PAKtnE. 1770 — 78. i
France y» à d'Alembert. Je le yoyatis souvent en maison tierce y niais j'évitais soigneusement de lui parler de Rousseau y parce que je le savail son ennemi dëdaré. Apres la mort de ce dernier ^ nous en parlâmes souvent. Sans )ui adresser aucun reproche direct, je le mis dans le ca&de se juger lui-*niéme. Il se reprocha franchement et amèrement les tracasseries qu'il lui avait suscitées , quoique s'excusant sur son erreur; il en vint un jour jusqu'à répandre quelques larmes. Je ne-puis dissimuler qu'elles me firent plaisir* Elles honoraient à mes yeux et l'homme de mérite qui les versait, et celui qui en é toi t l'objet (i).
« Je suis enfin parvenu a l'époque la plus douloureuse, au départ de Rousseau pour Ermenonville. Mes lecteurs attendent de moi des détails sur sa mort,' qui a donné lieu à des opinions diverses. Je vais les satisfaire. Je ne leur citerai, comme je l'ai fait jusqu'à présent, que des faits,- d'après lesquels ils pourront fixer leur opinion. J'observerai seulement^ue jusqu'à la fin Rousseau, que l'on a toujours accusé d'être la victime de son amour propre, l'a toujours été,' au contraire, de l'amour propre des autres. C'est ce dont les lecteurs attentifs ont dû s'apercevoir.
« On se rappelle le malheureux état où nous avons laissé Rousseau. Sa maladie s'était accrue jusqu'au dernier période. Depuis long- temps j'avais remarqué qu'il travaillait moins : ses ressources étaient diminuées dans cette proportion. La santé de sa femme se dérangea, il m'eù parla plusieiirs fois, et toujours avec inquiétude; Il n'avait de confiance qu'en elle ; sans elle, seul dans
(1) Pour juger de la sincérité de d'Aleilibert , voyez ,ààDB U se* cond volume, son article , et celai de George Kéith.
)66 IIIST4»tK£ DE l.-J^' MVSStAUy
l'univers , ii se serait cru aa milieu de ses sombreiix ennemis, tèit|oars eccapës de sa perte.
« Il me dit im jour qu'il avait eonscdté vm médedu sur le parti k prendre , relativement au dérangement .de la santé de madame fionsseau; que ce médecia av^tt ordonné, l'air de la eampaj^ne , mais lorsque te temps serait 6xé à la chaleur. INbus étkms alors au printemps : il m'ajouta que ses moyens ne le lui permettaient pas. Je ne arus pas lemomBnt&tvoFablepour lui o£Erir un petit logement que favais k Sceaux, et que je tenais à loyer.
« A ma première visite 3e lui en parlai. Il m'dbserva que ma femme, nourrice de ses enfants, en avait besoin , et que certainement il -oe l'en priverait pas. Je fis alors des efférts et des raisonnements inutiles. Je revins une seconde fois loi dire qu'une affaire imprévue nous pri'verait cette année de notre sé^r ordinaire à la campagne, et que, dans ce cas, je croîtrais pouvoir le lui oSmx } il me dit qu'il n'était pas ma dupe, et qu'il ne l'accepterait pas. Sans insister pour l'acceptatioB^ je Tas* surai de la vérité du fait et m'en allai. Je revins enfin une troisième fins, j'en parlai de nouveau, mais avec indifférence. Je lui dis seulement que, forcé de rester à Paris, je souffrais de voir mon appartement vide, mais que mon parti était pris. Mou air tmnquille lui en imposa probablement j il me dit alors que, s'il était bien assuré que je ne dusse pas l'habiter^, il bait volontiers, attendu que le sol de Sceaux, propre k la végétation, offrait de belles herborisations. Je le lui confirmai de nouveau, et il accepta > même avec des démonstrations* de satisfaction^ J'ignorais que je le voyais pour la dermère fois ^ si je l'eusse soupçonné, je n'aurais pu me déterminer à le quitler»
« Je crus devoir raisonner mes démarches ultérieures ,
eifie pe»r qu'il ne soupçonnai que je Toolau m'^mpaier de sa personne y j'éloignai mes visites. C'est pendant cet int^ralle que M. Gir-ardin, propriëtaive des viperbes jardins d'Ennenonvîlte:, qui connaissait ^peu Rousseau, et depuis peu 4e temps, et M. Lebègue de Presle, vaé^ decin^ hominede mérite etivès^estimable, lui propos sèr^it^ ainsi qu'à madame Koussean, de venir habitel' ce beau lieu. ftou«seau iétait déjà parti* lorsque je me présentai che^ lui; Madame Roasfteau, que je trouvai^ me dit qu'il était jortî^ et quoique je sois resté avec die pour l'interroger $ur sa santié, elle ne me dit point qu'il avait quitté Paris.
