‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiques (volume 2)Chapitre 29 sur 334 · I. PikflTIE. 1770 — 78. 22g · texte numérisé non relu

I. PikflTIE. 1770 — 78. 22g

à railler^ et c'est un caractère commun àSocrate, à Phocion^ à Gaton ^ car la vertu a la couscience de sa supériorité sur le vice. Je lui dis un jour que Montesquieu appelait Voltaire le pantalon de la philosophie. Non, dit-il, il en est l'arlequin.

« On sait combien Voltaire l'avait maltraité, et cependant il ne parlait jamais de lui qu'avec estime. Il disait de lui , son premier mouvement est d'être bon^ c'est la réflexion qui le rend méchant. Il aimait d'ailleurs à parler de Voltaire et à conter le trait de son père, qui assistait, en cachette, à la première représentation d'Œdipe, et qui, plein de joie, ne cessait , quoique jan- 6éniste, de s'écrier, ah! le coquin! ah! le coquin ! RouB< seau me demanda un jour si je n'irais pas le voir comme tous les gens de lettres. Non, lui dis-je, je serais trop embarrassé pour aborder un homme qui, comme un consul romain , a des peuples pour clients et des rois pour flatteurs. Je ne suis rien ; je ne sais pas même tourner nn compliment. — Oh! me dit-il, vous n'avez pas une idée convenable de Voltaire : il n'aime pas tant à être loué. Un jour, un avocat du Bugey l'étant venu voir, s'écria en entrant dans son cabinet : Je viens saluer la lumière du monde. Voltaire se mit à crierl aussitôt : madame Denjs, apportez les mouchettes.

« Il se reprochait plusieurs choses , entre autres , ce qu'il avait dit contre les médecins. De tous les savatits, me disait-il, ce sont ceux qui savent le plus et le mieux* Si on lui racontait quelque trait de sensibilité, il pleurait. Il était méfiant, mais il n'avait que trop sujet de l'être. J'ai connu un homme qui se disait son ami et qui s'amusait à faire sur Jui une comédie du Méfiant. L'auteur de cette trahison me la confia lui-même : je l'arrêtai en lui disant ': si vous faites paraître votre pièce, je me

charge d'en faire la préface. Cei homme était Rulhières.

a Oa a accusé Jean-Jacques d*étre orgueilleux , parce qu'il refusait ces dîners où les gens du monde se plaisent à faire combattre les gens de lettres comme des gladiateurs; il était der , mais il l'était également avec tous les honimes , n'y trouvant de différence que la vertu.

a La bonté du cœur lui paraissait supérieure à tout : elle était la base fondamentale de son caractère : il préférait un trait de sensibilité k toutes les épigrammes de Martial. Son caîur , que rieb n'avait pu dépraver , opposait sa douceur à tout le fiel dont nos sociétés s* abreuvent aujourd'hui.

«Il était gai, confiant, ouvert, dès qu'il" pouvait se livier à son caractère naturel. Quand je le voyais sombre, à coup' sur, disais-je, il est dans son caractère social, ramenons-le à la nature. Je ramenais alors la conversation sur Plutarque : il revenait à lui tomme sortant d'un révc.

« Quatre ou cinq causes réunies contribuèrent k altérer son caractère , dont la moindre a suffi quelquefois pour rendre un homme méchant : les persécutions , les calomnies, la mauvaise fortune, les maladies, le travail excessif des lettres, travail qui trop souvent fatigue l'esprit et altère l'humeur ; mais toutes ces causes réunies n'ont jamais détourné Rousseau de l'amour de là justice. Il portait ce sentiment dans tous ses goûts | et je l'ai vu souvent , en herborisant dans la campagne , ne vouloir point cueillir une plante quand elle était seule de son espèce.

a L'homme vertueux ; me disait-il , est forcé de vivre seul : d'ailleurs la solitude est une affaire de goût. On a beau faire dans le monde , on est presque toujours mécontent de soi ou des autres. Comme il composait son bonheur d'une bonne conscience, de la santé et de la

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liberté, il cr^igaait tout ce qui peut altérer ces biens , sans lesquels les ricbes eux-mêmes ne goûtent aucune félicité.

