IV. PARTIE. SES OUVRAGES. SSq
de TVolmar et de Julie , dans un ravissement qui lui faisait espérer de les rendre aimables tous les deux , et , qid plus est, V un par Vautre.
Les deux partis ne se rapprochèrent point, et ne se réunirent que pour l'accabler. En effet le parlement, le clergé, tonnèrent contre Jean- Jacques ; et les philosophes ne le comptèrent plus dans leurs rangs.
Le double objet que s^est proposé Jean^Jacques fait d'fféloïse un ouvrage particulier, qui', quoique moral, n'est point un livre de morale , quoique philosophique n'en mérite pas le titre, quoique fiction n'est point un roman , et ne peut être classé dans ce genre frivole. On ne peut le juger d'après une première lecture, ni même d'après une seconde ^ si toutes les deux sont faites à peu d'intervalle l'une de l'autre. Il est diverses époques dans la vie. Les parties à'Héloïse qui déplaisent dans l'une recouvrent leurs droits dans une autre. On aime moins ce dont on était enchanté , on goûte avec délices ce qu'on avait repoussé^ l'on finit par saisir l'ensemble de ce bel ouvrage , et l'on modifie les jugements qu'on avait portés.
9 Wolmari lui dit-il , prouvent que j'ai mal rempli Tobjel du » livre, ou que Vous ne Tavez pas bien saisi. Cet objet était dm i> rapprocher les partis opposés , par une estime réciproque , d^ap- » prendre aux philosophes qu^on peut croire en Dieu sans être » hypocrite , et aux croyons qu^on peut être incrédule sans être un » coquin. Julie dévote est une leçon pour les philosophes , et Wols> mar athée en est une pour les intolérans. Voilà le vrai but du livre. » Cest à vous de voir si je m*en suis écarté. Vous me reprochez de » n^avoir pas fait changer de système a Wolmar sur la fin du roman . 9 Mais, mon cher Vemes, vous n*ayez pas lu cette finj car sa » conversion y est indiquée avec nue clarté qui ne pouvait souffrir » un plus grand 4^Ye1oppement sans vouloir faire une capuci- » iiade. 9
36o niSTOIEE DE J.-J. ROUSSEAU,
n y a des personnes qui ne veulent plus entendre parler de Julie du moment qu'elle est madame de Wolmar. On est forcé d'avouer que c'est une concession bien dure à faire ^ mais il le faut si l'on ne veut pas renoncer à une lecture instructive qui captive sans cesse et qui dédommage du sacrifice y quelque coûteux qu'il ait été.
En s'obstinant à s'arrêter au mariage de Julie, on se prive du plaisir que donne la lecture des IV* et VP parties regardées avec raison comme des chefs-d'œuvre, let du spectacle de cette Julie mère de famille , fidèle épouse , sans avoir cessé d'être fidèle amante (\). C'est, je le répète, une concession difficile à faire que ce n^ariage. Mais on eit obligé de convenir qu'il est piquant .de savoir comment l'auteur a pu conserver de l'intérêt sur Julie consentant à devenir la femme d'un homme qu'elle n'aime pas , qui a quarante ans plus qu'elle; comment et par quels n^oyens cet intérêt peut s'étendre sur cet homme , tout athée qu'il soit et quelque hur jneur que Ton éprouve et qu'on ne cesse de ressentir contre lui. Plus il est maître de ses passions , moins on lui pardonne de vouloir être l'époux de Julie , qu'il sait ( puisque le baron d'Etange lui ^ confié cet important
(i) « De TOUS dire que nos jeunes gens sont plus amoureux que 3D jamais^ ce n^est pas sans doute une nouvelle à vous apprendre) iE> de vous assurer au contraire qu'il sont parfaitement guéris , tous »' savez ce que^peuvenl la raison, la vertu : ce n'est pas non plus » leur plus grand miracle. Mais que ces deux opposés soient vrais <c en même temps ; qu^ils brûlent plus ardemment que jamais Fun 9 pour l'autre , et qu'ail ne règne plus entre eux qu'un honnéle atta- » chement^ qu'ils soient toujours amants et ne soient plus qu'amis : » c'est, je. pense, ce que vous aurez plus de peine à comprendre , » et ce qui est pourtant selon l'exacte vérité. 3> (Lettre X(V de M. de Wolmar à Claire d'Orbe y 4® partie. )