«-J'ai su depuis, par JML Ii^ègue de Prede, t:ar je dois citer de qui |« tiens les faits dont je n'ai pas été le témoin direct, je tiens de M« Lebègue àe Presle, que ftousseau était parti pour cinq jonrs^ qu'il voulait re* venir pour raisonner de son départ de Paris, de sas papiers, de «es effets, etc* ; mais qu'il lui lut observé que madame Ro<i«seau, sur les lieuat , ferait miev que iui^ qu'il paraissait sa plaire dans cet endroit, ei-quece serait doubler pour lui la fatifue du voyage, puisque madame Rousseau arrivant incessamment^ il serait •obligé de revenir a.vec elle*
« Je n'ai pa» eu occasion de dire que Rcmâseau, en a{^arence«i difficile, était cependant, dans des mains étrangères^ comme nu enfant. Timide à l'excès , il ne «avait point répondre à l'objection qu'on lui faisait, il obéissait. Maille lendemain y Uvré à ses réflexions soup çonnçuses, elles en acquéraient d'autant plus de force, que , peu GommuniçAtif , il prêtait à oette même objection*, qu'ator» il pouvait détruire/ une intensité qu'ellie n'avait pas, et savait toujours la ramener à sa manie oir^ dinaire de conspiration* Le» meuUes venâuf en partie ^
^66 RlSTOinS DE J.-J. AOUSSBAtr^
on emportés j madame Rousseau fut rejoindre son mari.
« Je dois observer ici que la prëférence de madame Rousseau pour Ermenonville était bien naturelle. Sceaux né lui offrait que Thabitation, et les moyens de Rousseau pour soutenir son ménage étaient devenus insuffisants. M. Girardin, M. Lebègue de Presle et madame Rous* seau ^ qui ne considéraient que ce côté de -sa situation^ étaient donc louables de chercher à effectuer ce parti* Le mal est qu'ils raisonnaient à Tégard de Rousseau, comme on devait le faire avec les autres hommes, sans faire attention de combien il en différait.
« J'étais tourmenté du désir de voir ce malheureux, mais ]e craignais les suites de cette démarche, et je ne pouvais en limiter les conséquences. Le silence de ma* dame Rousseau suffisait seul pour me rendre circonspect. J'ignorais donc ce qui se passait , et je le craignais. Je rencontre un jour, à Famphitéâtre de l'Opéra , un jeune chevalier de Malte, nommé Flamanville. Il m'avait donné de lui une excellente opinion, par le prix qu'il mettait à se conserver chez Rousseau. Il y venait assez fréquemment, et souvent nous nous y rencontrions. En m'abordant, Il me serre la main, me dit qu^iV- arrive d'Ermenonville, et me témoigne un grand désir de m'éntretenir particulièrement; nous sortons. Il m'apprend que la tête de Rousseau travaille, il ne m'étonne pas ; il m'ajoute qu'ail lui avait remis un papier écrit de sa main pour le prier de lui trouver un asile dans un hÂpital.
