X INTRODUCTION
» ses Dialogue^;, ses Lettres^ nous le montrent ,» dès sa plus tendre en&nce , s'élançant conti- » naellement au-delà des limites de ce monde » matériel , et se créant un univers à lui , hors » duquel il lui est impossible de se plaire et » même de vivrez Jamais il ne pense aux tristes » et sèches réalités , encore moins à s'y plier. La » réalité , pour lui , c'est le monde de ses senti- » ments et de ses idées. Croitril rencontrer des » êtres conformes aux modèles qu'il a imaginés ^ » il les aime et les recherche ; s'éloignent-ils de » son type idéal , il s'en dégoûte aussitôt^ les î» quitte et se retire dans son monde favori. Riche » des trésors de son imagination , il ne laisse sur » lui aucune prise aux passions dont les autres » hommes sont esclaves; et l'ambition^ la cu- D pidité y sont pour lui sans attraits. Le désinté- » ressèment le plus complet n'est' d'abord en lui » qu'une qualité naturelle. La réflexion , de no- » blés projets et'des circonstances pénibles y en » feront une de ses plus éminentes vertus. L'a- » mitié f la compassion pour le malheureux et » l'opprimé y l'amour de l'humanité, l'indigna- » tion contre les oppresseurs , tout sentiment » généreux, en un mot, sont en lui une passion. » Dans son âge mûr , quand son talent aura été
INTRODUCTION. xj
» révâé au monde , la gloire , la célébrité en- » flammeront son génie , mais il ne voudra ni » dominer, ni se rëpattre de louanges: le désir » dont il sera tourmenté sera celui d'êtrç aimé , » honoré ; car y dans son monde idéal ^ qui* » conque se dévoue à la vérité*, à \9 justice ; » quiconque n'agit que pour faire du bien aux » hommes , a diJoit à leur amour, à leur véné- » ration. Lui refuse -t- on Taffèction, Testime » dont il se sent digne ? il ne haïra pas , il en » est incapable *, mais il s'affligera profondément, » et le sentiment de l'injustice le rendra excessi* » vemept malheureux. Jean-Jacques est donc » une exception qu'il ne faut pas juger d'après » les règles communes. )•
Rousseau fut ce qu'il devait être : vertueux , parce qu'il s'était mis dans la néce^ité de l'être ; solitaire , parce que son repos dépendait de l'isolement, et que le spectacle de la société troublait sans cesse ce repos ; juste , parce que l'injustice irritait son esprit, flétrissait sa grande âme et cpntristait son cœur. Il eut, il dut avoir les défauts ou les vices inséparables de ces qualités. Celui qui n'en aurait pas serait, par-là même, indifférent à la vertu , dont il ne sentirait pas le prix : il serait nul; inutile aux autres; souvent dans Terreur et toujours dupe
iij INTRODUCTION.
Jean- Jacques eut donc des vices et fut soumis à la loi commune qui n'en exempte personne ; mais il en fit Taveu sincère , et passa sa vie à les combattre ; ce qui le distingue des autres hommes.
En prenant la cause des peuples ^ c'est-à*dire en réclamant leurs droits , en prouvant qu'ils ne devaient être soumis qu'aux lois et non au ca-* price des dépositaires de l'autorité, Rousseau devait naturellement déplaire à ceux-ci, qui , toujours aveugles dans leurs propres intérêts, croient que les lois diminuent cette autorité, tandis qu'elles ne font que l'afièrmir. Aussi peuton remarquer que sur deux princes qui voulurent être ses bienfaiteurs , l'un était alors le seul rôi constitutionnel (George III); et l'autre, impitoyable sur la transgression de ses lois, exigeait que ses niinistres donnassent l'exemple de la soumission (t). Il ne pouvait donc qu'applaudir à
(i) Il n'y avait danjB la Prusse qu'un seul homme au-dessus de la loi : c'était Frédéric. Encore dans plus d'une occasion raontra-t-il du respect pour cette loi , et ne se fâcha point quand on le menaça du tribunal de Berlin. Je ne parle point de Pinteution de Louis XV , parce que c'était à l'occasion du Devin du viU la^e, el qu'il voulait récompenser un musicien et non un publiciste. On ne se doutait pas que le musicien déviendrait un jour publicisle.
INTRODUCTION. xiij
L'écrWam qui préchant.avec une rare éloquence Tobéissance aux lois> se soumit à celles des pays oii le jeta sa destinée.
Ces réflexions tendent à faire voir sous combien de rapports il peut être utile d'étudier Rousseau. Comme penseur^ quelle force de tête ^i), quelle profondeur dans ce publiciste^ cherchant toujours à résoudre le grand problème (qu'il compare à celui de la quadrature du cercle) ^ et sans cesse occupé du moyen de mettre la loi aurdes-
SUS de Vhomnie ! Comme écrivain , il est classé : je n*ai rien à dire \ et, sur cet article au moins y la calomnie reste muette. Comme citoyen, quel respect pour les lois^ quelle que soit leur imperfection ! Ce sont des l^is : il s'incline et leur obéit.
