‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiques (volume 2)Chapitre 5 sur 334 · PREMIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PÉRIODE

Du 4 Juillet 1712 ottuS Octobre 1765*

VJONFORMEMEITT AU plan que nous nous sommes trace et dont nous avons donné le développement dans l'Introduction^ nous présentons seidement dans cette première période , un précis des Mémoires écrits par Jean-^ Jacques ; sous le titre de Confessions; notant les circonstances propres à faire connaître le caractère de cet homme célèbre ^ donnant la clef de quelques faits qui avaient besoin d'éclàircissemens ; achevant de rétablir les noms supprimés par des considérations qui n'existent plus j ajoutant aux événements la date qui leur manque xlans les éditions précédentes (i) ^ mettant enfin à leur

(i) Excepté dans celles in-i 3 de madame Perronneau, et in-S'' de M. Lefevre , dirigée par M. Petitaia qui a pris , dans Ja première , ainsi qu^il le reconnaît , les dates que j'y avais mises.

4 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSCAtTy

La seconde est la même punition, mais vigourensement appliquée et infligée pour un délit dont il était innocent. C'était la première injustice qu'il éprouvajit. Elle le r^dit furieux , et lui inspira contre la violence et l'injustice , une haine qui ne s'est jamais démentie.

On le retire de Bossey. 11 reste deux ou trois ans chez son oncle , est ensuite placé chez le greffier pour apprendre le métier de procureur. Il s'en fait renvoyer pour entrer chez un graveur qui le maltraite de coups et d'injures. Ennuyé, dégoûté, il se remet àlalecture des romans et épuise toute la boutique d'une loueuse de livres. Il en excepte les ouvrages licencieux qu'une belle dame de par le monde, dit-il^ trouve incommodes^ parce aii on ne peut les tire que d'une main. Cette belle dame était Mademoiselle de Cler/nont, Le vieux marquis deXiménès racontait qu'un jour cette princesse ayant demandé un ouvrage amusant^ on lui fit passer un livre de cette espèce. Elle le renvoya, en disant: gu*il était incommode ^ parce quon ne pouvait le lire que d'une main. Pour éviter le traitement cruel de son maître, M. du Commun^ Jean- Jacques s'expatria. II avait près de i6 ans.

Rousseau rapporte dans le second livre d'Emile , vers la fin, une aventure qui lui arriva pendant son séjour à Bossey, chez M. Lambercier^ et dont il est nécessaire de lire le récit pour connaître toutes les particularités de son enfance. Il s'agit de son expédition dans le temple pour y chercher la bible, pendant la nuit; des frayeurs qu'il eut; de l'incident qui les fit cesser et lui rendit le courage. Nous croyons, quoiqu'il n'en dise rien , que, le mobile principal qui le fit retourner sur ses pas , fut l'amour propre ( i ).

(i) V. Emile, lÎT. II, le récit de cette aveoiure. Non» ne detons

La tante dont il est quesdon dans ce livre, et qu'il ne «oinmepas , est madame Gonceru, à qui Rousseau , malgré rin;5uflSsânce de ses moyens, fit une pension (i).

La distinction des enfants du haut et du bas vient des ïocalite's. Dans le iS"»» siècle on a construit à Genève de belles maisons sur le coteau de Saint-Gervais. C'est maintenant un quartier recherché. De là les gens du haut et les gens du bas. Nous devons cet éclaircissement à M. Picot. Liv. II: du mois de mars 1728 au mois d^ octobre de la même année. Il rôde autour de Genève ; arrive à Confignon; se présente à M. de Pontverre, curé, descendant àes fameux gentilshommes de la cuiller, a C'é- » tait le nom d'une confrérie instituée en 1 §27 dans un » château du pays de Vaud , ou des gentilshommes , » mangeant de la bouillie avec des cuillers de bruyère , » se vantèrent d'en faire autant h ceux de Genève, qu'ils » mangeraient à la cuiller. Chacun pendit la sienne à » son col, pour signal. Ils choisirent pour capitaine » François de Pontverre , sieur de Terny. Ils dévas- » tèrent les environs de Genève. En i53o, leurs châ- » teaux furent brûlés (2) ». Depuis ce temps , il n'a plus été question de ces gentilshommes. Jean- Jacques aurait du rapporter ce fait pour expliquer la qualité qu'il donne au curé de Confignon. Ce curé l'adressa à madame de Warens, habitant Annecy. C'était en 1728 , au mois de mars. Elle avait vingt-huit ans , et lui quinze ans et huit mois. Dès qu'il la vit, il sentit pour elle un vif attachement et une confiance parfaite.

qu^indiqner ce qui se trouve dans les œuvres <&d Rousseau , que

nous supposons élre à la disposition du lecteur.

(i) Corresp. Lettres du li juillet 1 j54 et du 8 février lyjo.

(a) Hist. de Genève , par Jacob Spon. , édif. de lySo , in-4° ,, t. I , p. 190.

6 HISTOIRE DE l.-l. ROUSSEAU,

' Ou Penvoîe à Turin daos Thospice des Catëchumènès ; à peine en route , son père arrire } mais, apprenant que Jean- Jacques venait de partir , il retourne à Nyon , quoi* qu'il eut la certitude de joindre son fils k Chambéry. Rousseau croit qu'il eut poussé le zèk plus loin , s'il avait pu se passer du bien de ses enfants, dont il jouissait en leur absence» D'où il tire cette maxime utile , d'éviier les situations ifui meiterU nos devoirs en opposition avec nos intérêts , et qui nous montrent notre bien dans le mal d^autnd, sûr que, quelque amotirde la vertu quon y porte , on faiblit têt ou tard sans s'en aperceifdir^ et l'on est injuste dans le/ait sans avoir cessé dfétre juste et bon dans l'âme.