« Allant avec lui à une représentation de l'Iphigénie (}e Gluck y je m'aperçus que la foule l'incommodait. Nous étouffions* L'envie me prit de le nommer ^ dans l'espérance que ceux qui l'environnaient, le protégeraient contre la foule. Cependant je balançai long-temps, dans la crainte dé faire une chose qui lui déplût. Enfin m'adressant au groupe qui était devant moi , je me hasardai de prononcer le nom die Rousseau, en recomman^ dailt le secret. A peine cette parole fut-elle dite , qu'il ' se fit un grand sil^ace; On le considérait respectueuse* ment et c'était à qui nous garantirait de la foule, sans que persobne répétât le nom que j'avais prononcé. J'ad« mirai ce trait de discrétion tare dans le caractère natiopal ^ et ce sentiment de vénération.

- « En sortant du spectacle, il me proposa de venir le lundi des fêtes de Pâques au MontrYalérien. Nous nous donnâmes rendez-vous aux Champs-Elysées. . . Arrivés sur le bord de la rivière , nous passâmes le bac. Ensuite nOu$ gravîmes une pente très-roide et nous fûmes à peine à son sommet, que, pressés par la faim , nous songeâmes à diner* Rousseau nie conduisit alors vers un hermitage où il, savait qu'on nous donnerait l'hospitalité. Le religieux qui vint nous ouvrir, nous conduisit à la chapelle, ou Ton récitait les litanies de la Providence. Nous en-, trames justement au moment où l'on prononçait ce» mots. Providence qui avez soin des voyageurs ! Ces paroles si simples nous remplirent d'émotion. . . On nous introduisit au réfectoire : nous nous assîmes pour assister a la lecture à laquelle Rousseau fut très-attentif. Le* sujet était Vinjustice des plaintes de l'homme. Après cette

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lecture, Rousseau me dit d'une voix profondément émue , ah I quon est heureux de croire ( i ) !

« Un jour il me parla d'Emile , et voulut m' engager à continuer d'après son plan. — Je mourrais content y me disait-il 9 si je laissais cet ouvrage entre vos mains/ Sur quoi je lui répondis : Jamais je ne pourrais me résoudre à faire Sophie infidèle; je me suis toujours figuré qu'une. Sophie ferait un jour mon bonheur. D'ailleurs, ne craignez-vous pas qu'en voyant Sophie coupable, on ne vous demande à quoi servent tant d'apprêts et tant de soins ? Est-ce donc là le fruit de l'éducation de la nature? Ce ^ujet, me répondit-il, est utile: il ne suffit pas de préparer à la vertu , il faut se garantir du vice. Les femmes ont encore plus à se méfier des femmes que des hommes. — Je crains, lui dis- je, que les fautes de Sophie ne soient plus contraires aux mœurs, que l'exemple de sa vertu ne leur sera profitable : d'ailleurs, son repentir pourrait être plus touchant que son innocence, et un pareil effet ne serait pas sans danger pour la morale. — Il me pressa de nouveau de traiter ce sujet : il voulait remettre en mes mains tout ce qu'il en avait fait (i); mais je le suppliai de m'en dispenser. Je n'ai point votre style , lui disais-je , cet ouvrage serait de deux couleurs. J'aimerais mieux vos leçons de bota-

(i) Ces détails sont tirés des Œuvres posthumes de Bernardin de Saint-Pierre. On en trouve dans les Études de la Nature , et surtout dans la préface de PArcadie , beaucoup d^autres intéres> •ants , . auxquels nous préférons , comme moins connus , ceux que nous transcrivons.

