I. 9JRTIE. 1770 — ']S
Quant à nous^ nous sommes donc persuUdë (i) qu'il abrégea son séjour sur une t^re où \% justice et le bonheur lui étaient refusés. Il ne pouvait. plus se dire à lui-même, ^ue je fasse encore une bonne action avant que de mourir : il ne pouvait aller chercher quelque in* digeni à secourir j quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre : il n'avait pas d* ami puissant
dont il pût rapprocher les malheureux (a) U crut
dènc pouvoir' cesser de vivre.
Toat le monde sait que la dépouille mortelle de Rous* seau fut déposée dans Tîle des Peupliers, à Ermenon* ville, où M. de Girardin lui fit construire un tombeau. Le II octobre 1794, ses cendres furent enlevées de cet asile, pour être transférées au Panthéon, où Ton aurait dû se contenter de lui élever une statue. Dans l'invasion de 181 5, les chefs dès puissances alliées, par respect
motid de préférer cette demeore i toute antre. Le mftriage de cette iemme avec un palfrenier de M. de Girardin > ajoute encore ^ noa conjectures, et leur donne de la probabilité.
(i) Gorancèz , madame de Suel , Grimm , M. d'Etchemy , ont la même persuasion. £Ùe fut générale à Paris , jusqu^à la publicité qu'on se vit obligé de donner au procès-verbal. M. Fetitain réfute cette opinion , et le témoignage de Corancèz qu'il a cru détruire par une lettre du célèbre artiste qui dément celui-là. Des chefsd'œuTre attestent son génie , mais chacun sait que sa mémoire n^existe plus. Il n'a que signé la lettre , et c'est après un entretien k ce sujet avec M. Fetitain , que je dirai comme madame Dacier , mon argument subsiste.
(a) lYouvelU Héhîse, lettre XXIÏ. I! fallait-, aux yeux d'Edouard Bomston , la réunion de tontes ces conditions , ou plutôt de ces privations, ponr avoir le droit de disposer de sa vie. Dans la seconde partie, on verra plusieurs lettres de Rousseau, qui prouvent qu'if eut le projet d'abréger ses jours. Voyez n<»*4i4» 4*^1^ 4 '^^
pour la mémoire de Jèan-Jacqaes, exemptèrent le village d'£rm«no&ville de toute taxe extraordinaire. -
Ou sait pareillement quelle ai décembre 1790 ^ sur la proposition de M. d'Ëymar, l'assemblée nationale décréta qu'il serait élevé une statue à l'autçur d'Emile ^ et que sa veuve jouirait d'une pension de 1200 francs, qui fut ensuite portée à quinze. Mais, ce quW ignore, c'est la première démarche de cette femme. Elle crut devoir s'adresser d'abord à Mirabeau, delui-ci,* qui vénérait la mémoire de Rousseau^ voulut que la faveur qu'on accorderait à Thérèse, fût un hommage de la nation. Yoîcir la lettre qu'il répondit, le 12 mai 1790, à celle qu'il' avait reçue de cette fémm.e : ^ ( i) C'est avec un saint res- » pect, madame, que j'ai vu au bas de votre lettre, le 1^ nom du grand homme qui a le plus éclairé la France 9 sur les saines notions de la liberté dont elle.s*honore » aujourd'hui. La veuve de Jean- Jacques a des droits » puissants à la reconnaissance de cette liberté. Je vois » avec peine , madame ,* que votre position n'est pas heu- » reuse. Je vénère trop la mémoire de l'homme dont » vous portez le nom, pour me charger de l'hommage » que vous doit la nation. Veuillez présenter un iné- » moire à l'assemblée nationale. Les représentants du » peuple Français ont seuls le droit de traiter d'une ma- » uière convenable, la veuve de l'homme immortel » qu'ils regrettent sans cesse de ne pas voir parmi eux..
(1) Cette lettre n^a jamais été imprimée. Elle est entre les maint de M. Carie , qui a bien voalu nous la communiquer. Mirabeau avait mis illustré au lien d'éclairé ^ il a de sa propre main remplacé le premier mot par le second. L'adresse est ainsi mise-, d madame Rousseau , veut^e de Jean-Jocgues y' arn Pl^ssis-Belle ville , près D/immartin.
» J'ai l'hoûneur d'être, avec des sentiments respectueux^ » madame, e^c. » '5ig^/2^ le comte de Mirabeau.