« Ce jeune homme sensible et sincèrement attaché à Rousseau , avait les yeux en larmes. Il m'^ajoutc qu'il lui avait offert d'habiter une des deux terres qu'il possédait en Picardie et en Kormapdie,^ toutes deux, ou
l)ieii certainement l'une d'elles , situées sur le bord de la mer ; que là il y serait seul y puisqu'il ne les habitait point. Je n'ai pas, me dit-il, perdu l'espérance de l'y déterminer. Il se proposait un second voyage, dont il me rendait compte. Hélas ! ce second voyage n'eut pas lieu , Rousseau mourut, trop tôt. Ce jeune homme était ^ comme je l'ai dit, chevalier de Malte ; il possédait deux terres , l'une en Picardie, l'autre en Normandie ; il est mort à Lyon, de la petite vérole,. dans la' même année de juillet 1778 à 1779, ou bien près de cette époque. Sa mort à Lyon suppose ou qu'il en était , ou qu'il y avait des relations étroites.
« Rousseau est mort le *^ juillet 1778, âgé de Q^ ans. Le procès-verbal qui constate son genre de mort est du 3. Deux chirurgiens attestent qu^après visite du corps et ravoir vu et examiné dans son entier y ils ont tous deux rapporté, d'une commune voix, que ledit sieur RouS' seau est mort d^une apoplexie séreuse , ce quils ont af" firme véritable.
« Rousseau, Genevois et protestant, ne pouvait partager la sépulture dès catholiques; il fallait des témoins et des témoins instruits du rite des protestans relativement à l'inhumation : mon beau-père, Genevois et pro* testant , fut appelé ; je l'accompagnai.
« Eu arrivant à Louvres, dernière poste jusqu'à Ermenonville j le postillon fut demander les clefs des barrières des jardins. Le maître de poste se présenta à notre voiture : il s'appelait Payen. Il nous dit qu'il présumait notre voyage occasionné par le malheureux événement, de la mort de Rousseau^ puis, il ajouta > d'un ton pénétré : Qui l'aurait cru que M. Rousseau se fût ainsi dé- . truit lui-même I Nos oreilles furent étonnées de cette nouvelle; nous lui demandâmes de quel, moyen il s'était
•orvi : d'un coup de ptsti^èt^ nous AuïL Kou^ ne doucioii» ni Tan ni l'antre que »d mort n'eût été naturelle r mon €Gnr saigna , mai» favone que je n'en f n» pad ëtonnë. « Nons arrvPOBs^ nous fàme» reçus aivec politesse. Vond ftmes part à M.' Gitardfe de te que nous avait appris le maître de poste Payea. 11 en parut étonné et choqné» Il ma le faât arec chalenr , et nous recommanda , avec la même chaleur , de «e pds k propager. Il m'offrit de voir le corps t ne sachant pas qnelle serait ma rëpoii^e, il me prévim qu'étant ài la garde-tobe, Rouddeaù s'étaiit laissé .fomlter ^ et qu'il s'était fait nn trou an front. Je refusai , et par égard pour ma sensibilité et par l'imitilité de ce spectacle y. quelqve imlice qn'il dût me présenter. L'inhnmatioi» ent lien leseir même par le phis beafn dair de lune, et te temps le pins calme. Le lecteur peift se fignrer quelles furent mes sensations en passent dan^ File avec le corps.
« Le Heu, lecknr dehme, le caimede Fair, l^omme, le rapprochement des actes de sa vie, une destinée aussi cfxtraerdinairé , le résultat qni nous attend tons , mais sur quoi ma pensée s'arrêta le plus long-temps et avec le plus de complaisance, c'est qu'enfin le nralheureux Honsseau jouissait d'un repos , bien acheté à la tiérité , mais qu'il était imposùMe d'espérer ponr hii tant qu'il attrait vésn.
> « Toujoar» aocompugné de M# Girardin, que sen/in'hanité empêchait de me quitter , il' me fut impessible* de canser soit avec les gens de la maison , soit airec les habitants du lien» Mon bean-père me rapport» avoir appris quelle jour même de sa mort, Rousseau ne fat point au château le matin comme à son ovdimaire, pour donner an yeune Girardin^ encore edhnt,^ la leçon qs'il' avait coutume de lui donner) qufik avait été herboriser,