PARTI
» Mon Dieu! lui dis*je, on vous a vu!..; U me répondit
» sèchement : Cela est impossible. Cependant on rëpé-
» tait de proche en proche dans le parterre y mais tout
» bas, c'est Rousseau! c'est Rousseau! et tous les yeux
» se fixaient sur notre loge ; mais on s'en tint là. Ce
» petit murmure s'évanouit sans exciter d'applaudisse-
» ment. L'orchestre fit entendre le premier coup d'ar-
» chet ^ on ne songea plus qu'au spectacle /et Rousseau » fut oublié. Je venais de lui p>roposer de baisser la
9 grille^ il m'avait répondu^ d'un ton très-aigre, qu'il
» n'était plus temps. — Ce n'est pas ma faute , repris-je.
» — Non sans doute, dit-il, avec un sourire ironique et
» fqrcé. Cette réponse me blessa beaucoup ; elle était ». d'une extrême- injustice (i). J'étais fort troublée^ et,
» malgré mon peii d'expérience, j'entrevoyais ' assez
» clairement la vérité. Je me flattais pourtant que c^
y> singulier mouvement d'humeur se dissiperait promp-
» tement , et je sentis que tout ce que j'avais de mieux
p à faire était de n'avoir pas l'air de le remarquer. On
(1) Cette injostice , cette aigreur , cette sécheresse , sont peutêtre Feffet des coii)ectures , et tout le inonde en fait dans cette his • toire. Rousseau, suppose qu^unejeane personne ne se pare pas pour se cacher dans une loge grillée j quVIle sera très*contrariée , s^l accepte Tofire qu'elle lui fait de la fermer ; qu'elle avait , malgré les conditions faites , Fintention d'être vue. Ce sont de pures conjectures : on ne s'est parée que pour lui. De son côté , madame de Genlis suppose qu'il ne se plaçait derrière elle que pour être reconnu, et qu'il n'avançait la tête que dans cette intention. . Ce sont encore des conjectures. Nous pouvons en faire de notre côié, et supposer que J^an-Jacqiies , voulant voir sans être vu , eut beaucoup d'humeur ^'étre vu sans voir f^ que cette humeur dut augmenter quand il s'aperçut que la coiffure de la jeune personne , et probablement sa beauté , attirant tous les regards , le firent recon« paître.
I) leva la toile ; le spectacle commença. Je ne. f as plus » occupée que de la piècQ> qui réussit complètement. )> On demanda Tauteur à plusieurs reprises : enfin son » succès n'eut rien de douteux. JSous sortîmes de la » loge. Rousseau me donna la main. Sa figure ^tait » sombre à faire peur. Je lui dis que l'auteur devait ï> être bien content , et que nous allions passer une jolie » soirée. Il ne répondit pas un mot. Arrivée à ma » voiture , j'y montai j ensuite M. De** se mit derrière » Boussean pour le laisser passer après moi. Mais Rous- » seau^ se retournam , lui dit qu'il ne viendrait pas avec » nous. M. De** et moi nous nous récriâmes Ik-dessus. )> Rousseau fit la révérence^ nous tourna le dos, et dis- » parut.
9 Le lendemain M. de Sauvîgni, chargé par nous » d'aller l'interroger sur cette incartade (i)^ futétran- » gement surpris lorsque Rousseau lui dit^ avec des » yeux étincelants de colère, qu'il ne me reverrait de 9 sa vie, parce que je ne l'avais mené à la comédie que » pour le donner en spectacle y pour le Caire voir au » public , «omme en montre le$ bétes sauvages à la foire. » M. deSauvigni répondit, d'après ce que je lui avais » conté la veille, que j'avais voulu baisser la grille. » Rousseau soutint que je l'avais très-faiblement offert, » et que (ji'ailleurs ma brillante parure et le choix de >i la loge prouvaient assez que je n'avais jamais eu Tin- » tcntion de me cacher. On eut beau lui répéter que ma » parure n'avait rieb de recherché , et qu'une logepré- » tée n'est pas une loge de choix , rien ne put l'adoucir. » Ce récit me choqua tellement, que de mon côté je ne
(i) Une réuérencBy le silence et la retraite ne constituent pab wne incartade qui est une insulte.
*r voùltis J3as fâiire la moiad^ démarché pour, ramené^ » un honntie si injuste à mou égard. D'ailleurs il m'était » prouvé qu'il n'y avait nulle espèce de sincérité dans » ses plaintes. Le fait (i) est que, dans l'espoir d'ex- » citer une vive sensation , il avait voulu se monUrer, )) et £pie son humeur n'était causée que par le dépit de » n^avoir pas produit plus d'eifet. Je ne l'ai jamais revu » depuis ».
Ainsi voilà une' liaison rqmpue par des conjectures ! Comment concilier t indulgence y la bonhomie, la sintplicitë de If homme de lettres le moins imposant et le plus aimable quon ait jamais vu, gai, commanicaiif , plein de douceur et de finesse , qui y pendant cinq mois qu'on le voit tous les jours , n'a ni susceptibilité ^ nica" priée, asfec<-le projet de se faire voir au spectacle en de* mandant une loge grillée ^ avec nulle espèce de sincérité' dans ses plaintes^ avec le. dépit et tkumeur de nftwoir pas produit à^eSet?
Du reste, nous devons faire rem^qoer et l'expliquer en même temps , la contradiction dans laquelle tombe madame deti«nlis, quuit à la date et à la durée de sa liaison avec Rousseau* Elle dit qu'il y avait six mois qu'il était à Paris lorsqu'elle le vit pour la première foia. Jean-Jacques était arrivé dans la capitale à la fin de juin 1770. Ils ne se connureat donc que dans le mois de jan* vier 1 7 7 1 . Elle le vit tous les jours pendant six mois. Us se brouillèrent à la première représentation du Persi- Jî^eûr, c'est-à-dire, le 8 février 177 1 (2)* Cette date est
(i) Ce fait n'esl encore qu^une conjecture. Pourquoi supposer qu'^op esiçe uue loge grillée où Too çntre par uu escalier 4érobé , précisément dans l* espoir d'exciter une vive sensation ? .
