I. PiiiiTiz. 171a— 65. II
Pendant ce sëjour^ il n'y a de remarquable que la partie de campagne avec mesdemoiselles Gallay et GraiSenricd^ dont il a conservé longtemps le souvenir.
Chargé de conduire la Merceret à Fribourg, il passe par Genève, voit son père à Nyon, et se'rend de Fribourg k Lausanne , où, sous le nom de Vaussore, il montre la musique sans savoir déchiffrer un air, 11 donne, chez M. de Treytorwis, ce concert fameux oà tan aurak bien voulu se boucher les creilU», Il fait une course k Vevaty , patrie dé madame de Warens, et dont l'aspect lui laisse des impressions qu'il a retracées dans la Nouvelle Héloise.
H passe l'hiver de i^Si k 1-5 3a k Neufcbàtel, oà il continue de donner des leçons de musique /qu'il finissait par apprendre en la montrant. Il fait la connaissance d'un archimandrite, avec lequel il va successivement k Fribourg, à Berne, k Soleur-es , où M. de'Bonac, ambassadeur de France ) le retient et l'envoie k Paris, pour être mentor de M. Godard, qui entrait très^ jeune au service. Il fait la route À pied. L'impression désagréable qufil reçut en entrant k Paris par le faubourg Saint*Marceau, n'a jamais été entièrement détruite par la magni*fîcence réelle qu'il trouva depuis dans cette capitale.
Il ccnnpQse contre le colonel Godard une satire qui xi^ pas été conservée. C'est la seule qu'il ait faite.
Apprenait que madame de Warens était retournée en Savoie, il repart k pied dePari|. Égaré dans sa route, il reçoit l'hospitalité d'un paysan, forcé par les lois fis** cales, de paraître mourir de faim pour éviter sa ruine. C'est k l'etfet que produisit en lui cette vexation, qu'il attribue le germe de cette haine inextinguible contre les oppresseurs du. peuple.
Après quelque séjour k Lyon, il arrive chez madame
s 2 HISTOIRE PE J.-J. ROUSSEAU, {
de Warens, qui venait de se fixer à €hambëry. Elle le présente à rintendant-gënéral , qui lui donne ui^ emploi . dans le cadastre.
Liv. V : du printemps de i^SS €m mois de sep^ tembre 17 36. — Rousseau fixe à Tan 1782 son retour à Chambëry et dit qu'il avait près de vingt-un ans. Ce doit donc être en 1733, puisqu'il était né en 1712W D'ailleurs il nous donn^ un moyen sur de rectifier son erreur, en disant que quelques mois après son arrivée, la France déclara la guerrç à l'empereur, et que l'armée française filait en Piémont pour aller dans le Milanais» Or, cette; déclaration eut lieu le 10 octobre 1733. Il y eut dans le mois de novembre des événements militaires près de Milan , ainsi les Français devaient passer ps^r Ghambéry à la fin d'octobre. C'est à cette circonstance (qui lui fit lire la vie de nos anciens capitaines) qu'il attribue l'origine de son amour pour la France. — Il prend la musique dans une telle passion , qu'il néglige tout autre travail , et se démet de son emploi , après l'avoir occupé moins de deux ans.
U donne des leçons de musique et compte parmi ses élèves , des femmes appartenant aux premières familles du pays. Répandu dans le monde, il y trouve des écueils. Pour l'en garantir, madame de Warens le met au fait, et afin de rendre l'instruction complète, elle joint la pratique à la théorie (1735).
Elle lui donne des maîtres d'agrément, qu'il abandonne bientôt après quelques mois de leçons sans progrès.
Toujours occupée de projets, madame, de Warens en conçoit enfin un qui pouvait être utile : c'était de faire établir à Chambéry un jardin royal de plantes avec un démonstrateur appointé. Ce devait être Claude Anet. Si ce projet eut reçu son exécution, Rousseaa serait de-
venu botaniste y démonstrateur à âon tour, et nous n'au-* rions iamais entendu parler de lui. Mais . Claude Ânet mourut, et le projet n'eut pas de suite*
Jean-Jacques hérite de l'habit de Claude , avec un plaisir qu'il ne dissimule pas, et qui augmente les larmes de madame de Warcns. « Ces précieuses larmes^ dit » Rousseau^ lavèrent jusqu'aux dernières traces d'un » sentiment malhonnête : il n'y en est jamais entré de-* * puis lors ». C'était en 17 36. — ' U fait un voyage à Besançon pour prendre des leçons de composition de l'abbé Blanchard : en chemin , il va voir ses parens à Genève et son père k Nyon.
Sa malle ayant été confisquée par les commis des douanes pour un pamphlet qu'il trouvèrent dans la poche d'un habit, il fut obligé de revenir k Chambéry. On établit dans cette ville des concerts publics dont il fait partie.
11 met ces événements à-peurprès à l'époque ou l'armée française repasse les monts. Les .préliminaires de la paix furent signés le Jo octobre 1735. Ainsi c'est dans l'hiver suivant que ces concerts eurent lieu.
Parmi, les personnes avec lesquelles J.-J. faisait de la musique, était M. de Conzié. Mais ils causaient de litté» rature et lisaient ensemble la correspondance de Voltaire et de Frédéric. Rousseau" donne une date certaine en disant que Frédéric venait de monter sur le trône. Or, ce fut le I" juin 1740. Il a donc fait une transposition de temps. Mais il y en a plusieurs autres dans ce livre , et nous donnerons , dans la suite , tous les éclaircissements que nos recherches nous auront procurés.
Jean-Jacques suppose que les lettres philosophiques de Voltaire parurent après sa correspondance: C'est une erreur. La première édition est, suivant M. Bcnchot,
l4 HISTOIRE DE J.-J. ROUBSEAV,
<M 1734; iFtaissa correspondance qui commençaleSaoùt {7367 finit 1^ 18 mai 1740^ Frédéric cessa d'être prince royal pour succéder à son père le i "" juin suivant. Ainsi Jean^Jacques a pu lire en 1 785 les lettres philosophiques^ mais (Uon sa correspondance. Comme il écrivait ces détails, ^ente ans après et de mémoire (en 1766), il n'est pas étonnant qu'il ait commis ces erreurs qui , d'ailleurs, sont peu importâmes.