Résumé. ,
Pour ne .pas interrompre trop souvent le récit, il noufi a. paru coilvenabie de réserver et de réunir dans un seul article , quelque» accusations graves. Notre silence pourrait faire croire que nous voulons en éluder l'exaihen, et que nous serions disposé à passer cqndamnation. Bien loin de là , nous, les isolons, pour les faire «lieux ressortir, et ne rien diminuer dé leur force. Entraîné par celle des événements, nous avons réfuté le re{»roche (non de fierté, qui est un sentiment défensif) , mais d'orgueil, qui eàt offensif {i)y et rappelé les 'circonstances qui pouvaient a^^^uer l'abandon des enfants (a), faute peu susceptible d'excuse, mais dont la gravité dépend cependant* de la manière de poser la question^ ainsi que nous le ferons voir.
Toutes les accusations se réduisent à deux : ce sont les contradictions et cette faiblesse d'esprit- qui persuadait k Rousseau qu'il était l'objet d'une conspiration générale. ' I?. Contradictions de Jean- Jacques. Elles sont nom- }>reuses , suivant les uns ; choquantes , d'après les autres. M. d'Eschernyj dans son éloge de Rousseaji, dit que, s* il l^ admire^ c'est par ses paradoxes et ses corUradictiqns, H 'pTonqute lui-même, en s'exprimant ainsi, ui;i
(1) Uon a yu les récits de Bernardin de Saint-Pierre , de Grétry, de madame de Geolis même-, qui , en rendant io contestable Tentréme simplicité de Jean- Jacques , réfutent suffisamment l'ac-> cusation d'orgueil.
(a) Voy. p. 21a.
286 HISTOIRE b£ J.nf. ROUSSEAU 7
étrange paradoxe. 11 veut le justifier par im second , en prétendant qu'i7 n'y a que les sois qui ne se contreeUsent point, parce que leur esprit borné ne voit jamais qu'un côte' de V objet. Il ajoute qu'il s'est aperçu souvent être en contradiction avec lui-même, et avoir eu, à telle époque de sa vie, une opinion diamétralemei|t opposée à celle qu'il avait eue à telle autre. ^ • .
Cette conformité avec un homme célèbre serait peu digne d'envie. Il est impossible à^adrnirer quelqu'un précisément parce qu'il offre beaucoup de contradictions^ et c'est vouloir se singulariser', que d^exprimer une pareille opinion. Si , au lieu d'admirer , on eût témoigné de la surprise de voir tomber en contradiction avec lui* même un auteur presque toujours remarquable par la justesse de sa logique, et par l'énergie et la préci* sion de ses raisonnements^ on n'aurait rien dît que de sensé.
On doit sentir qu'il faudrait une longue discussion sur le reproche dont Jean- Jacques est l'objet, soit pour l'édaircîr en donnant les explications nécessaires ^ soit pour le détruire lorsqu'il n'est pas tdérité , soit enfin y s'il l'était , pour convenir de sa justesse.
Ce reproche porte sur une double contradiction; la première est entre divers passages de ses écrits : la seconde danS'Ssrconduite, non pas tant entre^ia morale et ses actions (i), qu'entre telle action contraire à l'opinion exprimée par lui dans ses ouvrages. Noif s nous bornerons à présenter sur les unes et les autres de courtes* observations. Écoutons-le d'abord lui-même, et observons la
(i) II explique , à direrseB reprises dans ses Confessions , celte espèce de contradiction , et lorsqu'il ne peut la justifier , il en fait Taveu. Ainsi nous ne devons pas nous y arrêter.
règle <}a*il prescrit (i). « Lisez, dit-il , tous ces passages )i dans le sens qu'ils présentent naturellement à l'esprit » du lecteur , et qu'ils avaient dans celui de l'auteur en * les écrivant ; liscB-les à leur place avec ce if m précède » et ce qui suit} consultez la disposition de cœur ou ces. » lectures vous mettent : c'est cette disposition qui vous » éclairera sur le\Lr véritable sen^... On blâme en gé-* » néral ( et avec raison ) cette manière d'isoler et de » défigurer les passages d'un auteur pour les interpréter » au gré de la passion d'un censeur injuste. »
Je dois faire ^ à l'occasion de ce passage , une remarque importante; c'est que, dans toutes les citations, dans tous les extraits des ouvrages de Jean- Jacques , il y a infidélité. La plupart sont tronqués. Ge;p.x qui sont tex* tuels ne présentent pas, remis à leur place , le sens qu'on leur a donné en les isolant. C'est aprèsi avoir vérifié que je mets en avant cette assertion. Il n'est pas possible qu« f aie tout vu ; mais, dans \e très-grand nombre de pièces que j'ai vues, il n'y a pas une seule exception (2). Cette constance à dénaturer ne suppose pas un complot , comme le croyait Jean-^Jacques , parce qu'il est impossible qu'on se soit concerté ; mais elle prouve une chose plus triste, c'est le manque de bonne foi. L'intention de n'en point avoir a été commune à tous.