(i) Voyez tome U , IV« partie, les notices lur V Emile et sur les ouvrages relatifs à V Economie politique. Il avait long-temps réfléchi , cehii qui écrivait en 1760 : «Nous approchons de Tétat » de crise et du siècle des révolutions : je tiens pour impossible 9 que les grandes monarchie de FEurope aient 'encore long- ' temps à durer. 9 U avait long- temps réfléchi , disons- nous , celui qui ne regardait une diète européenne en sainte alliance comme possible , que dans certaines circonstances (quenous avons vues] , et prescrivait pour sa durée des conditions dont nous pouvons |uger. Ces conditions sont de garantir les princes de la. révolte des sujets, et ceux-ci de la tyrannie des princes ; sans la dernière le Contrat ne pourrait subsister, Yoy. tome II, la notice sur V Extrait des ouvrages de Fabbé de Saint-Pierre.
xlv INTRODUCTION.
Mais c'est particulièrement Yhomfne qu^on peut observer dans Rousseau. Personne n'a dit autant de mal de soi que Jean^acques : personne ne s'est donc auta,nt fait connaître que lui y et l'on n'a sur qui que ce soit autant de données que celles qu'il nous a fpurnies. La nature.de certains aveux ne permet pas de douter de sa sincérité. Il crut qu'on lui saurait gré de sa franchise^ et tous ceux qui ont écrit leurs mémoires ont commis la mêoie erreur. On ne tient aucun compte du bien ; on a ^ pour le mal y une mémoire imperturbable. Voyez le cardinal de Retz : tous les témoignages contemporains sont en contradiction sur ce personnage. Le doute devait en être le résultat. 11 écrit des n^ëmoires admirables ; mais il entre dans le détail de ses projets, de ses opinions : il y a de belles actions , de beaux sentiments : on ne s'en souvient plus, et l'on ne conserve que l'idée d'un factieux.
Rousseau rend compte non-seulement des actions de sa vie y mais des mouvements de son âme, des impressions qu'il éjprouve, et que nous blâmons souvent, parce que nous attachons l'idée de honte à des impressions qu'il ne dépend point de nous de ne pas recevoir (i).
(t) Par exemple, U première pensée de Jean-Jacques en béri-
INTRODUCTION. xv
Dans ses ouvrages , il rappelle aux hommes ks devoirs qu'ils ont à remplir^ il leur eu prescrit de nouveaux avec une énergie de logique et d'exprès* sion à laquelle on ne peut résister. Il était intéressant de savoir si sa conduite et son langage, sa morale et ses actions étaient en harmonie depuis r.époque oÙL il nous avait parlé de jies devoirs ; non antérieurement à cette époque , parce que ne s* étant point inscrit parmi les moralistes , ^es obligations n'étaient pas plus étroites que celles des autres, et que n'ayant point prescrit défaire, on n'avait pas droit de lui demander compte de ce qu'il avait Sait ; ce droit pe commençant que ^u jour où il adopte une réforme, un plan de vie analogue à sa doctrine.
Mais on ne peut guère écrire avec impartialité quand les passions font sentir leur joug* Comment
tant de rhabit noir de Glande Ânet. Il la repousse bientôt an lieu dfi 9^j lÎTrer ^ ce qui n'a paa empêche ses détracteurs d'en prendre note , et ceux qui criaient le plus haut , ne s'amusaient pas à con» voiler des habits noirs. On a bl&mé Taveu de cette pensée honteuse, et l'on n'a rien dit de celle de La Rochefoucauld , qui prétend que dans le malheur de nos amis il y a quelque chose qui ne nous déplatt pas! Et cependant quel est le» plus coupable de celui qui se réjouit du malheur de ses amis , ou du pauvre hère assez dénué de ressources pour éprouver un mouvement de joie en héritant de Thabit d'un étranger ?
xvj INTRODIFCTION.
pàrler.dç sang froid de celui qui les met en mouvement? qui cau$e oii l'enthousiasme ouTindignation; flatte pu heurte les aflfections du cœur et laisse rarement ce calme nécessaire pour bien juger?