U fait plusieurs voyages à Genève, à Lyon, k Nyonr-, tantôt pour son plaisir, tantôt pour les affaires de madame de Warens*
Dans un de ces voyages il vit en 1734, à Genève-, - M. Barillot et son fils sortir de la même maiscm , tous deux armés, attachés à deux partis «différents , et pour se trouver opposés l'un ^ l'autre. Frappé de ce spectacle affreux, il jure de ne jamais tremper dans aucune gueive civile : il fut fidèle à son serment dans une occasion déli« Gâte ( I ) , près de trente ans après. U passe deux ou trois ans de cette façon, entre la musique, les projets, les voyages , etc. Un accident , sur lequel nous reviendrons^ I0 rend aveugle pendant quelque temps. Ensuite sa santé s'altère. Il est absorbé successivement par la mu- .sique, les échecs , l'étude. Il mettait de la passion dans tout. U devient mélancolique , tombe sérieusement malade. Les soins de madame de Warens le tirent d'af« . faire. U guérit, et tous deux font habiter les CharmeUes, campagne près de Ghambéry. U y allèrent à la fin de l'été de 1736. C'est {^us particulièrement dans les cinq et sixième livres que Jean-Jacques a fait des tran^[K>si* tions. Lui-même indique quelquefois le moyen de les
(q) Bans les troublés de.Grenève de 1^63 et 1764* Voy. ci-après, ranaJysé ' du i a* livre des Confessions.
!• PARTU* 17 m-' 65. ' l5
reooaDaUre et de les rectifier , aindi que nous Tavons fait observera propos de l'abdication deYictor-Ajnédëe. he9! uanspositions ne nuisent point k la véracité de l'auteur quand les iaits sont exacts; elles prouvent seulement que sa mëmAtre se charge dilEcilement de dates^ et celle de Jean-Jacques^ sur cet article^ résistait à tous ses eCTorts. Il apprenait méme^ comme il nous le dit, avec des peines incroyables y des fragments de Virgile, qu'il oubliait aussitôt , malgré le charme qu'il trouvait dans la poésie du chantre d'£née«
U y a , dans le cinquième livre , dont le récit s'arrête k l'aatom.ne de 17^9 des événements qui ne se sont passés qu'en 1737. Tel est l'accident qu'il raconte à la fin de* ce livre, et dont il fiaLillit à devenir victime. Il est constate par an testament récenunent découvert k Cham« bérjret queM. A nioine Métrai sn^vhMé dans l'été de i8uo. En voici un extrait :
« L'an 1787 et le a7'^*dejuinj après midi, dans la «»maiaovi d^Aeigneur comte de Saint-Laurent, contr6« to lenr*^nëral des finances de S. M. oà habite dame n Françoise^Louise de la Tour de Warens , par devant tt moi , notaire coUégië , soussigné , et en présence des ^ ténuÂnS' sons- nommés, s'est établi le sieur Jean* » Jacques, fils du sieur Isaac Rousseau, natif de la ville » de Genève, habitant k la présente ville ^ lequel, dé- « tenu dans son lit par un acci<fent qui lui est arrivé « ce jourd'hui , néanmoins sain de ses sens, mémoire et » entendement, ainsi qu'il a apparu k moi, notaire, et » témoins 9 par la suite et solidité de ses raisonnements^ » considérant la certitude de sa mort et l'incertitude de » son heure , et qu'il est près d'aller rendre compte à » Dieu de ses actions , a fait son testament comme ci- » après ; premièrement s'est muni du signe de la Sainte-
|6 HIStOIRE DÉ J.-J. 4lOir6S£Air,
» Croix y etc. ^ donne et lègue aux. révérends pères Ga-* » pucins, aux révérends pères Àugustins et dames dé T» Sainte-Claire; à chacun desdits couvents, la somme de D seize livres pour célébrer des nouesses pour le repos » de son âme. Il lègue et délaisse à son père sa légitimé, » telle que de droit dans tous ses biens , le priant de se » contenter de ladite légitime , et est obligé de donner » le surplus de ses biens , soit par reconnaissance pour » ses bienfaiteurs, soit pour payer ses dettes ^ il donne au » sieur Jacques Barillot, de la ville de Genève, outre ce » qu'il lui doitj la somme de cent livres ^ exhorté ledit » testateur de faire quelques, legs aux hôpitaux de la » sacrée religion des Saints Maurice et Lazare, aux hp- » pitaux de la présente ville. et province , a réppudu que » ses facultés ne lui permettaient pas de faire aucmi » legs, et au surplus il a fait, créé et institué et de sa » propre bouche, nommé pour son héritière ^ ladite 1» dame JFrançoise- Louise de La Tour, comtesse de » WarenS; la priant très-humblem«nt ,|^ vouloir ac*> » cepter> son hoirie, comme la seule marque qu'il lui » peut donner de la vive reconnaissance qu'il a de ses » bontés, voulant que le présent soit son dernier testa- » ment, et que, s'il ne peut valoir comme testament, » il vaille comme donation , à cause de mort et par » tous autres moyens qii'il pourra mieux valoir , priant » les témoins ci-après nommés, connus et appelés par » ledit testateur d'en porter témoignage ^ et par ces 9 mêmes présentes , s'est établi et constitué ledit sieur » Rousseau , lequel , pour la décharge de sa conscience , » déclare devoir à ladite dame Françoise-Louise de » La.Tour de Warens , absente, moi, dit notaire pour » elle stipulant et acceptant la somme de deux mille )» livres de Savoie pour sa pension et entretien que
V ladite dame iui a fournies depuis dix années, laquelle » somme ledit sieur Rousseau promet lui payer , si » Dieu lui conserverie, dans six mois prochains. Gon« » fesse de plus avoir passé une promesse de sept cents » livres^ en faveur du sieur Jean-A.ntoine Charbonnel^ » pour argent prêté et marchandises livrées ».
Ce testament fut passé devant M. Claude Morcl , procureur au sénat ^ M. Antoine Bonne de la paroisse des Echelles^ de Jacques Gros de celle de Vansy , habitans de Chambéry ; d'honorables Antoine Bonnau , Pierre Catagnole , Pierre George , cordonnier , et d'Antoine Forraz de là paroisse de Bissy , tous habitans de la même ville, témoins requis. H est terminé par ces mots : ic Le- » dit sieur Rousseau n'a pu signer a causée de l'accident » qui lui est arrivé ,, ainsi qu'il a apparu à moi , notaire s et témoin, par l'appareil mis sur ses yeux». Signé Rivoire , notaire.
L'éditeur de ce testament a fait, en le publiant, des
conjectures et des observations sur lesquelles je dois
m'arrêter un moment. La première est qu'il suppose
que l'accident en question était une chute. « Rousseau ,
» dit-il, venant de donner à Chambéry une leçon de
» musique, se précipita du sommet jusqu'au bas d'une
1» rampe de degré de bois, longue et rapide : il se fra-
« cassa la tête. Le chirurgien le fit transporter dans son
» logis, chez madame de Warens, lui mit le premier
» appareil let lui banda les yeux. Rousseau se crut
» perdu, fit appeler un notaire et dès témoins, et leur
» dicta son testament. 9
M. Metral ne donne aucune preuve de ce fait , c'est-àdire de la chute prétendue, et je propose de substituer à cette version, un témoignage que je regarde Comme incontestable. C'est celui du patient. Le voici : « J^ I. a
l8 HISTOIRE DE l.-J. ItOUSSEAir,
» voyais k Chambéty un jacobin, profes3enr de physique^ » bon homma cle moine dont j'ai oublia le nom, et qui » faisait souvent de petites expériences qui m'amusaient » extrêmement. Je voulus, k son exemple, et aidé des y> récréations mathématiques d* 0%anam', faire de l'encre n de sympathie. Pour cet effet, après avoir r^npli une » bouteille plus qu'à demi de chaux vive, d'orpiment f> et d'eau, je la bouchai bien. L'effervescence commença » presqu'à Tinstant très-violemment. Je courus à la y^ bouteille pour la déboucher , mais je n'y fus pas à » temps. Elle me sauta au visage comme une bombes » J'avalai de Torpiment , de la chaux, j'en faillis mou- » rir. Je restai aveugle plus de six semaines, ei j'appris 9 ainsi à ne pas me mêler de physique expérimentale » sans «n savoir les éléments ». Gonf. liv. Y, vers
la fin.