La contradiction apparente qu'on trouve entre deux
(1] RouaMau fuge de Jean>Jacqiies , premkr Dialogue.
(a) Déjà Ton eo a pu juger par Tinfidélilé de La Harpe ( voyee l'Analyse du VU® livre des Confessions) , qui attribue à une difibr» mité très-indifférente , les larmes que faisait couler un louable motif. J'insiste sur cette altération généralement faite, soit dans les extraits , soit dans les citations ; parce que c'est une particularité remarquable et décisive aux yeux de l'homme de bonne foi.
passages isoles, et <ju*on oppose l'un à l'autre, s'affaiblît et disparaît en remettant chaque passage à sa place , et en tenant compte de ce qui le précède et le suit.
Jean-Jacques se plaint amèrement dans ses Confessions ( IX" livre ) de la sentence de Diderot , il riy a que le méchant qui soit seul 'y et daris sa Nouvelle Héloïse , il dit , sous le nom de Sf^int-Preux : je suis convaincu quil n*est pas bon que l'homme soit seul.
11 senible par-là se rapprocher de l'avis de Diderot j d'où l'on serait en droit de conclure qu'il se contredit ep se plaignant de la sentence de son ami , et l'adoptant ensuite. Mais la différence des situations détruit toute espèce de contradiction. Dans l'une , Saint-Preux est séparé de Julie , et prétend qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul; dans l'autre , Jean-Jacques, solitaire k l'Hermitage , trouve choquant que son ami lui dise : il rCy a que le méchant qui soit seuL
Grétri , dans ses Mémoires fi ) , fait , relativement au reproche dont nous nous occupons , une observation qui nous paraît une réponse victorieuse. « On prétend, dit- » il , que Jean-Jacques se contredit sans cesse dans ses » écrits : je croirai à cette accusation , lorsqu'on m'aura » prouvé qu'une même cause , surtout au moral , peut » se montrer deux fois sans être accompagnée de cir- » constances et d'effets différen^. »
Passons à la seconde espèce de contradiction, celle qui consiste à faire une action opposée à l'opinion qa'on a précédemment €»tprimée, et citons celle de* ce genre commise par Jean-Jacques , et qu'on lui a souvent reprochée (2) : c'est d'avoir fait le Devin du village, après
(i) Tome I, p. 275.
(a) Nous ne parlons pas encore de l'abandon de ses enfants. Cesl
avoir prétendu que notre langue ne pouvait se prêter à la musique.
Le succès de ce charmant intermède ne le détrompa point, et il persista dans son opinion jusqu'à ce que Gluck et Grétry lui eussent prouvé le contraire. Il ne s'est' pas rétracté par écrit; mais il l'a fait d'une manière généreuse, en suivant avec assiduité les opéras de ces deiix compositeurs. I Après une représentation d'O/pAèe, quelqu'un lui dit : « Eh bien ! 31. Rousseau croyez-vous » qu'on puisse faire de bdnne musique avec des paroles » françaises ? Pour toute réponse , il chanta iJ*ai perdu » mon Euridice. »
A une représentation de la Fausse magie, il dit à Grétry : « Que je suis aise de vous voir ! Depuis long- » temps je croyais que mon cœur s'était fermé aux » douces sensations que votre musique me fait encore » éprouver. » Grétry, bon juge , explique la cause pour laquelle Jean-Jacques avait persisté dans une opinion aussi hasardée. « C'est , dit-il , après avoir éprouvé les » difficultés infinies que prés^te la langue française, et » avoir senti qu'il ne les avait pas toutes vaincues , que » Jean- Jacques a dit : Les Français n auront jamais de yt musique, » "
11 faut se reporter au temps où Rousseau se fit cette opinion , et se rappeler ce que c'était alors que la musique française , le sort qu elle éprouva en luttant contre la musique italiemie, et comparer à LuUi , à Rameau, Gluck et Grétry.