(a) Il est fâcheux que M. de Saint-Pierre n'ait point accepté ce dépôt; il eût conservé ce que Jean- Jacques a détruit, et nous posséderions le projet de* l'auteur ^ Emile , au lieu du croquis informe que nous rapportons dans la notice hî&toriqne de cet ouvrage.

nique. Eh! bien^ dit-il, je vous les donnerai , mais il faudra les mettre au net, car il ne m'est plus possible d'écrire. J'avais renoncé à la botanique , mais il me faut une occupation j je refais un herbier, l^ous parlânies de Plutarque au retour de cette promenade. Rousseau Fappe» lait le grand peintre du malheur. Tacite , me disait-il , éloigne des hommes, mais Plutarque en rapproche.

« Un jour , en voyant des enfants qui jouaient sur le gazon des Tuileries , voilà, lui dis-je, des enfants que vous avez rendus heureux , on a fait ce que vous demandez. Il s'en faut bien, me répondit-il, on se jette toujours dans les extrémités. J'ai parlé contre ceux qui leur faisaient ressentir leur tyrannie , et ce sont eux à présent qui tyrannisent leurs gouvernante^ et leurs précepteurs. On l'a taxé d'orgueil , parce qu'il repoussait la main qui voulait lui mettre un joug; parce qu'il refusait Ips dîners ;• parce qu'il n'adoptait pas les opinions du jour; parce qu'il n'accordait pas son estime au rang et à la fortune et qu'il s'éloignait des réunions d'artistes , de gens de lettres et de qualité. Mais ce sont les orgueilleux qui taxent d'orgueil. L'orgueilleux est celui qui cherché a subjuguer; et Rousseau, solitaire, sans ambition et sans fortune, ne voulut que vivre libre. Il se fit même un état pour être indépendant'; mais, en cherchant à échapper à la société, il ne voulut point échapper aux lois, et il prit , pour règle de sa conduite , des lois encore plus sévères que celles de l'état : celles de la conscience.

« Toutes les facultés de son esprit, ses moeurs^ ses ouvrages portaient l'empreinte de son caractère. U n'y avait pas d'homme plus conséquent avec ses principes ; mais souvent un homme passe pour inconstant, par la raison que tout change autour de lui et qu'il ne change pas lui-même.

{fc34 RIsl'OIBE DE J.-Jé ROUSSEAU y

« La société de Rousseau (i) me plaisait beaucoup. U n'avait point la vanité de la plupart des gens de lettres. Il partageait les bénéfices et les charges de la conversa** tion : laissant parlerjes autres et se réglant à leur mesure avec si peu de prétention , que , parmi ceux qui ne le connaissaient pas, les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire , et les gens du bon ton le regardaient comme bien inférieur à eux ^ car avec ceux-ci il parlait peu ou de peu de chose ; il a été quelquefois accusé d'or^ gueil à cette occasion^ mais , entre plusieurs traits^ en voici un qui convaincra le lecteur de sa modestie habî" tuelle. En revenant du Mont-Valérien, nous fûmes sur^ pris par la pluie près du bois de Boulogne, vis-à-vis la porte Maillot^ nous y 'entrâmes pour nous mettre k l'abri sous des marronniers : nous trouvâmes, sous ces arbres beaucoup de monde qui, comme nous, y cherchait du couvert. Un des garçons du Suisse , ayant aperçu Jpan-r Jacques, s'en vint à lui plein de joie, et lui dit : « Hé » bien, bon homme, d'où venez-vous donc? il y a un » temps infini que nous ne vovis avons vu » ? Rousseau lui répondit tranquillement ; c'est que ma femme a été long-temps malade, et moi-même j'ai été incommodé* ^ Oh ! mon pauvre bon homme , reprit le garçon , vous » n'êtes pas bien ici } venez, venez , je vais vous trouver » une place dans la maison». En effet il s'empressa de nous mener dans une chambre haute , où , malgré la foule, il nous procura des chaises^ une table , du pain el du vin. Ce mot de bon homme , dit de si bonne, foi par ce garçon d'auberge, qui sans doute prenait depuis