(a) Dap« le» Mémoires. secrets , on lit au xofémer 1771 : « Ou
ao4 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEAU,
précise. Ainsi il faudrait réduire les six mois à six se^ maines, ou faire remonter le commencement xLe la liai*' son à l'arrivëe de Rousseau dans la capitale. Mais à son tour Dusaulx nous embarrasse, parce qu'il remplit cet espace de temps par sa liaison avec Jean-Jacques ^ qui (iiiit le i6 février 177 i(i). Pour tout concilier, il faut supposer que cette double liaison exista dans le même temps, et que madame de Genlis se trompe en croyant que Jean-Jacques était depuis six mois à Paris lorsqu'elle le connut. Il n'y en avait que deux en effet, puisque c'était à la fin de l'été de 1770. Nous avons cru que , pour plus d'exactitude , il fallait faire ces observations qui n'ôtent rien à l'intérêt ni à la vérité des détails du récit de madame de Genlis. Il est nécessaire de remarquer que dans le même espace de temps , tour* àrtour, ou tout à la fois occupé par Dusaulx et madame de Genlis , il faut encore placer la liaison de Rulhières ^ dont nous allons bientôt parler, les visites innombrables faites à Jean*Jacques^ et les séances dans lesquelles il lut ses Confessions, Il venait des femmes de la cour suivies de jolis messieurs saupoudrés d,* ambre, et qui sifflaient en pariant {7),unénmse limonadière (3)^ lesmains pleines de petits vers innocens qu* elle faisait faire , de charmantes importunes dont Jean-Jacques n entendait
» a donné avant-hier, aux Français , une pièce en trois" actes, en 1» vers (et on pourrait ajouter contre tous ) , qui a pour titre le » Persifleur, L'auteur se nomme Sauvigni. » Ce mauvais calembourg n'est pas le seul auquel cette pièce donnï lieu. Fendant celle représentation , on disait* que le Persifleur avait ses enfants au parterre.
(i) Voyez la letlre qui porte cette date dans la Correspondance.
(a) De mes rapports, etc. ,par Dusaulx, p. 5Q.
(3) Voyez rarliclo Bourette ^ second volume de cet ouvrage.
t. PARTIE* 1770 — 78. 105
pas le langage entortillé , etc. Voilà une société bien choisie pour un solitaire.
Le^ Confessions furent lues plusieurs fois dans l'hiver de 1770 à 177 1. L'annonce de cet ouvrage avait fait la plus grande sensation , le roi de Suède en obtint la communication par l'entremise de Rulhières.
Dusaulx prétend que Jean-Jacques en fit plusieurs lectures : mais nous n'avons de renseignements bien certains que ceux qu'il donne lui-même à la fin de ses Con-^ fessions : il ne parle que d'une seule lecture faite devant M. le comte et madame la comtesse à^Egmont, M. le prince Pignatelli, madame la marquise de Mes^mes et M. le marquis de Juigné.
Celle dont Dusaulx rend compte fut provoquée par lui. Il ne devait y avoir que sept auditeurs. Il nomme Dorât ^ Pezai, Barbier de Neuville, Lemierre, ajoutant ^ qu'à proprement parler ^ il ne les connaissait pas : ce qui est inexact au moins quant à M. Barbier de Neuville, avec qui Jean-Jacques avait eu des relations amicales , à qui même il eut des obligations lorsqu'on lui refusa avec tant d'injustice ses entrées à l'Opéra. M. Barbier sut adoucir ce refus et le faire en quelque sorte oublier par . ses manières et ses procédés (i).
On peut se faire une idée de l'injustice des préventions, par l'accusation de Dusaulx, relativement aux démarches que fit madame la maréchale de Luxembourg pour retrouver un des enfants de Rousseau. <i Jean-Jacques » avoue, dit-il, dans ses Confessions, qu'il ne mangea » pas , qu'il ne dormit plus, jusqu'au moment où il ap- » prit que la recherche avait été vaine, et ce ne fut
(1) Ces faits sont consignés dans la Correspondance de Roasseau. *
HoQ HI&tOlRE DE J.-J; ROUSSEAU^
p qu'alôi^» qu'il reprit son train de vie accoutumé. L'inn sensé craignait que si Ton parvenait à retrouver cet \ enfant |[^erdu^ ses ennemis. n'en fissent un nouveau » Séide. !Nou9 en frémîmes tous Hé
n est inconcevable que Fauteur ait laissé une pareille
observation dans un ouvrage qui paraissait àin ans après
la publication des Confessions (en 1798), et quand il
' est si aisé de vérifier une conjecture si calomnieuseé
Voici ce passage qmjit/ttfmir tout le monde(i) :
« Elle employa pour cette recherche La Hoche, son valet-*de*cbambre , qui fit dd vaines perquisitions. Je fus moins fâché de ce mauvais succès que ]e ne l'aurais été si j'avais suivi des yeux cet enfant dès sa naissance. Si l'on m'eut présenté quelque enfant pour le mien, le doute si ce l'était bien en effet , si on ne lui en substi-^ tuait point un autre , m'eut resserré le cœur par l'incertitude, et je n'aurais point goûté , dans tout son charme, le vrai sentiment delà nature: il a besoin, pour se soutenir, d'être appuyé sur l'habitude, au moins durant l'enfanc6. Le long éloignement d'un enfant qu'on ne connaît pad encore, affaiblit, anéantit enfin les senti" ments paternels et maternels ; et jamais on n'aimera celui qu'on a mis en nourrice comme celui qu'on a nourri sous ses yeux. La réflexion que je fais ici peut exténuer mes torts dans leurs effets, mais t'est en les ag-> gravant dans, leur source ».
Nous laissons au lecteur le soin de trouver dans ce passage la perte du sommeil, de l'appétit, du repos, la crainte d'un Séide j ne pouvant l'empêcher de frémir comme tout le monde quand il aura découvert tout cela.
D'après l'estime que nous faisons du caractère et des
(1) Livre XI des Confessions,
ouvrages de Dusaulx ^ nous avons cru devoir nous livrer à de nouvelles recherches sur le passage qu'il cite. Le rësultaty en nous, mettant à même de donner plus d'éclaircissement , nous confirme dans l'opinion' que nous avons exprimée. Le voici :
. Il faut d'ahord rappeler que la rupture en|re Dusaulx et Jean-Jacques eut lieu en février 177 1 ^ et que depuis ils n'eurent plus de rapports ensemble. Il est nécessaire encore dç ne pas oublier que les Résferies y divisées par promenades, ont été écrites à la fin de 1777 , et les derniers chapitres en 17 78 9 peu de temps avant sa mort et conséqucmment à l'époque où, d'après le témoignage de G>rancèz^, la maladie de Jean^ Jacques avait fait de tels progrès qu'elle ne lui laissait que des intervalles.
Or c'est dans la neuvième promenade, écrite au mois
de mars 1,796, que se trouve, non pas encore les cir«
constances dont parle Dusaulx, mais seulement l'idée
d'un Séide. Dusaulx dit, V insensé craignait que si Von
parvenait à retrouver son enfant , ses ennemis nen
fissent un nouveau Séide. Nous en frémîmes tous,
ajoutC't-il. Nous avons rapporté le passage des Confes^
sions et démontré Y erreur. Voici maintenant celui de la
neuvième promenade. « Je comprends que le reproche
» d'avoir mis mes enfants aux Enfants trouvés afacilc
» ment dégénéré , avec un peu de tournure , en celui
« d'être un père dénaturé et de haïr les enfans : cepen-
» dant il est sur que c'est la crainte d'une destinée pour
V eux mille fois pire et presque inévitable par toute
» antre voie, qui m'a le plus déterminé dans cette dé-
» marche. Plus indilBFérent sur ce qu'ils deviendraient,
» et hors d'état de les élever moi-même, il aurait fallu ,
» dans ma situation , les laisser élever par leur mère
» qui les aurait gâtés, et par sa famille qui en aurait fait
îlo8 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEAU, .
