‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiquesChapitre 36 sur 108 · IV. PilRTIE. SES OUVIliGïïS · texte numérisé non relu

IV. PilRTIE. SES OUVIliGïïS

Je ne émis pas qu'^i existé de cmique d'Emile oh l'an ne se soit éloiigDé de.ia qaestion^ disons sûeux y oà Toâ n'^en ait ts^fçœé. tine autne. Cette qaestion est ûoat celle-ci ; Jean-lacques vocdant Caire de son >élève an homme (i) , a*t-il pris les wt&yvna pour arriérer i c« but ?

lies moins déraisomiables (!i) ont ppéte»^ qu^çji ne ^tevait pas «e le proposer, ^ais il y .a des ooncessîons qu'on est .obligé de faire ^n lisant : c'est de 'oonnneiicer pac admettre Le but de Tauteur , aiitu>êment il faut xe* noncer à lir« , et surtout à juger oe qn'oa n'a |>â6i«'(3). Que diDait-on <de celui :qui , & f oa^eion Ae Ton des

i|beûe. Citait une toode-ile ravoir. On se V^armchùèt : il ne faisait pirfer fort cher. On trouvait ^plaisant d'appckar M^le iMiron pour se faire apporter tout ce dont un ouikde peut avoir ;betoiB. iA dç «air geait ni à Toffice ni avec les maitres , quoigue plusieurs TiAvitassent , parce que aa conversation n^ëtait jias sans agrément. Il n' y dînait que lorsque son service était fini. Le baron avait ^ comme on y&h , fait une capitulation bien srnguUère avfec son orgueil , ne cttnser^aift fweiMin titre , et pourvu qu'on ^«niployÀt ri^uretrsement , 'ne joefctsani auciuie des fonotioas d« am minist&re. R«Biar' qiions qu'avec une telle pr^ention, un «né lier .lui aurait .été inutile. Dans quelle manufacture > à quel «telier aurai(-on re^u un ouiwier qu'il eût fallu titrer pour s'en faire obéir, et pour en obtenir du travail ? Remarquons encore que , dans toute autre ville , le baron fi^aurait |)u «tercer son art avec la condition qu'il imposait , et q«>i] filait préûvétiKiit à De garde-malade de» HaanbourçeMs pour * it^lades. . .

(i } Dans lequel il jr eÀt mens sana in^aoK^wre ^soMa.

{i) Encore ceux-là ressembleiit-ils à G^conte » qui revient' toujours à sa galère. Il faut supposer une galère^ des Turcs , le fils de Gérontcde bonne prise, et s'occuper des moyens de le tirer d'af- 'faire, c?est-»A-dire de payier , 'puisqu'^ n'en est pas d'autre.

(^ Par ce^nott )?eàt«ids^ saisir 4'eoMiiftAe , «e pas perdre l'objet de vue f comprendre enfin.

384 HISTOIRE DE J.-J. EOUSSEAtT,

chefs-d'œavre de Tesprit humain ^ de Tartuffe par exemple, trouverait mauvais qu'on eût mis en scène un tel personnaf;e , parce qu'il aurait eu le bonheur de n'en avoir jamais rencontré de sa vie ? on lui conseillerait sans doute de ne lire ni ne voir Tartuffe y et surtout de n'en jamais parler.

Après nous être arrêté sur les critiques générales , c'êst-à-dire sur celles qui devaient embrasser l'ensemble de l'ouvrage y passons aux critiques particulières^ qui ne sont ni mieux fondées y ni plus raisonnables , parce qu'elles partent toujours d'une hypothèse, et qu'on oublie à* admettre celle de Rousseau , condition sans laquelle on ne peut juger Emile,

La Profession de foi du Vicaire savoyard est la •partie dont on s'occupa le plus , ce qui prouve qu'on n'avait pas saisi le but de l'auteur , puisque cette Profession est tellement indépendante de l'ouvrage , qu'on peut l'en séparer sans nuire à l'ensemble. En exposant ses doutes sur la révélation , Jean-Jacques, par un art particulier, dispose à la piété , et , dans l'attaque même, ce sentiment se conserve. Mais douter , en pareille matière , c'est détruire , et quand même l'attaque n'eut pas été directe , le doute seul était un crime.