Ce récit me paraît s'appliquer beaucoup mieux à l'eut du maladif quiai'^. un appareil sur le$ yeux , qu'une chute dans un escalier, et je suis étonné que M. Metral n'ait pas été frappé , comme moi , de la coïncidence des deux situations : c'est-à-dire de celle dans laquelle le notaire représente Jean-Jacques , et du tableau que fait celui-ci des résultats de son imprudence, U me semble que, s'il n'adoptait pias le récit de Rousseau^ il en devait I au moins, faire mention. Je ne dois pas laisser passer les observations qtie fait l'éditeur du testament sur les dispositions du malade , qui -se croyait à l'article de la mort. « C'est, dit-il, un spectacle digne » d'attention, de voir Rousseau., les yeux cachés à la » lumière, faire le signe de la croix , recommander son » ame à Dieu , invoquer s^ patrons , protester de » vivre et mourir dans la religion qu'il avait adoptée )) et quil changera, par la suite ^ faire des legs à des
» religieuse^, & des cÀpucins, à d'autre» moines
)» Souvent on rencontre chez des hommes de génie ^ des V contradictions ine:iplicables : leurs cerveaux ressemi> blent à ces machines qui se dérangent d'autant plus » facilement qu'elles ont un plus grand degré de per- » fectibilité. Peut-être le génie touche-t«-il k la folie».
Wous devons rappeler que le signe de la croix , l'in-^ vocation des Saints, etc., entraient dans la formule en usage à cette époque j que Jean-Jacques ayant fait à seize ans , à la religion catholique, le sacrifice de la sienne, à laquelle il i^evint ensuite, défait satisfkire k ces for-* inalités ; qu'en l'jS'j Jean->Jacques n'était pas l'homme qui parut en ï^So; qu'il ne pouvait être dans une contradiction inexplicable que postérîeuremenf à cette époque et depuis sa métamorphose. Cest dans des accusations de cette espèce qu'il ne faut pas confondre les temps , comme on l'a fait, ainsi que nous le prouverons en examinant l'abandon de ses enfants (i)»
Nous nepouvons qu'applaudir aux autres observations de M. Metral. « Religion , tendresse filiale , reconnais- » sance, amitié, bonne foi, tout se trouve dans le testa- » ment de Rousseau, également l'œuvre de la vertu et 1» du devoir. Mais ce qui s'y trouve plus particulière» » ment , ce sont les preuves d'une affection profonde » pour madame deWarens ». Ces preuves d'une tecon--
(i) Oa a «Ut : il recommande d'élever set enfaots, il en fait un devoir, et il a mis les aient à l'hèpital. Quelle coupable contradiction I Il fallait dire, JeaB-Jaoq[ttes a placé tes enfaatt k l'hôpital , et ^ tourmenté de remords» pleurant amèrement sa faute , il a prescrit aux pères d'élever leurs enfisnts. Dans cette marche il n'y a pas de contradiction. On en fait naitre gratuitement une en interyertissant Vordre des événements. V. Notice histpri^Ue d'Écnile \ et la troi** sième période.
ao ' HISTÔÏRE DE J.-J. ROUSSEAU,
naissance qui ne s'est jamais démentie se retrouvept dan la correspondance (i). Supposer que Jean-Jacques ail eu l'intention de déshonorer sa bienfaitrice • par le récit de ses faiblesses, c'est ne'pas le connaître; disons mieux, c'est le calomnier. Il a donc attaché à^es révélations une autre idée que celle que nous y mettons nous-mêmes, et c'est ce que nous examinerons (2). M, Metral repousse cette accusation aVec énergie. Noi^s reviendrons sur ce chapitre à l'article de madame de Warens , qui, comme le remarque l'éditeur du testament , étant perdue de réputation, par sa conduite dissolue, ne pouvait recevoir aucun tort des récits de Rousseau. « Celuî<ci. la relève » de cet état d'avilissement, ne parlant de ses faiblesses » que pour mieux- faire ressortir des vertus ignorées »/ Il est nécessaire ;de rappeler les époques de l'histoire de Geûève , auxquelles Rousseau fait allusion , parce que leur date sert à constater celle des événements qu'il raconte, soit dans ce livre, soit dans le suivant. Ainsi,
(1) Lettres du i3 février 17 53.
(a) A Part. WareDs. Toutes les concessions que je demande se réduisent à celle^i. Il faut, pour juger des intentions de Jean- Jacques , entrer dans ses idées , dans sa manière de voir. On peut bien la combattre, Fattaquer, tâcher de prouver qu'elle ne. valait rien.; mais on ne peut nier que Rousseau ne Fait eue , et, dès-lors, la question se réduit à en examiner les conséquences. Se déduisentelles du principe , Jean-Jacques est de bonne foi. Sont-elles opposées à ce principe , c'est alors un imposteur. On doit se rappeler la première confidence"que lui fit Thérèse , Findifférence avec laquelle il apprit d'elle qu'un autre avait eu ses premières faveurs , et cette singulière exclamation : ah ! ma Thérèse , je suis trop heureux de te posséder sage et saine , et de ne pas trouver ce que je ne cher" chais pas ! ( Gonf. liv. YII. ) Quand on pense ainsi , Fon est disposé à <;onsidérer les écarts de madame de Watens sous un point de vue particulier.