quinze ans après avoir commis cette faute grave , el qu'il se reproche tant de fois , qu'il a recommandé d'élever soi-même ses enfants. Au lieu qu'il a fait le Deuin du village après avoir dit et prétendu prouver qu'il était impossible de faire de bonne musique sur des paroles françaises.
a^O HIStOIRE DE J.-J. ROUSSEAU,
Il faudrait bien s'entendre sur ce qu'on appelle être en contradiction. On ne soutient jamais sérieusemetat l'affirmative et la négative en même temps ; on peut passer rapidement d'une opinion à l'autre dans des temps de rëvoliition, 6t nous n'en sommes pas à chercher des exemple^ ; mais y en morale , en philosophie , sur des questions dont l'examen demande de la réflexion , qui veulent être mûries, qui exigent l'exercice continu de la raison et du jugement, on né peut changer d'opinion qu'après un nouvel examen , une plus grande expérience : alors on avoué qu'on a été dans l'erreur , on fait voir que cette erreur était motivée, et qu'on a des motifs plus puissants pour agir ou penser autrement.
On a défini la contradiction un jugement opposa à un autre jugement déjà porté. La justesse de cette définition n'est pas telle qu'on ne puisse la combattre avec succès par des exemples , qui valent toujours mieux que des préceptes. Pour qu'elle soit exacte , il faut supposer quel'objet sur lequel on porte un nouveau jugement, est considéré sous le même point de vue, placé dans les même circonstances , enfin le même absolument qu'il était lorsqu'on en porta un jugement opposé.
Il n'y a pas de contradiction à défendre une chose qu'on a faite, mais à la faire après l'avoir défendue. On a oublié cette distinction (qui cependant est de toute justice) dans les reproches dont Jean-Jacques est l'objet. Réparons cet injuste oubli.
Ainsi il a dit dans son Emile ( Liv. I ) : « Rien né dis- 0 pense un père de nourrir ses enfants. Lecteurs , vous » pouvez m'en croire , je prédis à quiconque a des en- » trailles et néglige de si saints devoirs , qu'il versera » long-temps sur sa faute des larmes amères , et n*en sera » jamais console, » Si Emile eût précédé Tabandon que
Je^n-J^çfme^ ne cisssa d^ se reprocher^ il $ergit tombé d^os la cpntrfaidiption la plus révoltaiita, et sa faute eût été bien plus grsive eacpre. Op a réptét/é jusqu'à satiété : ^pussisau pFpsçrit aux pèr^s d'élever Lsurs eofants , et il a mis les siens à l'hjopital ! Le fait est faux; on doit dire : jiprès avoir mi$ Sf^ enfanta à Thâpital , réfléchissant sur saeopd^ite et sps devoirs^ bourrelé de remords ^ en proie à 4^s regrets citii^aat^ dfiut il laisse souvjent échapper l'expression 9 Jeao-Js^ues a prescrit de nourrir et d'élever ses enfants^ La ia.ute existe toujours , elle ne sera point atténuée ailX y^ux de ceux qui ne tiennent aucun compte dp. repentir (i)j mais il n'y a plus de c<H)tradiction. Que dirait-on di5 celui quifarétendrait que, pour éviter d'être Ç0 contradiction y Tauteurd'^m/^ aurait dà faire un devoir aux pères d'abandonner leurs enfants? Cette logique n'est cependant pas si étrange qu'elle ne soit à l'usage de certaines personnes.
On voit, qu'en posant la question telle qu'on doit l'établir si Ton veut être juste, le reproche de contradiction
(i) a En méditant mpn Traité de l'éducation 9 je\|ieiiti« qu9 » î^avais négligé des devoirs don| r^en ne pouvait me dispenser. I^e » remords enfin devini: si yif , qu'il m^arracha presque Faveu de » ma faute au commencement à^ Emile , et le triiit ipéme est si » clair, qu^aprèsun tel passage il est surprenant qu'on ait eu le » courage de me le reprocher, n Mais les circonstances dans lesquelles il se trouvait en méditant ce traité étaient les mêmes j c^està-dire, l'impossibilité d'élever ses enfants s'il en avait encore eu, et les mimes raisons. La faute eût été bien plus grave, parce qu'il sefitait soù devoir et ses obligations. Que fit-il? il ta nous le dire: Ot Ma situation était la même et pire encore par l'animosité de mes 9 ennemis , qui ne cherchaient qu'à me prendre en faute. Je craix> gnis la récidive ^ et n'en voulant pas courir le risque ,f aimai 9 mieux me condamner à l'abstinence, » Çonfess. liv. XII.