« J'ignore , dit le vicaire , si je suis dans l'erreur : il » est difficile , quand on discute , de ne pas prendre * » quelquefois le ton affirmatif • Mais souvenez-vous qu'ici » toutes mes affirmations ne sont que des raisons de 9 douter. Cherchez la vérité vous-même \ pour moi , je » ne promets que de la bonne foi. »

On en mit peu ilans la critique : on isola des passages pour crier à l'impiété. C'était un impie celui qui , après une éloquente énumération des attributs de Dieu , s'exprimait en ces termes :

ly. PARTIE. SES OUVRAGES. 385

a Plus je m'efforce de contempler son essence infinie fo moins je la conçois ; mais elle est , cela me suffit : » moins je la conçois , plus je l'adore. Je m'humilie , et » lui dis : Etre .des êtres, je suis parce que tu es* le » plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant » toi. C'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme » de ma faiblesse , de me sentir accablé de ta gran- » deur(i). » il est permis de croire que lés personnes les plus scrupuleuses souhaiteraient qu'il ne fût jamais entré dans le cœur de l'homme de sentiments plus impies que ceux-là, et l'on pourrait répéter ce que dit le vicaire : F^ous gagnerez à penser comme moi.

Parcourons rapidement' les arrêts, les censures, les condamnations dont Emile fut l'objet. Sans doute l'autorité se servit du talent pour l'opposer au talent dans une cause ou nulle puissance ne pouvait empêcher l'action du tribunal de l'opinion publique ; mais il ne faut pas toujours s'attendre aux résultats dont la prudence semble faire un devoir.

Le premier acte , celtîi qui sembla donner- le signal , fut le réquisitoire de l'avocat du Roi. Il n'offre rieii de remarquable. Une phrase seulement .causa d'autant plus de surprise , que , dans leurs anathemes , la Sorbonne et l'archevêque , qui semblaient devoir être plus sévères qiié le parlement , montrèrent plus d'indulgence. La voici : « Que seraient des sujets élevés dans dépareilles n maximes, sinon des hommes préoccupés du scepticisme » et delà tolérance? » Un magistrat qui blâme la tolérance ! Ce qui parut encore singulier , c'est que les autorités ecclésiastiques reconnurent un n&érite littéraire dans l'ouvrage dont ils défendaient la lecture , tandis

(0 EmiU, Uv. IV.

386 9IIT01RE DE J*-l, AOITSSEAUy

que f aVocat-géaér^l ne convenait de rien. Dans la censiire de la faculté de théologie , il est question du succès ff Emile, « Ce livre , y èst41 dît , quoique rempli de » poisons mortels, est recliérché avec le plus vif em- 9 pressement. Chacun veut l'avoir avec soi la nuit conune » le jour, à la pronieoade comme dans son cabinet , k là » campagfie comme à la ville. Point d'école plus fré-r » quentée que celle de ce prétendu philosophe. Il est » comme honteui^ de ne pas se déclarer du nombre de » ses élèves j et peu s'en faut qu oubliant l'honneur » qu'on a d'être homme , on ne se fasse^ gloire de res- » sembler aux bétes et de les imiter. » U.n pareil aveu y du moment où Ton dëf codait la lecture à^ Emile ^ ne pouvait que produire l'effet contraire; et, de plus, c'était prouver qu'on avait mal lu cet ouvrage, que dé dire que Jean*Jacques se prétendait philosofjie*

L'archevêque de Paris , que ses vertus rendaient recommandable > et qui, dans le cours d'une vieédîfiante^ joignait l'exemple aux préceptes ^ tini un langage plus digne. Il sentit à qui il avait affaire, et combien il serait maladroit de contester les talents de Rousseau ; mais en homm^ habile , il mit à coté du talent l'abus qu'en faisait l'auteur , aux yeux de Tarchov^que e^t diaprés sea principes. Il fit un portrait de Rousseau qui eut beaucoup de succès (i), et mérite d'être conservé. Le voici : « Du sein de l'erreur il s'est élevé un homme plein du » langage de la philotophije, sans être véritablement

(i) c( On voulfiit parier , dit Grimpa, que ce morceau était Fou- » vrage d*un hom!me du monde et non d^un prêtre. » Cotrespond^ huer, , sept. 1763. Grimm oublie quM j ayait beaucoup d^ecclésiastiquai qui étaient hùmm€§ au moméU, el qui devaient aroir la connaissance des hpmmes.