(i) Fragment serrant Ag préambule à VArcadie. (OEuvrei de B. de Saint-Pierre, )

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iong^temps Jean-Jacques pour un homme de quelque ëtat mécanique ; sa joie en le revoyant, et son empres« sèment à le servir, me firent connaître combien le su-» blime auteur à- Emile mettait en effet de bonhomie jusque dans ses moindres actions. Loin de chercher k briller, il convenait lui-même avec un sentiment d'hu* milité bien rare, et selon moi bien injuste, qu'il n'était psfs propre aux grandes conversatioûs. « Je n'ai , me disait* » il un jour, je n'ai d'esprit qu'une- demi-heure après » les autres ; je sais ce^u'il faut répondre précisément » quand il n'en est plus temps ». Cette lenteur de ré*' flexion venait de son équité naturelle, qui ne lui per* mettait pas de prononcer sur le moindre sujet sans l'avoir examiné • de sbn génie , qui le considérait sur toutes ses faces , pour le connaître à fond ^ enfin de sa modestie. H ë tait au milieu de' nos beaux esprits avec sa simplicité , icommé une fille avec ses <couIeurs naturelles parmi des femmes qui mettent du blant et du rouge ^ encore moins aurait-il cherché kte donner en spectacle chea les gi*ands. Maïs dans lé tête à tête, dans ta liberté de l'intimité, et sur les objets qui lui étaient familiers, particulièrement ceui qui intéressaient le bonheur des hommes, ison âme prenait l'essor , ses Sentiments devenaient touchants, ses idées profondes, ses images sublimes, et ses discours aussi véhéments que ses écrits.

« Mais ce que je târouvai de bien supérieur à son génie, c'était sa probité. Il était du petit nombre d'hommes de lettres éprouvés par l'infortune, auxquels on peut ^ans tisque communiquer ses pensées les plus intimes^ on n'avait rien à craindre de sa malignité, s'il les trouvait mauvaises, ni de son infidélité, si elles lui semblaient bonnes. Il fuyait bien sincèrement la vanité j il rapportait sa réputation nou k sa personne , mais à quelques

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vérités naturelles répandues dans ses écrits; d'ailleuri •'estimant peu lui-même. Il m'est arrivé plus d'une fois de combattre quelques-unes de ses opinions. Loin de le trouver mauvais , il convenait avec plaisir de son erreur dès que je la lui faisais connaître. Ce n'est pas que j'approuve la franchise sans réserve dans un ordre de société tel que. lé nôtre , et que je n'aie trouvé d'ailleurs à reprendre de l'inégalité dans son humeur , des inconséquences dans ses écrits , et quelques actions dans sa conduite, puisqu'il a lui-même publié celles-ci pour les condamner. Mais ou est l'homme y où est l'écrivain, où est surtout l'infortuné qui n'ait point d'erreurs à se reprocher? Jean- Jacques a agité des questions si susceptibles de pour et de contre ; il s'est trouvé à la fois une âme si grande et une infortune si misérable , des besoins si pressants, et des amis si trompeurs, qu'il a été souvent forcé de sortir des bornes communes. Mais lors même qu'il s'égare et qu'il est la victime des autres ou de luimême , on le voit partout oublier ses propres maux pour ne s'occuper que de ceux du genre humain. Partout il est le défenseur de ses droits et l'avocat des malheureux ; on pourrait écrire sur son tombeau ces paroles touchantes d'un livre dpnt il a fait un si sublime éloge : on lui a beaucoup rends parce qu'il a beaucoup aimé» »

La bonhomie et la simplicité de Rousseau sont attestées par beaucoup de témoignages; mais , comme il y a des esprits mal faits , qui dénaturent tout ce qui parait louable et digne d'estime , on a prétendu que Jean* Jacques n'était simple et bon dans la société et ne se montrait tel à ses égaux que par orgueil; il a donc fallu chercher des preuves du contraire et voir comment il était avec ses inférieurs. A celles que nous a données jB^rnardin de Saint-Pierre, ajoutons un trait rapporté par