11 était nécessaire dé noter ici cette maxime, parce que Jean- Jacques l'ayant adoptée , elle lui donna l'air bizarre et fou, coiume il le dit lui-même. Ce fut cette observation dont il reconnaissait d'autant plus la vérité qi/elle lui était personnelle , qui lui fit prendre en 175 1 le parti de réformer sa toilette , de ne plus aller dans le monde , et en 1767 , de s'en retirer tout-à-fait.

La petite caravane dont il faisait partie , se rend à pied d'Annecy à Turin, dans sept k huit jours. Il prend un goût très-vif pour les promenades pédestres. Il ra-» conte à cette occasion le projet d'un voyage en Italie ; projet qu'il fit plus tard, et sur lequel nou^ reviendrons a l'article de Grimm,

Mis à l'hospice , il est catéchisé ; il lutte , il combat pour changer de f eligion ^ et quoiqu'il n'eût que seize ans , il sentait la faute qu'il commettait : au lieu de reculer , il se croyait forcé d'achever, par une mauvaise honte, se plaignant de manquer de force quand il n'était plus temps d'en user» Il développe le sophisme qui le perdit et ne dissimule aucun de ses torts.

Noà$ passons rapidemait sur VkretAnTé de madame Bazile ^ le séjour chez madame de Vercellis , pour nous occuper un moment du vol d*un ruban rose et argent. Cette action ineitcusafale y qooîqfa'^lle n'ait évidemment d'autre motif que la honte , n'a été connue que par l'aveu de Jean-JacqaeSé II en exagère la noirceur : deux circonstances qui auraient dû atténuer une faute dont on a xëpété le reproche jusqu'à satiété*

Quatre^vingt^x ans après cet événement , arrivé m 17018 , je n'ai pas entendu sans surprise , un homme de lettres pétendant qu'ail lieu du ruban c'était un diamant. Il disait en 1818, en être certain ^ ne donnant cependant d'autres preuves que son assertion et des témoignages qu'il était impo&siblede véri&er. Jean-Jacques eût mieux caché le diamant (i) ; et la faute est moins dans le. vol que dans la calomnie. Je me reprocherais de parler de cette absurde accusation, si elle ne venait d'un homme de lettres, et si l'expérience ne m'avait appris combien de gens étaient accessibles à des préventions calomtnieuses, qui bientôt acquéraient dm^ leur esprit , à leur insu y tous les caractères de la certitude.

Ce second livre ne comprend qu'un espace de six mois.

Liv. III : du ntùis de nayemhre 17^8 à celui d'avril 17^1. Pendant qu'il reste cinq ou six semaines sans occupation, il a des entretiens avec M. Gaime^ précepteur des enfants du G. de Mellarède, et l'un des deux modèles du Vicaire Savoyard. Dans le préambule de la fameuse

(1) Ea 1728 , les femme» de chambre n'avaient pas plus qu'à présent des diamants, et le ruBan appartenait à celle de madame de Vetcèllîs. Il est d^AÛletirs bien certain , qu'on eût fait des ponrtaites qui n« potttai^bt avoir lieu i>oUt un objet «ï'aussi peu de valeur qu'un ruban.

8 HISTOIRE DE |.-1. RÔlTftSEAV,

profession «Je foi qui fait partie du IV livre d'Éinile , Jean-Jacques décrit la situation où il se trouvait en .Piémont à cette époque (i), et rend compte de ces sages (entretiens. C'est lui qui lui apprit qu'il valait mieux avoir l'est jme des -hommes quç leur admiration , et qu'en général;; si l'on consultait le fond de son cœur, on voudrait plutôt monter que descendre.

Il entre chez le G. de Gouvon, dont le fils lui enseigna ia langue italienne. Il paraît qu'on voulait le former pour s'en servir dans la carrière des ambassades que parcourait la maison de Solal*. Mais, après avoir répondu aux soins que l'on prenait de lui y il se laisse déranger par un coureur genevois, nommé Bâcle, et décampa avec lui, à près de 18 ans, au moment où l'on allait se-, rieusement s'occuper ,de sa fortune.

Il retourne près de madame de Warens , qui habitait encore Annecy 5 et dans ce second séjour chez sa bienfaitrice , il fait des lectures instructives. On prononce une seconde fois qu'il est très-borné. Il explique les motifs qu'on pouvait avoir de le croire j c'était la lenteur de sa conception et de ses idées , etc* ; défauts auxquels l'embarras lui faisait ajouter quelque sottise par l'obligation où il se croyait être de parler quand il fallait se taire. Il en cite un trait qui prouve en effet une étrange distraction {%),

On le met au séminaire d'Annecy. Il y est instruit par

(1) Nous rindiquons , parce qu^l nous parait nécessaire de lire ce morceau avec le %* livre des Confessions , pour bien connaître l'auteur.

(a) Les deux dames qu'il ne nomme pas , et qui étaient aTec. M. le duc de Gontaut ^ sont les maréchales de Luxembourg; et de Mirepoix.

Page 1