1", le 6 décembre 1 734, il y eut dans celte ville nne grande émeute. Le peuple prit les armes et se souleva contre les conseils qui le gouvernaient. Il y avait depuis plusieurs années une grande fermentation , à l'occasion de plusieurs, décrets rendus par les magistrats, en 1714 et 1715 y pour augmenter les fortifications de la ville, et p dans ce but , pour lever les impositions , sans lesquelles en, n'aurait eu aucun moyen d'exécution. Les citoyens prétendaient que le peuple devait être consulté pour une affaire de cette importance. Le gouvernement avait d^ibord négligé ces plaintes ; mais, au mois de mars , les syndics furent autorisés à prendre quelques- précautions pour contenir le peuple. 1)3 firent faire des visites dans l'arsenal pour mettre- les armes en état , et des répara-* tions aux portes. Le peuple alarmé demande la déposition des magistrats. Les conseils résistent et soutiennent les syndics qui n'avaient agi que par leurs ordres.' Enfin, \& 6 décembre, la sédition est si dangereuse ,^ que- les magistrats d^osent leurs confrères pour appaiser le peupl'e. Cette mesure remit momentanément le calme dans la ville. *
2*. En 1737. Les troubles, depuis trois ans, avaient recommencé à diverses époques , mais sans mettre la république-en^ danger. On avait punr^ par un jugement, trois haMtans qui étaûeilt considérés comme y ayant pris, la part la plus^ active- Le peuple se- souleva pour leur défense ^ et le sang allait couler , lorsque M. de la dosure, résidant pour le roi de France à. Genève , offre saA magistrats la médiation de son souverain , de con- •cert avec les envoyés de Zuricb. et de Berne. Cette mé-*. diation étant acceptée , le comte de Lautrec est choisi pour travailler à cette pacification. Il Se rend le 18. oc^ tolire à Genève. Sa présence empêche d'en venir
aa HISTOIRE DE J.-^. tLOVé&%ÂV,
aux mains. Xies confërelices durèrent plusieors mon.
3°. Enfin 5 le 8 mai 17^8, le comte de Lautrecy assisté ^ envoyés représentant les cantons de Zurich et. de Berne ^ ayant fait i^n projet d'accon^modement entre ^la bourgeoisie de Gmtève et ses magistrats, et un rè-^ glement général peur remédier aux inconvénients qui ^raient causé les derniers trouble» , présente ce règle^ uient au Oouseil^géuéral de la ville, assemblé en co^ps^ dans l'église Saint-Pierre* lie Conseil Tadc^le , l'ap* prouve, en o^rdonne l'insertion dans les édits pour ser<* vir de loi fondam^^itale et pierpétuelte. Après cette, pacification, y le comte de Lautree veste pendant plu» d'un mois à Genève, jpour s'assuror des ^ets 4e cette mesure y et repart le !2i îuin. La république envoya des députés pour remercier le roi de son intervention* Ik furent reçus le 19 juillet.
lav. VI : du mois de sepiembre 1786 à Vété de l'j/^i. Jeàn-Jacques prétend que le temps qu'il passa aux Ghar-* mettes est le plus heureux de sa vie* Sa santé, cependant , ne s*y rétablit point* Un accid^ït , ou plutôt une révolu-^ tion , dont il décrit les effets singuliers, plutôt qu'il n'eiai explique les causes, le rendit malade. Il donne quelques détails sur la religion de madan^ de Waraats , qui pré^ tendait qu*i7 k jr auraii poitU da justice «mi Dieu d'are juste envers nous, parœ que, ne itbus ttfani puis donné ee> cfuilfaut pour Vétre, ce serait redemtmderphis tfUHl n*a donné.
Us reloument passer l'hiver àChambéry* Jean*Jacques se livre à deslectures sérieuses, avec le secours de M. S»< lomon, dont la conversation était trèsrinstructive.
Au printemps- de 17^7, il& vantaux Charme ttes.. Jean- Jacques essaie plusieurs méthodes pour mettre de l'ordre dan»ses études. Pendant Hiiver qu'il passe à Chambéry, il
. I. PARxiB. i7i!3t-^65. :k3
prend du goàt pour l'histoire de la musique. Au mois d'avril 1738, il se rendit à Genève, où son père se trouva de son c6të,pour liquider la part de la succession qui revenait à Jean^acques. Les citoyens étaient , dit-il, occupés du . grand projet qui eut lieu quelque temps après. Le 8 mai 1738, le marquis de Lautrec., ambassa-» deur de France, et les députés de Zurich /et' de Berne, terminèrent les différents qui existaient depuis quelque temps entre les magistrats et la bourgemsie. H est pro« hable que Rousseau veut^rler dje cet événement.
Il rapporte à madame de Warens les fonds qu'il avait touchés. L'altération de sa santé augmente : il s'imagine avoir un polype au cœur. Afin de le guérir, il part pour Montpellier. C'était dans le mois de septembre.
T^ous avons suivi littéralement la chronologie telle que Konsseati l'indique. L'automne de 1736 aux Gharmettes; l'hiver k Chambéry ; le printemps , retour à la campagne^ qu'on n'abandonne qu'à la fin de l'automne de 1 737, pour passer encore à Chambéry l'hiver, à la fin duquel il fait un voyage k Genève. Il en indique si bien l'année , qu'il parle d'un! événement qui doit dissiper tous les doutes^ et dont l'histoire a conservé la date précise (la pacification de Genève). Cependant, tout ce calcul est erfoné, si la date des lettres qu'il écrivit pendant son voyage de Montpellier ne l'est pas. Toutes portent, le millésime 1737, tandis qu'elles devaient avoir été écrites en 1733- Ce qui précède et ce qui suit le prouverait, si la date de ces lettres n'était pas aussi précise, et si nous n'avions vérifié diverses circonstances (1), qui
" I ■ ■ I • ■ I ■ ■ I I I !■ I^^i^— Il I ■ I I I I II ■ I I I ■ I I I ■■■
(i) Entre autres 'celle-ci : JeJn-Jaeqnes clans ta lettre k madame ik Warens, datée de Grendbte, le i3 leptembre 1737, anaonce qu'il doit arriver à Montpellier , mercredi 18 du même mois > et
^4 HISTOIHE DE J.-J. ROtrSSEir^ ^
démontrent que ce voyage eut effectivement lieu en
. Dans sa route, il rencontre madame de Larnage et d'autres dames avec lesquelles il voyage. On lui demande son nom. Il prend celui de Dudding, se dit Anglais et jacobite. C'était la seconde fois qu'il changeait de nom : ce ne devait pas être la dernière. .
Amours de voyage entre madame de Larnage et lui. Il doit aller chez elle à son retour de Montpellier. Il refuse l'argent qu'elle yeut lui donner, quoique sa bourse ne fût pas bien garnie.
Il part de Montpellier vers la fin de novembre , après six semaines ou deux mois de séjour. Cette indication contrarie encore les lettres, dont la dernière écrite de cette ville, est du i4 décembre.
Il avait promis à madame de Larnage d'aller chez elle. Le souvenir de madame de Warens, le remords qui en est la suite, le tourmentent dans la route. Il hésite entre le devoir et le plaisir. L« premier l'emporte^ Qon sans quelques regrets ^ mais il éprouva la satisfaction qu'on goûte à mériter sa propre estime. C'est , dit-il , la première obligation qu'il ait eue à l'étude. Content de lui-même, du. témoignage de sa conscience > du sacrifice qu'il faisait, il. espérait en recevoir le prix auprès de madame de Warens. Il se presse : il arrive tout ému , et
trouve sa place prise Ses idées, ses sentiments sont
bouleversés. Ce moment fut affreux^ c&^ xjui le sid-^
nous avons vérifié T^xactitude de cette indication. 'Il faut donc sup-r poser que Jean-Jacques s'est trompé ^ que ce n'est qu'après ce voyage qu'il se rendit à Genève , pour toucher la succession de sa mère ^ qu'il a fait une transposition dans son récit , et que le voyage de Genève, suivie celui de Montpellier, au lieu de le précéder, comme 'i le racontç.
