IV. PARTIE. SES OUVRAGES
secret ) ne pouvoir plus disposer de son cœur ni de sa main. Sous le rapport de la difficulté vaincue^ il est intéressant de connaître comment l'auteur a pu surmonter tant d'obstacles , surpris que Von est de le voir se les créer. Quand il n'^y aurait que ce motif, il doit être assez puissant po^r engager à poursuivre sa lecture. Nous invitons ceux qui s'y refusent à lire seulement la lettre i a de la IV« partie.
Julie influa de deux manières sur la destinée de Fauteur. Elle lui gagna les femmes et contribua beaucoup à leur faire adopter les préceptes ^ Emile par les préjugés favorables qu'elle inspira pour l'auteur. Elle le rendit généralement l'objet de la bienveillance des femmes , qui dès-lors furent disposées d'avance à devenir dociles à ses leçons. Quant aux hommes de lettres y les avis furent partagés y et les éloges jamais sans restriction ou sans une critique plus ou moins amère.
Mais dans le monde le succès fut au-delà de l'imagination. « Les libraires ne pouvaient suffire aux demandes » de toutes les classes. On louait l'ouvrage à tant par » jour^ ou par heure.Quand il parut , on exigeait douze )> sous par volume, en n'accordant que soixante minutes » pour le lire ( i ). »
IP. Discours, io. Sur cette question : Le rétahlisemcnt des Sciences et des Arts a-i-il contribué à épurer ou à corrompre les Mœurs ?
' Ce discours çst le premier ouvrage remarquable de J.-J. Rousseau j celui qu'il regarde comme la cause de ses malheurs y parce qu'il se trouva jeté dans la
(i) L'abbé Brizard.
36l2 HISTOIRE DE J.-J. kOUSSEAU,
littérature. En effet ^ il n'eût probablement pas repris la plume sans le succès que ce discours obtint. Mais obligé de répondre aux critiques, entraîné par le sujet, il écrivit, empruntant aux lettres, pour les combattre, leurs propres armes; se servant de ce qu'elles ont de plus séduisant, l'imagination, l'enthousiasme, le talent, les charmes du style et de la diction.
Il décrit lui-même l'impression qu'il avait éprouvée en lisant le programme de l'académie de Dijon ( i ).
« Une violente palpitation l'oppresse, soulève sa » poitrine. Ne pouvant plus respirer , il se laisse tomber » sous un arbre , y passe une demi-heure dans une telle » agitation, qu'en se relevant il se sent inonder de
■ ■ ■' > Il
(i) P^oy. liv. y III des Confessions, et la seconde des qnaire lettres à M. de Malesherbes.
Voici , de plus , ce qu'il dit de ce discoars dans le second dialogue : ff Une malheureuse question d^académie Tint tont-à-coup » dessiller ses yeux, débrouiller ce chaos dans sa tête, lui montrer » uu autre UDÎvers y un véritable Âge d or. De la rive efferyescence 9 qui se fit alors dans son àme , sortirent des étincelles de génie , » qu'on a tu briller dans ses écrits durant dix ans de délire et de 9 fièvre, mais dont aucun vestige n'avait paru jusqu'alors, et qui u vraisemblablement n'auraient plus brillé dans la suite, si, cetac- 3» ces passé , il eût voulu continuer d^écrire. Enflammé par la con- » templat'on de ces grands objets, il les avait toujours présents à sa » pensée. Bercé du ridicule espoir de faire enfin triompher des pré- » jugés et du mensonge , la raison, la vérité , et de rendre les 9 hommes sages en leur montrant leur véritable intérêt , son cœur » échauffé par Tidée du bonheur futur du genre humain et par l'hon- 1» neur d'y contribuer , lui dictait un langage dignç d'une si grande » entreprise. Contraint par-là de s'occuper fortement et long^temps » du même sujet, il assujettit sa tête à la fatigue de la réflexion. 9 II apprit à méditer profondément , et , pour un moment, il éton- 0 na l'Europe par des productions dans lesquelles les &mes vulfi gaires ne virent que de l'éloquence et de l'esprit »^
rV. PARTIE. SES OUTRAGES. 363
w larmes ; sans avoir senti qu'il en répandait Tout ce
» qu'il a pu retenir des grandes vérités qui l'illumi- » nèirent , a été bien faiblement épars dans les trois » principaux de ses écrits, ce premier discours , celui de j» l'Inégalité , elle Traité de V Education; troi$ ouvrages » inséparables et formant ensemble un même tout. •»
Ce fut une véritable inspiration : ses petites passions furent étouffées pari* enûiousiasme delà vérité^ de la liberté y de la vertu , et cette effen^escence dura quatre ou cinq ans.