!2g2 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEÂV5
dans la faute la plus grave que Jean-Jacques ait commise, est détruit, et que même cette faute est atténuée.
11 y a dans la vie de Rousseau deux époques bien distinctes l'une de l'autre-, et dans Jean-Jacques deuxhommes différents.
La première époque renferme l'espace de temps pendant lequel Rousseau vécut dans le monde ( de 17.1a à 1757) ; la seconde commence à sa retraite , et finit à sa mort, , c'est-à-dire de 1757 à 1778. Pendant ces deux époques, ce sont deux hommes ( i ) dissemblables , qu'on ne doit pas opposer l'un à l'autre pour les trouver en contradiction."
Pour que le reproche soit fondé, il faut présenter Jean- Jacques après sa réforme en contradiction avec lui-même , à partir de cette réforme, et non avec Rousseau dans le monde , secrétaire d'un financier , ou se montrant ^atls les cercles du baron d'Holbach.
C'est être injuste que de suivre une marche contraire»
Il condamne ceux qui changent de religion, et dit qu'un enfant doit être élevé dans celle de ses pères. Un auteur part de là pour le mettre en opposition avec luimême et rappeler qu'il passa successivement des autels de Genève aux autels de' Rome, qu'il abandonna pour revenir à ceux de Genève (2). ,
Rousseau changea de culte à 16 ans^ c'est-à-dire au sortir de l'enfance et dans un âge où l'on ne réfléchit pa$.
(1) La Métamorphose de Jean-Jacques ne fut pas subite j elle commença en lySo , quand son premier discours eut été couronné. L'exaltation de ces principes lui fit adopter une méthode, un genre de y'ie , une conduite dont il ne voulait plus. se départir \ mais» se voyant obligé de lutter y et forcé cpielquefois de céder , il prit le patti de se séquestrer de la société, et dès-lors il ne dévia plus. C'est de cette époque que je date sa réforme complète et suivie.
fâ) L. Barmel. Les Helyiennes,
A 4^ ^^^ ^ rentra dans la religion de ses pères , et plus tard dit qu'on n'en devait point changer. S'il l'avait fait depuis y il serait en contradiction. Il en est de même de son opinion sur la musique française^ ainsi que nous l'avons fait remarquer.
Quel est l'homme qui y sur la fin de sa carrière ^ se rappelant les circonstances importantes dans lesquelles il s'est txouvé , ne se dise ^ je ne tiendrais pas entière-i ment la même conduite, si j'avais à recommencer ^ et ne prescrive à ses enfants de ne pas imiter son eiemple, si ces circonstances se représentaient de nouveau ? . U y a eu des critiques assez bonnes gens , assez simples pour opposer à JE mile , à VHélôïse , le Verger des CharmeUes y Narcisse ^ des vers médiocres , mauvais même j et contester à Rousseau son talent ! on n'a rien à leur répondre si ce n'est de les envoyer à Lausaime au concert de M. Treitorens, et de les mener ensuite à la première représentation du Devin du villa^. — Mais ils ne voudront pas sortir du concert^ et nous laisseront aller tout seuls au Devin*
Beaucoup de gens jurent in verba magistri et ne vérifient jamais rien. Ceux-là ne connaissent les reproches faits à Rousseau que par les critiques de ce dernier. Ils adoptent l'accusation. Elle se grave dans leur mémoire^ acquiert insensiblement tous les degrés de la certitude , et • devient une vérité démontrée. Que de personnes jugent Jean-Jacques d'après l'ouvrage de Dusaulx! Nous avons cependant fait voir (i) combien celui-ci était de mauvaise foi, ou combien il avait l'esprit faux en rapportant le passage qu'il indique, et qui n'o£fre pas un mot de ce qu'il assure s'y trouver.
(4) Page 20S àe ce volume.
a94 HISTOIRE DE J.-J. ROlJSSfcAU,
On ne réfléchit point assez en général sut la facilité avec laquelle on accueille des prévcnitions, en les laissant prendre racine de Inaliière qu'il devient inlppssible de -les détruire entièrement. C'est un chapitre intéressant à traiter y et auquel nous ne renoncerions pas si le talent pouvait être suppléé par une cruelle expérience.
Passons du reproche de faiblesse et tâchoils de découvrir les causer et les inotifs de Cdtte faiblesse dans un homme qtii lutta si souvent contre le sort avec tant de force , et s'èlprima toujours avec une si étonnaùte énergie.