1* ^IRtlE* 1712—65. !àS
virent furent toi^ ours sombres ^ jeune' encore , ce doux sentiment de jouissance et d'espérance qui 'vivifie la jeunesse y le quitta pour jamais. L'être sensible fut mort à demi» Madame de Warens lui fait entendre que la même intimité , dans tous les sens , régnerait toujours entr'euXy et que ses droits, quoique partagés, denieureraient les mêmes. Ne voulant point l'avilir, aimant mieux l'honorer que la- posséder , il prend la résolution de renoncer k eUe, et il la tint avec constance.
« Ainsi conunencèrent à germer avec les malheurs, » les vertu^, dont la semence était au fond desoname, » que l'étude avait cultivées , et qui n'attendaient pour » éclore , que le fernaent dé l'adversité >.
U ajoute à la résolution de renoncer à madame de Warens , celle de former son rival et de lé rendre digne d'elle; mais il n'y avait pas d'étotfe> et ses soins furent perdus*
Madame de Warens se refroidit pour lui, parce qu'il commettait un crime impardonnable aux yeux d'une femme , c'est d'en poussoir jouir et de n'en rien faire.
Il se sent isolé ; la yie loi est insupportable : il forme le projet de quitter la maison * le communique à madame de Warens, qui le favorise, et, par suite de ses démarches, il eutre chez M. de Mabli, grand-prévôt de Lyon, en qualité, d'instituteur de ses deux enfants. Il y reste une année, pendant laquelle il se convainquit qu'il n'avait pas les talents nécessaires pour être précepteur. U arriva chez M. de Mabli à la fin du mois d'avril 1740*
En 1^4' ^ il revient aux Charmettes, trouve inadame dé Warens aussi froide et les méiues sujets, de dégoûts et d'ennui. Il invente un nouveau système pour noter la musique, croit sa fortune faite, et se met en route pour Paris. C'était vers le milieu de l'année l'I^u
%G BISTOIRE DE J.^J. ROtTftSEAU,
Arrétons^nons un moment sur deux circonstances ie la vie de Jean-Jacques, comprises dans cet espacé de cinq années.
La première est l'expédient pour lequel y dit-il^ il ferait renfermer cehd à qui il en verrait faire autant* C'était de lancer contre un arbre une pierre pour savoir s'il serait sauvé. Cette puérile occupation n'a point été oubliée par ceux qui. prétendent trouver dans les premières actions de Jean-Jacques des preuves d'un f^vme de démence développé pins tard. C'est unpnr enfantillage^ il n'est personne d'entre nous qui ne se souvienne de faits analogues.
Mais, sans aller chercher dans notre adolescence des traits de cette espèce, passons aux grands enfants j aux hommes faits. Y a-t-il donc si loin du jeune homme dont l'enfance est- prolc^igée, cherchait dans le )et d'une pierre un présage de perte ou de salut, aux potentats qui se font tirer les cartes, pour connaître l'avenir, et dire leur bonne as^enture ^ aux princes qu'on a vus aux pieds d'une iUnininée qui promène de pays en pays ses visions et ses chimères ?•«• Mais, sans nous élever aussi haut, combien verrons. -nous d'hommes , qii'<m n'a jamais taxés de folie, se rendre chez. la fameuse Le Normand, qui établit sur les infirmités de notre raison , un calcul aussi certain que lucratif ! Si la honte n'enveloppait du voile le plus épais ks. nombreux néophytes. qui ont fait un pèlerinage chez la moderne Sybille) si ^le inscrivait fidèlemenjt ses honteux adorateurs , quel registre plu» curieux que le sien!
La seconde et la plus importante , est la victoire qu'il remporte sur lui-même en ne passant point chez madame de Larnagef victoire qui lui rend les autres moins difficiles, car la première est toujours la plus coûteuse*
î. PARTIE. 171^—65. 27
D lai fut, en effet, plus facile de renoncer à maâtme de Warens, sacrifice plus pénible que celui qu'il venait èe faire, mais moma qu'il ne l'aurait été sans celui-ci.
Se voyant supplanté par un aventurier , il pouvait partir pour Sarnt-Andéol et retrouver madame de Larnage; il en était encore temps. U ne nous dit pas st cette idée lui vint^ et s'il eut le mérite de la rejeter.
Cette première partie des Gïufessions finit en 1 741 ^ et comprend- conséquemment les vingt -neuf premières années de la vie de Jean-Jacques; die fut écrite à Wootton, en Angleterre. U habita WGk>tton depuis le mois de mars 176Ô, jusqu'à la fin d'avril 1767.
Qu'il nous soit permis de récapituler tout ce qui ^ dans Fe^^acede temps que nous venons de parcourir, est relatif à l'éduc&tion de Jean^Sacques , ainsi qu'à l'instruction qa'il a- reçue ou qu'il s'est donnée. C'est une curiosité rai* sonnable que celle qui fait rechercher par quds moyens un honune né dam l'obscurité, sans fcfftune, sans asile, sèandonuié à lui-méiae, s'expatiriant dans son adolescence, clk.aiigeant d'état et de culte , remplissant des emplois subalternes, s'élève toul« à-coup au-dessus des autres hommes^ excite l'erfthousiasme, acquiert enfin une jncoatesftable célâirité.
Il y a deui: choses distinctes que l'on cmifond qudqnefois ^ et. qu'il est nécessaire de séparer : ce sont l'éducation et l'instruction. « La naissance est un hasard , » disait un philosophe du dix-huitième siècle, l'éducation > nef est pas tottt-à<-£ait. Savez-vous qud*est le précepteur » qui nous élève 7 Le siècle et la nation au milieu de » laquelle on vient au monde. Tout ce qui nous environne » iteus âève , et l'instituteur est un infiniment petit ^ méprisé paï les bons calculateurs. Mais il faut mul- » tiplicr les hasards heureux* » On ne prit pas ce soin
a8 HISTOIRE 'DE J.-J. ROtTSSEAr^
enrers Jeàn-Jacques. A peine adolescent; il erra ian» protecteur et sans appui. Depuis l'âge de douze ans , il ne reçut ni éducation ni instruction. Cette assertion ne mérite aucun développement , et n'a besoin d'autres preuves que celles qui résultent de la lecture de ses Confessions. Quant h. l'instruction, il est bon de remarquer qu'à l'époque où vivait Jean- Jacques , obk acquérait , dans la jeunesse , bien moins l'instruction proprement dite que l'instrument propre à se la procurer. Rousseau ne fut point élevé comme un autre. On le débarrasse des élémens; il sait lire sa^s Vas^oir appris, il lit au moment ou l'on apprend à lire. A six ans , il est ému en lisant , il verse des larmes^ il ne dort pas^ il lit. A sept ans , Plutarque l'intéresse ,' il le dévore. Dans l'enfance, à cette époque de* la vie où les jeux y l'exercice , les ébats , les ris , la joie , la fatigue et le sommeil se partagent l'existence ^ où les facultés intellectuelles ne reçoivent presqu'aucun développement , celles de Jean-Jacques sont exercées. On offre à son intelligence des alimens de toute espèce qui doivent nécessairement être en partie repoussés , ou déjposer des^ germes que les circonstances feront naître plus tard , et produire quelques fruits précoces. En général , l'instruction a lieu d'après un système ; on y fait concourir la raison , le plaisir , l'émulation. Dans celle de Rousseau, l'on ne suivit aucune méthode. Mais, à'il ne fut pas assujéti au cours ordinaire des études classiques , il n'en avait pas moins lu de très-bonne heure ,et lu avecfruit. Tout écrivain ,' sans instruction , ne peut être que médiocre, quel que soit son talent, parce que le style ne se forme que par la lecture ; parce qu'il est nécessaire d'avoir , pour écrire , une suite de connaissances positives que l'étude seule fait acquérir , et auxquelles
ne peuvent suppléer les plus beaux dons de la nature.