» des monstres. Je frémis encore d'y penser. Ce que » Mahomet fît de Séide n'est rien auprès de ce qu^on » aurait fait d'eux à mon égard ». D'oii l'on voit que Dusaulx n'a pas été sincère dans son récit, bien loin même d'être exact , puisqu'il a mis dans les Confessions ce qui n'y est pas et ce qui n'a été écrit que huit ans après le jour ou la lecture de ces Confessions eût lieu. Il faudrait supposer qu'ayant lu les Rêveries , publiée^ après la mort de Jean- Jacques , et écrivant plus tard, il aura confondu. Mais le détail des circonstances dans lequel il entre , et qui ne se trouve nulle part , la perte du somineil, rinquiétu4e, etc., ce frémissement qui n'est plus motivé , ne permettent pas cette, supposition, et font voir la mauvaise intention qu'on a mise à dénaturer les faits et les époques. Quapd on accuse , il faut être d'une scrupuleuse exactitude* 4iL'anteur a compté sur la légèreté du lecteur, suf la paresse. qui l'empêche de faire des recherches pour vérifier, et sur la facilité avec laquelle, recevant des préventions , il croit plutôt le mal que le bien. Des calculs de cette espèce ont presque toujours un succès assuré.
Chacun fit dans cette séance son extrait de mémoire, et même Dorât inséra le sien dans un journal; circonstance qu'on doit mettre au nombre de celles qui concoururent à la publicité, comme à l'altération des faits consignés dans cet ouvrage. On peut juger par la fidélité deDusaulx, de celle des autres.
« Cette lecture , suivant le même auteur , fit beaucoup » de bruit, pas tant que Jean-Jacques aurait voulu: » aussi fut-elle suivie de plusieurs autres .dont la sensa- » tion alla toujours en diminuant. Il y en eut une chez^ » le poète Dorât ».
Madame d'Épinay, que la publicité des Confessions
effrayait, s'adreasa, pour en faire dëfetidre la lecture^ à M. deSartine, lieutenant de police, et lui écrivit la lettre suivante ;
Vendredi \o» — « Il n'y a fien de si insupportable p pour les personnes surchargées d'affaires, monsieur, 9 que ceux qui n'en ont qu'une. C'est le rôle que je )> meurs de peur de jouer avec vous; mais comptant, » comme je le fais , sur votre amitié et sur votre indul- » gence, je xlois vous dire encore que Igi personne dont » je vous ai parlé hier matin, a lu son ouvrage aussi à » M. Dorât, à M. Depezay et à M. Dusaulx : c'est une » dfis premières lectures qui en ait été faites. Lorsqu'on » prend ces messieurs pour confidents d'un libelle (i) » vous avez bien le droit d'en dire votre avis, san» qu'on » soit censé vous en avoir porté des plaintes (a). J'ignore » cependant s'il a nommé les personnages à ces mes- » sieurs. Après y avoir réfléchi, je pense qu'il faut que » vous parliez à lui-même avec assez de bonté pour qu'il 9 ne puisse s'en plaindre, mais avec assez de fermeté D cependant pour qu'il n'y retourne pas. Si vous lui » faites donner sa parole je crois quil la tiendra, Par- » dgn mille fois, mais il y va de mon repos, et c'est le » repos- de quelqu'un que vous honorez de votre eslimç » et -de votre amitié, et qui,, quoi qu'en dise Jean- V Jac^iie6^(3), se flatte de la mériter. J'irai vous faire ■i — I - - - ■ .. — , ■ ,
(1) Les Mémoires de madame d'Epioay mérileraient mieux ceUe déoomination. Elle y déshonore da famille, ainsi qn'elle-méqpe, et tâche de déshonorer Duclos et Rousseau.
(a) Ce qui veut dire , soyez prudent et gardez- vous de me nommei>.
(3) Il n^avait point encore parlé ^ et le Un^ge qu'il a t«ou , prouve, ainsi que les craintes et les Mémotrea de madame d'Epinay, qu'il n'a pas tout dit.
HISTOIRtS D|S,J.-J« BOTTSSSAU,
iM«s êxcu«es et J»»» r€merc»«»€inls i la fin de cette • semaine •• ne vous d^ïmeE pas la peine de me répandre : » cela n'en demande pas (i)^ je compte sur vos bontés^ » cela me suffit ». Cet*è lettre remarc[uable par i>e6 terreurs d'une conscience coupable, «t par cet aveu , je <^rois au il tiendra sa parole , ê^ probablement suspendre les lecture» des Confessions. On «ait seulement que Rousseau fVit mandé à la police^ mais on ignore ce qui se passa entre le magistrat et lui .
Ce qui montre combien madame d'Epinay avait de reprodies à se faire, c*est l'expression de sa viveiaquié* tnde. Il y if a de mon repos, dit-elle^ que Toa compare avec les mémoires 4e cette dame le iX* livre des Confessions pour juger entre elle et Jeanrlacques , et l'on verra facilement de quel doté furent 4es torts.
En disant qu'elle ignorait s'il €ivak nommé les per-» sonnages y c'était avouer étofirdiment qu'il devait 4tre question d'elle et prévenir l'accusation. Croire qu'un hpmTuc tient sa parole quand il Vu donnée , c'est lui reconnaître une vertu qui entraîne nécessairement la véracité : c*est le supposer incapaMe de mensonge^
On a va queDusaulx croyait et voulait persuader nonseulement que Rousseau ne s'était pas repeaii d'avoir inis ses enfans à l'hôpital , mais encore qu'il s'en appiau^ dissait, et qu'il aurait été très'-fâcbé d'en retrouyer un. L'expression du repentir est souvent retracée dans ses ouvrages , et toujours clans des termes qui ne permettent pas de douter de sa sincérité. Pour ne plus revenir sur
(i) Daos son trooble, madame d^Ëpinay, qui écrit mieux.. que c^^, ]aii«e de côlé l«s prétentions qu'elle avait à bien écrire., et qu^ont justifiées et les Cont^rsatioru d'Emilie 'et les Mémoires récemment publié».