La première cause est sa situation ou plutôt son isolement volontaire de la société^ qui^ amenatlt inscfnslblement la disposition de s<m esprit, augnfénia son effet pair son effet tnéme (i).
Mais quelle était la cattse de cet isoleïttent? car on ne peut se justifier d'une faute par uilë autre , et une faute nepeut servir d'excuse pour toutes celles qui en découlent naturelleineiit , comme dés consé^uétK:es d'ùil même principe.
tli'api'ès les idées que RdusseatL s'éuit faites de la vertu (idées dont oti peut juger par l'enihoiiSiîisztië avec lequel il eh parle) y il vit biétitôt que la pratique lui en était impossible en vivant dans le ilioûdé. Il sentit sa faiblesse, aima mieux fuir le combat, que fuetdrela victoii'e , et les tentations, que d'y succomber. Aujourd'hui ^ comme alors, celui qui se ferait les méme^ idées n'aurait point d'autre parti k prendre.
(i) Expression dont se sert Jean-Jacques , livre VIII des Con~ fessions j en parlant de Feffet toujours croissant ^ue produisit le Devin du village, sur le théAtre de Fontaïuebleaii , a là première représentation.
De plus, le sentiment de son propre talent le convainqait que ce talent dépendait entièrement de la persuasion et qu'il se perdrait du motnent où sa plume et son cœur ne seraient plus d'accotd. En continuant de vivre dans le monde avec les gens de letttes, ses principes étaient sans cesse en opposition avec les leurs , et sans cesse frois^ ses par le spectacle qu'il aurait eu sous les yeux. 11 aurait fallu rompre en visière à chaque instant^ ou tacitement approuver^ céder pat degrés, et conséqueniment étouffer et ce feu sacté, foyer de Son talent, et lé talent luimême. Dès-lors plus de Jean-Jacques , des ouvrages médiocres, un nom dans l'oubli.
Nfe pouvant donc être toujours en querelle; ne devant point céder, il s'isola du monde. Jusqu'ici il ne mérite aucun reproche; mais, par sa faute oti par sa faiblesse, il se âiit dans une situation ou il lui était impossible de connaître la vérité dans ce qui le concernait.
D 86 donna poUr compagne Thérèse Le P^asseur {honne tout au plus pout être sa servante), et dont la famille fut long-temps à la chatgé de Jean-Jacques que même elle finit par dépouiller.
Rousseau, qui avait refusé Une pension de deux rois , était probablement sincère en ne voulant de cadeaux de personne. Madame Le Vasséur en recevait pour lui , qu'elle gardait pour elle , laissant croire qu'ils allaient à leur destination. L'indignation de Jean-Jacques peut se concevoir quand il apprit ce manège. Il se sépara de la mère de Thérèse qu'il aurait dû renvoyer avec elle. Ses ' ennemis parvinrent à circonvenir Thérèse : elle eut avec eux des entretiens secrets et confidentiels sur Rousseau , suivit les conseils de sa mère, et Jean- Jacques fut entièrement dans la dépendance. Il ne contint plus que par elle ce qui pouvait l'intéresser; s'aperçut enfin qu'il était
396 HISTOIRE DE J.-I. ROUSSEAir,
trompé; et, puisqu'on avait séduit cette indigne femme , sur le compte de laquelle il s'était jusqu'alors si complètement abusé , il crut voir un complot général contre lui. Cette cruelle expérience provenant de la part d'iin être borné , abject par ses basses inclinations , tiré par lui de la misère , dans lequel il avait pendant si longtemps placé toute sa confiance, lui fit conclure, non sans quelque apparence de raison, qu'il ne pouvait plus se fier à personne. C'est alors qu'il dut être navré. On voit par quels degrés il a nécessairement été conduit à la défiance. Des événements d'une importance plus grande concouraient à la rendre extrême. Il confie son secret à des amis: c'était une faute qu'il se reproche amèrement. Elle devient publique.
Il communique le manuscrit à* Emile (i) au magistrat chargé de la librairie, ainsi qu'au maréchal de Luxem* bourg. Il se croit dans une sécurité d'autant mieux fondée, que les épreuves de l'ouvrage, qui s'imprimait en Hollande, sont lues par M. de Malesherbes avant de parvenir à l'auteur. Au moment deJa publication^ le maréchal de France et le magistrat redemandent les lettres qui prouvaient leur protection. Cette protection se borne à favoriser la fuite de Jean-Jacques. ÎJ Emile parait; l'auteur est décrété de prise àt corps. Il part et cherche un asile qu'on lui refuse.