Grëtrî. a J'ai connu, dit-il (i),une fille très-ordinaire, » que Jean-Jacques allait voir souvent : elle demeurait M dans la même- maison, rue Plâtrière. — Il y a, me dit V un jour cette fille, un bon homme logé tout là-haut , » qui entre souvent chez moi , lorsqu'en descendant il D m'entend chanter (elle se destinait au théâtre italien). » Quel est cet homme? lui répondis-je, quel est son 1» nom? — Je n'en sais rien, il m'a dit qu'il me donnerait » des avis sur montaient, je l'ai regardé en riant: est-ce » que vous chantez, vous? lui ai-je dit. — Oui, m'a-t-il » répliqué : je compose même quelquefois delà musique. . » — Quelles sont vos conversations? — U me regarde » beaucoup, et ne dit presque rien. —Et vous ? -^Mafoi, 1» je fais mes affaires du ménage, je chante et le laisse » dans un coin ^ l'autre jour, comme je chantais, il me dit » que je ne disais pas bien certaines paroles : je le de- » manderai à mon maître, lui répondis-je, et je ne vou- » lus pas dire autrement. — Eh bien! il riait comme un » fou chaque fois que je répétais ce passage-là. Derniè- » rement j'eus une bonne scène avec lui. — Ah! dites, -» je vous en prie^ et n'oubliez rien. — Est-ce que vous » le connaissez cet homme? — Je crois qu'oui^ venons » donc à la scène. — Il était là sur cette chaise , et comme » j'allais sortir , je m'habillai et mis mon rouge. — Vous » êtes bien plus jolie, me dit-il, sans cette enluminure. » — Oh! pour ça , non, lui dis-jq*, on a l'air d'une morte. 1» — A. votre âge on n'a pas besoin d'art, j'ai peine à » vous reconnaître. — Bon, bon , à tout âge , quand on » est pâle,il faut mettre du rouge; vous devriez en mettre, j» vous. — Moi? — Oui, Je saute à l'instant sur ses gej» noux, et je lui mets du rouge malgré lui. U s'est sauvé,

(1) Essais sur la musique , tome II , p. aoS.

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p en s^èssuyanty et j'ai cru qu'il étoufferait dans Te^ca-^ 9 lier à force de rire. Voilà comme il aimait à être traité^ » la petite folle ne sut pas le trésor qu'elle possédait 1» chaque jour (i). Elle changea de logement sans faire » ses adieux à son voisin. Jean -Jacques avait la tournure » d'un paysan proprement vêtu; dans le temps que jd

♦ l'ai vu, il avait les yeux vifs, un peu enfoiicés, il n marchait avec une grosse canne longue , la tête baisr » sée; il n'était ni grand, ni petit; il parlait peu, mais

* toujours bien, et avec une vivacité concentrée. Voilà » ce que j'ai vu par moi-même, et ce que j'ai recueilli 9 de ceux qui l'ont vu souvent )».

^Nous allons terminer par la relation de Corancèz ^ qui eût avec Jean - Jacques une liaison assez intime , et qui donne sur sa mort des particularités intéressantes.

K J'ai vu Rousseau constamment et sans interruption^ pendant les douze dernières années de sa vie. Je n^e propose ici non pas de le louer, non pas de le justifier, mais de le montrer tel qu'il était , en m' appuyant toujours sur des faits dont j'ai été le témoin direct. Je veux faire entrer mes lecteurs dans son intérieur, et par-là les mettre à portée de pouvoir eux-mêmes apprécier le mobile de ses actions. On verra que lorsqu'il était lui, si je puis me servir de cette expression, il était d'une simplicité rare, qui tenait encore du caractère de l'enfance; il en avait l'ingénuité, la gaieté, la bonté, et surtout la timidité. Lorsqu'il était en proie aux agitations d'une certaine qualité d'humeurs qui circulait avec son sang , il était

