf des pr^eotioDS de Tautrar contre Jean-Jacques : il y aTait une double mystification à Piosu des deux actenic^. Rousseau jouait le r61e de Préville , et madame de Gcnlis voulait laisser croire à celui-ci qu''elle le prenait pour Jean-Jacques. Si l'un eût su qu'il passait
ig6 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEAU,
» mençais à m'ë tonner. On s'expliqua , et ma confusionr » fut extrême en apprenant que très- véritablement je » venais de recevoir Jean-Jacques Rousseau de cette jolie » manière. Je déclarai que je ne consentirais jamais à » le revpir , si on l'instruisait de ma bêtise ^ on me pro- » mit qu'il l'ignorerait toujours, et Ton me tint parole. » Ce qu'il y eut de plus singulier en tout ceci , c'est » que cette conduite si niaise et sî inconsidérée me valut p les bonnes grâces de Rousseau. Il dit à M. de Sauvigni » que j'étais la jeune personne la plus naturelle, la plus » gaie et la plus dénuée de prétentions qu'il eut jamais » rencontrée; et certainement sans la méprise qui m'a- D vait donné tant d'aisance et de bonne hu^ieur, ilh'au- » rait vu en moi qu'une excessive timidité. Ainsi je ne » dus ce succès qu'à une erreur;. Il ne m'était pas pos- » sible de m'en enorgueillir. Connaissant toute l'indul- » gence de Rousseau, je le revis sans embarras, et j'ai » toujours été parfaitement à l'aise avec lui. Je n'ai » jamais vu d'homme de lettres moins imposant et plus « aimable. Il parlait de lui avec simplicité , et de ses y» ennemis sans aucune aigreur ; il rendait une entière » justice aux talens de M. de Voltaire: il disait même » qu'il était impossible que l'auteur de Zaïre, et de iWe- D rope lie fut pas né avec une âme très-sensible. Il nous » parla de ses Confessions ^ qu'il avait, lues à madame » d'Egmont (i). Il me dît que j'étais trop jeune pour
pour un acteur , et Priutre qi^*elle aTait Rousseau devant elle , adieu la bonhomie, la simplicité , Tamabiliié d'uu côlé , Paisance et la gaieté de Tautre. Au lieu de se voir pendant six mois , le premier serait sorti furieux de jouer un rôle , et la seconde aurait écrit que Jean- Jacques était le plus majissade , bien loin d'être le plus jùmable des hommes. Â quoi tiennent la critique ou Téioge ?
(i] Madame de Genlis ayant dit plus haut que Jean- Jacques était
I) obtenir de lui la même preuve de confiance. A. ce » sujet il s'avisa de me demander si j'avais lu ses ou- » vrages. Je lui répondis , avec un peu d'embarras , que » non. Il voulut savoir pourquoi : ce qui m'embarrassa » davantage encore , d'autant plus qu'il me regardait » fixement. U avait de petits yeux enfoncés dans la tête, » mais très-perçans, et qui semblaient pénétrer et lire » au fond de l'âme de la personne qu'il interrogeait. Il » me paraissait qu'il aurait découvert sur-le-champ un . » mensonge ou un détour. Ainsi je n'eus point de méj» rite à lui dire franchement que je n'avais pas lu ses » ouvrages, parce qu'on prétendait qu'il y avait beau- » coup de choses contre la religion. — Vous savez, ré- » pondit-il , que je ne suis pas catholique ^ mais per» » sonne, ajouta-t-il, u^a,, parlé de V Evangile avec plus » dé conviction. Je me croyais quitte de ses questions , » mais il me demanda encore, en souriant, pourquoi » j'avais rougi en lui disant cela. Je lui répondis bon- » nement que j'avais craint de lui déplaire. U loua à » l'excès cette réponse, parce qu'elle était naïve. En » tout il est certain que le naturel et la simplicité avaient » pour lui un charme particulier. Il me dit que ses » ouvrages n'étaient pas faits pour mon âge , mais que 1» je ferais bien de lire Emile dans quelques années. U n nous parla beaucoup de la manière dont il avait corny» posé la Nouvelle Héloise : il nous dit qu'il écrivait » toutes les lettres de Julie sur du joli petit papier à » lettres et à vignettes , qu'ensuite il les ployait en bil- » l«ts, et qu'il les relisait en se promenant, avec autant )) de délices que s'il les eût reçues d'une maîtresse ado-
à Paris depuis six mois, ce qu^elle rapporte dut se passer eu 177 1 > Rousseau étant revenu dans la capitale à la £n de juin 1770.
|()8 HISTOIRE D£ J.-J. R01IS6EÀV ,
» rëe. 11 nous récita par cœur et debout, en faisant » quelques gestes , son Pfgmalion , et d'une manière » vraie , énergique et parfaite à mon gré. 11 avait un » sourire très-agréable, plein de douceur et de finesse. » Il était communicalif , et je lui trouvais beaucoup de )» gaieté. Il raisonnait supérieurement sur la musique , 19 et il était véritablement connaisseur.