G'e^àtort^ nous le répétons ^ qu'on a prétendu que Rousseau ne prit parti contre les sciences et les arts que d'après le conseil de Diderot. Soutenir une pareille assertion y ce serait vouloir douter de tout , et refuser de 'se servir des bases sur lesquelles -s'appuie le jugement des hommes. L'opinion de Jean-Jacques était prononcée bien avant l'époque où la question fut proposée par l'académie de Dijon. Dans une lettre écrite en 17489 il s^exprime ainsi : « Je suis bien sûr qu'il n'y a aucun » poète tragique qui ne fut très-fâché q[a'il ne se fût » jamais commis de grands crimes. •... £h ! messieurs » nos amis des beaux-arts, vous voulez me faire » aimer une chose qui conduit les honunes à sentir » ainsi ! £h bien, oui, j'y suis tout résolu; mais c'est » k condition que vous me |Hrouvere2 qu'une belle statue » vaut mieux qu'une belle action , qu'un morceau de » toile peinte par Vanloo vaut mieux que de la vertu. »
L'envie contesta le talent de Jean-Jacques pour en faire les honneurs à Diderot (i); malgré les Muses
(i) Voyez la notice toivanie sur le Discours de V Inégalité des conditions f dans laquelle nous indiquons les ouyrages de Jean- Jacqueft que Diderot corrigea, et ceux qu'il ne connut qu*après leur
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galantes et beaucoup de romances , elle assurait qu'il ne «avait pas la musique 5 bientôt Hdloïse y Emile et le Devin du village la firent taire. Afin de l'empéclier d'écrire y ses amis le tourmentèrent long-temps dans sa retraite, .pour le forcer de retourner à Paris, dont le séjour lui était insupportable.
Lorsqu'il parvint à communiquer avec Diderot , qu'il allait voir à Yincennes , il lui fît.part du plan de son discours et de IdiProsopofpée de Fahricius. Diderot l'exhorte h donner l'essor à ses idées. Nous avons dans la première partie du premier volume , p. 33 , rappelé plusieurs circonstances de la jeunesse de Rousseau , dans lesquelles on voit le germe de cette opinion. D'ailleurs il est un moyen infaillible de reconnaître la bonne foi d'un écrivain : c'est son style (i). On n'a point cette chaleur entraînante quand on n'écrit pas de sentiment el de conviction ; on ne cause point de si vives émotions sans être ému soi-même. Jean-Jacques peut être dans l'erreur , mais il fut sincère avec lui-même , et , si. l'on véut^ dupe de âon illusion ^ mais jamais de mauvaise foi.
Ce discours qui parut en 1750, obtint un très-grand succès. Il prend tout par-dessus les nues ^ écrivait Diderot. Voici le témoignage de Grimm , qui ne louait qu'^ son corps défendant.
pnblioation. ^^ On a encore prétendu que M. de Francueil influa sur le parti qu'il peit. Ces accusations, pour avoir été renouvelées par La Harpe , dans .son Cours 1 n*en sont pas plus vraies : et les épithètes du plus impudent des cyniques , de sophiste , et de vil charlatan, qu'il prodigue à Jean-Jacques dans Texcès de son zèle, ne sont pas une démonstration bien évidente. La raison prend un tout autre langage, et oe se sert pas dUn jures, encore moins la charité. (i) F', le discours de M. de fiuffon sur le sLjIe , lorsqu'il fut reçu à rAcadémie française.