lY, PA^Tli. SCS OVVBA&ES. 387

» philîysôphe ; esprit d^ué d'une iliultitu^ de connaîs-

» ftattces qui ne Tont pas iéclâiré y el ^ui om riépaudu

» des ténèbres dans les autres esprits ; càr»etère livré

0 aux paradoxes d'opinions et de' conduite^ alliant la

* simplicité des n;io&urs avec le faste des pensées , le ièle » des maxinieB antiques avec la fbreui: d'^blir de^ » nouveautés y FobsCtttité de U Retraite' avec le désif » d*étvfe counu de tout le monde. On l'a tu invectivct

9 les scietices qu'il cultivait, préconiser l'excellence de

tf V Evangile dont il détruirait les dogmes /peindre la

è beauté des venus qu'il éteignait dans Fâme de ses

* lecteurs» Il s'est fait le précepteur du genre humaiu it potir le tromper , le moniteur public pour égarer tout 1» le monde, l'oracle du siècle pour achever dé îttpierdre!.

* Dans un ouvrage sur Finégalité de^ conditions, 11 avait » abaissé l'homme jusqu'au rang des béte^; dans une 31 autre production plus récente , il avait insinué le poi- » son de la volupté en paraissant le proscrire- : dans Ce* » lui-ci il s'empare des premier* moments de l'homme « afin d'Aablir Pcmpire de l'irréligion, d

La simplicité de^ mœurs et lefttsie des pensées font un contraste heureux qfui prouve qu'oti tâchait d'imiter le stylé de l'auteur dont ou cotidamnait l'ouvrage.

La âorbonne Uë âe dounS pas autant de peine. Elle s'était servie jusqu^alors de \n langue latine pout censurer les ouvrages. Voltaire avait dit qu'elle parlait latin , mais non sans Solécisme, A PoecasioU à^ Emile elle crut dévoir dianger l^usage; et le docteur Gervaîse^ syudlc de la faculté de théologie, prononça lé i*^ juillet 1761 un discours qui n'est ni latin ni français / et dont il n'est pas inutile de donner un échantillon.

Après Sr'étre demandé si le dernier âge prédit par l^ auteur inspiré deV Apocalypse n^ serait point arrivé 7

388 HISTOIRE DE J.-J. ROUSSEiTT,

le docteur Gervaise, qui ne paraît pas bien inspiré^iaisse indécise cette terrible question, et, pour motiver ses doutes, continue ainsi :

« Car voilà que paraît avec audace la nouvelle pro- » duction d'un auteur infortuné, tel dans le camp des n philosophes nouveaux, qiœ le sont quelquefois dans » le <:amp de nos ennemis ces hommes barbares qui,

0 bien moins soldats que brigands et assassins , ne peu- » sent qu a piller, à massacrer, à brûler, k ravager i> avec violence et par fraude , pour assouvir leur iné- » chanceté et satisfaire l'inclination comtne naturelle » quils ont de nuire : tel est, dis-je , l'auteur du livre » intitulé Emile y qui n'ayant d'autre dessein^ue de se » faire je ne sais quelle réputation , se met peu en peine » d'écrire des choses véritables, pourvu qu'il en an- 3) nonce de nouvelles et d'inouïeS' ».

Ce style d'Apocalypse est peut-être la nuance ^ntre le latin et le français, nuance heureusement imaginée pour se mettre à l'abri de la critique de Voltaire. Sur la réquisition du docteur Gervaise, le docteur Xattpi mit la matière en délibération, et la faculté conclut qu'il serait travaillé à la censure d'Emile, Cinquante *huit propositions furent frappées d'anathéme, non comme lesseules condamnables , mais comme les plus coupables (i).

L'assemblée générale du*clergé de France , réunie en

1 «jôS ^ condamna pareillement Emile.

Le saint père avait applaudi } et dans un bref, daté de i «163 , Clément XIII félicita la Sorbonne de sa censure , et fulmipa contre Emile.

(i) Enlr'autres on lit celle-ci : Emile n'apprendra jamais rien par cœur^ qui est traitée par le docteur Xauj^i et son collègue Geryaise , de proposition fausse, inouïe, contraire 4Uix préceptes et à la pratique de tous les sages.

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