A qui donc pourra-t-il se fier? Il pouvait du moins laisser le soin de sa défense à ses propres ouvrages : mais il * apprend (pi'on en fait des éditions fautives , et qvL Emile, celui qu'il préférait aux autres, est réimprimé par For-
(1) Voyez pour plus de détails^ i'''^ période , Tanalyse du liv. Xl des Confessions.
ï. PARTIE. 1770 — 78. ^97
mey ( i ), et, sous son nom , mutilé , défigure , corrige. Pour une imagination ombrageuse y effarouchée , cet ex* ces d'impudence faisait partie du complot général. Ce Revint donc^ chez Jean-Jacques^ une idée fixe que celle, de ce complot. Du reste, qi^el en futile résultat? c'est de fuir les hommes. Ce tort, si c'en est un, est personnel. A qui nuit Jean-Jacques en se séquestrant de la société , en ne voulant voir personne, en traitantmal les indiscrets? pourquoi rechercher celui qui s'enferme, se dérobe à tous les regards, et de quel délit se rend-il, coupable en refusant sa porte ?
Le souvenir des persécutions qui lui furent suscitées , des arrêts ou mandements lancés contre lui par le Parlement, l'archevêque de Paris, la Sorbonne^ le gouvernement de Genève , celui de Berne ; de l'abandon de ses protecteurs \ de la conduite de ses prétendus amis qui le trahirent et publièrent les secrets qu'il leur avait confiés; de l'obscure intrigue dont Thévenin fut l'instrument ^; de l'empire de Thérèse LeVasseur, et de l'usage qu'elle en fit \ le souvenir , disons-nous <, de toutes ces circonstances , et de beaucoup d'autres (2), sans justifier, dans toute leur étendue , les soupçons de Jean-Jacques, démontre qii'ils n'étaient pa» sans fondement. On est obligé de convenir que la plupart des gens de lettres ne pouvaiiçnt lui pardonner sa supériorité. On est fâché de
(1) Dans un autre que Forinej ce serait une impudence rare. Le spoUflUi^r n'eut d'autre motif que le 2èle de la religion. (Voyez Phistoire de cet Emile à la fin de la Notice sur Touvrage; )
(a) Le libelle anonyme , intitulé : Sentiments des citoyens , et plein des calomnies les plus dégoûtantes j la lapidation de Motiera» Travers, l'expulsion de llle Saint-Pierre, la prétendue lettre du Boi de Prusse, etc., etc.
2g8 HISTOIRE D£ J.-J. ROUSSEAU,
voir à leut tété le patiiarche de la littérature , et le plus bel esprit du siècle. Nous avons de Grixam un aveu bien impartial sur les persécutions qu'avait éprouvées Rousseau (i), et dont il ne fait aucun doute. « Cette âme y % dit-il y iiaturellement susceptible et défiante ^ ^victime » d'une persécution feu cruelle , à la ve'rité ^ mais du » moins fort étntngej aigrie par des malheurs qui furent n peut-être son propre ouvragé , mais qui n'en étaient » pas moins réels ) tourmentée par les tracasseries d'une » femme qui voulait être seule maîtresse de son es- » prit 5 cette âme , à la fois trop forte et trop faible y » voyait sans cesse autour d'elle des faûtômes attachés à » lui nuire. Sur toUt autre objet son esprit conserva » jusqu'à la fin toUte sa force et toute àon éilergie. » Etitre plusieurs faits, rappelons encore celui qui déïnoutre l'union dès gens de lettres contre Jean-Jacques, quand l'occasion s'en présentait. Il s'agit dé sa quètelle avec David Hume. La plupart des auteurs prirent, comme on l'a vu, fait et cause pour le dernier. Madame du Défiant ., dans sa lettre du ao octobre 1 766 , à Horace Walpole , s'exprime ainài ; « Je compte faire partir ce » soir l'histoire de M. Hume et de Jean^ Jacques. Les )) éditeurs passent peut- être le baron 4'HolbaCh et » Mi Suart ; mais tout le monde y reconnaît d'Alem- » bert. »
Ainsi l'exposé de Hume était vu , corrigé , augmenté par d'Alembert, Suart, d'Holbach, Helvé tins, totalement étrangers à la querelle.