Afin de ne pas me bHser contre cet écueil , j'ai séparé Tauteur de ses ouvrages ; je Tai dépouillé de ce brillant cortège^ et le suivant dans le^ sentiers» détournés oii il voulait se dérober à nos regards y j'ai surpris cet amant de la nature , les yeux fatigués de cette dcre fumée de gloire qui fait pleurer (i) -, s'enfermant dans la solitude avec r homme qu'on quitte le moins; oubliant es envieux , ses maux , son e%i\ ; se livrant à se^ douces rêveries ;* goûtant cette paix du cbeur qu'il appréciait • tant y mais que troublait sans cesse l'indigne compagne dont il avait lié l'existence à la sienne. Là y j'ai tâché de lire le mot de cette énigme qui semblait inexplicable : de
(i) Expre^ioD dVne des lettres inédites que nous publions : on sent qu'il avait goûté toute ramectume de ceinte gloire , plus qu'il nVn avait savouré la jouissance.. Lorsqu^il s'e&piiinait avec cette énergie , il sortait de Londres , où tout ce que les liomma^ts des mortels ont de plus flatteur, et leur encens de plus subtil et de plus enivrant venait de lui être offert. Voyez lettres inédiSiBft» tome II, à M. Coindet y celle (lu 39 mars 1766. . .
mTRODUCTiON. xvij
cette énigme qui présentait la rëtnion d« la force à la faiblesse ^ et de la sublimé aada<;e du génie y à la timide pusillanimité dNin enfant. Ce mot, c'est Thérèse !
* Avec le secours des lettres qu'il écrivait dans cette solitude ^ et de celles qu'il y recevait y j'ai pu rendre compté de cette vie agitée ^t paisible. Je me garantissais ainsi de l'influence de ses ou-^ vrages , et passant à ceux de ses contemporains* qui se sont occupés de Rousseau , je n'ai plus couru les mêmes dangétfs.
Ces réflexions me ramènent naturellement à J'expose du plan que j'ai adopté.
Comme dans le cours dé cette histoirç , /* n avance rien sans preui^es j je dois indiquer les documents nouveaux que jSannonce , et je rein* plirai cette obligation à mesure' qu'ils s'offriront dans le compte que je vais rendre.
J'ai divisé en quatre parties l'Histoire de Kous- ^au t sa personne ^ sa correspondance , ses con- * temporains, ses ouvrages.
Voici quelques détails sur la première partie :
•J^ai partagé la vie de Jean-Jacques en trois
périodes. La première renferme l'espace de temps
dont lui-même a- fait le récit dans ses Canfes*--
sions qui* m'ont causé , je l'avoue , un mprtel
xviij INTRODUCTION.
embarras. Il ëttît dangereux de les rappeler ^ et l'on ne pouvait les passer sous silence. Tai pris le parti de les compléter autant qu'il dépendait de moi ; je présente donc un sommaire analytique de ces mémoires , en ajoutant aux évèâe^ méats les dates et les^faits que Jean^ Jacques av^it omis. J'ai plus particulièrement indiqué les circonstances relatives ^ soit à son caractère, soit à son talent , et j'ai pensé qu'il était intéressant de connaître celles qui firent naître ou développer le germe de ses opinions. Bien persuadé qu'on ne pouvait sans études , sans instruction y se placer dans le rang où l'on vit Rousseau monter rapidement et presque dès son début , je passe en revue , avec son secours , tooites les lectures qi\'il fit , et surtout les diverses méthodes , qu'avant d'en trouver une bonne > il essaya pour acquérir des connaissances.
Il fallait encore noter les particularités , les impresûons qui pouvaient établir quelque liaison entre Jean- Jacques obscur, agissant sans aucun but, sans plan fixe, et Rousseau célèbre, ayant un but qu'il ne perd plus de vue : je l'ai fait.
Les documents nouveaux, dans cette période, sont : 1% des renseignements sur la famille de Jean- Jacques , dont l'origine est française. 11 descend
IT^TRODUCTION. xix
d'un libraire de Paris , qui s'établit en 1 629 à Genève. Ces renseignements nous ayant été adressés trop tard y sont insérés p. 28a du s*" volume; mais ils appartiennent à cette première période^ ainsi que les particularités relatives à sa naissance (i); a'y un testament récemment découvert et publié avec des conjectures dénuées de fdndement y mais qu'il est facile de détruire. Cette pièce est utile pour donner une date aux faits des V* et VI* livres; 3°, des éclaircissements sur la rupture de Jean-Jacques avec ses amis ; 4°> des lettres dje milord Maréchal k la comtesse de Boufflers.
Lies deux périodes suivantes sont motivées sur les deux principales situations dans Tesquelles se trouve Jean- Jacques. Dans l'une , proscrit, errant d'asile en asile ^ changeant de nom, il cherche partout le repos qu'il ne trouve nulle part. Dans l'autre , reprenant un nom qui ne doit ja^ mais périr, il revient à Paris, il se montre d'abord à tous les yeux , et rentre bientôt dans l'obscurité qui convenait à,ses goûts.
Les détails nouveaux sont :
l^ Les lettres confidentielles (jusqu'à ce jour.
(1) n faut donc rectifier ce que nous disons page a du I"<^ volume (diaprés Rousseau lui-même qui ëtail dans Terreur) , par les détails que nous donnons page a83 du second volume.