(i) Quelle source Inépuisable de conjectures pi^ur ceux qui en faisaient tant sur Jean-Jacques , s'ils eussent su qu'il allait cfaex

une jeune actrice !

alors ci différent de lui-même , qu'il inspirait non pas la colère, non pas la haine, mais la pitié; c'est du moins ce sentiment que j'ai long-temps éprouvé. Mon attachement pour lui n'en était que plus étroit; et mon respect était tel , que , de peur de lui ôter de la considération, je taisais à mes amis les plus intimes les observations que me mettaient à porlée de faire la fréquence de mes visites , et la confiance qu'il semblait m'avoir accordée.

« Dès le commencement de ma liaison avec Jean- Jacques, je me ressentis des effets de son caractère om* brageux, c'était un tribut qu'il fallait payer; mais ce qu'il y a de singulier à remarquer, c'est que j'ai commencé par oii tous les autres ont fini. Il était alors dans la nécessité de copier de la musique pour vivre. Il trouvait dans le produit de ce travail ce qui suffisait ampl^ ment à ses besoins. Il copiait avec une exactitude rare daps ceux qui vivent ordinairement de ce genre de travail; il se faisait payer plus cher, et sans doute que la curiosité attirait chez lui, sous ce prétexte , un grand nombre de personnes qui fournissaient à son travail journalier et très-assidu.

« Un de mes amis fut nommé secrétaire d'ambassade en Angleterre; il vint me voir avant son départ. Je lui observai que Rousseau ne touchait point sa pension du roi d'Angleterre; qu'il me paraissait cependant en avoir besoin; que je craignais que des gens malintentionnés n'eussent fait naître quelque obstacle dont son caractère fier et ombrageux dédaignait de connaître la source ; que je le priais de prendre à cet égard les informations que sa place le mettait à portée de prendre, de travailler à. les vaincre et de m'en donner avis. Trois mois après je reçus une lettre de cet ami , qui contenait une lettre de change payable au porteur sur un banquier de Paris,

delà somme de 6,3361.^ je m'en souviens encore .^ Cette somme était le montant de ce qui lui était dû. alors. H ne s'agissait que de la lui donner et d'en tirer quittance. Cette quittance m'inquiétait^ je craignais qu'il ne voulût pas s'assujétir à cette simple forme. Je récrivis pour lui demander si rigoureusement on ne pouvait l'en dispenser. Mon ami me répondit sur-le-champ que je me rendais bien difficile^ que cependant il avait été arrêté que la lettre , par laquelle je déclarerais que Rousseau avait touché, serait suffisante. Je ne donne ces circonstances que pour rendre justice à la trésorerie du roi d'Angleterre, qui 9 comme l'on voit, était loin de vouloir entraver le paiement.

« D'abord y ivre d'un succès aussi complet , je ne tardai pas à sentir le poids de la négociation que j'avais entreprise; il n'y avait plus possibilité de reculer. J'arrive chez Rousseau, je balbutie : ennemis , pension du roi d'Angleterre ; enfin je parle de la lettre de change et du montant de la somme. Rousseau m'écoute avec inquiétude et étonnement; enfin il me demande qui m'a chargé de cette commission. Je lui réponds : mon zèle • la circonstance d'un ami qui partait m'en a donné l'idée, et lebien qui en doit résulter pour vous me donne dans ce moment une grande satisfaction. « Je suis majeiir , » me répondit-il , et je puis gouverner nîoi-méme mes » affaires. Je ne sais par quelle fatalité les étrangers » veulent mieux faire que moi. Je sais bien que j'ai une » pension; j'en ai touché les premières années avec » reconnaissance ; et si je ne la touche plus, c'est parce » que je le veux ainsi. 11 faut sans doute qu'aujourd'hui » je vous expose mes motifs, c'est du moins ce que » semble exiger le rôle que vous jouez dans cette af- » faire ; il faut que je vous constitue juge de ces mêmes