cat^irticle, il fa«.i rapporter ce qui a été dit. D'abord Je^nJacques a parie du mauvais exemple que ces enfapts auraient eu sous leurs yeux ; la famille de Thérèse n'hait composée que de détestables sujets. Ensuite avait-il le moyen de les élever , lui qui pour vivre copiait de la musique du matin au soir, et qui n'a recueilli de tous ses travaux que i45o livres de rente viagère, seule fortune quil eut à sa mort! Enfin, comme il pensait que, dans quelque condition que ce soit, l'homme devait apprendre un métier pour trouver dans son industrie des moyens d'existence indépendants du sort et des événements ( opinion dont il a mis le précepte en exemple dans son Emile) ^ cro*yait-il manquer k jses principes en plaçant ses enfants dans une maison où la seule éducation, qu'on reçût alors était d'apprendre un mitier ? Telles sont lès observations qui ont été faites , et qu^ »ovi& répétons. Quant aux causes du moment et immédiates q^i le déierminèrent , il y en a deux peu connues , et qu'il convient de ne point passer sous silence ; madame d'Houdetot prétendait que, quoi que Jeaa-Jacques en ait dit , ce fut Thérèse qui voulut donner cette destination à ses enfants, et qu'elle ea avait la certitude (i). La conduite de Thérèse dans les dernières anniées de la vie de Rousseau, et surtout aprèis sa mort, prouve que cette femme n'avait aucune sensibilité. Selon M: deBarruel (2),
(1) Nqiis tenons ce trait de madame la vicomtease d'AlU.d, quf a vécu pendant treize ans dans Tintimité avec madame d^Iioudetot. II est difficile de concilier cette opinion avec la répugnance que Jean-Jacques suppose à Thérèse. Cependant on ne peut douter que madame d'Houdetot n'ait eu pendant un an touù la confiance de Rousseau, «t celui-ci parle d^une cause du parti qu^il prit enjrerj^ ses enfants , et quMl né veut pas dire.
(a) Ki€ de Jean-Jacques Rousseau, p. 3gi.
Jean- Jacques n'ëtait pas le père des enfants de Thérèse Le Vasseur, et ne l'ignorait pas. Rousse^^u convient luimême qu'il avait eu un prédécesseur , et nous savons que son indigne femme lui a donné, à Tâge de 57 ans, un palfrenier pour successeur.
L'assertion de madame d'Houdetot nous parait être d'un grand-poids. Elle eut tous les secrets de Jean-Jacques, comme il le dit lui-même. Pourquoi celui-ci peint-il la répugnance de Thérèse ? Il est difficile de répondre à cette question autrement qu'en supposant que Jean- Jacques a senti combien il rendait Thérèse odieuse en disant la vérité.
Jean-Jacques, en faisant l'aveu de cette faute, qu'il s'est amèrement reprochée, et qupnna sue que par lui , expose les circonstances propres à l'atténuer, et dans lesquelles il se trouvait. Ce sont les exemples qu'il avait eus sous les yeux, et que lui donnaient des personnes riches qui plaçaient ainsi leurs enfants pour mieux cacher le dérèglement de leur conduite^ une situation gênée et voisine de l'indigence, qui augmenta par l'arrivée de huit à dix parents de Thérèse , tous à sa charge. Le lecteur appréciera ces excuses. Nous avons du les lui remettre sous les yeux. Quoi qu'il en soit , la raison nous prescrit de prendre , dans un événement contrariant ou malheureux , les compensations qui nous sont offertes^ et l'étude faite avec soin de la vie et des ouvrages d'un homme qui ne mourra point dans la mémoire des hommes , donne lieu de croire ,
i^. Que, s'il avait élevé ses enfants (possibilité douteuse) ( I ) , il n*aurait pas écrit ^
(1) «La crainte d^une destinée , pour eux mille fois pire que la » mienne, et presque inévitable par- toute autre Toie, lii'a le plus
2**. Que, s'il avait eu un autre caractère, il n'aurait composé que des ouvrages médiocres. Ce ne sont , nous avons soin de le répéter , que des compensations.
Passons à Rulhières, dont nous avons déjà parlé. Il se m.ettait à Taise avec Jean-Jacqùes. « Ce bel esprit mon- » dain ( i ) , cet homme du grand monde , et qui l'avait » étudié on satirique , connaissait à fond Rousseau , dont » il n'aimait guère que la célébrité. Tour-à-tour profond » et frivole, il ne s'était ôiaintenu auprès de lui que par » les ressources et la souplesse de son esprit; d'ailleurs » nulle,conformité de goûts ni de caractère ( ti ). Les amis » de Jean-Jacques le plaignaient de ce qu'il avait eu à ^ souffrir de la part des méçhans. — Est-ce que vous » autres vous croyez aux méchans ? dit Rulhières ; en
2> dëtermiaë dans cette démarche. Hors d'état de les élever mol" "» même , il aurait faUii , dans ma situation , les laisser éleve^ par » leur mère qui les^aurait gâtés, et par sa famille qui en aurait fait y des monstres. » £t dans sa lettre à madame 6. , datée de Monquin , le 17 janvier 1770 , il s^exprime en ces termes : 0 Mais moi , D qui parle d'enfants; . . Madame , plaignez ceux quVn sort de fer » priye d'un pareil bonheur ; plaignez-les s^ils ne sont que malheu- » reux , plaignez-les beaucoup plus s'ils sont coupables. Pour moi , » jamais on ne me verra préraricateur de la vérité , plier dans nlea À égarements mes mïiximes à' ma conduite \ jamais ou ne me verra p' falsifier les saintes fois de la nature et du devoir pour exténuer » mes fautes. Paime mieux les expier que les excuser : quand ma » raison me dit que j^ai fait, dans ma situation, ce q\ie j'ai dû u faire, je Ven crois moins que mon cœur qui gémit et qui la dé- » ment, s
(1) Expressions de Onsaulx.
(a) C'est un commerce bien agréable que celui qui peut exister entra un homme illustre et les hommes qui ne le recherch|||C qu^à cause de sa célébrité, et qui n'ont avec lui aucune conformité de goût» et de caractère!
3t4 histoire »« J.-/. RdtTSSÉAr,
» rérîte c'edt avoir petir de son ombte. {"rappé dé ce » mot Tiraient, Rousseau renifla y cî'ëtàit son tic: maii » cela n'alla pas plus loin. Jamais ( raconte Rulhières ) je » n'ai fait pleurcar Jean-Jacques , toujours je Tai fait rire , » quelque peu d'envie qu'il en eût. Mais je touche à la » fin de mon crédit. L'aventure est singulière. J'allai » dernièrement ( i ) chez liii sut les onze heures du matin : » je sonne; il ouvre. Que venez-^oud faire ici? Si c'eât » pour dîner , il est trop tôt ; si c'est pour me voir, il e^t . » trop tard. Puis ie ravisant;-*- Entrez; je sais ce que
» vous cherchez, et n'ai rien de caché même pour
» voua. — Cela tue promettait une bonne scène! J'entre :
» la tnarmite était au feu. — Ma chère amie , dit Jean^
» Jacques , as-tu salé le pot? y as-tu mis des carottes? et
» bien d'autres questions de la même importance. J'étais
» a mille lieues de cette espèce d'apologue. — Vous voilà
» suffisamment instruit des secrets de ma maison, et je
» défie toute votre sagacité d'y jamais rien trouver qui
» puisse servir à la comédie que vous faites. Il ne se dou-
» tait pas qu'il venait de m'en fournir le meilleur traita
» Calme et serein, je restais toujours là. J'attendais sort
» dernier mot. — Bonsoir , monsieur , allez finir vôtre
» Défiant, — Je vais vous obéir ; mais pardon , mon cher
» Jean-Jacques , est-ce Défiant qu'il faut dire ou Mé-
^ JiarU? car un habile granamairien , M. Domergue.^
» me rend perplexe à cet égard. ' — Comme il vous
» plaira , monsieur , comme il vous plaira : bonsoir.