». Rousseau venait presque tous les jours dîner avec n nous, et je n'avais remarqué en lui, durant près de » cinq mois (i), ni susceptibilité ni caprice, lorsque » nous pensâmes nous brouiller pour un sujet très- » bizarre. Il aimait beaucoup une sorte de vin de Sil- » Içry, couleur de pelures d'oignons. M. De** lui » demanda la permission de lui en envoyer, en ajou- » tant qu'il le recevait lui-m^me en présent de son
V oncle. Rousseau répondit qu'il lui ferait grand plaisir
V de lui en envoyer deujp bouteilles. Le lendemain » matin M. De** fit porter chez lui un panier de vingt-
V six bouteilles de ce vin : ce qui choqua Rousseau h. un » tel point , qu'il renvoya sur-le-champ le panier tout » entier , avec un étrange petit billet de trois lignes ,
V qui me parut fou, car il exprimait 'avec énergie le
V dédain , la colère et un ressentiment implacable. M. de
V Sauvigni vint mettre le comble à notre étonnement » et à notre consternation , en nous disant que Rousseau » était véritablement furieux , et qu'il protestait qu'il » ne nous reven-Qit jamais. M. De**, confondu qu'une » attention si simple piût être aussi criminelle , me dit )> que puisque je n'étais point complice de son imper-
(i) Ce fait est remarquable, et prouverait que Thumeur qu'on a reprochée & Jean-Jacques venait de ses relations et de la posilion dans laquelle il se trouvait.
» tinence, Rousseau, peut-être eu faveur de mon inno* V cence , pourrait consentir à revenir. Nous Faimions , » et nos regrets étaient sincères* J'écrivis donc une assez » longue lettre, que .j'envoyai avec deuœ bouteilles » présentées de ma part. Rousseau se laissa toucher ^ il » revint : il eut beaucoup de grâce avec moi^ mais il » fut sec et glacial avec M. De* * , dont jusqu'alors il 1» avait goûté l'esprit et la conversation.
9 Deux mois après M. de Sauvigni donna à la G>médie » française une pièce intitulée le Persifleur {\). Rousseau » nous avait dit qu'il n'allait point au spectacle, et qu'il » évitait avec soin de se montrer en public : mais comme » il paraissait aimer M. de Sauvigni, je le pressai de » venir avec nous à la première représentation de cette » pièce, et il y consentit parce qu'on m'avait prêté une » loge grillée près du théâtre, et dont l'escalier et le » corridor n'étaient pas ceux du public (2). Il fut con-' » venu que je le mènerais à la comédie , et que , si la » pièce avait du succès , nous sortirions avant la petite 9 pièce,, nous reviendrions souper chez moi tous en- » semble. Ce projet dérangeait un peu la vie ordinaire » de Rousseau 5 mais il se prêta à cet arrangement avec » toute la grâce imaginable.
» Le jour de la représentation, Rousseau se rendit » chez moi un peu avant cinq heures, et nous partîmes » avec lui. Quand nous fûmes dans la voiture , Rousseau » me dit , en souriant , que j'étais bien parée pour rester » dans une loge grillée : je lui répondis sur le même ton
(i) Jouée pour la première foi» en 1771*
(2] Ainsi la condition imposée est de ne pas se faire voir : cooséquemmeot , une toilette soignée semble annoncer un projet de se montrer , puisqu'on ne la fait que pour être tu.
QOO HISTOIRE DE J.-J. ROUS&EATT,
» que je m'étais parée pour lui. D'ailleurs cette parure
ï> consistait à être coiffée comme une jeune . personne^
i> J'avais des fleurs dans mes cheveux; du reste j'étais
» mise très-simplement. J'insiste sur ce petit détail, au-
» quel la suite de ce récit donnera de l'importance.
» Nous arrivâmes à la comédie plus d'une demirfaeure
)» avant le commencement du spectacle. £n entrant dans
» la loge , mon premier mouvement fut de baisser la
» grille. Rousseau sur-le-champ s'y opposa fortement,
V en me disant qu'il était sûr que cette grille abattue » me déplairait (i). Je lui protestai le contraire, en )> ajoutant que d'ailleurs c'était une chose convenv^e. I) » répondit qu'il se placerait derrière moi , que je le » cacherais parfaitement, et que c'était tout ce qu'il
V désirait. J'insistai de la meilleure foi (â) du monde; )> mais Rousseau tenait fortement la grille, et m'em- I» péchait de la baisser. Pendant tout ce débat nou» » étions debout : notre loge au premier rang, près de y> l'orchestre, donnait sur le parterre; je craignis d'at- » tirer les yeux sur nous': je cédai pour finir cette dis- 1» cussioa, et je m'assis. Rousseau se plaça derrière » moi. Au bout d'un moment, je vis que Rousseau » avançait la tête, entre M. De** et moi, de manière' » à être vu. Je l'en avertis avec simplicité. Un instant » après il fit deux fois le même mouvement, et il fut » aperçu et reconnu. J'entendis plusieurs personne» » dire , en regardant dans uQtre loge , c'est Rousseau.
(i]*La toilette, les fleurs , la jeunesse , les grâces de Fauteur rendaient cette opinion probable, et Rousseau sentait qu'il était, injuste de griller tout cela.
(a) Nous le croyons, maii» pourquoi supposer de la mauvaise toi (dans la résistance de Rousseau?