Nous allons retracer , dans l'ordre chronologique , et d'après les renseignemens qu'il nous donna lui-même y les lectures qu'il avait faites. En faisant cette revue, nous aurons l'occasion de remarquer les circonstances légères ,. qui. firent naître le germe de sa hisiine contre la plupart de nos institutions / et de l'opinion dominante qu'on voit régner dans ses écrits.
A six ans , il lisait des romans avec son père ; il y prenait un tel .intérêt, que les nuits se passaient dans cette •ccupation.
A sept , V Histoire de l^ Eglise et de l'Empire , par Le-' «ueur^ le Uiscours deBossuet sur l' Histoire universelle; Pltttarque; Y Histoire de Venise par Tïanij Ovide, La Brayèce , Fontenelle et Molière. 11 avait un goût particulier pour Plutarque. Il lisait ces divers auteurs à son père, tandis que celui-ci se livrait au travail de l'horlogerie.
Pendant deux années , il est en pension à Bossey , chez M. Lamibercier. Il y est puni sévèrement pQur une faute qu'il n'a point commise. L'impression profonde qu'il en lieçoit le d^écourage , et lui inspire l'horreur de l'injustice. Au retour , il passe deux à trois ans chez son oncle j il y apprend le.dessin; il y, étudie Euclide à douze ans.
Après être resté quelque temps chez Iç greffier de la ville^ on lé met en apprentissage dans la boutique d'un graveur. Là, toutes ses études spnt interrompues ; mais Tennui lui rend à la fin le goût de la lecture. Il s'y livre avec fureur, et Ut toute espèce d'ouvra^s. Quoique ces lectures se fissent sans choix , elles ramenaient cependant son cœur, à des sentimens plus nobles que ceux que lui avaieni donnés s^n état, ajoutons, et l'abrutissement dans lequel le tenait son maître , qui le frappait sans cesse.
3o HlSTOimZ DE l.-J. ROUSSEAU,
Rousseau ne désigne pas le genre d'ouvrages qu'il hit a cette époque. Bons , médiocres , mauvais , tout était préférable à un travail manuel toujours aocompagné de traitemens cruels et de manières brutales. Il n'excepte que les livres obscènes , et poàr lesquels il éprouvait di| dégoût. On peut présumer que la boutique du Ubrairé n'était composée que dé romans. Le magasin étant épuisé y il se trouve dans un désœuvrement total. Alors son imagination lui retrace les situations qui l'avaient intéressé dans ses lectures, les lui rappelle en les variant y en les combinant; il se les approprie, devient un personnage de roiùan , éprouve l'amour des objets imaginaifm , et cet^e facilité de s'en occuper le dégoûte de tout ce qui l'environne , et lui donne le goût de la solitude qui lui resta toujours depuis. Il avait alors treize ansJ Cette occupation a dû nécessairement exeicer ses facultés intellectuelles , et les tenir dans une tension rarement interrompue. Il ne faut pas l'oublier. Ces rêveries, cet état fictif, ce vagabondage dans les espaces imaginaires , n'étaient pas entièrement pdrdua pour l'instruction ,puisqpie l'instrument qui sert à l'acquérir était toujours en activité. Ce qu'il lisait se classait sans qu'il s'en aperçût et sans qu'il eût l'intention d'en tirer quelque fruit. . ' ■
Cet état dura jusqu'à près de seise ans ( vers le mois d'avril 1728^ ). Il sort alors de Genève^ il éuit au fait de l'histoire de son pays , puisqu'il avait le désir de connaître un descendant du chef A.e& fumeux gentilshommes de la Cuiller. C'était M. de Pontverre, curé de Confignon, avec lequel il parle théologie. Il en savait plus que ce pasteur ; d'où l'on voit que la lecture faite à sept ans n'était pas perdue. Il sort du presbytère pour arriver chez madame de Warens, de laqu^le il devait, par la
suite , recevoir i^ie instruction étrangère à colle dont nous parlons.
JSiHX» devons noter son séjour , soit dans l'hospice des catécbumènes de Turin , soit dans la ville même y parce qu'il y soutient des thèses , des dissertations théologiques fui ajoutèrent à ses connaissances« L'abandon du culte de ses pères lui faisait éprouver des remords ; il combattit , appelant à son secours saint Augustin y saint Grégoire , dont il avait retenu des fragmens cités dans l'ouvrage de Lesueor qu'il avait lu à huit ans. Il étudie et passe en revue les d^mes à seize ans. Il sort de l'hospice après moins de trois mois de séjour. Il se lie avec M. Gaime , homme instruit y et précepteur des enfans du comte de Mallarède. Ils ont ensemble des entretiens sérieux qui ne furent pas sans fruit , puisque la Profession de foi du Vicaire savoyard en est en partie le résultat. Us laissèrent dans l'esprit de JeaurJacques des germes qui se développèrent lentement , cette Profession ayant été écrite plus de trente ans après.
. L'abbé d^Gouven veut lui enseigner le latin; mais, au lieu de profiter de ses leçons, il apprit et sut très-bien Titalien. Cet abbé lui mentra comment il fallait Ure moins avidement et i|vec plus de réflexion.
L'instruction s'acquérait, comme on voit , sans plan, sans ordre , sans méthode ^ mais enfin elle avait lieu.
n part de Turin à dix-huit ans.
. Il revient chez madame de Warens , y r^ige des projets, met au net des mémoires , transcrit des recettes. Il lit ensuite Puffendorf, le Spectateur, la Henriade ; coursait avec elle de ses lectures y ou lisa^ près d'elle , et steœerçait à bien lire. Madame de Warens avait l'esprit orné , connaissait la bonne littérature , en parlait fort hien. De pareils entretiens valait une étude. Us lisaient
3a HISTOIRE DE J.-J. BOtJSSEAU,
ensemble La JÇruyère, qui leur plaisait plus que Là Rochefoucauld.