» Qu'aurait fait, qu'aurait dit l'éloquent Dusaulx ? Les
» exclamations, les protestations, les mouvements ora-
» toires et le grand pathétique auraient été mis en jeu !
» Rie» de tel : je laissai dire Jean-Jacques, l'applaudis-
(i) C'clail en 1771.
i. PARTIS. i77«— 78# ai5
» saut àa geste et àe la voix* Quand il eut fini ^ )e l'em-
» brassai maigre lai ; et par mépriae^ il me serra la main,
» de sorte que je ne me tiens pas encore po«tr baltuu
» S'il en arrivait autroDent , )e sois tout consolé. Faites
» de même , et dites arec moi :
Je sais rendre au sultan de fidèles services; Mais je htait att vulgaire adorer ses caprices.
» A. travers ce persiflage de Rulhières , ajoute Dusaulx , » et son enjouement frelaté , le vrai perçait. »
C'est-à-dire apparemnaent le dépit. Cependant il ne pouvait y avoir aucun rapport entre Jean-Jacques et un homme du grand monde : ce n'aurait été qu'un pur caprice de la part de celui-ci de rechercher un solitaire qui fuyait les hommes , si nous ne trouvions dans la mode f à ^empire de laquelle Rulhières était aveuglément soumis , un motif suffisant pour expliquer sa conduite. En eflfet Jean- Jacques , à son retour , était l'objet de la curiosité des Parisiens, et le sujet des conversations, il était du bon ton de le voir, de l'entendre, et de se trou^ ver sur son chemin , si l'on ne pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas. Rulhières avait d'ailleurs un autre motif que celui que naus avons indiqué, dans le désir d'obtenir de Rousseau la communication du manuscrit de ses Confessions , pour le fils du roi de Suède , qui vint , vers la fin du mois d'août 1770, à Paris , sous le nom du comte de Vasa ( i ).
(1) II était accompagné de son frèr^. On lit dans les Mémoireê secrets, au i5 février 17711 cet article : Le prince royal de Suède et son frère sont depuis quelques jours ici. Us Toyagent incognito. Au a mars suivant, on annonce qu'il a été proclamé roi à Stockholm. Ainsi la communication du manuscrit de Jean-Jacques dut avoir lieu entre le mob d'août 1770 et le mois àe mafs suivat)t.
2l6 HISTOIRE DZ J.-l. ROtTfiSEAUy f
Lé prince de Ligne voulut connaître Rousseau , k qui même il offrit un asile. Voici le compte qu'il rend de l'entrevue qu'il eut avec lui (i) :
« Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de son exil , j'allai le relancer dans son grenier , rue Plâtrière. Je ne savais pas encore, en montant l'escalier, comment je m'y prendrais pour l'aborder ; mais , accoutumé à me laisser aller à mon instinct, qui m'a toujours tnieux servi que la réflexion, j'entrai; et parus me tromper. — Q»'est-ce que c'est? me dit Jean- Jacques. Je lui répondis: — Monsieur, pardonnez, je cherchais M. Rousseau deToulouse. — Je ne suis , me dit-il , que Rousseau de Genève. — Ah oui y lui dis- je , ce grand herboriseur ! je le vois bien. Ah ! mon Dieu ! que d'herbes et de gros livres ! ils valent mieux que tout ce qu'on écrit. — Rousseau sourit presque, et me fit voir peut-être sa pervenche, que je n'ai pas l'honneur de connaître , et tout ce qu'il y avait entre chaque feuillet de ses in-folio. Je fis semblant d'admirer ce recueil très-peu intéressant , et le plus commun du monde : il se remit à son travail , sur lequel il avait le nez et les lunettes, et le continua sans me regarder. Je lui demandai pardon de mon étourderie, et je le priai de me dire la demeure de M. Rousseau de Toulouse ; mais , de peur qu'il ne me l'apprît, et que tout fût dit, j'ajoutai . — Est-il vrai que vous soyez si habile pour copier la m.usique ? — Il alla me chercher de petits livres en long , et me dit : Voyez comme cela est propre I et il se mit k parler de la difficulté de ce travail , et de son talent en ce geiire , comme Sganarelle de celui de faire des fagots. Le rçspect que m'inspirait un homme comme
(i) Ce dut être en 1770.
celui-là m'avait fait sentir une sorte de tremblement en ouvrant sa porte , et m'empêcha de me livrer davantage à une conversation qui aui*ait eu l'air d'une mystification^ si elle avait duré plus long-temps. Je. n'en voulais que ce qu'il me fallait pour une espèce de passe-port ou billet d'entrée , et je lui dis que je croyais pourtant qu'il n'avait pris ces deux genres d'occupation servile, que pour éteindre le feu de sa brûlante imagination. Hélas ! me dit-il, les autres occupations que je me donnais pour m.'instruire et instruire les autres ne m'ont fait que trop de mal. Je lui dis après la seule chose sur laquelle j'étais de sonavis dans tous ses ouvrages : c'est que je croyais comme lui au danger de certaines connaissances historiques et littéraires, si l'on n'a pas un esprit sain pour les juger. Il quitta dans l'instant sa musique , sa pervenche et ses lunettes , entra dans des détails supérieurs peut-être à tout ce qu'il avait écrit, et parcourut toutes les nuances de ses idées avec une justesse qu'il perdait quelquefois dans la solitude, à force de méditer et d'écrire; ensuite il s'écria plusieurs fois : les hommes ! les hommes! J'avais assez bien réussi pour oser déjà le contredire. Je lui dis : ceux qui s'en plaignent sont des hommes aussi ^ et peuvent se tromper sur le compte des autres hommes. Cela lui fit faire un moment de réflexion. Je lai dis que j'étais bien de son avis encore sur la manière d'accorder et de recevoir des bienfaits , et sur le poids de la reconnaissance , quand on a pour bienfaiteurs des gens qu'on ne peut ^jmer ni estimer. Gela parut lui faire plaisir. Je me rabattis ensuite sur l'autre extrémité à craindre, l'ingratitude. Il partit comme un trait, me fit les plus beaux manifestes du monde, qu'il entremêla de quelques petites maximes sophistiques , que je m'étais attirées, en lui disant : — Si cependant M. Hume a été de
ai8 HtSTOIRE tfE J.-J. ROITflSEAU^
bonne foi?.... Il me demanda si je le connaissais. Je lui dis que j'avais eu uiie conversation très^vive avec lui à son sujet, et que la crainte d'être injustem'arrétait presque toujours dans mes jugements.