Dans cet exposé se trouvait une lettre H Horace FTal' pôle , à M. Hume. Fréron la critiqua dans ses feuilles ^
ce qui mit le duc de Choiseul , dit madame du Def-
— ' (1) GorrespoiidaDce , juillet 2778.
fant (i) , dans une belle colèrv. Aimi Jean- Jacques avait contre lui dans cette qttèrelle , Vdltaitc , qui dérivit pout Hume, d'Alembert^ le duc de Choiseill, le bâton d'Holbach, Helvëtius, Suart et MatmôtttéL On exigea même une réparation de Fréron.
Madame du Dèffant (le&re du^i mai 1767 ) dit que personne n^&serait ùhetH^r quelque otnhre de bon sens dans toiu ce qu'a jamais fait Rous^au. Il m* est revenu^ ajoute-t-die, que madame de Boufflers est la ptemièf^, à nwônier toutes ses Jolies*
Aux circônstàUces qui prouvent ^ suivant Griium , une persécution Jort éttàngè ^ ajoutons Un fait rapporté par cet auteur dont le téuioignage est d'autant mëius suspect ; qu'il fut l'enUéMi persoUnëî de Rousseau. « Lé re- )» tour de cet homme singulier, dit-il (2)$ dans Une ville )» qui , seule , lui conViéUI dàUs l'iâlliVêtd, d fouriii pen- Jk dant quelques jou^s unsùjèt dècoUversàlîoUàParisi II n s^estmoUtré plusieurs fois au Càfé de la Régence, sur la » plate du Palais-Royal. Sa ptéseUce y a attiré uhè foule I) prodigieuse, et la populace s'est même attroupée sur la >» placée pour le voir passer. On demandait à la moitié de n cidtte populaee tsè qu'isUe faisait-là : elle répondait que iï c'était pdUr voir Jean-Jacques. On lui demandait ce que » c'était que Jéan-Jàcques : elle répondait qu'elle n'eu » isttVàit rieU ^ lUais qu'il allait passer. )> Que pouvait penser Rousseau en voyant cette foule sur son passage ? Qui l'avait rassëtnblée et dans quelle intention ? On est forcé de conveuif qu'il y a feu un coUcôurs dé circonstances qui jUsttfièht l'éxpressioU de Griihm , quand il reconnaît une persécution fort éthmge , et doivent faire
(1) Lettres à Waipole, tome I , p. ii3. (3) Correspondance f juillet i77ft*
3od HISTOIRE D£ J.-J. ROUSSEAU,
pardonner k celui qui en fut l'objet d'y avoir cru. Quand il ne fut plus possible à l'envie de nier le talent de Jean- Jacques y elle n'eut rien de mieux k ^ire qu'à le déclarer fou , en préparant tout pour qu'il le devînt.
Écoutons maintenant un orateur célèbre , qui^se. connaissait en hommes/, et fit. le portrait de Jean-Jacques Rousseau , dont il enviait moins le talent que la vertu.
« Ce ne sont point , dit Mirabeau en parlant de Jean- Jacques , ses grands talents que j'envierais $i cet honime extraordinaire y mais sa vertu , qui fut la soupce dé son éloquence et l'âme de ses ouvrages. J'ai . connu Jean- Jacques Rousseau , et je connais plusieurs pierspimes qui l'ont pratiqué; il. fut toujours le même,, plein de droiture 9 de franchise et de simplicité , sans aucune espèce de faste, ni de double intentioipi , ni d'art; pour cacher ses défauts. ou montrer des vertus. On doit pardonner peut-être à ceux qui l'ont décrié de l'avoir mal connu: tout le monde n'était pas fait pour concevoir la sublimité de cette âme , et l'on n'est bien jugé que par ses pairs.
« Quoi qu'on pense ou quoi qu'on dise de lui pendant encore un siècle ( c'est l'espace et le terme que l'envie laisse à ses détracteurs ) il ne fut jamais , peut-être , un homme aussi vertueux, puisqu'il le fut avec la persua* sion qu'on ne croyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses actions. Il le fut malgré la nature , la fortune et les hommes , qui l'ont accablé de sou£frances, de revers, de calomnies , de chagrins etTde persécutions. U le fut avec la plus vive sensibilité pour l'injustice et les peines. H le fut enfin malgré les faiblesses qu'il a révélées dans les mémoires de sa vie. Jean-Jacques Rousseau arracha mille fois plus à ses passions qu'elles n'ont pu lui dérober. 'Doué peut-être de l'âme incorruptible et vertueuse d'un