M. d'Aubonne le prend pour un homme très-borné. On avait déjà, et l'on a même encore depuis porté le même jugement sur Jean-Jacques^ il en explique la cause par la lenteur de penser jointe à la vwacM d* esprit, et parla difficulté {la plus incroyable) avec laquelle ses idées s'arrangeaient dans sa tête.
L'avis de M. d'Aubonne fut d'en faire un curé de campagne. En conséquence de cette singulière décision , on le met au séminaire , ou il s'occupe particulièrement de musique. A Turin il avait pris pour cet art un goût qui se changea bientôt en une véritable passion.
On le remit au latin qu'il n'a jamais bien su , ne pouvant apprendre avec des maîtres. Le peu quil sait , il Va appris seul. Il sort du séminaire sachant l'air ^Alphée et àiAréthuse , cantate de Clérambault ^ fruit de ses études pendant sa retraite.
Pour mieux cultiver la musique , on le met en pension chez M. Le Maître, professeur de mu!sique de la cathédrale d'Anneci. En y comprenant le temps qu'il avait passé au séminaire , il séjourna une année dans cette ville. Il accompagne M. Le Maître à Lyon, revient à Anneci, et n'y trouve plus madame de Warefts , qui était partie pour Paris.
Dans sa vingtième année , il fait un voyage à Fribourg , séjourne à I^sanne pour y montrer la musique; passe l'hiver à Neuchâtel ; part pour Jérusalem avec un archimandrite pour lequel il harangué le sénat de Berne avec succès et sans timidité. C'est la seule fois qu'il parle en public. M. deBonac, ambassadeur de France, le retient à Soleure. Logé dans la chambre qu'avait habitée Jean-Baptiste Rousseau, il en lit les œuvres, et fait une cantate.
î. PARTIE* i^ia*— 63. 33
• On l'envoie à Paris pour être auprès de M, Go4ard ,
qui entrait fort ieune au service de France. Se croyant
desthné pour l'état militaire^ il ne rêve que batailles ,
remparts , gabions , batteries , etc. ; probablement il
lut y quoiqu'il ne le dise pas ^ des ouvrages relatifs
à cet art. Désappointé bientôt à son arrivée à Paris,
où il se trouve sans ressource , il en repart après avoir
fait une satire contre l'avarice du colonel Godard ,
et se dirige vers la Savoie pour y révoir madame de
Warens. ^
. H voyageait k pied par goût plus encore que par nécessité^ rêvant, parcourant les espaces imaginaires, s'écartant de sa route , et s'égarant quelquefois. C'est dans 5. K ce voyage qu'il reçût une vive impression k laquelle on peut . attribuer l'origine de -sa h^ine contre les oppres- %enrs du peuple. Le fait qu'il raconte ( liv. IV ) , de peu d'ijnportance en lui-même , le frappe ; la rigueur des lois fiscales qui punissaient sévèrement celui qui fraudait les droits ( le paysan cachait son vin à cause des aides , et son pain à cause de la taille ) j l'énorme disproportion qu'il y avait entre la peine et le délit, font naître dans Jean-Jaeques un sentiment d'indignation qui doit éclater vingt ans après , et produire le Discours sur tiné- ^galàé^elQ.
Il séjourne k Lyon , copie de la musique pour un moine , lit Gil Bios avec plaisir, mais il n était pas en.'core nuir; il lui fallait encore des romans à grands sen^ timens» Il a souvent avec mademoiselle Du Châtelet des entretiens sensés, instructifs, p/w^propne5, nous dit-il , àformer un jeune homme que toute la pédantesque philosophie des livres.
, n rejoint madame de Warens. Depuis environ une
année qu'il en était séparé , il n'avait, je ne dis pas fait
34 HISTOIRE DE J.-7. ROUSSETAlTy
aucune ëtude y excepté celle de la musique ^ Inais de lecture suivie.
"irest placé eouilne sëfcn^tûh'ë'du cadastre^ à Chambéry /en i ^33 , ujtrès ijUdtre 0uàinq arts de coitfses , de fûlîes et de souffhinôes depàis'su 'sortie de' Gértês^e,
Il •pt^^enâ q^e , du côte Ide T esprit, îl était dsséz formé four Sun â^, mats quelle jugement hé Tédît ^ 'guère.
'Depuis 1735 jusqu'en 1741, qu*îl partit JxJar ï*aris , fl arrive peu d'évènemens. C'est dans ces préçieux'inttï^ ^^alles que son éducation mêlée et éahs suite , aydntpns de lu consistance , Talfhit ôe qu'il n*a plus ceisé d'être. Mais on va voir que cette 'wentarque n'est fondée que ^^ pour les dernières àtmées de cette époque. % L
Il travaille d'aborfl a^idûment au cadastre.ll àppfetid seul et 'bien par cette rai^mn ^ les tnathrématiqdes. Il dtessiiie des fleurs, dés paysages, y passe tout son temps ''dn est obligé de Tftrraclïér à cette occupation; son goûfpoUr lÀ musique augmente, mais ses progrès Sont letits. O ineiible de gravures et die livres Un ciibinét, dans tt& jardin loué pour y mettre des plantés.
lie 10 octobre 1733 , la France ayant déclaré la guerre à l'empereur d'Allemagne, les troupes fràtiÇaiSes passèrent à Chambéry pour se rendre dans le Piémont. Rousseau se passionne pour la France. ïl lisait alors \es'grànds capitaines de Brantôme : il avait la tête pleine desCtisson , des Boyard, des LaUtrec , et s* affectionnait h leurs descendons comme aux héritiers de leur mérite et' de leur courage. L'intérêt qu'il prenait aux "Français luf fkît lire les gazettes.
Le Traité de l'harmonie de Rameau lui tombe etitre les mains; il l'étudié, orgstnise des concîerts chez tnadame de Warens U est entièrement absorbé par ta mu-
î. jp-AATiE» 171a— 65. 35
^ique. €c godt devient . nûe lutear ; et poUr s'y livrer il se démet de son emploi.
En voyant cette conduite^ cfe goût constant qni ne se dénient lanaais^ qtii augmente sans cesse ^ auquel Jean^ /acques sacrifie tout, qui ne croirait qu'il ne doit être question que d'uti musicien , d'un, compositeur , d'un lu^mmé de génie ^ même si Ton veut , d'unaulte Mozart, ou ptutÂt d'un Grétri , mais enfin d'un homme qui , s'il doit jamais soiitir de Tobseurité , n'y pourra parvenir qde comme musicien ? La mmuque a , jusqu'à présent et pitts tard, pendant les trente-huit premières années de lia^xirrièrè^ été Foocupation la plus constante et la pins suivie de Rousseau^
Il donne donc des leçons de musique. Youlant le /br* mer ^ madame de Warens lui fait apprendre la danse et l'escrime , que JFean^Jaeques abandonne bien vite et par dégoût.