« Sa vilaine femme ou servante (i) nous interrompait quelquefois par quelques questions saugrenues qu^elle faisait sur son linge ou sur la soupe : il lui répondait avec douceur et aurait ennobli un morceau de fromage s'il en avait parle. Je ne m'aperçus pas qu'il se méfiât de moi le moins du monde. A la vérité je l'avais tenu bien en haleine depuis que )'entrai chez lai pour ne pas lui donner le temps de réfléchir sur ma visite. J'y mis fin malgré moi; et, après un silence de vénération, en regardant encore entre les deux yeux l'auteur de la Nou^ velle Hélohe, je quittai le galetas, séjour des rats, mais sanctuaire àvL génie. H se leva , me rècfmduisit avec une sorte d'intérêt, et ne me demanda pas mon nom.
« Il ne l'auntit jamais retenu, car il ne pouvait y avoir que celui de Tacite, de Salluste, ou de Pline y qui pàt l'intéresser ; dans la société intime de M. le prince de Conti, dont j'étais avec l'archevêque de Toulouse, le président d'Aligre , et autres prélats et parlementaires^, j'appris que ces deux classes de gens corrompus voulaient inquiéter Jean-Jacques, et je lui écrivis la lettre qu'il donna à lire ou à copier assez mal à propos, et qui se •trouva enfin, je ne sais comment , imprimée dans toutes les gazettes. On peut la voir dans l'édition des ouvrages de Rousseau , et dans son dialogue avec lui-même , qui est aussi danS ses œuvres; il eut la bonté de croire, à sa façon ordinaire , que les offres d'asile que je lui faisais
(i) II y a dans tous ceux qui ont connu Thérèse Le Yasseur, nn concert d'expression de mépris bien remarquable.
ï. VÂft-^i£. 1770 — 78. îiig
ëlftientuiiptège que &e^ eimemîs m'avaient engagé k lui tendra * eefte firiie avait attaqué le cerreau de ce malheureux gratid homme , Tâvis^ant et impatient (i). Mais son premier mouvement étai^ bon : car le lendemain de ma lettre il vint me témoigner sa reconnaissance f on m'annonce M. Rousseau, je n'en crois pas mes oreilles; il ouvre ma porte , je n'en croyais pas mes yeux. Louis XIV n'é|»'ouVâ pas un sentinJent pareil de Vanité en recevant l'ambassade de Siam. La description qu*fl me fit de ses màtheors*, le portrait de ses prétendus ennemis , la conjuration de toute l'Europe contre lui , m'aurait fait de la peine, s'il n'y avait pas mis tout le charme de son -éloqueikte ; je tâchai de le tirer de là , pour le ramener à ses jeux champêtres. Je lui demandai comment lui , qui aimait la campagne, était allé se loger au milieu de Paris? Il me dit alors ses charmants paradoxes sur l'avantage d'écrire en faveur de la liberté , lorsqu'on est enfermé, et de peindre le printemps lorsquli ^eige. Je parlai de la Suisse, et je lui prouvai , sans en avoir l'air, que je savais Julie et Saint-Preux par cœur î il eto parut étonné et flatté. Il s'^aperçut bien que sa Nouvelle ■Hélàïse était lé seul de ses ouvrages qui me convînt , et que, quand même je pourrais être profond , je ne me donnerais pas la peine de l*étre. Je n'ai jamais eu tant d'esprit (et ce fut, je crois, la première et la dernière fois de ma vie ) que pendant les huit heures que je •passai avec Jean- Jacques dans mes deux conversations. Quand il me dit définitivement qu'il voulait attendre dans Paris tous les décrets de prise de corps dont le clergé et le parlement le menaçaient, je me permis quelques vérités un peu sévères sur sa manière d'en-
(1) Ces deux expressions sont remarquables par leur juslesse.
^*X0 HISTOIRE DE J.-J* ROtrSSEAlTy
tendre la cëlëbritë j je me souviens que je lui dis : . M. Rousseau , plus vous vous ctichez ^ et plus vous êtes en évidence ; plus vous êtes sam^age , et plus vous devenez homme public,
« Ses yeux dtaient comme deux astres. Son génie rayonnait dans ses regards , et fti'électrisait. Je me rappelle que je finis par lui dire, les larmes aux yeux, deux ou trois fois : Soyez heureux-, monsieur y soyez heureux malgr^ous. Si vous ne voulez pas habiter le temple que je vous ferai bâtir dans cette souveraineté tfue j'ai en empire , où je n'ai ni parlement , ni clergé y mais les meilleurs moutons du monde, restez en France, Si, comme je Tespère, on vous y laisse en repos , vendez vos ouvrages , achetez une jolie petite maison de campagne près de Paris; entr 'ouvrez la porte à quelques-uns de vos admirateurs , et bientôt on ne parlera plus de vous.
« Je crois que ce n'était pas son compte, car il ne serait pas demeui^é à Ermenonville , si la mort ne l'y avait pas surpris. Enfin , touché de l'effet qu'il, produisait sur moi , et convaincu de mon enthousiasme pour lui , il me témoigna plus d'intérêt et de reconnaissance qu'il n'avait coutume d'en montrer à l'égard de qui que ce soit ; et il me laissa , en me quittant , le même vide qu'on sent à son réveil après avoir fait un beau rêve. »
Après avoir fait connaître, sans les atténuer, les re:proches faits à Jean-Jacques , nous contentant de les accompagner des . observations propres à les éclairei: du flambeau de la critique , il doit nous être pei mis de rappeler quelques détails sur la simplicité de ses manières , et sur son caractère, quand il était rendu à lui-même ^-sf l'on peut s'exprimer ainsi. Consultons à ce sujet Bernardin de Saint-Pierre , qui sait toujours répandre &ur ses récits un charme inexprimable.
a Â.umoisde juin(i)de 1 772, an ami m'ayant proposé de me mener chez Jean- Jacques Rousseau, il me conduisit dans une maison , rue Plâtrière, à peu-près vis-à-vis l'hôtel de la poste; nous montâmes au quatrième étage. Nous frappâmes, et madame Rousseau vint nous ouvrir la porte. Elle nous dit : entrez , messieurs , vous allez trouver mon mari. Nous traversâmes une fort petite antichambre, où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là nous entrâmes dans une (%ambre où Jean- Jacques Rousseau était assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la musique. Il se leva d'un air riant, nous présenta des chaises, et se remit à son travail, en se livrant toutefois à la conversation;
« ir était maigre et d'une taille moyenne. Une de ses épaules paraissait un peu plus élevée que l'autre', soit que ce fût l'effet de l'attitude qu'il prenait dans son travail ou de l'âge qui l'aVait voûté , car il avait alors soixante ans. D'ailleurs il était fort bien proportionné. Q avait le teint brun, quelques couleurs aux pommettes des joues , la bouche belle, le nez très-bien fait ,1e front rond et élevé, les yeux pleins de feu. Les traits obliques qui tombent des narines vers les extrémités de la bouche et qui caractérisent la physionomie , exprimaient dans la sienne , une grande sensibilité et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie ,^par l'enfoncement des yeux et par l'affaissement des sourcils ; de la tristesse profonde, parles rides du front; une gaîté très-vive et même un peu caustique , par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux , dont les orbites disparaissaient quand il riait. Toutes les passions se peignaient succes-
Wll I ,1 I llèMl».^».— ■————■— —Il II II ■ IM
(i) OEuvres de Bernardin de Saint-Pierre , tome XII , p. ê^i.