» motifs, pour savoir si vous les approuvez. J'ignore » quelles sont à cet égard vos dernières pensées; mais » ce que je sais , c'est que je suis libre; que si je ne reçois » plus , c'est par des motifs qui peut-^tre n'auraient pas » votre approbation, mais qui, ayant la mienne, suf- » *Bsent à ma détermination »•

« U ne tenait qu'à moi de sortir et de crier à l'ingr attitude» J'aurais trouvé un grand nombre de bouches prêtes à chanter mes Ipuanges et mon humanité, pour se récrier d'autant plus fort sur le mauvais cœur de , Rousseau , sur son orgueil et son ingratitude. J'aurais eu aussi l'honneur de figurer dans le nombre des victimes de cet odieux caractère. J'ai pris le parti que me dictaient ma conscience et ma conviction. J'avouai mon tort, je m'excusai sur 4e désir peu réfléchi de le servir;' je lui observai que cette affaire négociée, sans sa participation et par un de mes amis, n'aurait point de suites désagréables pour lui, que j'a^.ais renvoyer la lettre de change, et qu'il n'en entendrait plus parler : je sortis et renvoyai la lettre.

« Je tenais à ma liaison encore bien nouvelle : je n'osai retourner chez lui, j'y envoyai celui qui m'y avait présenté , homme qu'il estimait, sous le triple rapport de concitoyen deGrenève, d'homme du premier mérite dans la mécanique, et d'une probité à toute épreuve; c'était mon beau-père ; ils parlèrent cje cette îifFaire : Rousseau lui dit que, comme les autres, je m'entendais avec ses ennemis. La réponse fut simple et franche. Rousseau convint à la fin qu'il était possible que je ne fusse pas directement son ennemi , mais que ses ennemis très-«ardents et très-adroits m'avaient choisi, et qu'abusant de ma bonne foi , j'avais été , sans le savoir et sans le voidoir , leur agent. Je crus , d'après cette déclaration, !.. - 16

%/l'I HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEAU,

pouvoir y retourner: et depuis il n'a jamais été question entre nous de cette affaire*

a Pour n'avoir plus à revenir sur les soupçons qui me concernent personnellement , je vais rendh^e compte d'un second entretien qui n'a pas eu plus de suite que le premier, mais qui me paraissait infiniment plus sérieu^^ D'ailleurs , il est venu à l'occasion de cette même correspondance que Dusaulx vient de faire imprimer.

a Mais, avant tout, je dois faire part' à mes lecteurs d'une anecdote antérieure dont je me suis servi avantageusement dans cette seconde crise , et qui me semble prouver que Rousseau n'était pas toujours ^ussi difficile, ni même aussi susceptible que Communément on le croit.

a Je lui rendis compte un jotir. de la rencontre que j'avais faite de M. Dutems , Anglais , bouime dé mérite et très-estimable, qui souvent m'avait vu chez lui , mais qui s'en ^ait retiré. Il m'a demandé, lui dis-je, si je vous voyais toujours. Je vous avoue que ce mot toujours m'a blessé. Ma réponse a été simple : n'allant chez M.Rousseau que par attachement pour sa personne, je ne sais pas pourquoi, le voyant aujourd'hui, je ne le verrais pas toujours. Il connaît mon respect pour lui , mon attachement lui garantit l'esprit de mes visites, je )e verrai donc toujours. Ce mot, ajqutai-je, m'a cependant donné matière k réflexion. Je suis confiant , et , par cela même , peu attentif aux form^b. Il serait pos* sible qu'avec cette négligence sur moi-même, je vous donnasse l'occasion de concevoir quelquefois des soupçons qui auraient quelque apparence de réalité. Je ne puis vous promettre de me changer sur ce point ; niais pour en. éviter les effets , si vous voulez me promettre de ne jamais garder sur le cœur les idées de ce geure

qa0 \e pourrai Caire naître , et de ne point les laisser fer* menter dans votre esprit^ enfin, si vous voulez m'en faire part sur-le-champ, je m'engage moi , de mon côté^ à vous donner une solution prompte et précisç , qui sera toujours dans le cas de vous satisfaire. Si vous voulez prendre cet engagement , je réponds bien que ce n^ot toujours de JVI. Dutems n'aura aucun sens ni pour vous ni pour moi. Qui l'aurait cru? Rousseau , si peu liant, suivant le diire géniéral , prit avec moi cet engagement, et , en lui tendant la main, je pris le mien avec beaucoup de. solennité.