Parmi ses écoliers était M. de Conzié , gentilhomme savoyard, qui heureusement n'avait aucune disposition pour la musique ^ de manière que les heures de leçon se passaient en lectures ; celle de la Correspondance de Ftéàérix: et tsk VoHuire , et des Lettres anglaisés oii phihsophitfUiesdexyG dernier Ids captive et les intéresse; elle développe dans Rousseau le germe de kttéraiure et de phiioHfphie 4fm commençait àfermentef dans sa tête. Hièn dâ àe qu écrivait VùiUaire ne noUs éàkappait ^ dit Jedn- Jacques; le goût que Je pris à ces lectures m^ inspira le désir d* écrire a¥ecéléganjcè , et de tâcher ^imker le beau coloris de cet auteur^ dont fêtais enchanté. Refifàrqfions , en passant , la noble franchise de cet aVeu fekrdà 1767) long-temps après les traitements injurieux de Voltaire contre Rousseau. Celui-ci ajoute que les Lettres phUos&pkUjùes îièxtnX Vowrage qui V attira le
36 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSE AlT,
plus- vers l* étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus dé» puis ce temps-Ut.
a n passe deux ou trois ans! entre la musique, les' ma- » gistères , les projets, les voyages ^ cherchant à se fixer » sans savoir à quoi , mais entraîné pourtant par degrés » vers l'étude^ voyant des gens de lettres, ei^tendant » parler dé littérature , se mêlant quelquefois d'en par- » 1er lui-même, et prenant plutôt le jargon des livres » que la connaissance de leur contenu ».
Un Genevois fomente son émulation naissante par les nouvelles delà République des lettires , tirées de Baillet iet'de Golomiès. Un inoine professeur de physique à Ghambéry , lui donne quelques notions de cette science.
11 lit 2yéc fureur Cléveland, dont les malheurs imagis naires l'affectent plus que les siens. Sa passion pour la musique est momentanément interrompue par celle dés échecs; elle fut telle qu'il s'enferma et en perdit le boire et le miùiger.
Rétabli d'une maladie grave , il va demeurer aux Charmettes avec madame de Warens , dans, l'automne de i*;36.
II a des entretiens instructifs avec le médecin Sàlomon , homme d'esprit , grand cartésien ^ qui parlait bien du système du monde. Il lit plusieurs ouvrages qui m^laient la dévotion aux sciences , particulièrement ceux de l'Oratoire et de Port-Royal, Il a relu souvent les Entre* tiens sur les sciences dii P. Lami.
Enfin'il se sent entraîné vers l'étude avec une forcé ir* résistible.
Au printemps de 1737, il emporte des livres aux Chamiettes, et songe à mettre de la méthode dans ses études.
Yoid les essais qu'il fit successivement avant d'en
x.'pARTii;. i7iîi— 65. 37
adopter une bonne; ils prouvent une patience incroyable et peuvent éclairer dans la route qui conduit aux connaissances, en indiquant ce qu'il faut éviter autant que ce qu'il faut faire pour y parvenir.
Le>premier essai ne fut pas heureux. Croyant que, pour, lire un livre avec fruit, il était nécessaire d'avoir toutes les connaissances qu'il supposait , et que le plus souventl'auteur était loin d'avoir , il était arrêté à chaque instant, forcé de recourir d'un livre à l'autre. Avant il'étre à la dixième page de celui qu'il voulait étudier, il lui aurait fallu épuiser toute une bibliothèque; il perdit \uh temps infini en s'obstinant a cette extravagante méthodet * qui faillit k lui brouiller la tête , au point de ne pouvoir plus ni rienvoirni rien savoir, Heureusenient il s'aper-^ çut qu'il s'égarait dans un labyrinthe immense, dont ib sortit avant d'y étretout-à^fait perdu. Sentant qu'il y avait entre les sciences iine liaison qvdjail qu elles s*€U^ tirent, s* aident ^ s* éclairent mutuellement , et que l'une ne p^ut se passer de l'autre, il vit que ce qu'il avait entrepris était bon et utile en lui-même, et qu'il n'y avait que la méthode à changer. Prenant d'abord /'Encyclopédie , j'allais y ditril , la divisant dans ses branches^ Je vis qu* il fallait faire tout le contraire, les prendre cba^ cune séparément, et les poursuivra ainsi jusqu'au poinâ où. elles se réunissent, Ainsi je revins à la synthèse ordinaire , mais en homme qui sait ce qu il fait.
S'aperçevant qu'il travaillait mieux, et mettait plus de< temps à profit en faisant succéder des sujets différents , que l'un le délassait de l'autre , il les entremêla tellement qu'il s'occupait tout le jour sans se fatiguer.
La méthode unefois trouvée, il fallait une dtstributioi^ régulièrede son temps. Elle fut l'objet de plusieurs essaie pareillement infructueux.. Il pattagea.les. heures de l»
38 HISTOiRl DE J*-J* ROUSSEAU,
}ouraëe entre la promenade , la converiation aveo nùt* dame de Warens^ et Fëtude : mais il prit encore une fausse route dans ses lecture^ il les commençait chaque jour par quelque livre de philosophie, comme la Zo« gi^ue de PoH^Royalj V Essai de Locke , Mallehrapcbe , Leibnit£ , Descartes, etc. Voyant ces anteors sottveol.en contradiction , il forme le projet insensé de les mettra d'accord , sa fatigue, perd du temps et se brouille les idées* Enfin, y renonçant , il se fait un système auquel il o^trihue tout le progrès qu*il peut avoir fait , malgré son défaut de capacité , car il en eut toujours- fort peu pour l'étude. £n lisant chaque auteur il se fit une loi d'adopter et suivre ses idées sans y mêler les siennes , ni celles d'un autre., et sans disputer avec lui. Il se dit : Commençons par me faine un magasin d'idées vraies ou fausses , mais nettes , en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir*
Il passa de là à la géométrie élémentaire, ne goûta point celle d'EucUde, qui lui parut chercher plutôt la chaîne des démon^tratifins que la liaison des idées ; il lui préféra la Géométrie du P. Lami , qui fut son guide dana l'algèbre ^ et dont il a toujours lu les ouvrages avec plaisir. Plus avancé , il prit la Science du calcul du P. Reyn neau^ et son 4nàfyse demontrçe, qu'il ne fit qu'effleurer, n n'a jamais été aises loin pour bien sentir l'appli-* cation de l'algèbre à la géométrie, n'aimant point cette^ manière d'opérer sans voir ce qu'on fait* , Aux heures consacrées à ces sciences, succédait l'éluda du latin ^ pénible pour lui , et dans laquelle il n*a jamais fait de grands progrès. Il étudia, mais sans fruit, la méthode de PortrRpyal, qu'il abandonna, se déterminant à lire un auteur latin à l'aide d'un dictionnaire , et à faire quelques, traducticms. Après dîner, ne pouvant