^22 HISTOIRE D£ J.-l. BOVfiSEAU ,
sivement sur soa visage , suivant que les sujets de la conversation affectaient sou aiue ^ mais^dans unesituaUoa • calme , sa figure conservait une empreinte de toutes ces s^fTections, et offrait à la. fois je ne sais quoi d'aimable, de fin, de toucbant, de digQ« de pitié et de respect. -
« Près d« lui était une épinette sur laquelle il essayât de temps en temps des airs- Deux petits lits decotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre ^ utff} comuiode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs étaient attachés un plan de la foret et du parc de Montmorency, ou il avait demeuré ^ et une estampe du roi d'Angleterre , son ancien bienfaiteur. Sa femme était assise , occupée k cou*, dre du linge ; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond; d^ moineaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du coté de la rue, et sur celle de Fanticbambre on voyait des* caisse^ et des ppts remplis de plantes telles qu'il platt à la nature de les semer. U y avait dans Tcnsemble de son petit méuage, un air de propreté , de paix et de simplicité , 4|ui faisait plaisir*
a U me parla de ses voyages; ensuite la conversation roula sur les nouvelles du temps ; après quoi il nous lut une lettre manuscrite en réponse à M. le marquis de Mirabeau ( i )' , qui l'avait interpellé dans une discussion politique } il le suppliait de ne pas le rengager dans les
tracasseries de ia littérature. Je lui parlai de ses. ouvra-
(i) Ce devait âire Tune des ù^ux Içlires du g juin ou du 36 juillet 17671 II® partie. Cette lettre étant alors écrite depuis long.temps^ on ne saurait indiquer, d'une manière positive , le motif pour lequel Rousseau la communiquait. Je 'pense que c^était un moyen quUI employait pour faire voir qu'il ne sVccupatt plus ni de littëratitr« ni de politique , et pour déduire l«s raisoua qui lui avaieut fait prendre le parti d'y renoncer.
ges et je lui dis que ce que j'ea aimais le plus , d'huit le Devin du village et le .troisième volun&e d'Emile. Il me parut dianiué de mes sentiments, c^est aussi y me dit-il, ce4/uefamie le mieux cwoirfait / mies ennemis orU beau dire , ils ne feront j/zmais un Devin du village., 11 nous montra une colieotion de graines de toute espèce; il les avait arrangées dans une 'multitude de petites boîtes. Je ne pus m'empêcher de lui dire que Je n'avais jamais vu persomie qui eut ramassé une si grande quantité de graines et qui eèt si peu de terre. Cette idée le fit rire... A quelques jours de là il vint me rendre ma visite : il était «nperruquerondebien poudrée et bien frisée, portant un chapeau sous le bras , et en habit complet de nankin. Il tenait une petite canne à la main, tout son extérieur ^ait modeste ^ mais fort propre , comme on le dit de celui de Socratc. Je lui offris une pièce de coco-marin avec'flon fruit, pour augmenter sa collection de graines, et il me fit le plaisir de l'accepter. Comme je le reconduisis à travers les Tuileries , il sentit l'odeur du café. F'dci, me dit-il, un -parfum que fccrme beaucoup: ifwxiid -am en brâle dans mon escalier, f ai des voisins tfaifennerU leur porte, et moi, j* ouvre la mienne. Vous prenez donc du café, lui dis-je, puisque vous en aimez l'odeur? Oui, me répondit-il; c*est -presque tout ce que j*aime des^oses de luxe y les glaces et le café. J'avais apiporté une balle de café de l'île de Bourbon , et j'en avais fait quelques paquets que je distribuais \ mes amis. Je lui en envoyai un le lendemain, avec un billet on je lui mandais que, sachant son goût pour les graines étrangères, je le priais d'accepter celles-là. Il me répondit par un billet fort poli , où il me remerciait de mon attention. Mais le jour suivant j'en reçus un autre d'un ton bien différent. En voici la copie :
aa4 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEAU,
« Hier 9 Monsieur , j'avais dumon^e chez moi qui m'a » empêché d'examiner ce que contenait le paquet que 9 vous m'avez envoyé. A peine nous nous connaissons » et vous débutez par des cadeaux. : c'est rendre notre » société trop inégale; ma fortune ne me.permet point 3) d'en faire. Choisissez de reprendre votre café ou de » ne plus nous voir. Agréez mes très-humbles saluta- » lions. /•-/• Rousseau ».
tu Je. lui répondis, qu'ayant été dans le pays où croissait le café y la qualité et la quantité de ce. présent le rendaient de peu d'importance ; qu'au reste je lui laissais le choix de l'alternative qu'il m'avait donnée. Cette petite altercation se termina aux conditions que j'accepterais , de sa part , une racine de ginseng., et un ouvrage sur l'ichthyologie , qu'on lui avait envoyé de Montpellier. Il m'invita à dîner pour le lendemain. Je me rendis chez lui à onze heures du matin. Nous conversâmes jusqu'à midi et demi. Alors son épouse mit la nappe. Il prit une bouteille de vin , et en la posant sur la table , il me demanda si nous en aurions assez , et si j'aimais à boire. Combien sommes-nous , lui dis-je? — IVois : vous , ma femme et moL Quand je bois du vin, lui répondis-je, et que je suis seul , j'en bois bien une demi-bouteille , et j'en bois un peu plus quand je
- suis avec mes amis. Cela étant , reprit-il , nous nen aurons pas assez; il faut que je descende h la cave» U en rapporta une seconde bouteille. Sa femme servit deux plats : un de petits pâtés et un autre qui était couvert. Il me dit en me montrant le premier , voici votre plat et r autre est le mien. Je mange peu dé pâtisserie , lui disje, mais j'espère bien goûter du vôtre. Oh! me dit-il ,
' ils nous sont communs tous deux ; mais bien des gens ne se soucient pas de celui-là : c'est un mets suisse j un
f^ pourri de lard, de mouton , ' de légumes et de cM-* taignes, H se trouva excellent. Ces deux plats furent relevés par des tranches de bœuf en salade, ensuite par des biscuits et du fromage; après quoi , sa femme servit le café.... Pendant le repas nous parlâmes des Indes, des Grecs et des Romains. Après le dîner , il fut me chercher quelques manuscrits. Jl me lut une continua-* tion d'Emile (i), quelques lettres sur la botanique et tles morceaux charmants , traduits du Tasse. Comptez* vous donner ces écrits au public ? Oh! Dieu m en garde! dit-il y je les ai faits pour mon plaisir, pour causer le soir avec ma femme* — Ob! oui, que cela est touchant ! reprit madame Rousseau; cette pauvre Sophronie ! j*ai bien pleuré quand mon mari m'a lu cet endroit-là. Enfin ^Ue m'avertit qu'il était neuf heures du soir .• j'avai» passé dix heures de suite comme un instant.