« Depuis cette cc^nvention, Rousseau mè propose un jour de lire la correspojodance qui avait tout terminé entre lui et Dusaulx } c'est cette même correspondance que Dusaulx vient de publier. Je l'acceptai. Parvenu à la derrière lettre de Dusaulx, je lui demandai s'il n'y avait pas uij^e lettre intermédiaire entre cette dernière de Dusaulx et la dernière de lui Jean- Jacques. Pourquoi cela, me dit-il ?• C'est , lui répondis-je, que cette dernière ne me paraît pas répondre catégoriquement à la vôtre, et. . . Il (l'y en a point, me dit-il avec chaleur, et vous avez jugé. Il emporta ses lettres, et je sortis.

« Un ou deux jours après^ j'entre chez lui; il fronce le sourcil, me regarde à peine, e^4;ontinue de copier sa musique. Je dis des choses insignifiantes , et ma visite fut courte. Je vis bien qu'il b,oudait , et qu'il avait quelque chose sur le cœur; mais, me rappelant notre convention ,.J6 trouvais qu'il ymanquait, et que c'était à lui de me parjer ,. et non pas à moi de l'interroger. J'y retourne une seconde fois, même bouderie de sa part, et même conduite de la mienne* Voulant cependant faire cesser un état de choses aussi embarrassant pour moi que pour lui-même, j'entre pour la troisième fois, mais

ayant bièii pris mon parti : je ne dis mot en entrant , je m'assieds en silence , et ne profère pas une parole après m'étre assis. Les mains lui tremblaient. Enfin ^ ne pou^ vant plus y tenir, M. de Corancèz, me dit-il ... Je vous demande pardon, lui dis-je en l'interrompant, vous me boudez depuis long-temps, et ce que vous avez sur le cœur a* eu le temps dç fermenter ; rappelez-vous notre convention, vous avez mapquë a votre parole, je vous tiendrai la mienne. J'ignore parfaitement sur quelle matière et sur quel fait je vais être interrogé. Je vous ai promis une solution prompte et précise, j'ai dit même qu'elle vous satisferait; parlez, je suis prêt à vous vér pondre, le ne puis peindre l'état dans lequel le mit ce préambule. Naturellement timide, et s'entendant reprocher son manque de parole, il était dans une situation vraiment pénible à voir 5 et , dans ce moment même, en mesurant l'homme devant qui j'étais, j'avais honte du ton de supériorité que ma position me forçait de prendre , et de l'embarras où je l'avais jeté en le forçant de s'expliquer.

« Tous m'avez accusé , me dit-il , de yous avoir caché des lettres de ma correspondance avec Dusaulx , et sans doute que ce sont c^les q^^e vous supposiez être contre moi. Parlez-vous, l|ii dis-je, d'aprè? ce qui a été dit entre nous , ou vous a-t-on rapporté que je vous en avais accusé devant d'autres personnes ? |Je ne vous ai pas dit à vous ; yous avez d'autres lettres y je vous ai demandé si vous aviez d'autres lettres , et vous avez pris alors ma demande dans son vrai sens , puisque vous m'avez répondu : Non, il n'y en a point, Qt vous avez jugé. Il faut donc qu«, depuis , quelque bon ami de vous ou de moi m'ait accusé de l'avoir dit^ or il me semble que vous pouviez aussi bien m'en croire moi-même au moment où je

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