« Lecteur, si vous trouvez ces détails frivoles , n*alle2 pas plus avant : tous sont précieux pour moi , et l'amitié m'otela liberté de choisir Je ne donne rien à l'imagination } )e n'exagère aucune vertu, je ne dissimule aucun défaut : )e ne mets d'autre art dans ma narration, qu'un peu d'ordre. »
Bernardin de Saint-Pierre entre ensuite dans quelques détails qui se retrouvent dans les Confessions , à l'excep- Uon de la particularité suivante que je rapporte pour cette raison.
« Il fut, dit-il, élevé par une sœur de son père, et jamais il n'oublia les soins qu'elle avait pris de son enfance. Elle vivait il y a quelques années; et voici comme je l'ai su. Un de mes anciens camarades de collège me pria de le présenter à Jean-Jacques Rousseau. C'était
(1) Voyez la notice sur cet ouvrage , dam le second volume. I. i5
226 HISTOIRE DE ^-J. ROUS^ElV,
un bravé garçon, dont la tête était aussi chaude que le. eœùr. Il me dit qu'il avait vu Rousseau au château de Trie, et qu'étant ensuite allé voii* F'oltaire , à Genève, on lui avait dit que la tante de Jean-Jacques demeurait près de là dans un village. Il fut lui rendre visite : il trouve une vieille femme qui , en apprenant qu'il avait vu son neveu , ne se possédait pas d'aise. Comment , monsieur , lui dit-elle , vous l'avez vu J est-il donc vrai qu'il n'a pas de religion? nos ministres disent que c'est un impie. Gomment cela se peut-il? il m'envoie de quoi vivre ( i). Pauvre vieille femme de plus de quatre-vingts ans, seule, sans servante, dans un grenier, sans lui je serais morte de froid et de faim ! — Je répétai la chose à Rousseau, mot pour mot. Je le devais , me dit-il , e//e tnd élevé orphelin, Cependant il ne voulut plus recevoir mon camarade , quoique j'eusse tout disposé pour . l'y engager. Ne me l'amenez pas, me dit-il, // m' a fait peur: il m^a écrit une lettre où il me mettait au-dessus de Jésus-Christ,
« Ce n'était point pai^ singularité qu'il aimait à porter le nom de Jean-Jacques , mais parce qu'il lui rappelait un âge heureux , et le souvenir d'un père dont il no me parlait jamais qu'avec attendrissement.
m Le plaisir disparaissait pour lui dès qu'il était en opposition avec quelque vertu. Un jour d'été très-chaud, nous nous promenions aux prés Saint-Gervais. Il était tout en sueur. Nous fiimes nous asseoir à l'ombre des cerisiers, ayant devant nous un vaste champ de groseillers , dont les fruits étaient tout rouges. J'ai grand' soif, me dit-il , je mangerais bien des groseilles : elles sont mûres ^ elles font envie , mais il n'y a pas moyen
(i) Voy. Ile partie, les LeUres àM™*^ Gonceru j nom de celte tante.
, l, PARTIE. l'J'jO — -jS. 227
^en avoir, le maître u'est pas là. U n'y toucha pas. Il n'y avait aux environs ni gardes , ni maître , ni témoin. U voyait dans le champ la statue de la Justice. Ce n'était l^as son épée qu'il respectait; c'étaient ses balances. , a J'ai souvent remarqué sur son front un nuage qui s'éclaircissait ^ mesure que nous sortions de Paris, et qui ^e reformait à mesure quenous nous en rapprochions. Quand il 4tait une fois dans la campagne, son visage devenait gai e^ serein. Enfin nous voilà, disait-il, hors des
carrosses, du pavé et des hommes
, « II. venait des hommes de tout état le visiter , et je fus témoin plus d'une fois de la manière sèche dont il en ^conduisait quelques-uns. Je lui disais ^ ne vous suis-je pas importun comme ces gens là ? — Quelle différence d'eux à vous I ces messieurs viennent par curiosité , pour dire qu'ils m'qnt vu. — Ils y viennent , lui dis-je , à cause de votre célébrité. — Il répéta avec humeur , (7e7e^r/te7 Céléhritél ce mot le fâchait : l'homme célèbre avait ren-r du l'homme sensible trop malheureux. »
. « U y avait deux mois et demi que je ne l'avais xvl lorsque nous nous rencontrons une après-midi au détour d'une rue. II vint à moi et me demanda pourquoi je ne le venais plus voir. Vous en savez la raison, lui répondisje. (J^an-Jacques l'avait mal reçu) : il y a des jours, me dit-il , où je yeux être seuL Je reviens si tranquille si content de me^ promenades solitaires! là, je nai manqué a -personne , personne ne m'a manqué. Je serais fâché f ajouta-l-il d'un air attendri , de vous voir trop souvent y mais je serais encore plus fâché de ne vous pas voir du tout. Puis, tout ému , Je redoute l'intimité y j'ai fermé mon cœur,,,, Uhumeur me surmonte ^ ne vous en aperceye^vous pas 7 je la contiens quelque temps, je tien suis plus le maître ; elle éclate malgré moi, J*ai mes dé-
^«jg HISTOIRE i^£ ^•*^* ROUSSEAU ^
fouis y mais quand on fait cas de l* amitié de quelquun, il faut prendre le bénéfice avec les charges. On peut juger, par ce trait; de la noble franchise de son caractère.
ic II faut distinguer le caractère naturel , du caractère social^ pour bien faire comprendre une chose que disait Rousseau :je suis d'un naturel hardi et d'un caractère ti" mûf6.B.eprésentons^nous Jean-Jacques livré, en naissant, aux douces lois de la nature, élevé par un bon père , exalté par la lecture des vies des grands hommes de Tantiquité;^ jeté ensuite dans un monde corrompu, sans appui, sans fortune, sans' crédit, sans intrigue. Quel contraste étrange dut se former entre les mœurs de cet homme simple et celles de la société, entre sa franchise et l'astuce d'autrui^ son inexpérience, et Texpérience des autres, sa pureté et la corruption du monde! Il dut résulter de ces différents contrastes, que le monde fut toujours pour lui un pays ennemi; ce qui le rendit méfiant, timide et sauvage. D'un autre c6té, son âme élev^ à la vertu et frappée par l'adversité, devint supérieure à la fortune et produisit d'immortels ouvrages. £n élevant une barrière entre lui et les hommes, il réchappa aux partis et se rendit maître de ses opinions. Heureux de n'être point obligé de se trahir par de fausses louanges du monde, il regarda toute sa vie la liberté comme la seule chose qui put nourrir une bonne conscience. Ainsi il sacrifiait tout à cette noble indépendance qui a élevé* et formé sa pensée.
a Mais ce que j'ai trouvé de plus admirable dans son caractère, c'est que jamais je ne l'entendis médire des hommes dont il avait le plus à se plaindre. Il me disait : quand je me brouille avec quelqu'un, la première fois c'est de sa faute ou de la mienne , mais la seconde, k coup sur, c'est de la mienne. Il était naturellement disposé